BENI-SAF. TLEMCEN. MINARETS ET MOSQUÉES. LALLA
MAGHRNIA. NEDROMA. SIDI-BRAHIM. NEMOURS.
— Les voyageurs pour Oran, on voiture!
Et nous repartons... Que sont, là-haut, ces coupoles blanches? Les cinq marabouts... Nous sommes donc en Afrique? On ne s'en douterait guère devant ces fermes et ces cultures... Voici Saint-Denis-du-Sig, parfaitement carré, avec des rues qui, soigneusement rectilignes, se coupent correctement à angle droit. C'est un centre commercial et agricole. Dans ses parages, une digue d'un demi-kilomètre, — le plus beau barrage de l'Algérie, — retient entre deux collines les eaux du Sig, — de l'Oued-Mekerra, — et donne à la plaine son étonnante fécondité.
Plus loin travaillent les Nimois de l'Ougasse ; plus loin s'étend celte immense forêt de la Mare-d'eau où, des Romains à nous-mêmes, les conquérants curent tant à lutter avec les Kabyles descendus de l'Ouarcnsenis, la partie la plus fîère de la Mauritanie césarienne; plus loin, enfin, c'est Sainte-Barbe du Tlélat, un nouveau centre avec un nouveau barrage.
Quittons ici la grande voie, un embranciicment nous conduit vers le sud... Le village viticulteur mais |3iUoresque dt; Saint- Lucien; les minoteries des Lauriers-Roses; le centre, — toujours des centies, — de l'Oucd-linljcrt ; les Tremljles ; Sidi-Rraiiim;
D ORA.N A NKMÛURS.
des l»ari-ages, — toujours des barrages... Des condamnés militaires empierrent les chemins, navrants dans le gris de leur uniforme, grotesques sous la visière démesurée de leur képi et nous arrivons à Sidi-bel-Abhès.
Mais que d'agaves le long de celte route, dans toute cette province ! Partout, en masses bleuâtres et poudreuses, cette broméliacée hirsute darde ses touffes de feuilles charnues, menaçantes comme des panoplies ; partout montent ses pousses pareilles à des asperges colossales ; partout s'épanouissent les fleurs jaunâtres dont l'inflorescence donne à ces tiges gigantesques l'aspect de candélabres aux bras superoosés. On ne se sert ici de ce faux aloès que pour en faire des clôtures, des haies vives, des chevaux de frise qui protègent les enclos mieux que la plus solide des palissades , mieux que les tessons les plus acérés.
Au milieu de la plaine de la jNIekerra, dans le massif montagneux do Tessala, Bel-Abbès fut
fondé par l'armée, en i843... Plus encore fpi'à Saint-Denis, c'est ici le chef-d'œuvre du cordeau, le triomphe de la ligne droite. Dans un rectangle de remparts s'alignent, comme des soldats à la parade, les arbres de deux avenues plus larges que la Seine, les maisons uniformes d'un quartier civil, une halle, un tribunal, une sous-préfecture, un siiuarc... Rien ne manque ! Et cependant Sidibel-Abbès ne déplaît pas, malgré toutes ses qualités géométriques. Si la ville est monotone, sa banlieue est si gaie, avec ses guinguettes fleuries ! Ses alentours sont si frais et si verts, avec leurs routes ombragées et leurs ruisseaux sous les saules! Sa campagne est si curieuse avec ses t^ourbis arabes, son village nègre, sa bourgade espagnole aux ruelles é'.roilcs!
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Après Bel-Abbès, ce sont des hameaux de colons : Sidi-Lhassen, Sidi-Khraled, Bou-Khranéfis ; c'est Tabia d'où part la voie de Tlenicen; c'est Ghanzy; c'est Sidi-Ali-ben-Youb, construit avec des ruines romaines ; ce sont les groupes récents de Sidi-Slissen etdeMagenta;c'estleèo7Y/;de Titen-Yaya ; c'est enfin Ras-el-Ma, la tétede l'eau, — la source, — de l'oued Mekerra... Encore de l'alla, encore des alfatiers ! Et rien à voir ici que nous n'ayons déjà trouvé à Ain-el-Hadjar.
La nuit est calme, le ciel est pur et dans le silence qui tombe passe un glapissement, lugubre comme un cri de douleur ; d'autres lui répondent ; puis, affaiblis, d'autres encore qui arrivent du fond des ténèbres... Toujours la lamentation des chacals !
Regagnons Sainte-Barbe et remontons vers le nord-ouest. Les fermes sont plus nombreuses, les cultures se multiplient et, devant nous, se lève une colline escarpée : le Mourdjadjo qui ceint d'un turban de nuages sa tête coiffée d'une forteresse grisâtre... Notre train s'arrête avant de l'atteindre; nous sommes à Karguentah, le grand faubourg d'Oran, d'où, en un quart d'heure et à travers des rues ennuyeuses, un omnibus nous transporte au centre de la ville, sur la place de la Préfecture.
