I.A MOSQUÉE DE MILIANAH
gravit les flancs escarpés d'une sorte de falaise, nous escaladons le Sahel.
Nous voici sur sa crête, à deux cent soixante et un mètres d'altitude, à quatre kilomètres de la mer... Ici s'élève une vaste construction aux formes puissantes et trapues, assez pareille à ce Medrassen que nous vîmes dans les environs de Batna.
Haut d'une trentaine de mètres cet antique monument se compose d'une base (piadrangulaire que surmonte une sorte de cône tronqué. La base, — le soubassement, — en a environ cent pas de côtés et, dans ses faces, sont engagées, comme des pilastres, soixante colonnes ioniques. Le cône était jadis couvert d'un revêtement qui, de ses flancs, faisait un plan incliné mais,
arraché par le temps, par les Arabes et par les archéologues, ce remplissage a disparu et il se montre aujourd'hui formé par trentetrois assises de pierre et de béton qui, de plus on plus petites et en retrait les unes des autres, constituent comme des degrés... C'est le Kbeur-er-Roumiafi, — le tombeau de la chrétienne.
Cette chrétienne était, disait-on, la fille d'un certain comte Julien qui gouvernait Ceuta en 710. Son père l'adorait et, à sa mort, il la fit, — avec ses pierreries, ses bijoux et des trésors immenses, — ensevelir dans cette tombe... Sous Salah-Raïs, en i554, un certain Bel-Kacem, pris par des pirates espagnols qui rendaient coup pour coup aux pirates algériens, fut amené en esclavage et acheté par un alchimiste de Cordoue. Or, ses charmes avaient révélé à cet hermétique l'existence de ce mausolée et de ses richesses Il en fit la confidence à Bel-Kacem et il le renvoya
sans rançon, à la condition qu'il irait dévaliser la loumiah défunte et qu'il lui rapporterait la moitié du butin. Et il lui avait, avec ses instructions, donné certain papier revêtu de formules et de vertus magiques. Bel-Kacem arriva ici et, comme on le lui avait dit, il alluma son grimoire. Un craquement épouvantable retentit; comme le sang jaillit d'une plaie, de l'or s'écoula hors du sépulcre entr'ouvert, mais celui-ci se referma presque aussitôt... Les ruines cabalistiques n'étaient déjà plus qu'une pincée de cendres et, fidèle à sa parole, Bel-Kacem repartait pour l'Espagne. Son aventure avait transpiré cependant et Salah-raïs envoya des ouvriers qui devaient fouiller le tombeau... Au premier coup de leur pioche sacrilège, un spectre en robe blanche, — la chrétienne, — se levait devant eux. Et, sous forme de moustiques et de guêpes, les génies préposés à sa garde les mettaient tous en fuite.
En 1866, les antiquaires sont venus, à leur tour. Ils n'ont trouvé dans ce monticule de pierres que des poteries, des lampes et des morceaux de bronze. Et ils afiîrment que ce cénotaphe a été construit par Juba II, roi de Mauritanie, pour lui. pour sa femme Cléopâtre Séléné, fille d'Antoine et de Cléopàtre, pour ses enfants et pour ses successeurs. Ses successeurs? Caligula fit tuer son fils Ptolémée, héritier présomptif de sa couronne, et, de Tripoli à Tanger, Claude fit de l'Afrique une province ro-
DE tîLIDAll A MOSTAliAISEM. 131
niainc... Le Tombeau de la Chrétienne est donc un tombeau royal et rojal se disait roiimiah en carthaginois. Or, ce mot est celui dont se servent les Arabes pour désigner les chrétiens. De là, seraient donc venus leur erreur et la légende.
L'entrée de cette ruine imposante est aujourd'iuii assez facile. Et, sans trop de peine, une lampe arabe à la main, nous nous glissons le long de parois creusées des niches qui recevaient les lucernes funéraires, nous parcourons des couloirs étroits et contournés en spirale, nous explorons les petits caveaux et les salles exiguës de cette maison écrasante qu'habita la Mort... Au fond de ce dédale, des décombres bouchent une excavation qui donne, on le suppose, dans des hypogées encore inconnus.
Déjeunons à l'ombre de ces murailles, dans les décombres millénaires, dans les herljes brûlées où grincent les insectes et allons-nous en.
Suivons, jusqu'à la ferme Beau-Séjour, le chemin qui nous a amenés, reprenons la voiture d'Alger et, sans revenir à Bérard, piquons vers le nord-ouest. Longeons la mer à travers les lentisques, les myrtes et les ruines; tournons le promontoire du Chenoua; allons à Tipaza.
On a fait des fouilles ici; près des restes d'une basilique on a découvert des squelettes gigantesques; dans le méridien de la Chiétieiine on a, près de la mer, trouvé l'ouverture, refermée aujourd'hui, d'un souterrain qui aboutissait, pense-t-on, aux substructions de ce mausolée. Cette galerie est le linr-cl-Mciidjel^ — la caverne de la faux. Pourquoi ce nom? Parce que, comme un couperet de guillotine, une faux invisible est suspendue sur sa porte... Et elle coupe la tète de (juiconque se baisse pour s'enfoncer dans ces arcanes.
— Il y a au moins quinze pères, — (juinze générations, — nous dit cependant notre Arabe, des Marocains, se munirent d'un talisman et y entrèrent... Ils en rapportèrent une fortune!
Comme la foi aux génies, la croyance aux trésors cachés est très répandue chez les indigènes, gens dont les désirs révent des biens que leur paresse native ne leur permet pas de poursuivre autrement.
Côtoyons toujours le rivage, remontons vers Marengo et, par des plaines hérissées de koracliefs, — de chardons épineux, — descendons sur Cherchell.
