CHEIK. AÏN-SEFRA. — TYOUT. FIGUIG ET LE TOUAT
Pris à Mostagancm, vers neuf heures du matin, un train de l'Ouest-Algérien nous emporte vers le sud-est, à travers les jardins de Pelissier, les vergers d'Aïn-Tcdelès, les bois d'oliviers de l'Oued-el-Kheur... Et nous remontons le cours de la Mina, rivière qui arrose l'extrémité occidentale de la plaine du Ghélif.
Partout des f/oHrt75 partout, bronzés, maigres comme des bâtons, mais solides comme eux, se lèvent, le long de la voie, de jolis petits bergers arabes, de ces pauvres enfants qui, battus par le vent, Ijiùlés par le soleil, (juolques fois trcm|)és par la pluie, passent en rêveries solitaires de longues journées dont la monotonie n'est rompue que par un repas d'anachorète : la galette d'orge et les figues sèches qu'ils tirent de leur capuchon, le lait de leurs brebis ou l'onde tiède d'un ruisseau.
Puis, c'est le marabout do Sidi-Kheltab, |)uis le village français de Bel-Ilacel, puis, vers une heure, apparaît Rélizanc, avec son grand marché, ses vignobles et son barrage.
Reparlons de suite. Nous rentrons dans les pays arabes. Des moutons s'éparpillent dans les plaines; des poulains y bondissent; ce sont les élèves des indigènes de l'Oued-Kclloug. Là-haut, sur un piton abrupt, se jjerchc le maral)i)iit de Sidi-Mohain-
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nied-l)en-Aaoiida, — le fils de la jument. Plus loin s'rtendcnt les cultures bédouines de Fortassa...
Et nous nous enfonçons tout à coup dans un nuage d'insectes qui tourbillonnent comme des flocons de neige, qui étincellent au soleil et dont les ailes transparentes ont des battements si rapides qu'elles semblent tourner comme de petites roues d'argent dont leur corps allongé serait l'axe rougeàtre. Ils entrent en foule par nos portières ouvertes ; il en pleut sur les coussins de notre compartiment. Enveloppés dans leur trombe vivante, des Arabes, les coudes sur la figure, baissent la tête sur leur passage ou font décrire à leurs bâtons des moulinets furieux et les abattent par centaines; avec des injures, d'autres leur jettent des pierres; d'autres encore battent, à tour de bras, des chaudrons dont le tapage ne semble pas les épouvanter beaucoup... Et leur masse qui voile les montagnes lointaines projette sur le sol une vaste nappe d'ombre mouvante. Ce sont les sauterelles tant redoutées des colons, tant redoutées des indigènes dont l'imagination voit en elles de petits êtres monstrueux qui ont, disent-ils, les yeux de l'éléphant, la tête du cheval, le cou du taureau, les cornes de l'antilope, la poitrine du lion, les pattes de l'autruche, les serres du vautour, les ailes de la chauve-souris, le ventre du serpent, la queue du scorpion et l'àme du diable dont la signature est, en noir, tracée sur leurs élj'thres.
Membres d'un groupe d'insecles qu'on appelle les acridiens, les sauterelles de l'Algérie sont, nous apprend l'entomologie, des criquets pèlerins, espèce bien différente de la vraie sauterelle. L'habitude a cependant prévalu ici de réserver le nom de criquets à ceux de ces redoutables articulés qui, tout petits, ne volent pas encore et de leur décerner le nom de sauterelles quand ils ont atteint l'âge adulte. Sous peine d'être taxés de pédantisme, conformons-nous à cet usage.
La sauterelle d'Afrique a le corps légèrement carminé cl, en moyenne, gros comme le petit doigt ; elle a trois yeux taillés à facettes et disposés en triangle; elle a de petites antennes qui
DE MOSTAIJANEM A AÎiN-SEKUA.
sont, en même temps, des organes d'olfaction et de tact; elle a enfin des élythres d'un gris jaunâtre, légèrement teintés de rose, tigrés de taches transversales et irrégulières. Ces derniers organes jouent un rôle essentiel dans sa vie de relation. Ils sont, en efl'et, divisés en deux parties par une rainure longitudinale, — la chanterelle, — ■ tandis que les cuisses de l'animal présentent, sur le côté externe du sillon dans lequel se loge la jambe quand elle est repliée, une crête saillante et dentelée en scie, — l'archet. Et quand un acridien veut déclarer de douces choses à une acridienne, il se soulève sur ses pattes de devant ; il frisonne de tout son être; pris d'une espèce de trem-
blement nerveux, il frotte sa cuisse contre ses élythres, — ses archets contre ses chanterelles, — et il exhale, — chant d'amour, — une musique térél)rante, un grincement plus acide cpTun lihd de vinaigre.
Les sauterelles vivent d'habitude dans le nord du Saliara, vers le pays des Mozabites, mais le vent du sud les enlève parfois et, par myriades de myriades, par vols qui pourraient couvrir jusiju'à (b-iix mille liectares (>l (pii comptent trois on «piatrc-cent milliards d'insectes, il les pousse vers le nord.
