ORAN : VILLAGE NEGRE
— Parce que niouna signifie guenon, en castillan, et qu'il y avait ici beaucoup de singes.
— Et on les a tués ?
— Non, monsieur, nous avoue humblement un homme du pays, ils .sont morts d'ennui.
Suivons la côte. Taillée en corniche dans des roches d'ardoise, la route se suspend sur la rade; passe à côté des sources thermales qui alimentent les bains de la reine, ainsi nommés l)arce que l'archiduchesse Jeanne, lille d'Isabelle la Catholique, vint V iirendre les eaux; traverse le village de Sainte-Clotilde ;
côtoie les salaisons de Saint-André et aboutit à Mers-el-Kebir, le portus divinus des anciens.
Mers-el-Kebir, — le grand port, — n'est qu'un amas de Ibrlilications espagnoles, qu'un village défunt, tué par le voisinage d'Oran, qu'un triste lieu de quarantaine. Profonde et sûre, sa rade qui peut abriter une escadre est cependant appelée à faire le pendant de Bizerte.
A l'est fuient le Djebel-Kaliar, — la montagne des lions ;
llOSQtÉE U'OIIA.N.
la pointe àcs Ahiijas c[ue, sentinelles avancées, gardent des aiguilles hautes de plus de cinquante mètres; le cap Ferrât; enfin le cap Carbon qui ferme le golfe d'Arzeu... A l'ouest, la côte, d'abortl hérissée de roches, forme bientôt la plage d'Aïn-ct-Turk et borde la plaine des Andalouses ; plus loin entre les caps Falcon et Lindlès s'enfonce la baie dont l'île Plane, semble défendre l'entrée ; plus loin ce sont les ilols déserts d'Habibas, le cap Figalo, les ruines romaines de Camerata et l'île de lîachgoun.
Allons reprendre le chemin de fer et changeons de voiture à la Senia... Misserghin apparaît, séduisant dans la richesse de ses
194 DAIJ.ER A TAISCER.
vignobles, dans la verdure de ses campagnes, dans la fraîcheur de ses sources, dans le feuillage sombre des orangers qu'y cultivent les frères de l'Annonciation, dans les jardins de ses orphelinats.
Puis nous longeons la Sebkhra, le lac desséche qui, dans la plaine de la fileta, fait sur cinquante kilomètres de longueur étinceler ses trente-deux mille hectares de sel ; puis c'est Bredeah ; c'est Bou-Tlelis aux taillis giboyeux; ce sont Lourmel et Er-Rahal ; c'est le chabet-el-lam, — le défilé de la chair, — dont le nom garde le souvenir d'une tuerie d'Espagnols ; c'est Aïn-Temouchent, dans les champs des Zidour.
Bâtie sur un escarpement, défendue par une redoute, ceinte de minoteries et de moulins, Aïn-Temouclient, calme et silencieuse, est comme une bonne petite ville de province, tranquillement lal)orieuse, placidement prospère.
Une excursion de seize kilomètres, le long du Djebel-Dzioua; un arrêt à Aïn-Tolba; une nouvelle course de la môme longueur et nous atteignons, dans l'ouest, la bourgade maritime de Beni- Saf. Tout est couleur de brique, ici, choses, bêtes et gens; tout est poudré, pénétré d'une poussière de rouille. C'est que dans ces baraques, logent les ouvriers espagnols que la compagnie de Mokta-el-Hadid emploie aux mines de fer qu'elle exploite dans le voisinage, à Brika, à Ghrar-el-Baroud, à Dra-er-Rirh. Gomme au KefF-oum-et-teboul, montons dans une de ces bennes roulantes. Nous avons à peine franchi trois kilomètres que notre petite locomotive s'arrête au bas d'un plan incliné. Un câble qui, là-haut, se réfléchit sur un treuil est accroché à notre véhicule et nous nous élevons tandis que, retenu par l'autre bout de la ficelle, un chariot descend, plein de minerais noirs et rouges... Voici la mine, simple exploitation à ciel ouvert, simples galeries percées, comme des chemins creux, entre de longues murailles de métal. Protégé par une digue, un petit port, — Mersa-si-Ahmed, — a été créé sur la plage et le wagon qui nous rapporte y roule sur un appontement, s'y décharge dans les flancs d'un navire et reprend sa course vers les carrières.