A l'est d'un promontoire ahrupt qui dépend du Zaccar et où vivent les Kabyles, Cherchell est une petite ville que peuplent sept à huit mille indigènes. La partie française s'en élève sous le fort des Turcs, autour d'une esplanade d'où la vue s'étend sur son petit port, sur l'îlot Joinville et .sur lavaste mer, toujours la même et cependant toujours nouvelle pour qui l'aime et qui la regarde.
Ancienne Yol des Carthaginois, Cherchell devint la capitale de
CHERCHELL : nUlNES DO POnT ROMAIN.
la Mauritanie et fut qualifiée de césarienne par Juba II qui, roi de l'Afrique par la grâce de César, lui donna, en l'honneur de son bienfaiteur, cette épithète courtisanesque. C'était alors une très belle ville où passait, — et on en trouve des traces, — la grande voie militaire et maritime qui, partie de Carthage, traversait Ulique, Bizerte, Bône, Philippeville, Collo, Bougie et Alger, puis, arrivée ici, gagnait Mostaganem, Oran, Melilla et, par Tanger et Rabat, allait enfin aboutir aux rivages du grand Océan.
Les ruines antiques foisonnent à Césarée. Dans sa campagne subsistent des arcades de l'aqueduc qui lui amenait les eaux du Zaccar; dans son port, se retrouvent les restes des bassins où se radoubaient les galères et, un jour qu'on y travaillait, il y a ((uel-
DE BLIDAH A MOSTAliANEM. 133
ques années, on y découvrit, enfouie dans le sable, une grande barque romaine encore chargée des amphores avec lesquelles elle avait sombré; les voûtes de son ancienne mosquée sont soutenues par des colonnes de granit vert qui proviennent d'un temple ; dans une rue, sont encore quelques murailles du palais de Juba; ailleurs ce sont des vestiges de cirque, de thermes, d'amphithéâtre, et de théâtre ; sous les casernes, se creusent des citernes profondes ; partout enfin, sous le sol comme à sa surface, gisent des fragments de colonnes, de corniches, de statues et de poteries. Un musée tout entier est enseveli sous ses maisons arabes et autour de ses murailles.
Une nouvelle diligence qui passe près des hypogées de Zurich et qui traverse Bordj-Tizi-Franco, el Gourin, Margueritte et les Lauriers-Roses va nous faire sauter en quelques heures de Cherchell à jNIilianah... Et nous ne tardons pas à suivre lentement une route dont les lacets multiples se tordent et s'élèvent dans les arbres. De tous côtés brunissent des rochers qui renferment du fer et du manganèse, bondissent des eauxcpii vont féconder la plaine, s'enfoncent des forêts, se hérissent des pics, se creusent des ravins. Là-bas, sur ces petits plateaux sauvages, des amas de gourbis abritent des Beni-Menasser, de ces Berbères farouches qui si longtemps nous résistèrent, qui n'ont encore qu'à demi accepté notre domination, qui, en 1871, furent des premiers à suivre les marabouts dont le fanatisme prêchait la révolte... La température change à mesure que nous montons; à l'atmosphère alourdie de soleil qui pèse sur la plaine succèdent les brises fraîches des hauteurs, les haleines mâles et vivifiantes des bois. Nous gravissons le Zaccar, massif montagneux ([ui, haut de seize cents mètres, se relie à l'Atlas et aux monts de la Kabylie pour former avec eux le vaste demi-cercle dans lequel se renferment la Métidja et la région d'Alger, et, de temps à autre, par des échappées à travers les collines, apparaissent là-haut, entre des murs d'ocre jaune, une masse de verdure compacte d'où s'élancent des minarets, où blanchissent des maisons, où roug(!oiont des toitures. C'est M'ilianah adossée à la montagne.
DALr.ER A TANGER.
La porte du Zaccar s'ouvre enfin devant nous et nous entrons dans la ville par une large avenue que des platanes gigantesques protègent de leur ombre.
Entourée d'un rempart que ceignent ici des rochers à pic et des escarpements vertigineux, là des jardins touflus et soutenus par des murailles, Milianah est la reine du pays qu'arrose le Ghélif...
La soirée est splendide; le ciel est tout fleuri d'étoiles; les Arabes s'assemblent devant leurs cafés; en pantalons pareils à
iU VILLAGR NEGRE DE T EM ET-E L^H 4 D.
ceux des Juives de Tunis, les Maurescjues passent, furtives, dans les rues où ruisselle la lumière électrique; les colons discutent encore du prix des hiés et des avoines et des soldats mélancoliques vont contempler la nuit du liant de la pointe aux hlagueurs. de ce belvédère qui, pour protester contre son appellation triviale, plane si poétique sur une immensité grandiose... Là-bas, du côté du nord, la route serpente, blafarde, à travers les ombres épaisses du vallon de Boutan; à gauche, s'assombrissent des collines; à droite, dort, comme une mer de ténèbres, la plaine du Chélif. I^t il v a encore ici un marabout très remarquable, le célèl)re
Dt: BLIDAII A MOSTACANEM. 135
Ahmed-ben-Yousef. Son principal miracle n'a eu pourtant qu'un mobile bien profane.
Un jour, en eftet, il alla à Ténès, se traînant dans des babouches trouées et demandant l'aumône. Les habitants peu charitables de ce pays indigne d'une telle visite lui servirent en riant une espèce de civet. Il s'assit, comme quelqu'un qui ne sait pas, il dit son benedicite musulman, puis il fit un grand geste.
— Çof! Çof! cria-t-il en même temps.
Et, le poil hérissé, les yeux flamboyants, un chat surgit du plat, poussa un miaulement de fureur et, ressuscité par sa puissance, s'élança à la figure de ses hôtes saisis d'une épouvante légitime. Ils ignoraient la qualité auguste du pauvre que Dieu leur avait envoyé et ils avaient cru qu'un lapin de gouttières serait assez bon jiour lui. Il revint à Milianah où il raconta son histoire. On le crut, il accomplit encore quelques prodiges de moindre importance et, quand il mourut, on l'enterra dans une mosquée qu'on bâtit à son intention et qui est l'une des plus belles de l'Algérie... Là, sous des tentures rouges, sous de vieux drapeaux, sous des bibelots de toute espèce, repose, avec sa mule bienaimée, cet amateur dévot des cuisines honnêtes et des gibelottes authentiques.