Elles arrivent; elles s'abattent; elles fouillent la terre avec les tarières et les pinces cornées, — l'oviscaple, — dont est munie l'extrémité de leur aijdomen; elles reculent; elles s'enfoncent à
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demi dans le trou quelles ont creusé de la sorte et elles se recueillent, comme si elles avaient la conscience de collaborer à {[uelque grande œuvre mystérieuse de celte nature pour qui riioninie orgueilleux n'est pas plus que le plus humble des moucherons, le sentiment de travailler à la conservation d'une espèce précieuse. Un à un, chacune d'elles confie à la terre une centaine d'œufs qui s'agglutinent l'un à l'autre, se superposent comme les grains d'un épi de blé et s'enveloppent, tous ensemble, d'une cuirasse protectrice faite de sable et de gravier, — l'osthèque. Quelques-unes de ces coques ovigères sont allaquées et détruites par les larves d'une sorte de mouche ou par un champignon parasite, — le botrytis acridioruin. Toujours trop nombreuses, les autres, au bout d'un mois, donnent issue aux criquets qui viennent d'éclore. Ceux-ci apparaissent à la lumière, ils s'étirent les pattes, ils se chauffent au soleil et, de blancs qu'ils étaient au moment de leur naissance, ils noircissent en une demi-heure. Ce ne sont pas leurs parents, dangereux seulement parce qu'ils leur donnent le jour, ce sont eux-mêmes qui sont un fléau pour l'Algérie.
Une faim vorace les dévore, en effet, et, à la recherche de leur ])âture, côte à côte, sur cinq ou six cents mètres de largeur, sur un, deux et même trois kilomètres de longueur, leur armée dévastatrice se met en marche. Sur le sol qu'elle couvre on dirait qu'est tombée une grêle de charbon et l'homme qui, par hasard, se trouve debout au milieu de sa nappe grouillante a l'illusion étrange d'être lui-même en mouvement ou de voir la terre cheminer sous ses pieds. Si au lieu de s'avancer en masse les criquets de ces pontes, heureusement exceptionnelles, marchaient seulement sur huit ou dix de front, ils formeraient une colonne qui, comme l'équateur, pourrait servir de ceinture à notre globe et qui mettrait quarante ans à défiler!
Ils vont et toute verdure disparait sous leur dent famélique... Ils sont passés et les vignes ne sont plus que des sarments que l'hiver semble avoir dépouillé de leurs feuilles; le blé n'existe plus; les figuiers sans écorce ne tordent plus, sur les campagnes dévastées, que des rameaux blanchis comme des osse-
ments ; les lauriers-roses, les palmiers-nains, les criquets morts eux-mêmes sont broyés par des milliers de mandibules voraces. Et leurs bataillons qui s'avancent toujours couvrent les plateaux, assiègent les oasis, envahissent le Tell.
Ils grandissent, cependant, et, un beau jour, ils s'arrêtent; ils se cramponnent à des pierres, à des mottes de terre, à des morceaux de bois et ils s'y tiennent, la tête en bas. Leur peau se déchire bientôt; ils se secouent pour s'en dépouiller; jusqu'alors invisibles, leurs ailes se déploient, hésitantes; leurs pattes frémissent et, tout à coup, enivrés de vie et de lumière, ils s'enlèvent dans le soleil. Ils sont alors devenus sauterelles et, par bandes innombrables, ils vont pondre des œufs à leur tour.
On a, pour les détruire, inutilement essayé d'acclimater en Algérie un oiseau de Madagascar qui est très friand de leur chair. Il a fait comme les oiseaux autochtones qui, d'abord, se jettent avidement dans leurs vols, mais qui, débordés, aveuglés par leur nombre, s'enfuient bientôt à tire d'ailes; il a disparu... On tente, — procédé impraticable lorsque le champ de ponte occupe des centaines d'hectares ou est perdu dans des solitudes ignorées, — de couper le mal dans sa racine en bêchant les terrains où les sauterelles ont pondu et en mettant ainsi à l'air les osthèques qui se dessèchent, stériles, mais qu'on pourrait utiliser en les traitant par l'éther et par l'alcool, pour en retirer une huile qui a l'odeur de l'huile de foie de morue et qui, saponifiable et combustible, servirait peut-être à l'industrie.
