‹ D'Alger à TangerChapitre 16 sur 37 · BORDJ DES OULED-SIDT-CHEIK · texte numérisé non relu

BORDJ DES OULED-SIDT-CHEIK

desséchées, de mornes calcinés comme des blocs de chaux... Et, — tant sont profondes les racines que dans le cœur de l'homme jette l'amour du jiays natal, — les Arabes qui l'habitent adorent cette terre, ell'rayante, en sa nudité stérile. Et, s'ils la comparent à leurs déserts où souffle le vent de la liberté, ce n'est qu'avec mépris qu'ils parlent de l'Algérie maritime, le Tell-elkJiranz^ — le Tell |)uant et corrompu ; — ce n'est qu'avec dédain qu'ils nomment les musulmans déchus (|ui l'iiabilcînt. Divisés en tribus puissantes (|ue commandent des marabouts gueriiers, eux sont des braves qui n'ont encore acepté f|u'à demi notre dominiiliiin. qui, révoltés en i^iji, poussèrent leurs chevaux jiis(|u';nix

D'ALGER A TANGl-R.

cèdres de Teniet-el-Had, qui sont toujours prêts à s'armer pour revendiquer leur indépendance.

Abd-el-Kader-sidi-Cheik, leur céleste parrain, est le plus grand des saints du sud de l'Algérie... Il n'avait pas encore vu la lumière du jour que déjà il accomplissait des miracles et que, du fond des entrailles maternelles, il criait pour écarter les lions. Et les lions obéissaient! A sept ans il prêchait aux anciens et, comme ceuxci se permettaient des objections, il les engloutissait dans la terre qu'il entr'ouvraitrienqu'enfendantl'airdelaniain. 11 trépassa loin

d'ici mais on plaça son corps sur un chameau qu'on laissa s'en aller à l'aventure. La bête chemina longtemps puis elle s'arrêta dans un pays désert et où, depuis, s'est élevée la capitale de la contrée, El-Abiod-sidi-Cheik.

C'est là qu'il voulait être enterré, c'est là que sa koiibbo fut construite. Démolie par un colonel qui était un bon soldat mais un médiocre politique, elle a, telle qu'elle était autrefois, été réédifiée par nous-mêmes... C'est dans l'enceinte d'une petite muraille, un vaste cube de maçonnerie que coiffe une coupole et dont l'intérieur, tapissé de glaces et de clinquant, ne reçoit le jour que par de petites lucarnes. Là, dans le sarcophage drapé des tentures habituelles, il repose sous la garde de Nègres qui descendent de ses serviteurs et qui vivent très grassement des dons en espèces et en nature dont les comble la piété des fidèles. Survenue il y a trois siècles, la mort de Sidi-Cheik n'a pas interrompu le cours de ses prodiges et, chaque jour encore, il en accomplit de nouveaux. Aussi les pèlerins qui, après avoir vénéré sa tombe, emportent, comme talisman, une poignée de la terre sur laquelle elle a été bâtie, accourent-ils en foules si nombreuses (|u'ils ont lini par creuser de grands trous autour d'elle.

ex MiRAEOlT.

DE MOSTAfiANEM A AIN-SEFRA. 179

Noyés dans une poussière de soleil, nous traversons les espaces aveuglants du Ghott-el-Chergui, de ce prodigieux lac de sel pareil à ceux que nous vîmes non loin des côtes tunisiennes. Puis, plus vaste, plus nue, plus étonnante que jamais, recommence la mer d'alfa.

Burnous au vent, un peloton d'Arabes passe cependant, ventre à terre, et des slouguis bondissent derrière eux. Ils s'en vont, du côté des collines, poursuivre l'antilope bubale ou le mouflon àmanchettes, —le le/oui, — cette espèce de bélier sauvage dont la chasse offre un danger particulier. Bien souvent un maraijout se cache sous sa peau et, alors, malheur à qui le tire! Sa balle revient sur lui et le foudroie. Plus souvent encore ici qu'à Laghouat se pratique, en hiver, la chasse au faucon, ce sport cynégétique réservé aux djouads, — aux nobles de grande tente...

Et rien de pittoresque comme ces cavaliers qui, l'oiseau sur le poing, galopent dans la plaine, tandis que, derrière eux, volent leurs binzes^ — leurs valets, — avec une bête sur le bras, une sur chaque épaule et, sur la tête, une quatrième qui se penche en avant et qui entr'ouvre ses ailes et son bec, comme la chimère d'un casque.

Leur chasse est des plus simples. Ils se rassemblent en demicercles, et ils s'en vont ainsi au pas... Un lièvre est levé? Hnoual Haoua ! On déchaperonne et on lance \\\\ faucon. Celui-ci monte à grands cou]is d'aile, aperçoit l'animal et, en sens inverse de sa course, il tombe sur sa tête et l'assomme du coup. D'autres fois, il le poursuit, en rasant le sol, il l'accroche, il lui plante ses griffes dans le cou et, — paquet de poils et de plumes, ■ — ils roulent ensemble dans l'alfa...