Descendons au galop le versant méridional de la colline qui porte Milianah et prenons à Affreville cet omnibus <jui nous conduira à quelques kilomètres vers l'est... Nons sommes à Hammam-R'hira, les anciennes Aqii:e Calid;e des Romains.
Après l'humble couscous du douar, le déjeuner luxueux et compliqué d'un grand hôtel de premier ordre! Toujours ces contrastes violents qui sont l'un des charmes les plus piquants d'une excursion en ce pays! Nous ne sommes plus enAlgérie, nous sommes à Aix, à Vichy, au Mont-Dore... Ici, en effet, des eaux bicarbonatées et ferrugineuses, — les plus fréquentées de notre colonie, — rendent des jambes aux rhumatisants, du sang aux anémiques, des poumons sains aux poitrinaires. Et, — dans un pays sauvage et charmant, attrayant et sévère; dans un bas-fond de collines vertes que le Zaccar domine de sa tête sourcilleuse; dans une
immense forêt où le gibier fourmille; au milieu de grands pins aux senteurs balsamiques, — cela a servi de prétexte plausible à la création du parc traditionnel; à l'ouverture d'un hôpital militaire et d'un hôpital civil; à la fondation de plusieurs hôtels qu'éclairent des lampes Edison; à l'installation de tout un établissement balnéohydrothermothérapique avec ses baignoires, ses douches et ses piscines; au passage perpétuel, enfin, d'une population très flottante de baigneurs et de malades, de muletiers et d'hôteliers, d'Arabes et de domestiques.
Revenons à Affreville et montons vers le sud.
11 est quatre heures du soir... Nous traversons le Chelif, nous courons tantôt entre des taillis, tantôt entre des cultures semées de goHihis et de fermes et, à six heures, pêle-mêle avec tous les voyageurs turbulents qui remplissent le coche, nous prenons chez le cantonnier d'El-Bir un de ces repas toujours si amusants, toujours si mouvementés... Le conducteur, qui était des convives, quitte la table, surexcité et le nez rouge. En voiture, en voiture! Et il jure comme un païen jovial; il exige, aux montées, que chacun marche ; il rembarque tout le monde aux descentes et il s'y lance à corps perdu, comme grisé par les claquements de son fouet, par les gémissements de sa guimbarde, par le grincement de ses essieux, par le craquement de ses roues... La nuit s'épaissit; aux collines de tamaris et de lentisques succèdent des montagnes de thuyas et de pins d'Alep... Et, dans les ténèbres, nous montons toujours.
Voici enfin un hôtel! C'est Teniet-el-Ilad. 11 est deux heures du matin.
Le jour brille... A cheval ! Teniet-el-Had est un village francoarabe, flanqué des huttes informes de deux hameaux qu'on appelle les Tombouctou et qui sont habités par des familles nègres venues on ne sait d'où. Il est entouré de hautes montagnes qui, du commencement de l'automne à la fin du printemps, se coiffent d'une perruque de neige.
Au trot! Et nous suivons un oued; nous gravissons des che-
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mins malaisés ; nous allons à travers des bouts de prairies constellées de fleurs, à travers de grands chênes qui abritent des chaumières de bûcherons ; nous descendons dans des ravins ; nous tournons des rochers énormes et, après une course d'une heure, nous mettons pied à terre sur la lisière d'une forêt qui couvre les deux versants du djebel Endat. C'est la fameuse forêt de cèdres...
Sur une étendue de trois mille hectares, ces arbres imposants pressent leurs pieds pareils à des piliers de granit et, tout droits, montant d'un seul jet, ils étalent en trois ou quatre étages leurs branches au feuillage touffu, ils lèvent dans le ciel bleu leur tète sur laquelle des siècles ont passé. Monuments du règne végétal, il en est, — tel la Sultane, — dont le tronc, que dix hommes, en se donnant la main, enlaceraient à peine, à plus de trois mètres de diamètre. Le Sultan est tombé, foudroyé. 11 était si gros, lui, qu'une tranche coupée dans une de ses branches a fait, d'une seule pièce, une table aujourd'hui déposée au musée d'Alger et autour de laquelle sept ou huitpersonnes peuvents'asseoir alaise.
Et, sous la verdure éternelle de ce bois, dans la fraîcheur enveloppante de son ombre, s'entassent et se heurtent des roches tourmentées, se tordent, comme des boas monstrueux, de puissantes racines noueuses, s'étendent de larges lits de mousse, se faufilent des sentiers naturels que jonchent des feuilles glissantes et des cônes aux fines écailles d'acajou... Accourez disciples de saint Hubert ! Comme dans une chasse gardée, vous tirerez ici les lapins, les perdreaux et les lièvres ; vous y porterez bas le sanglier ; vous pourrez même encore y servir la panlhère.
C'est ordinairement à l'alfùt qu'on guette celle-ci. On va, la nuit, se blottir dans un trou qu'on a barricadé de branches ; on attache, près de là, une chèvre vivante ou un quartier de bœuf et, le doigt sur la gâchette, en butte à des hallucinations, en proie à une anxiélé poignante, on attend... La voilà! Et on tire... Un cri raucjue, le l'racas d'un écroulement dans les buissons ou le bruit d'une fuite... Et plus rien, plus que le silence effrayant et solennel de la grande forêt endormie ! Le lendemain, si on a
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été heureux, les femmes du voisinage viennent accabler de leurs malédictions le cadavre de la bête retrouvée au fond d'un ravin.