On tâche enfin et surtout de mettre une digue au Ilot des criquets et on emploie dans ce but soit des lames de zinc disposées en rempart, soit l'appareil cypriote, longues bandes d'étoffes encadrées de toile cirée et, au moyen de piquets, dressées comme des murs en lignes sinueuses. Mais ces travaux de défense demandent beaucoup de monde et c'est un bien curieux spectacle, quand une invasion est signalée, que celui de ces compagnies de jojeiix^ de ces escouades de turcos, de, ces bandes d'Arabes qui, sous la direction d'un clief, le caïd-cd-djcrad, — le caïd des sauterelles, — courent au combat armées de pelles et de pio-
ches. Des tranchées s'ouvrent sur plusieurs kilomètres de développement ; les appareils se dressent... Une tache sombre apparaît dans le lointain et glisse sur le sol comme l'ombre d'un nuage. C'est l'ennemi ! Il arrive et le caïcf, qui encourage ses soldats de la voix et du geste, galope de l'un à l'autre, gourmande les paresseux, flatte les plus actifs, se démène comme dans une vraie rencontre. On pousse les criquets vers le fossé qu'on a creusé au pied des fortifications volantes ; ils le traversent; ils veulent escalader la toile; ils retombent dans les trous. Et les Arabes y sautent et s'enfoncent jusqu'aux genoux dans leur masse fourmillante qui, sous leurs larges babouches, craque comme des broussailles. Ils les piétinent; ils les foulent avec rage ; ils entassent sur leur bouillie des fagots de diss et à'nlja et ils y mettent le feu ; ils les enterrent enfin pour cloufTer l'odeur nauséabonde qui se dégagerait de leur pourriture, pour ensevelir les miasmes dont, — vengeance posthume, — ils infecteraient le pays. Et, pendant ce temps, heureux d'avoir à faire courir le chat rouge, d'autres Arabes bondissent comme des démons, une torche à la main, et enflamment les buissons de romarins et de lentisques où grouille le reste de l'armée orthoptcre... La bataille est gagnée! Et, envoyé aux journaux, le bulletin de la victoire est publié avec des détails si belliqueux, avec un tel luxe de phrases militaires et d'expressions techniques, qu'on le lit avec étonnemcnt, cju'on se demande s'il s'agit d'une invasion marocaine ou d'une levée de fusils dans les oasis insoumises.
Notre train continue sa route; le nuage volant s'épaissit, la terre est jonchée d'une épaisse couche de sauterelles qui se sont heurtées en l'air, qui sont tombées étourdies, qui se traînent comme des criquets... Et, tout à coup, le convoi s'arrête en plein champ.
Un acciilent .' Une menace de rencontre sur cette voie unique? Non, c'est plus étrange, plus inattendu que cela. Les acridiens traversent les rails en troupes si compactes que nos roues qui les écrasent patinent sur leur corps comme sur une boue gluante.
UE MOSTACANEM A AÏ.N-SEKliA.
qu'elles tournent sur place ! Armés de pelles et de balais improvisés, pas à pas, des Arabes déblaient notre route, y jettent de la terre et la locomotive se remet en marche, lentement.
comuK! un ('hcval (jui Iraiuliirail un mauvais pas cl (pie, pied à terre, son cavalier coiiduiiail par la l)ride.
Le liane est passé; les roues sont nettoyées; nous reprenons notre course ; nous dépassons les caravansérails de Djellali-bcii-Amar et de Meciiera-Sfa ; nous laissons, dans des landc's, les ruines romaines de Takclenipl cl. à dix lieurcs du
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soir, nous arrivons enfin à Tiaret, avec trois heures de retard. Bâtie sur la pente du Djebel-Glirzoul, Tiaret a succédé aux retranchements élevés par Abd-el-Kader entre les deux villages de Tihert qui s'étaient élevés eux-mêmes sur les ruines de Garduna Castra. Elle est située entre le Tell et les Hauts-Plateaux, au bord de celte plaine du Sersou, qui, semée de blé et d'avoine, s'étend, au sud, jusqu'au Nador, jusqu'au Djebel-Amour dont la chaîne se festonne dans le lointain, en une ligne vaporeuse et bleuâtre. Centre d'une triple commune, — de plein exercice, mixte et indigène, — qui comprend cinquante mille Arabes pour deux mille Français, ce n'est, enfin, qu'une petite ville murée, formée d'un cjuartier colon et d'un quartier militaire et rappelant Fort-National.
Revenons à Mostaganem ; traversons en bateau le golfe qui se creuse à l'ouest de ce port, et débarquons à Arzeu près des marais de la Macta.
Tout européenne et trop voisine d'Oran, Arzeu n'oflVirait aucun intérêt, n'aurait même ])resque pas de raison d'être si, — très fréquentée pour cela par des navires à vapeur anglais et espagnols, — elle n'était la tête de ligne du chemin de fer qui y apporte l'alfa des Hauts-Plateaux. Les archéologues trouvent cependant tout près d'ici, — ■ à Saint-Leu, Portus Magnus, — des ruines d'aqueducs, de citernes, de bains et de maisons antiques. Us pouvaient même naguère y admirer encore tout un rez-dechaussée de villa, avec ses dalles et ses mosaïques. L'un d'eux arrivait-il ? Les indigènes balayaient le sable qui, de son linceul protecteur, couvrait ces travaux d'autrefois et, avec joie, il les voyait reparaître au grand jour, à la place même où les avaient exécutés les artistes romains... Tout a été bouleversé et maintenant, les mosaïques sont bien mortes. On les a ensevelies dans une petite nécropole où nid ne pénètre jamais : le musée d'Oran. Un musée! On fait, au soleil et par des chemins arabes, deux lieues pour aller voir un pan de mur, mais on ne se détourne pas de sa route pour pénétrer dans le silence morne de l'un de ces entrepôts de décombres.
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Prenons le chemin de fer de l'alfa; parcourons les vignobles qui, dans les champs de Debrousseville, s'étendent à perte de vue; traversons la grande plaine de l'Habra, si bien et si utilement exploitée par la compagnie Franco-Algérienne ; franchissons la station de Perrégaux; saluons ce poste d'Oued-el-Hammam où, pendant de longues heures, enfermés dans un méchant bloc/iaus, deux hommes et un sergent tinrent tête à des centaines d'Arabes ; côtoyons le barrage imposant qui semble retenir un lac entre deux montagnes; longeons l'Oued-Habra fleuri de lauriers-roses, et au nord de la plaine d'Egris, descendons à Tizi, d'où un cmljranchement de quelques kilomètres va nous conduire à Mascara.