^ Mn^AvVi. ^ «V
l'JG D'ALC.ER a TANGER.
Les trains d'Oran ne dépassent pas encore Ain-Temouchent et c'est dans une diligence nocturne que nous continuons notre voyage. La nuit est noire quand nous passons à Aïn-Tekbalet où s'exploitent, riches en onyx translucide, les gisements qui. à l'époque des Maures, ont fourni des matériaux précieux aux monuments de la contrée, qui, de notre temps, ont donné des colonnes à l'Opéra.
Le jour va se faire et, en nappes opalines, ses clartés encore indécises s'étalent sur la terre comme l'hydroquinone sur la plaque impressionnée d'un photographe. Peu à peu, l'image se développe sous l'action de son bain révélateur ; collines ou ravins, fermes ou bouquets d'arbres, de grandes masses se dégagent lentement des brunies du matin; puis, tout à coup, le soleil apparaît et, brusquement, la netteté de sa lumière arrête les contours, accentue les reliefs et fouille les détails. L'épreuve est admirable... C'est, dans la limpidité d'une atmosphère de cristal, un charmant pays de montagnes, plein de douceur et d'harmonie.
Là-bas, dans le sud-ouest, — apparition du temps des vieux émirs, — Tlemcen, la reine du Maghreb, fait flotter ses toits roses sur une mer de verdure et dresse, dans un ciel de turquoise, la silhouette rougeàtre de ses minarets.
La diligence roule dans le creux du Saf-Saf, les oliviers grandissent devant nous, ils montent comme le rideau des théâtres antiques, Tlemcen disparait. Et nous entrons dans les jardins qui forment à la Pomaria romaine une ceinture de feuilles et de fleurs. Descendues du Lella-Setti, du Djebel-Terni^ du massif tlemcenien, des eaux fertilisantes les arrosent, même au cœur de l'été; la végétation y est splendide et les amandiers, les cognassiers, les figuiers, les noyers, les caroubiers et les térébinlhes s'y confondent, s'y entrelacent avec une liberté d'allure qui fait rêver de forêts vierges... Des maraîchers en turban creusent, çà et là, des rigoles ; des lessiveuses piétinent du linge; des teinturiers blanchissent les burnous jetés sur des cages à poules dans lesquelles ils ont allumé du soufre.
Des murailles se lèvent, une porte s'ouvre, les arbres du boulevard National défilent au galop et notre patacho cpii. sur le
pavé, bondit avec fracas, s'arrête enfin sur une place que couvrent de leurs branches trois rangs de vieux platanes, d'acacias et de micocouliers, la place du Méchouar.
Quoique bien changée aujourd'hui, Tlcmcen est encore tout imprégnée du souvenir de ses cids et de ses khalifes, toute parsemée des débris de son ancienne splendeur. Elle nous a gardé les échantillons les plus gracieux de l'art décoratif des Maures, les spécimens les plus parfaits de la vieille architecture nioghrabine, restes des monuments élevés du xii' au xV siècle et qu'un volume entier ne suffirait pas à décrire...
Mais, avant de la parcourir, faisons en quelques lignes une excursion rapide à travers son histoire.