Cachés dans un fourré ou perchés sur un cèdre, d'autres attendent la panthère en plein jour. Il y a des poltrons qui l'assassinent au moyen de fusils confiés à des arbres et qu'elle fait parlir elle-même en s'embarrassant dans de longues ficelles attachées à leur détente ; il y a des braves, au contraire, qui vont enfin au devant de sa gueule, lui donnent à mordre leur bras gauche enroulé dans un burnous et, pendant une lutte corps à corps, la décousent à coups de poignard.
Le nombre des grands fauves diminue cependant cha(|ue jour et c'est à peine si, dans l'Algérie entière, on tue encore, par an, cinq ou six lions, soixante à soixante-dix panthères, une centaine de hyènes, un millier de chacals et une quantité très variable d'onces et de lynx, de caracals et de chats-tigres.
Revenons sur nos pas et prenons le train à Affreville. Mais que cette partie de notre trajet est donc fastidieuse !... Et, inulitiles, les eucalyptus qui se poursuivent tout le long de la voie, passent dans une fuite échevelée et font, sur le paysage, courir la monotonie de leur rideau grisâtre.
Des caroubiers, des lentisques, des fenouils et des lauriersroses, toujours des lauriers-roses ! A droite, à gauche, ondulent des plaines désertes que ferment, au nortl et au sud, de longues barres de collines et rien à voir, pas un arbre, pas un cours d'eau! A peine, de très loin en très loin, les cabanes d'un pauvre village arabe s'affaissent-elles, bleuâtres, dans une enceinte d'é|)ines bleues que double une haie de cactus aux raquettes livides. Que tout cela est morose !
Un wagon-restaurant roule avec noire train, comme avec les grands trains de France. Allons-y. I^e vin est parfait, le déjeuner est excellent !.. Un pays triste? Mais il est charmant, au contraire ! Oui, c'est étonnant comme l'aspect d'une contrée varie scion f[u'on la regarde à jeun ou dans le cours d'un bon repas ! C'est étonnant comme la salisl'action de l'estomac revêt de couleurs souriantes le plus insipide des paysages !.. Brutes (|ue nous
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sommes ! Qu'un seul de nos organes demande quelque chose et adieu ce sens poétique, cette intelligence, cet esprit que, dans notre orgueil, nous voudrions mettre au-dessus des lois impérieuses de la matière ! Non, nous ne croyons pas aux poètes quintessenciés, aux savants abstraits, aux génies qui vivent d'un verre d'eau et d'un lambeau de pain.
Orléansville ! C'est, dans un immense cirque de collines arides et rougeâtres, dans une plaine sablonneuse calcinée par le soleil et vaguement arrosée par le Chélif, qu'est bâtie cette cité brûlée, l'ancien Castellum Tingitii... La chaleur est suffocante; le thermomètre marque 4'2° à l'ombre ; le ciel est d'airain et pas une feuille ne bouge.
Une vue assez étendue sur le Chélif et sur sa plaine, des jardins, des rues suffisamment ombragées mais trop tirées au cordeau, quelques restes antiques et quelques bâtiments officiels ne sont pas une compensation suffisante à ces inconvénients torrides. Sous les murailles d'Orléansville se tient heureusement un grand marché arabe, une de ces foires hebdomadaires auxquelles se rendent en troupes les habitants des villages et des douais qui ne trouvent aucune boutique dans leurs agglomérations primitives de huttes ou de tentes.
De tous les coins de la plaine, de toutes les montagnes, arrivent des hommes aux grands chapeaux, aux burnous en loques... Pour faire un burnous de paysan on prend des trous, beaucoup de trous, autant de trous qu'on peut s'en procurer, et on en fait une mosaïque, en les séparant les uns des autres par des mèches de charpie dont l'ensemble forme un réseau pareil à un filet qui, longtemps, aurait dragué les aspérités d'un fond très rocailleux. Et cela se jette sur une chemise dont les pans ne sont plus qu'une frange effilochée... Qu'on se rassure! Un Arabe porte toujours deux ou trois manteaux de ce genre, l'un au-dessus de l'autre, et comme, heureusement, les trous qui les composent ne se correspondent pas d'habitude, les lois de la bienséance sont à peu près sauvegardées... Et, ainsi vêtus, ces hommes ont l'air de ballots d'étoupe d'où sortent des mains noires et des mollets blancs de poussière ;
DE BLIDAH A MOSTAGANRM.
mais dans la figure bronzée qu'encadre, par le haut, ce paquet de haillons sourient des dents d'ivoire et brillent des yeux noirs, intelligents, et doux.
Les Arabes se rassemblent, s'entassent sur la place où se tient le marché. Et, dans ce grand espace aveuglant de soleil, ils sont plusieurs milliers, grouillant sous la chaleur écrasante qui tombe d'un firmament aux profondeurs infinies. De vieilles femmes qui, de leurs vieilles mains, battent un vieux tam-lam errent,
HAIIE D ouleansville.
courbées, dans la foule compacte et, d'une voix cassée demandent l'aumône en chantant; des cavaliers galopent; des Nègres passent, sous un grand |)arapluie devenu parasol ; en foulards tissés d'or, en robes blanches et rouges, de délicieuses petites filles font, sur leurs chevilles maigres, frissonner le cliquetis de leurs anneaux d'argent; des ânes, déjà chargés de deux besaces, trottent avec deux Arabes sur le dos...
Et soudain, — dans un bruit discordant d(; clarinettes et de ben-daïrs, — retentit, quelque part, le roulement belliqueux des grosses caisses que, avec des baguettes recourbées en crosse, on
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bat de deux côtés à la fois. Derrière cette musique, un beau vieillard à barbe blanche s'avance sur une mule harnachée de rouge, couverte d'une peau de panthère, parée de broderies de laine. Il a, comme escorte, un cavalier de huit ans, — son fils, — en velours soutaché d'or, deux espèces d'aides de camp au burnous immaculé, enfin unpetit domestique nègre en culotte rouge eten giletjaune... Un flot d'Arabes roule derrière ce cortège ; on se bouscule pour baiser la nuiin que, négligemment, laisse pendre sur sa selle le personnage principal de cette cavalcade, pour coller au moins les lèvres aux coins de son burnous. C'est le cnïd qui va présider au marché.