Echelonnée sur deux mamelons que sépare une petite vallée, Mascara où prédomine encore l'élément arabe est l'une des plus jolies villes de la province d'Oran. Avec ses curieuses mosquées, avec ses rues et ses places ombragées, avec ses habitations mauresques que bousculent les constructions françaises, le quartier central en est tout imprégné de ce charme pittoresque qui, partout, résulte du mélange de notre civilisation et de celle de Mahomet, du bariolage des costumes, de la confusion des types. Autour de ce centre mixte blanchissent et s'écroulent, silencieux et noyés de soleil, les faubourgs indigènes d'Argoub-Ismaïl, d'Ali-Mohammed et d'Ain-Beida, enfermés avec lui dans l'enceinte fortifiée. Au nord, hors des rem|)arts, s'éparpillent en désordre, sur un terrain rocailleux et inégal, les masures de Baba- Ali, peuplées de tisserands qui, vautrés dans la poussière, trament 1<!S :ercliuii, — les célèJjres burnous sombres comme la nuit. Au milieu de la cité, enfin, se creuse, enjambé par des ponts, le ravin de l'Oued-Toudman, chaos accidenté de rochers et d'eaux bondissantes, de sentiers et de murs, de fleurs et de verdure.
Et le souvenir de nos guerres donne un nouvel attrait à cette ville si attrayante par elle-même. C'est ici, en effet, que débuta Abd-el-Kader, le Vercingétorix de l'Algérie, l'une des ligures les plus grandes elles plus sympathi(pies parmi celles qui surgissent de l'histoire de nos conquêtes africaines.
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Abd-cl-Kader était run des fils puînés de Sidi-^Iahi-od-Din, de la tribu des Hacheni, descendant de Fatma, la fille du Prophète. Le jour de sa naissance, — en 1808, — ce père bien avisé avait mis une fourmi dans sa petite main ce qui, — chacun le sait, — suffit pour assurer à un enfant l'intelligence, l'habileté et le plus brillant avenir.
C'était, à vingt ans, un homme de taille moyenne, mais de proportions admirables et cavalier parfait; un air de grande noblesse était répandu sur toute sa personne ; la douceur pénétrante de ses yeux bleus semblait fasciner tous ceux qui l'approchaient, agissait sur leur cœur avec la puissance d'un aimant; ses mœurs étaient d'une pureté qui ne se démentit jamais, si bien qu'il ne voulut jamais avoir que la seule et même femme; dans les combats que se livraient les tribus il se prodiguait avec une bravoure entraînante, et il en revenait sain et sauf, avec un bonheur constamment miraculeux; il joignait enfin au mysticisme de la dévotion la plus austère les élans d'un patriotisme ardent et convaincu et toutes ces qualités l'imposèrent à l'admiration des Arabes et de sa famille elle-même. Ses frères s'effacèrent devant lui; son père usa de toutes ses facultés pour l'élever au pouvoir et, en i832, à l'âge de vingt-quatre ans, il fut proclamé émir et il installa à Mascara le siège de son autorité. Il battit alors monnaie en prélevant des impôts extraordinaires sur les Juifs ; il soumit les tribus qui s'étaient autrefois alliées aux Turcs et qui leiu- avaient servi d'auxiliaires; il conclut avec le général Desmichels un traité par lequel, implicitement, la France elle-même reconnaissait ses droits; il défit enfin un certain Hadji-Moussa, un chef de derkaoua qui, sorti des déserts de l'est, tentait de s'ériger en puissance rivale. Maître, dès ce jour-là, de toutes les forces algériennes que nous n'avions pas soumises encore ou que nous n'avions soumises qu'à demi, il n'eut plus qu'une idée : nous déclarer la guerre sainte.
La rupture du traité Desmichel, rupture qui, il est vrai, vint plutôt du général Trézel, que de lui-mèmi', lui servit de prétexte. 11 entra en campagne et, dans les plaines de la Macta, il indigea à nos troupes une défaite sanglante. Nous reprîmes cependant le
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dessus et nous le chassâmes de Mascara. Xous n'avions plus qu'à le poursuivre pour l'anéantir, mais le maréchal Bugeaud, alors préoccupé de l'expédition de Gonstantine, commit la maladresse, peut-être forcée, de signer avec lui ce traité de la Tafna qui fut désapprouvé en France et qui, en lui rendant Mascara, reconnaissait sa suprématie sur la province d'Oran, sur celle de Tittery et sur une partie de celle d'Alger. A l'exception de quelques ports que nous y conservions, mais dans lesquels il entretenait des consuls, la grande moitié de l'Algérie était à lui. Il l'organisa alors comme un véritahle royaume dont il était le chef suprême ; il éleva des fortifications à Saida, à Takdempt et à Boghar; il créa des armées; il forma des bataillons et des escadrons de soldats réguliers ; il leur adjoignit des goums qui marchaient sous le commandement de leurs caïds; il institua même une décoration calquée sur les nôtres, l'ordre de la licfia, — de la plume. L'insigne de cette distinction était une plaque d'argent ou d'or qu'on attachait au turban au moyen d'une chaînette et sur laquelle, — en souvenir de celles dont Mahomet ornait la tête de ses braves, — étaient, selon le grade, gravées une ou plusieurs plumes d'autruche.
