SECTES RELIGIEUSES
Revenons à Blidah. Il est six heures du matin et une diligence nous emporte vers le Nord. Le hameau de Joinville, dans l'enceinte d'un ancien camp fortifié; l'Oued-el-Halleug où, surpris par Abd-el-Kader, tant de soldats tombèrent sous les yatagans arabes; la petite ville qui porte le même nom; ses campagnes humides et fertiles; le pont du Mazafran; encore un lambeau de la Métidja; une courte ascension sur le versant méridional du Sahel, au milieu de riches vergers... Et, à huit heures, nous descendons à Coléah.
Fondée par des Maures andaloux, — des Maures venus d'Espagne; — détruite, en 1825, par un tremblement de terre et reconstruite aussitôt; longtemps occupée par l'émir, Coléah a été enfin conquise par nos armes. Elle possède bien un jardin des zouaves, planté de beaux orangers ; elle a bien, dans son voisinage, le ravin assez pittoresque de l'Ouk-ed-djernel, mais, avec ses rues droites et ses maisons banales, c'est, au total, une assez triste petite ville.
Elle oflVe cependant à la piété des musulmans et à la curiosité des autres, la fameuse mosquée qui lui vaut l'épithète de sainte.
la mosquée de Sidi-Embarek, en partie transformée en hôpital militaire.
Ce Sidi-Embarek est l'un des bienheureux les plus vénérés de l'Islam... On le vit, autrefois, arriver par ici vêtu de guenilles sordides et entrer comme kramnics^ — quelque chose comme garçon de ferme , — au service d'un riche propriétaire qui lui donna sa charrue à conduire. Celui-ci voulut, un jour, voir comment son nouveau valet remplissait son office; il enfourcha son âne et partit pour son champ. Embarek dormait à l'ombre d'un figuier et des perdri.x qui veillaient sur son sommeil chassaient, d'un léger coup de bec, les mouches importunes qui se posaient sur lui. Le maître allait se fâcher mais, ô prodige ! les bœufs traçaient eux-mêmes les sillons; des aigles, des corbeaux et des vautours voletaient autour d'eux et stimulaient leur zèle ; le soc s'enfonçait dans la terre, comme sous la poussée d'une main invisible. Il regarda mieux et, vaguement, entre les bras de la charrue, il distingua l'apparence vaporeuse d'un ange. Tout s'expliquait ! Son domesticjue était un marabout à miracles ! Et le brave homme se jeta à ses genoux, puis courut à la ville annoncer à chacun ce qu'il venait de voir. Embarek ne pouvait plus dissimuler. Il fut aussitôt salué du titre de Sidi] il fut comblé d'honneurs et de richesses et il mourut en odeur de sainteté. Longtenijjs puissants à Coléah, ses descendants y jouissent encore d'une grande influence et d'une pieuse considération.
Avec un guide qui nous sera en même temps un compagnon plein de couleur locale, faisons simplement à pied les sept ou huit kilomètres qui séparent Coléah de Castiglione. Gela nous permet de profiter de la recommandation qui nous a été donnée pour le cheik d'un douar campé près de la route. On lui a, selon la formule, demandé pour nous Valfa et la diffa; nous n'avons que faire de celui-là, mais nous acceptons celle-ci.
A table, c'est-à-dire par terre! El, autour de nous, se pressent les gamins et errent, faméli<|u<'s, les chiens du campement, des chiens maigres et jaunes, nuancés de taches blanchâtres, de ces horribles chiens qui, n'ayant, comme prébende, que des lam-
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beaux de charognes disputés aux chacals, font cependant une garde si féroce autour des misérables biens de leurs maîtres. Et ceux-ci les récompensent de ce dévouement par le mépris le plus absolu, par les traitements les plus indignes... Du haut du paradis, que pense de cela leur seigneur Mohammed lui si dur aux infidèles mais si compatissant aux bêtes que, pour ne pas réveiller un chat qui s'y était endormi, il préférait couper un pan de son burnous ?
Nous sommes seul sur notre tapis et le moulej-el-kreïjna, — le maître de la tente, — qui a l'honneur de nous recevoir refuse de s'asseoir avec nous, mais il s'accroupit en face et, avec anxiété, il regarde si nous faisons honneur à son couscous.
Le couscous ! YoiVà bien souvent que nous écrivons ce mot et nous ne pouvons pas ne pas dire enfin ce qu'il représente... Farine et son, mettez sur une planche du blé grossièrement écrasé. Promenez-y voire main mouillée et faites-en de petits grumeaux que vous déposerez dans une sorte de corbeille plate, tressée avec de l'alfa. Mettez de l'eau, de la viande et des légumes dans une marmite sur laquelle, en guise de couvercle, vous placez cette corbeille et faites bouillir. La vapeur de ce pot-au-feu traversera le tissu de paille et viendra cuire l'espèce de semoule que vous y avez mise. Dressez alors celle-ci dans le fceskes, le large plat de bois d'où ce mets tient son nom ; faites-en un petit tas que vous couronnez de la viande et des légumes bouillis ; arrosez-la de la merga, cette sauce incendiaire dont le poivre de Cayenne est le condiment essentiel, et servez chaud!... C'est le couscous., c'est le plat national de toute la Barbarie.
Notre keskes est presque vide, le cheik a pris avec nous la tasse de café détestable mais obligatoire et nous repartons.
Une courte promenade à travers de belles plantations et de vastes champs de vignes nous conduit de ce douar hospitalier jusqu'au bord de la mer, à l'embouchure du Mazafran, — la rivière de safran — , aux eaux jaunes. Là, dans la partie occidentale de la plaine de Sidi-Feruch, se brûle au grand soleil le village tout récent de Castiglione. Par une voilure publique qui va
DK RI.IDAH A MOSTAGANEM.
d'Alger à Cherchell nous arrivons enfin, en moins d'une heure, à Aïn-Tagoureït, — aujourd'hui Bérard, — où nous passons la nuit.
Le lendemain, dès l'aurore, nous repartons à pied, toujours escorté de notre Aralie qui, cette fois, porte des provisions... Et, par un rude chemin cpii, plus semé de cailloux que de roses.
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