Des colons y viennent aussi et une lourde diligence qui arrive de quelque village lointain passe, blanche comme un ballot de farine, appesantie de fatigue et de sommeil. Et, dans toutes ses portières ouvertes, s'encadre le regard morne de gens dont le grand jour blêmit la figure défaite par une nuit de souft'rances.
Décrire un marché arabe est une chose presque impossible. Il faudrait, pour cela, reproduire d'un seul coup de pinceau toutes les scènes dont il est le théâtre, tous les détails épisodiques qui, se mêlant et entrant les uns dans les autres, en forment l'étourdissant spectacle ; il faudrait, d'un seul trait de plume, dépeindre cette cohue blanchissante d'où s'exhalent des odeurs fauves, d'où, en une cacophonie continue, s'élèvent les cris discordants des bêtes et des hommes; il faudrait enfin poudrer, imbiber ce tableau d'une lumière assez, éblouissante pour que, à grand'peine, l'œil pût en supporter l'éclat.
C'est une multitude serrée de chevaux et d'ânes à l'entrave, de mules et de burnous, de coiffures démesurées et de petites tentes (jui. à deux versants, s'alignent, comme pour former les ruelles d'un village ; ce sont des amas de gargoulettes rouges et blanches, des piles d'étoffes, des déballages de vieux hai)its musulmans, des étalages informes, des tas désordonnés de ces pauvres atours d'indienne qui, les jours de fête, remplaceront le /laïk bleu des femmes restées au douar; ce sont, sur des tables boiteuses, des masses de pâtes sucrées et de nougats verts
DE BLIDAH A MOSTAGANEM. H'i
ou rougesque les grands-pères arabes, mettent dans le capuchon de leur burnous, pour les pauvres petits qui n'ont pas encore pu venir.
11 y a de tout ici : des cafés établis en plein air ou sous des lambeaux de toiles noirâtres; des fruitiers, des charbonniers et des éleveurs de poules accourus de plusieurs lieues à la ronde ; des bourreliers; des montagnards qui vendent du savon amorphe et de l'huile enfermée dans des outres ; des bouchers immondes ; des restaurants dont la seule vue émousserait l'appétit le plus aiguisé ; des brodeurs de burnous qui travaillent autant des orteils que des doigts; des teinturiers malpropres ; des écrivains publics et des sorciers.
Devant une lente se figent des mares de sang; elle abrite un médecin etsa clientèle... Avec un tout petit rasoir, le brave homme scarifie la nuque d'un patient accroupi devant lui, il y applique des ventouses de fer-blanc dans lesquelles il fait le vide en suçant le bec de cafetière dont elles sont munies, il vide ces aspirateurs devant son cabinet de consultations et il passe à un autre malade qui causait avec l'opéré du temps et des afl'aires et qui, pour si peu, ne perd pas le fil de la conversation. Mais il a besoin d'une saignée plus complète, celui-là! FA le toubib l'étrangle à demi avec un linge qu'il lui noue autour du cou. Sa face se congestionne comme celle d'un apoplectique, sa bouche baille, sa gorge râle et, d'un coup de lancette, le praticien lui ouvre une veine de la tempe. L'arrachement de la cravate et un peu de terre appliquée sur l'incision suffisent pour arrêter l'hémorrhagie... A un autre! Il a mal de tète, celui-ci? Et, vite, on lui taillade le front et on y applique un causticjue qui laissera des cicatrices indélébiles. Bail, on n'y regarde pas de si près... Toutes ces douleurs sont endurées sans (ju'il soit fait un mouvement, sans ([u'il soit proféré une plainte et ceux qui attendent leur tour regardent ces manœuvres sanglantes avec autant d'indiflerence que si, chez un perruquier, ils assistaient à la coupe d'une barbe ou à la taille d'une chev<'lure.
La science du bon docteur ne se borne pas à la praticpie de ces phlébotomies leroces.
D ALr.ER A TANf.ER.
— Les croyants, disent les marabouts, doivent rendre leur corps à Dieu, tel qu'il le leur a donné et ne jamais subir une de ces grandes opérations dont le résultat serait la perte d'un membre.
Aussi ne pratique-t-il aucune amputation, mais il reboute les jointures démises ; il arrache les dents; il fait des sutures avec, en guise de poinçon, l'aiguillon corné d'une feuille d'agave dont les fibres lui servent de fils pour réunir les lèvres de ses plaies ; il brûle les ulcères; il crible les poitrinaires de pointes de feu quand, avec leur cigarette, ceux-ci ne se plastronnent pas eux-mêmes d'une cautérisation abondamment ponctuée ; il ouvre
At MARCHÉ ARABE.
les abcès avec des couteaux rougis ; il piétine le ventre des fiévreux pour en faire sortir leur mal ; il s'élève jusqu'à la trépanation... Il est encore apothicaire et, sur un vieux burnous, il a, avec ses instruments ébréchés et rouilles, étalé des cristaux de sulfate de cuivre, des serpents desséchés, de la poudre de cantharides, des caméléons raccornis, de l'alun et tous les sucs, toutes les écorces, toutes les racines, toutes les herbes de la Saint-Jean algérienne...
Le vacarme d'un orchestre diabolique éclate dans la foule. Empanachés, harnachés d'amulettes, des Nègres s'avancent à cheval; des acolytes les suivent, armés de tambourins, de petites cymbales et d'instruments qui, couverts de coquillages et de
ir/.jU'j?!