Les Kabyles étaient, à cette époque, encore indépendants. Il voulut les soumettre, les rallier à sa cause par la force des armes et il marcha contre eux. Mais il sortit ainsi des limites territoriales que lui donnaient les conventions de la Tafna, il traversa notre territoire et nous avions le droit de lui demander raison de cette violation des traités. Il ne nous en donna pas le temps ; il considéra lui-même comme une rupture venue de nous le passage de notre armée à travers les portes de fer, et la guerre se ralluma. Les Kabyles qui l'avaient repoussé quand il avait voulu parler en maître se levèrent pour lui quand il s'agit de combattre l'infidèle; les Arabes accoururent à son appel; la Métidja fut envahie; nos soldats furent pris à l'improviste; nos colons furent massacrés... Une fois encore cependant nous ne tardâmes pas à l'emporter sur lui; la Mouzaïa fut franchie par le diu- d'Orléans; Médeah cl ^lilianah tombèrent en notre pouvoir.
Peu de temps après, Bugeaud, nommé au gouvernement supé-
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rieur de l'Algérie se mettait en marche contre ses troupes... Une nuit, celles-ci tombaient sur le camp français. Réveillé en sursaut, le commandant en chef bondissait hors de sa couchette, s'habillait à la hâte et s'élançait à cheval. On courait aux agresseurs, on les repoussait, on les poursuivait au loin. Le combat était fini, cependant, et le jour se faisait lorsqu'un éclat de rire homérique secoua l'armée tout entière... Dans sa précipitation à sortir, le maréchal avait oublié de changer de coift'ure et il portait un bonnet de coton, un burlesque casque à mèche!... On levait le camp quelques heures plus tard et, sur un air de marche que sonnaient les trompettes, les soldats goguenards brodaient les paroles devenues populaires : « As-tu vu la casquette du père Bugeaud ? »
Surexcité peut-être par cette mésaventure, avide de reconquérir sur ses hommes le prestige qu'il croyait amoindri par l'apparition de ce nocturne couvre-chef, le père Bugeaud reprit Mascara en un tour de main et, dans un de ces accès de fureur dont il était coutumier, il la fit livrer aux flammes. Abd-elKader était en fuite et, en 1843, le duc d'Aumale et le général Yusuf, • — le héros légendaire, — prirent enfin sa smala, — sa ville de tentes, — du côté de Boghar. 11 se réfugia alors chez les tribus du Rifl' qui l'acclamèrent comme grand-chef; Abd-er-Rhaman, sultan de Fez, confirma lui-même cette nomination pour laquelle on ne l'avait d'ailleurs |)as consulté et il le nomma son A/tali/'a, — son lieutenant, — dans le nord-est de son empire. Il fit plus encore, il lui donna des troupes et lui adjoignit son propre fils. A la tète d'une armée marocaine, Abd-el-Kader rentra en Algérie et marcha sur Lalla-Maghrnia ; Bugeaud accourut et, tandis que le prince de Joinville bombardait Tanger et Mogador, il le défaisait sur les bords de l'Isly. Demeurée célèbre dans nos fastes, cette victoire ne nous avait coûté que vingt-sept morts et une centaine de blessés. Qu'on était loin alors de ces hécatombes qui, dix ou vingt ans plus tard, devaient, en Europe, coucher des milliers de cadavres sur les champs de I)ataille! Ce fait d'armes eut cependant un tel effet moral sur les Arabes que le Maroc tout entier fût tombé sous notre domination si l'Angleterre ne s'y était opposée. Elle ne nous
permit même pas d'exiger du sultan le paiement de nos frais de guerre et M. Guizot dissimula notre dépit sous la phrase depuis lors classique : « La France est assez riche pour payer sa gloire! » Quoique battu, Abd-el-Kader ne renonçait pas à la délivrance de l'Alo-érie. Il songea à renverser Abd-er-Rhaman pour se mettre à sa place et marcher contre nous avec le Maroc tout entier. Mais le sultan devina son projet, rompit avec lui, envoya ses bokharis contre ses partisans et l'expulsa de ses Etats... L'émir était réduit à l'impuissance, le Jugurtha moderne était vaincu...
Le chemin de fer que nous venons reprendre à Tizi et qui appartient à la compagnie Franco-Algérienne ne sert guère qu'aux besoins de l'armée et à l'exploitation de l'alfa.
Il traverse les villages récents de Froha, de Thiersville, de Taria, de Charrier, de Franchetti, de Xazereg et il nous transporte à Saïda où nous passons la nuit. Cet ancien boulevard d'Abd-el-Kader est aujourd'hui un grand village français, à moitié militaire. C'est le lieu de ravitaillement des alfatiers qui se répandent dans les Hauts-Plateaux; c'est le chef-lieu des troupes qui occupent nos postes avancés et il doit à ces avantages un caractère tout particulier, une animation et une vie qu'on ne retrouve pas dans bien des villes du Tell.