Courons toujours! Voici les stations, en apparence sans raison d'être de Bou-Guettoub, de la Rezaïna, de Bir-Senia, d'El- Abiod, de Khre])a7./.a et notre train s'arrête longtemps à Mecheria, grand poste militaire qui, établi au pied du Djebel-.\ntar, était la tête d(î ligne;, la pr(;mièrc fois que nous visitâmes ce; pays étrange. La voie stratégi(|ue s(> prolonge maintenant d'une centaine de kilomètr(!s cl, par les garages fortilies de Naama et île

180 DALGER A TANGER.

Mekalis, à travers le territoire où errent douze mille Hamyans et trente raille Trafis, elle atteint le ksar saharien d'Aïn-Sefra, encore en Algérie, mais si près du Maroc et sur une frontière si vague que les cavaliers libres du maghrzen marocain s'y livrent, chaque jour, à des incursions armées, y font des ghrazzias, y ravissent du bétail et des hommes.

Une caravane traversait la voie quelque part; ses chameaux, qui ne comprenaient pas, l'encombraient par centaines et, tranquillement débandés, arrêtaient la locomotive... Et nous n'arrivons qu'à la tombée de la nuit, entre chien et chacal.

Les chacals? Tenez, en voilà qui, poltrons et la queue traînante, déjà rôdent autour de la gare, avec leur museau pointu et leurs oreilles dressées comme des cornes. 11 n'y a rien pour eux, ici, ni poules, ni pastèques, et ils s'en iront tantôt, lorsque la brise du désert leur aura apporté les effluves lointains de quelque cadavre pourri. Ils sentiront la mort; ils partiront en troupe et leurs glapissements éveilleront les hyènes qui, traînant l'arrière-train comme des chiens battus, tout de travers galoperont à leur suite ; ils raccoleront sur leur passage quelques chiens affamés et cette horde hideuse s'évanouira dans la nuit.

Pas d'hôtel, pas d'auberge, pas de cantine ! La Providence veille. La voici, sous le costume d'un brave lieutenant du bataillon d'Afrique. Et, dans les baraques du poste, l'excellent officier nous impose l'hospitalité africaine.

Habité par des Arabes qui tous se disent marabouts, Aïn-Sefra est, sur un mamelon sablonneux, l'une de ces bizarres agglomérations de bâtisses qui, sous le nom de ksoin\ sont si nombreuses au nord du Sahara. C'est, avec la tournure d'un vieux château féodal, un amas compact de maisons grisâtres qui, serrées l'une contre l'autre, tournent le dos à la plaine et s'enfe^rment dans une enceinte flanquée de tourelles en pyramide. Une tranchée que franchissent des ponts en troncs de palmiers entoure cette muraille, percée elle-même de portes ogivales. Des ruelles jonchées d'immondices, couvertes d'un toit de palmes, bordées

DlC MOSTAGA.NEM A AIN-SEFRA.

de bancs de terre et si sombres quebjuefois qu'on n'y voit woiitte en plein midi, se faufilent entre les misérables constructions en pisé qui constituent le ksar. Et dans cette fourmilière o-éante vivent des gens qui, en leur qualité de marabouts semblent avoir fait vœu de pauvreté. La détresse du plus malheureux de nos paysans est une opulence de capitaliste, comparée à l'indigence de ces ksouriens. Des palmiers chétifs ombragent autour d'eux des jardins exigus que les dunes menacent tous les jours d'ensevelir sous leurs vagues de sable. Ils tirent de ces enclos quelques légumes coriaces, quelques poignées d'orge et, avec des fruits, avec le lait de leurs chèvres, cela forme la base de leur maigre pitance. Leur industrie se réduit à la garde des

grains que leur confient les caravanes, à la confection de grossières étoffes tissées avec la laine que, salaire de ce service, leur laissent les caravaniers.

A (|ii('kiues kilomètres d'Aïn-Sefra se balancent, — fraîcheur (la l'ii'i/, — les palmes d'une véritable oasis, Eden de verdure dans ce désert pétré. Des mornes aux formes tourmentées y lèvent leurs têtes rougeàlre.s et de leurs flancs suintent des eaux miraculeuses qui se rassemblent en ruisseau et que retient un barrage. Les arbres fruitiers, les vignes, le blé et le sorgho poussent avec vigueur sur les bords de cette onde où viennent s'abrcuvf'T sarcelles et courlis, pluviers et macreuses. C'est Tyout.

Sui' Ir llauc de ses roches se gravent, — œuvre d'artistes

I)"alger a tan(;eiî.

aussi antiques qu'ignorés, — des éléphants; des guerriers coiffés de plumes et armés d'arcs et de flèches; des quadrupèdes dans lesquels on croit reconnaître des chiens, des lions et des bœufs dont les cornes se dirigent en avant; des hommes nus qui chassent des autruches; des femmes en pagne; enfin des caractères indéchiffrables et qui expriment peut-être du Ivbique, peut-être du phénicien, peut-être rien du tout.

A cent kilomètres au sud de notre /isar, est le groupe des oasis de Figuig que le chemin de fer atteindra bientôt et qui

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