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fanfreluches, ressemblent, comme le banjo des Américaines, à une guitare dont la caisse serait un tambour de basque. Et, enchantés de leur tapage, ceux-ci dansent, sautent et se tordent, secoués par une joie sans cause, une joie délirante. Ils s'arrêtent devant les boutiques notables, devant les tentes où, comme dans une petite bourse, des commerçants très sérieux s'assemblent pour se vendre des céréales. Avec des cris incohérents, ils sollicitent, ils exigent la charité et les braves gens, dont la complaisance sourit à leurs clameurs et à leurs contorsions, fouillent leur djebirah et leur donnent des sous.
L'après-midi, les transactions terminées, le caïd reparaît, précédé de drapeaux et de grands tambours, suivi de cheïks dont les chevaux sont caparaçonnés de housses de Ijrocart et de soie... Et \a fantasia commence, ]a J'antasia^ cette passion des Arabesque, dans un paroxysme de vie, grisent, quand ses tourbillons les emportent, la fumée et le soleil, le mouvement et le bruit. L'Arabe adore les émotions de cette guerre dont la fantasia est le simulacre entraînant ; le contact d'une crosse de fusil que, avec amour, il presse sur son épaule et sur sa joue, fait courir dans ses nerfs de longs frissons de volupté; l'odeur de la poudre l'exalte ; le vacarme des détonations est, pour lui, comme des cris de joie, qui font bondir son cœur; le galop d'un cheval lui fait perdre la tète.
— Entre les oreilles d'un coursier de race, Dieu a placé un verre d'une liqueur enivrante, dit un de leurs aphorismes.
Des fantasias ? Nous en vîmes de splendides pendant nos anciens zigzags en Algérie, une entre autres, tout près d ici, entre Sainte-Monique et Saint-Cyprien des Attafs, et dont le souvenir est demeuré dans notre mémoire, dont le spectacle éblouissant est resté dans nos yeux.
C'était un jour de très grande fête et, venu exprès d'Alger, le gouvernement était là. Quatre ou cinq cents ^ouiniers avaient de tous les points du pays, répondu à l'appel dus agfias...
Frangés d'or et brodés de versets du Koran, les étendards verts T.t rouges se déployaient dans l'air endammé de soleil. Les fusils,
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debout sur les cuisses, faisaient étinceler les larges bagues cFargent de leurs canons de bronze; les chevaux hennissaient, soufflaient puissamment de leurs naseaux ouverts, fouillaient la terre du pied, se cabraient et mordillaient leur mors. Et, fièrement campés sur leurs hautes selles de velours, les cavaliers avaient peine à les contenir. Tout à coup, au signal d'un chef, ils leur rendaient les rênes...
Et, côte à côte, comme serrés en un seul bloc, aux acclamations enthousiastes des spectateurs, aux 7 oH-joiw frénétiques des femmes cjui regardaient par les fentes de leurs tentes, aux notes bondissantes des darbou/ias , au cliquetis des amulettes, au froissement des longs éperons attachés sur les bottes rouges, ils partaient dans un ouragan prestigieux de draperies d'azur, de vestes chamarrées, de burnous blancs, de manteaux écartâtes.
Les pierres broyées étincelaient et volaient sous leurs sabots,.. Et, la bride aux dents, debout sur leurs ctriers, les cavaliers passaient, emportés dans les nuages tourbillonnants d'une poussière d'or. Ils faisaient un large détour dans la plaine, ils revenaient, ils fondaient sur nous et, brusquement, à quelques pas du monticide où nous étions, ils s'arrêtaient et, avec des hurlements, ils déchargeaient leurs armes à nos pieds... La poudre parhiit !
Et, éperdus, couchés sur leur Ijéle, ils repartaient comme des fous; ils lançaient en l'air leur fusil tournoyant; ils le rattrappaient au vol ; ils le chargeaient, lancés au triple galop... La bouche de leurs montures secouait des flocons d'écume; leurs flancs se rayaient de longues larmes de sang et, ils revenaient, ils tiraient encore, pour repartir encore...
Une cinquantaine de kilomètres seulement, nous séparent de Ténès. Encore en diligence! El nous suivons une belle route qui, le long de l'Ouarmé, affluent du Chélif, monte, descend et remonte à travers des oliviers sauvages parsemés de douars; à travers des monticules sablonneux, des régions monotones, arides et sans arbres, des collines rocheuses, — la chaîne du Dahra.
Très pittorescjuc avec ses ravins et ses vallons, ses crêtes dénu-
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dées et ses plateaux verdoyants, ses pentes tapissées de chênes et ses anfractuosilés où s'accrochent les sapins, cette région montagneuse est, comme toutes celles de l'Algérie, habitée par des Kabyles qui y possèdent jusqu'à cinquante mille ruches et dont l'occupation principale est une apiculture facile.
Poussant jusqu'à la frénésie l'amour de l'indépendance, préférant la mort à la perte de la liberté, ces montagnards, se défendirent comme des sangliers traqués dans leur bauge, la première fois que nos étendards floltèrent dans leur pays sauvage. Des triljus entières se réfugièrent dans des grottes, arborèrent le drapeau blanc et quand, trompés par cet emblème, nos soldats s'approchèrent de leur retraite, elles les reçurent à coups de fusil. Exaspéré, le général Cavaignac fit faire des fagots de broussailles, en fit bourrer la gueule des cavernes, les alluma et, — sauf une cinquantaine qui se sauvèrent en passant à travers le brasier, comme des salamandres, — ■ tous les rebelles furent asphyxiés au fond de leurs terriers. Le général Bugeaud suivit ce lamentable exemple, et sans avoir l'excuse d'une violation du droit des gens, il fit la même chose, en i845, dans la même contrée... Et quand, ses feux éteints, nos soldats purent pénétrer dans les antres assiégés, ils y trouvèrent, — hommes, femmes, enfants tordus encore dans les convulsions de la plus horrible agonie, — cinq cents cadavres carbonisés... C'était une guerre de sauvages, une guerre de Huns! i\Iais que faire? Qui veut la fin veut les moyens, et il paraît qu'il n'y avait pas d'autres moyens pour dompter des Berbères.