Le train qui part de Saïda au lever du soleil, grimpe le long de ravins où une végétation sauvage se cramponne et se tord dans des roches éboulées, décrit des courbes multiples, gravit, avec la lenteur d'une diligence, des rampes d'une pente étonnante et arrive enfin à Aïn-el-Hadjar, sur la lisière des Hauts-Plateaux. Une enceinte fortifiée, quelques maisons européennes, quelques larges rues plantées d'arbres, les maisonnettes d'une sorte de cité ouvrière où vit un millier de travailleurs espagnols, des baraques de bois, des hangars, des cheminées d'usine, et partout, en piles odorantes et jaunâtres, des amas, des monuments, des collines d'alfa, telle est .Vïn-el-IIadjar, — la fontaine de pierre, — ■ le centre principal de la compagnie Franco-Algérienne.
Et, comme une ruche colossale, tout cela bourdonne au grand soleil du sud. Sous les hangars s'éparpille l'alfa qu'on y apporte
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dos meules; des centaines de jeunes filles le manient et le trient, la (leur sur l'oreille et la chanson à la bouche; des hommes aux bras nus en bourrent les presses hydrauliques, le serrent en ballots plus durs que du granit, le cerclent de bandes de fer; des brouettes, des camions, des wagons de marchandises le transportent à la gare d'où il gagnera Arzeu et l'Europe; dans les usines, broyé, trituré, mis en pâte, il subit enfin quelquefois^ avant son expédition, une première mise en œuvre.
Différent du Ijgœum sparteum que les Tunisiens emploient aux mêmes usages et dont l'épithcte a donné naissance à notre mot de sparterie, l'alfa, — le stipa tenncissimn des botanistes, — est une sorte de petit jonc qui, sur les Hauts-Plateaux algériens, couvre une superficie de six mille hectares. Les indigènes en font la toiture et les murs de leurs gourbis, en jonchent la litière de leurs bêtes, les en nourrissent, faute de mieux, mais savent aussi utiliser la ténacité éminemment textile de ses fibres et ils en fabriquent des nattes, des cordes, des corbeilles, des chapeaux, des chaussures et jusqu'à des récipients dont ils serrent la trame au point que, poteries infrangibles et imperméables, elles servent à leur cuisine. On l'expédie a. présent, en Espagne, en Angleterre, en Amérique où on en fait de la pâte à papier et à carton, où on le tisse, où la sparterie enfin, l'utilise de mille manières.
— Du poulet au safran? Des artichauts? Des fèves bouillies? Une bonne salade de piments jaunes? Des gâteaux à l'anis? Que désire el sehor caballcvo ? nous demande l'hôtesse de la posada castillane où nous allons dîner sous une tonnelle de plantes grimpantes, entre des lauriers-roses.
— Ce que vous voudrez, tia.
Et la tin, — la tante, — couvre notre table boiteuse des plats les plus baroques que nous arrosons d'un flacon de vin d'Espagne, épais comme du goudron.
Hommes et femmes, des alfatiers arrivent, les uns après les autres et c'est un défilé d'accoutrements bizarres. Le bonnet rouge dos Catalans suit la calotte de Murcie, le large caleçon valencien frùle la culotte blanche dos Andaloux, la mantille de Malaga fra-
ternise avec le chàle harioié des Sévillanes... El ils encombrent la salle dans la(|uelle notre regard plonge par une fenêtre ouverte près de nous. Les cigarettes s'allument, les verres se remplissent et se vident, les conversations s'élèvent à des diapasons de dispute, luie guitare bourdonne et, tout à coup, une jeune femme en rojje de couIiMir voyante se campe bravement au milieu de
MOSQUÉE DE SAICA.
cette assemblée. Un tambour de basque est décroché de la muraille, des castagnettes sortent des poches et, au claquement des mains, au chant des malai^ueÎKis que l'on entonne en chœur, les cacliuchas commencent... Avons-nous d('jà traversé \e (b';troil? Sommiîs-nous déjà en Espagne? Pas encore, mais nous sommes au moins dans une véritable <;olonic espagnole, au milieu d'émigrants (pu; la misère ou la (M'ainte des ali^uazils ont chassés de la
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péninsule ibérique et auxquels se mêlent seuls quelques aventuriers d'Italie ou de France.
— Eh, f«a, connaissez-vous quelque alfatier qui, demain matin, aille dans la plaine?
— Oui. Il y a Henrico qui doit porter des provisions aux chantiers ^'incen^e, plus loin que Bou-Rached. Si vous voulez aller avec lui, il pourra, avec ses bêtes, vous accompagner jusqu'à Khralfalia... Mais il part à deux heures du matin. Vous voulez? 3Iuj bien ! Eh, Henrico, crie-t-elle, le poing sur la hanche, tengo un caballero qui a à te parler.