Très nébuleuse depuis l'époque romaine qui n'a laissé ici aucune trace, l'histoire d'Oran n'offre quelque intérêt qu'à dater de la prise de Grenade, en 1492. Les Maures d'Espagne vinrent s'y installer alors et, comme ceux d'Al-Djezaïr, s'y livrèrent à une piraterie effrénée. Pour mettre fin à leurs courses, Ferdinand le Catholique réunit à Malaga ses galères et ses caravelles, y embarqua cinq mille hommes commandés par don Diego de Gordoue, marcjuis de Gomarès, et, nous l'avons déjà dit, les envoya contre eux. Le bey abandonna Mers-el-Kebir aux Espagnols et, pendant quelque temps, la bonne intelligence régna entre musulmans et chrétiens. Mais Gomarès voulut bientôt étendre les possessions de son maître et s'empara de Misserghin ; il ne la garda pas et, battue à plate couture, son armée reconduite au rivage, l'épée dans les reins, se rembarqua et gagna le large... (]inq ans plus
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tard, le cardinal Ximénès, prêchait une sorte de croisade contre les infidèles d'Oran.
— Nous n'avons ni argent, ni troupes, objectait le roi.
— A mes frais, je fournirai tout cela, répondait le prélat belliqueux.
Et il faisait quêter par le royaume, il vidait les troncs des églises, si bien que, en quel([ues jours, il équipait quinze mille hommes.
— Qui les commandera ? lui disait Ferdinand.
— ]\Ioi-méme.
Et les janissaires d'Ouharan voyaient marcher contre eux un moine qui portait une croix; puis, à cheval, un très vieux prêtre en robe rouge qui brandissait un crucifix d'une main et une épée de l'autre; puis une horde de.gens d'armes... C'était l'armée catholique.
Leur résistance fut courte; un .Juif les vendit pour des deniers chrétiens et ouvrit au cardinal les portes de leur ville. Hommes et bâtisses, Ximénès en effaça tout ce qu'il y avait de mahométan et en fit une grande place de guerre. Il y éleva des forts presque tous disparus; il l'entoura de murailles dont, cà et là, persistent les débris timbrés des armes de Castille.
Pendant trois siècles environ , les Espagnols gardèrent leur conquête et y entretinrent une colonie de cinq mille galériens et de dix mille soldats. En 1792, ils l'abandonnèrent aux Turcs qui, à leur tour, durent, en i8:3i, se retirer devant nous.
De celte longue domination, Oran a cependant conservé un caractère indéfinissable. Ce n'est pas une ville indigène et ce n'est presque pas une ville française. C'est peut-être une ville espagnole, mais une ville espagnole sans les églises dorées, sans les rues aux moucharabys de verre, sans la fraîcheur de.s alamedas, sans rien de ce qui fait le charme et l'originalité des cités ibériques. Le costume arabe y est plus rare que sur les trottoirs de la C-annebière ; les Israélites n'y montrent que dans les hauts quartiers leur lévite sombre, leurs pantalons à pied et leur calotte noire ; les Juives n'y font ([ue rarement éclater la note hurlante de leur châle sang de bœuf, mais partout s'ennuient des /tombres
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à la courte blouse bleue et à la large ceinture, partout languissent des cliulas de contrebande, des manolas d'exportation.
Décrire la banalité commerçante de cette préfecture est un travail aussi fastidieux pour celui à qui il incombe, que pour ceux qui auront le courage de le lire... Tentons-le cependant.
Bâtie dans un très large ravin, entre deux collines dont elle escalade les versants, l'ancienne Oran a vaguement la forme d'un triangle dont la base, appuyée sur la mer et échancrée par le port, va de l'hippodrome au fort de la-Moune, dont le sommet est marqué par le fort Saint-Philippe. Aujourd'hui voûté dans tout son parcours citadin, un torrent invisible, — l'Oued- Bahhi, — suit à peu près la bissectrice de cette figure irrégulière et rampe sous le boulevard Malakolf.
Courage ! Cheminons sous les platanes de cette avenue, suivons-la jusqu'à cette grande caserne qui n'a plus d'africain que son nom de kasbali. Montons vers l'est, maintenant!.. Par des escaliers ou par des rampes, il faut toujours, ici, ou monter ou descendre... Maisnous devinons, au passage, quelques cours plafonnées de vignes, quelques intérieurs qui rappellent Alger ! Des maisons mauresques ? Oui, de vieilles masures habitées par des Juifs. Les malheureuses! Elles ont rougi de leur architecture, elles se sont voilées de façades européennes, elles ont ouvert des fenêtres; comme leurs propriétaires, elles ont pris notre costume... Il n'y a que ce marabout récalcitrant qui s'obstine à garder son vieux mort sous les loques de son catafalque. Comment la voirie oranaise a-t-elle pu l'oublier ? C'est une honte pour elle, cette bicoque funéraire!.. Marchons toujours.
Voici le faubourg Saint-Antoine que, mangée de soleil et de poussière, traverse la route de Mascara... Passons vite! Voici le village nègie, ramassis de maisonnettes rangées comme les cases d'un damier, refuge des indigènes minables qui vivent des restes de la métropole chrétienne... Passons plus vite ! Voici le quartier français de Saint-Michel... Plus vite encore! Ht nous sommes à Karguentah.