Bâti sur un plateau auquel nous arrivons de plain-pied, en venant du sud, mais qui est très escarpé à l'orient et au nord, Ténès se compose de deux agglomérations distinctes, éloignées l'une de l'autre d'environ un kilomètre et séparées par un ravin. La plus ancienne des deux, — -le vieux Ténès, — n'est qu'un pauvre village arabe, qu'un amas de ruines où, avec leur misérable famille, nichent un millier de portefaix indigènes. L'autre est une petite ville française aux rues larges et droites, aux arbres bien rangés, aux iiabilalions régulières, aux grands bâtiments i)ro-
UE BLIDAIl A MOSlAdANEM.
saïques, triste et monotone, en somme, comme toutes les fondations officielles. Elle a, en effet, été créée par Biigeaiid à la place où s'élevait Cartenna, cité romaine dont, transformées en magasins et en caves, on retrouve, sous les maisons actuelles, les citernes et les galeries souterraines.
Ténès possède un port que, à demi artificiel, forment de longues jetées reliant des îlots à la plage. Là s'embarquent, — avec les produits d'Orléansville et de la plaine du Chélif. — le fer, le
cuivre et le ploml) des mines du Djchel-lladid, des Beni-Aquil, de rOued-bou-AUou et d'ailleurs; là, déjà sous pression, nous attend le Douro.
Le cap à l'ouest, en avant doucement!... Le temps est superbe. Si calme et si limpide est la mer qu'on dirait une glace transparente suspendue au-dessus des grands fonds. Sous notre quille, les bancs de mousse arrondissent leurs tôtes vertes; les sables blancs s'étendent (mi nappes veloutées; mollement agitées par des courants sous-marins, les longues algues ondidenl
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comme caressées par une brise mystérieuse. Le soleil inonde ce monde magique que ses rayons traversent en tous sens comme s'ils jaillissaient d'en bas, en même temps qu'ils pleuvent d'en haut... Et les marsouins, grands oiseaux de ce ciel enchanté, volent sous notre coque, comme des aigles monstrueux sous la nacelle d'un ballon. Nous filons avec la rapidité d'un train et ils nous dépassent en se jouant; nous sommes comme immobiles pour eux. Ils se poursuivent à la file; ils s'élancent hors des eaux; leur corps noir apparaît, comme revêtu d'une couche de peinture neuve; ils replongent plus loin; ils remontent; ils exécutent autour de nous une véritable sarabande de Tritons. De loin en loin, à demi submergées, nagent, à l'aventure, les écailles convexes et luisantes de lourdes tortues de mer.
Nous côtoyons ainsi les montagnes boisées du Dahra ; nous doublons l'ilot des Colombes, le cap iMagraoua et le cap Khamis aux ilancs taillés à pic; nous entrevoyons au loin l'obélisque do Mazagran; nous traversons les eaux limoneuses qui viennent du Chélif.
Roi des cours d'eau de l'Algérie, ce fleuve, — si pourtant il mérite ce nom, — vient du Djebel-Amour et nous l'avons, dès son origine, rencontré sur la route de l.aghouat. Il ne se jetait pas ici, autrefois, raconte la légende; il allait vers un pays qui, alors très fertile, verdoyait, là-bas, dans le grand sud indéfini. Les habitants de cet Eden saharien eurent malheureusement, un jour, l'inconvenance de refuser l'hospitalité à un marabout. Furieux, celui-ci enroula leur rivière autour de son bâton, comme une simple corde; il l'emporta sur son épaule et il alla la déposer ailleurs, en lui signifiant de couler vers la mer. Le Chélif obéit... C'est égal, il nous semble que ces marabouts abusaient quelquefois un peu de la puissance inconsidérée que leur avait accordée Allah; il nous semble que, pour satisfaire leui s petites rancunes, ils se jouaient avec un peu trop de sans-gêne des lois immuables de la nature.
Nous mouillons dans la rade de Mostaganem et une barcpie nous jette sur la plage d'où, à pied et sous un soleil de plomb.
nous atteignons, en quinze ou vingt minutes le plateau qui porte la ville.
Encore, — au milieu de jardins et enfermées dans l'enceinte d'une longue muraille, — deux villes que séparent un ravin, l'une ancienne, l'autre plus récente. Ce sont Mostaganem, à l'ouest, et Matamore, à l'est. Encore deux quartiers, l'un arabe et en ruines, l'autre français et ennuyeux !
Dans ce petit port de mer éloigné du rivage, nombreuses sont cependant les kuubbas vénérées ; nomljreux sont les tombeaux des marabouts qui, chassés de l'Espagne au xvi" siècle, vinrent ici finir leur vie, après avoir passé par Saguiet-el-Amra, cette pépinière marocaine de saints mahométans. Il y a, par exemple, Sidi-Moliammed-ben-Mimoun, de Séville; Sidi-S'liman-ben-Rebbia, de Grenade; Sidi-Mazous-Billah, de Malaga, le plus aimé de tous. Celui-ci mourut pourtant sur la côte espagnole qu'il avait voulu revoir avant d'aller prendre sa place au banquet éternel du l'rophète, mais son domestique mit bravement son cadavre au travers de sa mule, se jeta à la nage avec elle et, avec elle aussi, atterrit à Mostaganem, après avoir, pendant trois jours et trois nuits, nagé sans manger ni boire.