Et, à cet appel lancé dans la salle que remplissent la fumée et les éclats de voix, un grand gaillard s'approche, le sourire et un bout de cigarette aux lèvres. Il est chaussé d'espadrilles à la semelle de corde; un large chapeau de feutre à la calotte conique et ornée de houppes de soie noire, s'incline sur son front que serre un foulard imprimé ; comme un hidalgo de théâtre, il se drape enfin noblement dans la cape andalouse. 11 s'asseoit devant nous, en homme à qui la timidité est inconnue; il remplit à demi un verre d'anisette; il y fait chanter le glouglou d'un alcarazas et il le vide à notre santé... La chose est convenue; moyennent deux douros il veut bien nous accepter pour compagnon de route.
Le lendemain, à l'heure dite, il nous attend avec trois mules, l'une pour lui, l'autre chargée de deux sacs de quelque chose, la troisième pour nous...
Quelques fermes européennes, puis plus rien, et, au trot, nous courons vers le sud. Le ciel est encore tout criblé d'étoiles; le croissant de la lune s'abaisse vers l'ouest et sa lumière blanche, sa lumière morte, s'étend, comme un vaste linceul, sur la plaine brumeuse qui se brouille et se ]ierd dans les horizons assombris...
Henrico a, dans la main gauche, une matraque àowX. un seul coup assommerait un bœuf; il a passé dans sa ceinture deux coutelas longs comme le bras ; il porte enfin, en bandoulière, un fusil de chasse dont les deux canons sont chargés.
— Pourcpioi cet arsenal? Est-ce que le pays n'est pas sur?
— Sûr ? l'n pays que peuplent des Arabes?... Et, dabord, celui-
ci ne sera habitable que lorsque l'Espagne l'aura repris. Oui, se7ior, elle ne sont ni aux Mahométans, ni à vous-même, Français, les plaines oranaises! Elles sont à nous! Et il faudra bien qu'un jour, on nous les rende ! Et, alors, nous viendrons en balayer jusqu'au dernier de ces musulmans que Dieu damne.
Le brave garçon pense comme tous les Espagnols; tous professent pour l'indigène algérien et pour ses coreligionnaires un immense mépris, une animosité invétérée.
— Moros, ALarbes^ Cabajles r TurcosP a dit un de leurs vieux écrivains. Todos gente puerca^ suzia, torpe, indomita^ inhavil, iiihumana j bestial.
Et ces paroles qui se passent d'être traduites résument encore leur opinion. H y a toujours dans l'âme superstitieuse de l'Espagnol un peu de la foi violente qui animait les tortionnaires de la sainte inquisition et l'antipathie religieuse s'ajoute chez lui à l'aversion patriotique que, depuis des siècles, lui inspirent les anciens maîtres de Gordoue et de Grenade. Dans ces steppes déserts, loin d'une justice dont l'action répressive ne s'étend qu'à grand'peine sur les hommes qui y vivent, cette haine ne se réduit malheureusement pas à une hostilité plus ou moins sourde mais elle se traduit par des vexations répétées, par des brutalités inqualifiables, par des assassinats... Et cet état de choses constitue un véritable danger pour le sud de la province d'Oran. Ce n'est pas à d'autres causes qu'il faut attribuer l'insurrecliou et les massacres de Bou-Amema ; les révoltes qui pourront éclater encore chez les tribus exaspérées n'auront peut-être pas d'autre raison.
Mais l'orient se colore, le sohùl se lève. 11 y a trois heures que nous sommes eu marche et partout, en pleine lumière maintenant, s'étend la solitude illimitée d'une mer de verdure, mystérieuse et morne: la mer d'alfa.
Sur le sol sablonneux (pii onduhî comme un Océan ridé au souffle de la brise, s'alignent, en petites niasses d'un vert bleuâtre, les touffes arrondies de cette plante du désert. Entre elles, — étiolés, nains, mourant de soif, — fleurissent à grand'peine des co([uelicots avortés, des armoises chétives, des giroflées
niinusoules, des gueules-de-loiip en miniature ; entre elles sautillent des gerboises, courent des lézards, rampent des scorpions, glissent des vipères, se traînent de ces scarabées qui, rôtis, piles
et mangés, sont, disent les Arabes, un excellent remède contre les fièvres du pays.
Ça et là des pointes de rocher et même des vestiges romains percent, comme des ossements, la })eau parcheminée de cette terre morte ; ça et là, dans les flots grisâtres de l'alla, blanchit le crâne grimaçant d'un cheval ou le hideux squelette d'un chameau. Là-haut, dans le ciel blanc, planent encore les grands vautours et, au sud, barrière septentrionale du Sahara, bleuit le Djebel- Antar, s'estom])ent des contreforts du Djebel-Amour, collines inhospitalières qui s'étendent de Figuig à Afnou.
Tout cependant n'est |ias aussi lugubre dans ce pays déshérité. De l'eau sommeille sous sa croûte blanchâtre et, de loin en loin, un bouquet de tamaris marque un puits indigène ; ailleurs verdoient des groupes de buissons, des îlots de petits pins d'Alep, des taillis de genévriers, de jujubiers et d'yeuses; ailleurs, enlin s'ouvrent sur notre route des crevasses aux bords taillés en falaise et dans lesquelles, en llaques empoisonnées , de maigres affluents de l'Oued-
UN CAID.
DE MOSTAGANEM A AÏN-SEFRA. nS
Saïda dorment sous le feuillage vénéneux des lauriers-roses.