Kargucntah qui naguère n'était qu'une banlieue devient une
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très belle cité, avec de très belles rues, de très belles maisons et de très belles boutiques. Quelque part s'y gonfle même un monument plus orgueilleux qu'un palais d'empereur, — la mairie.
Descendons maintenant et laissons sur la droite le ravin de rAïn-Roiiina, dernier retranchement de la nature traquée comme une bête malfaisante. Oran possède cependant encore une mosquée, — djama el pacha. La voilà, à gauche, avec ce minaret polygonal qui a l'insolence de dominer la ville et de lui donner on ne sait quel faux air musulman. Elle est toute blanche, blanche comme une morte, la pauvre djama captive, et elle ne prête plus qu'à des croyants bien rares le promenoir de sa cour ronde, l'ombre de sa galerie circulaire, l'eau d'ablutions de sa fontaine, le mystère paisible de cette nef silencieuse dont des colonnes géminées soutiennent les arcades.
Plus bas, sous la place de la République, se creuse le marché Bastrana que surplombe le Chàteau-Neuf. Assez vieille malgré son nom, cette citadelle aux tours rondes, servait de résidence aux beys età leurs femmes dont le harem planait sur la mer. Restaurée, déformée, elle loge aujourd'hui des officiers et des soldats.
Au pied septentrional de ses remparts s'étage, sur le versant du morne qui la porte, la promenade de Lélang, délicieuse, confessons-le, avec ses massifs et ses fleurs, ses promeneurs et sa musique, avec ses sentiers rafraîchis par les brises salines qui leur viennent du large... Et, l'esprit et le regard perdus dans l'au-delà de l'horizon, comme volontiers on s'y repose, comme longtemps on s'y oublie à l'ombre de ses bellombras!.. Encore un végétal essentiellement algérien, le bellomhra ! Spongieux, son tronc est impropre à tous les usages, mais ses petites grappes de fleurs sont si doucement odorantes et son feuillage est si épais! Et puis, — avantage précieux et dont nous fîmes nous-même l'expérience, — il atteint en quatre ans la taille de nos chênes.
Sous le monticule de Létang s'ouvre le poil que protège une longue jetée terminée par un phare, que bordent un embranchement de la voie ferrée et les quais de la marine, avec leurs magasins et leurs entrepôts.
Entre ce quai et la kasbah, à l'ouest du boulevard Malakoff,
s'enferme le quartier de la Blanca, habité par les Espagnols, le seul qui existât jadis, le seul qui ait gardé quelques traces du
Là, jaunit au soleil une charmante église romane, la cathédrale de Saint-Louis; là, à côté du clocher chrétien, s'élève, gauftVé d'arabesque, le gracieux minaret d'el-Haouri, construit en 1800 par le pacha Othman le Borgne... Encore une mosquée? Qu'on se rassure. Elle sert d'entrepôt à nos troupes. Elle était placée cependant sous l'invocation d'un marabout d'élite!... Mais quels singuliers prodiges accomplissaient tous ces bonshommes !
Les joues lacérées de coups d'ongles, ce qui est la marque d'un violent désespoir, une bonne vieille dont le lils, pris par des pirates catholiques, était esclave en Andalousie, vint un jour se jeter aux pieds de celui-ci.
— Lève-toi, femme, va et Dieu te rougira la face^ car ton enfant te sera rendu, lui dit-il après lui avoir prodigue ses conseils.
La pauvre mère obéit, elle rentra chez elle, fit griller un lambeau de bœuf, le mit dans un plat et l'offrit à sa levrette. La bote ouvrait la gueule lorsque, — comme l'avait ordonné le marabout, — la vieille fit disparaître le rôti, avec l'habileté d'un prestidigitateur. Et la levrette protestait dans sa langue de chien.
— • Tu réclames ma viande, tu pleures ma chair.' lui dit sa maitresse. Le roiuiii l'a prise. Si tu la veux, va la chercher... en Espagne.
Le chien partit, arriva à la mer, se jeta à la nage et atterrit à Malaga. Un Maure passait justement qui revenait du marché avec une tranciie de filet destinée à son maître. La levrette crut reconnaître son dîner ; elle jjondit, lui arracha son emplette et prit la fuite. L'esclave la poursuivit ; elle entra dans la mer, il y entra avec elle ; elle nagea, elle franchit encore une fois la Méditerranée, elle reprit patte sur la côte d'Oran, elle traversa la ville, elle entra dans une maison, elle se réfugia derrière une femme... Etle jeune homme qui l'avait toujours suivie tombait danslesbras de sa mère !
A l'occident de la Blanca, le djebel Mourdjadjo échelonne, au-dessus de ses falaises, des nuiisons épar|)ili('es sur un coteau
verdâtre, des pentes abruptes tapissées de vignes et de cactus, le plateau d'Al-Meyda qui portait des batteries espagnoles, une église de la Madone et, enfin, le vieux château de Santa-Cruz que, en arrivant, nous avons déjà aperçu de loin.
Tournons le port, longeons les quais... Nous voici enfin à la porte de la Moune.
— Pourquoi l'appelle-t-on ainsi ?