Noblesse oblige et ici Sidi-^Iohammed-ben- Ali-es-S'noussi, tlonna naissance à ce ^lahdi qui doit réformer l'Islam. Fondateur, vers 1846, de la secte mystérieuse et redoutable des S'noussiya, celui-ci vit maintenant à Djerboub, dans le sud de la Tripolitaine. Il habite, là-bas, dans les sables de feu, une sorte "de couvent fortifié où il emmagasine poudre, canons et chevaux; où il s'entoure d'étudiants, porteurs futurs de sa parole; où il dresse à la guerre deux mille esclaves noirs; où il s'entoure de quatre mille gardes du corps venus de l'Algérie. Son but est de resserrer les liens qui unissent les disciples de Mahomet; de les mettre à même de résister, — moralement d'abord, de fait, quand ils le pourront, — à l'action envahissante de l'infidèle, du chrétien, cet ennemi héréditaire; de les rendre réfractaires à toute aspiration vers le progrès ; de fermer leur esprit à toute idée nouvelle ; de ressusciter, un jour, l'ère triomphante des propagandes belliqueuses; d'arriver enfin nu |)anislamismc.
D'AIJIE» A TA>(;KR.
Véritable société secrète, sa confrérie n'est pas la seule qui existe chez les populations domptées mais non encore soumises de l'Afrique du nord. Il y a aussi celles de Sidi-Abd-el-Kader, de
Bagdad, ce thaumaturge original qui, lorsqu'il n'avait pas de bois pour cuire son couscous, mettait simplement sa jambe sous la marmite et l'allumait comme une bùclie; celle de Sidi-Abd-er- Hiiaman ; celle de Sidi-Alimed-Tedjini, (lorissaiite près de Lag-
DE BLIDAII A MOSTAflANEM.
hoiiat; celle de ce Sidi-Aïssa dont nous avons vu à Alger les disciples extravagants; celle de Sidi-Yousef-ben-Hansali ; celle des Derkaoua, venue de Derka, près de Fez; celle de Mouley-Tayeb et vingt autres.
Chacune de ces congrégations a un grand-maître, — le cheïk^ — qui réside près du tombeau où gît le fondateur de son ordre et des mokhaddems, — des lieutenants, — qui se dispersent à travers l'Islam et qui, à leur tour, ont des envoyés, — des nakihs.
Gomment on s'adilie à l'une de ces sociétés ? C'est assez compliqué. Introduit par son père, par un parent, par un ami, un jeune musulman entre, un soir, dans un café maure. Un pseudo-
Jl O s T A G A N K .M .
conteur y vient, de son cùlé, envoyé par qucl<|Uo*rrtOi(7rt marocaine ou par le Messie tripolitain ; secrètement prévenus de sa visite ses khrouaiis, — ses frères, — arrivent, comme par hasard ; ils échangent avec lui le doki\ — le mot de passe, — qui n'est pas un simple mot mais bien un vc^rset du Koran récité de telle ou telle façon, avec telle ou telle intonation particulière... Et, sûr de n'avoir pas autour de lui d'oreilles indiscrètes, l'émissaire parle d'Allah, de Mahomet, du Mahdi et surtout du djehad, — la guerre sainte, — qui purgera le ^laghreb de toutes les souillures du voumi et de sa présence maudite.
Le jeune homme s'enflamme à ses paroh^s ; il veut, lui aussi, entrer dans la maçonnerie occulte; à lacpielle appartient ce pré-
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dicateur éloquent ; il veut y avoir lari-ivée, — Vouera. Il veut, — comme le disent les Arabes, jouant sur les mots à peu près semblables à^ouerd (arrivée) et à'oiirid (rose), — prendre la rose de son ordre.
Il se ])répare d'abord sur place, comme AJireddam, — comme néophyte. En qualité de talamid. — de disciple, — il va ensuite étudier dans une zaou'ia. — une sorte de séminaire. Ravi dans le harA\, — dans l'état d'ardeur de l'homme qui veut savoir, — il prie le jour, il prie la nuit et, pour ne pas s'endormir, il attache au plafond la mèche de cheveux qu'il porte sur le crâne et dont les tiraillements le réveillent si sa tète s'incline sous le poids du sommeil. Son zèle est récompensé ; il passe bientôt au grade d'aspirant et, quelques temps après, il subit une série d'épreuves auxquelles il s'est préparé par la prière, par le jeune, par une longue retraite dans une cellule noire, toutes choses qui le disposent fortement à la suggestion. 11 reçoit alors le breiifc, — la manifestation divine, — et il est initié aux mystères.
La ferveur de la foi engendre-t-elle en son cœur de plus hautes aspirations ? Il fait vœu de pauvreté et il devient fakir, puis ouali, — faiseur de miracles. Et, du dernier mieux avec le Tout- Puissant qui acquiesce à toutes ses fantaisies, môme les plus saugrenues, il est alors capable, pour se dérober à ses ennemis, de s'enfoncer dans la terre et d'aller en sortir au loin; il peut changer en lentisques les gens qui lui déplaisent ; se transformer en ruisseaux de feu pour aller brûler leurs demeures ; ressusciter les morts; déplacer les montagnes; mettre le monde à l'envers.
Avance-t-il encore dans la voie droite? Progresse-t-il encore dans le sentier du salut? Il arrive à être soiiafi, à être medjouh et, inspiré par Mohamet, il a le don de prophétie. Bien mieux ! Il vit avec les anges; il a des extases; il voit Allah face à face ; il le possède en lui et une lanterne appliquée sur ses côtes d'une maigreur ascétique projette contre les murs l'image du Très-Haut matérialisée, coagulée dans sa poitrine. Se perfectionne-t-il toujours?.. 11 ne fait ])lus de prodiges, il ne prophétise plus, mais, toufiidi, il s'abîme dans Vct-tliem-fid-hnl, le nirvana des Hindous; il s'anéantit dans la (li\inilé.
LES SAUTERELLES. MASCARA. AI!D-EL-KAI)En. ■ — SAÏDA. LA
MEH d'alfa. — • LES ALFATIERS. CHASSE AU FAUCON. SIDI-