Voici venir des aifatiers. Où vont-ils ainsi ?
— Ils ontépuiséune région, nousditHenrico, etils en cherchent une autre à exploiter.
Et leur horde éniigrante passe en une longue lile de charrettes dont les roues grincentaux cahots, d'ânes empanachés de pompons et enguirlandés de grelots et de sonnettes, de mulets chargés d'ustensiles, d'hommes au regard sombre, de chariots dont les tentes enferment dans une ombre bleuâtre des femmes aux épais bandeaux noirs, des enfants en guenilles, des vieilles à la perruque grise, de vrais ménages bohémiens.
Nous approchons de Tafaroua ; le désert s'anime. Les Européens se réservent d'habitude le travail des chantiers proprement dits etils laissent aux indigènes le labeur plus dur et moins productif de la récolte. Et dans la plaine ensoleillée s'éparpillent des Arabes, des Kabyles, des Marocains et des Nègres. Tous ont à la main un petit bâton auquel ils enroulent les tiges flexibles de l'alfa et ils les arrachent doucement, de façon à respecter la gaine d'où elles sortent et d'où pousseront celles de la prochaine campagne. Ils les attachent en paquets, — en manoques, — dont ils font des ballots qu'ils portent au chantier.
Voilà enfin le chantier lui-même. C'est comme un hameau de vieilles tentes, de litières sur lesquelles on dort à la belle étoile, de cabanes et de gourbis faits de terre et d'alfa et dont le mobilier se réduit à des filets qui, tendus sur quatre pieux, représentent des lits, à des tabourets de fenouil, à des ustensiles de cuisine et à des armes.
Les crocs au vent, des chiens de garde hargneux errent et grognent au milieu de ces huttes sauvages et, — avec leurs femmes plus brunes que des gitanes, avec leurs rejetons aux cheveux en broussaille, — ils sont là une cinquantaine, bronzés par le soleil, tannés par le grand air, la carabine sur le dos, la navnja^ — le grand couteau, — sur la hanche. Violents et farouches mais laborieux et durs comme des Kabyles, ils passent ici le tiers de l'année, — du mois de juin au mois de septembre, — et ils travaillent à la réception, à l'emballage, au transport de l'alfa
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que, paye à tant le quintal, recueillent et leur livrent les indigènes.
Une douzaine de ceux-ci arrive à grands pas déhanchés. Ils apportent la cueillette de la veille et leurs ânes ploient sous le faix. Un peseur s'approche, rogue et menaçant comme si, d'emblée et sans cause, il allait déjà entamer une querelle. Quelques balles ont passé par la bascule lorsque, tout à coup des protestations éclatent.
— Ynoudiben kelb, ■ — ^ Juif fils de chien, — ta pesée est fausse ! Tu me voles plus de dix kilos.
Habitué à ces récriminations plus justes que sa balance, le peseur qui considère la fourberie vis-à-vis des Arabes comme l'un des devoirs de sa charge, comme l'une des nécessités de ce commerce, riposte cependant. Une dispute s'engage mais le chef du chantier arrive à la rescousse ; l'enfant du désert s'apaise et se soumet ; l'opération continue... De nouveaux cris s'élèvent. C'est un alfatier qui se fâche, cette fois. Il a ouvert un ballot et il y a trouvé un énorme caillou. A voleur voleur et demi ! Et on hurle, on se tiraille les burnous et les vestes, on porte la main à la crosse des armes. Attirés par le tapage, les chiens du chantier accourent de toute part ; ils attaquent ceux qui ont accompagné les Arabes ; ceux-ci les reçoivent à coups de dents ; les femmes s'en mêlent; la lutte va devenir générale lorsque, tout à coup, le vacarme cesse, on ne sait pourquoi, et la réception s'achève dans une paix relative, une paix armée. Les indigènes s'en vont et les Espagnols rangent en petites murailles les manoques qui, pendant quelques jours demeureront exposées au soleil et qu'on expédiera quand elles seront sèches.
Un déjeuner frugal et rapide dans un gourbi qui, plus grand que les autres, est la cantine du chantier ; une nouvelle course et, à dix heures, nous prenons à Khialfalla un train qui file vers le Sud.
Quelle désolation dans ces landes immenses! Quelle profonde solitude ! (HicI isolement est celui de ces gares fortifiées et cpii, toutes blanches, ap|)araissent, de loin, comme des voiles ilottant
DE MOSTACANEM A AIN-SEFRA.
sur une mer verdàtre ! (^ue de méfiances dans ces postes militaires, sentinelles perdues ! Quelle tristesse poignante dans ces groupes de baraques que touche le convoi et ou quelques Européens vivent au milieu de milliers d'Arabes invisibles : Muley- Abd-el-Kader, El-Beïda noyée dansles illusions du mirage, ïModzba- S'fra où la compagnie alfatière cède sa voix ferrée à l'armée, Tin- Brahin,Assi-el-Madani, leKhreïder avec son petit jardin artificiel. Une carriole part d'ici et, en une vingtaine d'heures, nous transporte à Géryville, sur la limite du pays des Ouled-Sidi-Cheïk, vaste région aride, bossuée de monticules escarpés, de pierres
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