La station fortifiée de Pomaria, dont il ne reste rien, ne fut créée qu'au ni" siècle de notre ère et, dès le vf ou le vn° siècle, elle faisait place à la citadelle berbère d'Agadir qui, à son tour, était prise par Edris I", chef de la famille des Edrissites et fondateur de la grande mosquée... Au x° siècle, les Fatémites succédèrent à ces princes, mais s'effacèrent bientôt euxmêmes devant les dynasties éphémères des Ifressides, des Miknassiens et des Beni-Yala... Avec le xi° siècle arrivèrent les Almoravides qui élevèrent Tagrart, à côté d'Agadir, cités dont la fusion constitua Tlemcen... Cent ans plus tard, les Almohades devinrent les maîtres de cette ville et Abd-el-Moumen, le premier d'entre eux, l'entoura d'un mur d'enceinte et y construisit le j\Iéchouar; Yacoub-el-Mansour, son successeur, l'embellit de nouveaux monuments. Riche et commerçante, savante et policée, Tlemcen atteignait alors l'apogée de sa prospérité et de sa gloire. Mais que d'intrigues se nouaient dans le mystère de ses palais ! Que de drames sanglants se dénouaient sous les lambris de ses alcazars ! Ils s'empoisonnaient, ils s'étranglaient, ils se poignardaient sans scrupules tous ces émirs qu'enivrait leur grandeur, tous ces prétendants qu'affolait l'ambition. Le treizième sultan almohade fut, à la fin du xni° siècle, massacré, avec tous les siens, par des tribus zcnatiennes qui fondèrent la dynastie Mérinide. Celle-ci ne larda pas, d'ailleurs, à disparaître devant
des Berbères Beni-Zeiyan dont le chef, Yarmoracen, s'empara du pouvoir, commença la djnastie des Abd-el-Ouadites, embellit encore sa capitale et, durant toute sa vie, guerro3'a contre les Arabes; son fils Othman lui succéda et transmit le sceptre à Abou-Hammou qui tomba sous le yatagan parricide de Tachfin. Cruel et fastueux, mais intelligent et instruit, celui-ci fit mourir à la peine des centaines de prisonniers de guerre qui bâtirent pour lui de nouveaux monuments et de nouvelles mosquées. Et en même temps, il appelait à sa cour des savants de l'Orient et de l'Espagne, il encourageait le commerce. Sa tolérance éclairée fondait même, pour les trafiquants de la chrétienté, une sorte de vaste caravansérail, — la Kissaria, — aujourd'hui transformé en caserne et où, avec leur couvent et leur église, vivaient des Génois, des Catalans et des Provençaux. Les Mérinides du ilaroc lui déclarèrent la guerre ; lancés par leurs catapultes, les gros boulets de marbre ouvrirent des brèches dans ses murailles; Tlemcen fut prise d'assaut; il eut la tête tranchée et son royaume s'annexa à celui de Fez... Les Beni-Zeïyan reconquirent cependant le pouvoir ; mais, au xvi° siècle, le dernier d'entre eux mourait chrétien en Espagne, sous le nom de don Carlos, et Tlemcen tombait, entre les mains de Baba-Arroudj, le fondateur de l'Odjéac algérien... Trois cents ans après, elle passait sous notre domination.
Construit sous le règne d'Abou-Hammou , par des gens que Medeah lui avait livrés comme otages, le Jléchouar ne fut d'abord qu'une sorte de prison qu'habitèrent, — avec leur famille, leurs boutiques et leurs marchés, — ceux-là mômes qui l'avaient bâtie. Comme la Kasbah d'Alger, il devint bientôt un palais fortifié, domicile défiant des Abd-el-Ouadites qui le décorèrent avec un luxe inouï. Encore entouré de ses hautes murailles, mis en communication avec la ville par une porte qui s'ouvre entre deux tours, il a, par l'extérieur, conservé son aspect de donjon féodal, mais, défigurées, ses anciennes salles ne logent plus (|ue des bureaux militaires, ses voûtes n'abritent plus que du matériel, sa mosquée est un magasin de campement, sa cour
d'honneur n'est plus qu'un préau de caserne. Seul son minaret de briques élève encore au-dessus de ses remparts ses faces aux panneaux rehaussés de fausses arcades entrelacées.
Marchons. Ce quartier malpropre qui presse, autour du Méchouar et de la synagogue, ses masures croulantes, ses ruines habitées, c'est le ghetto où s'entassent les trois mille Israélites qui vivent à Tlemcen. Et, par les murs éventrés, notre regard plonge sous de mesquines galeries aux colonnes crasseuses, dans de petites cours bleuâtres creusées au-dessous du niveau de la rue. Pourquoi ces entrées de tanières? Pourquoi ces patios pareils à des fosses destinées à des bêtes?
Parce que les musulmans voulaient obliger les Juifs à ramper, môme en entrant chez eux, parce qu'ils voulaient que, même dans leurs demeures, ils fussent toujours au-dessous des croyants.
Au sud du Méchouar, cet autre quartier indigène ap- u^ maure.
partientauxKoulouglis, aux
descendants des soldats turcs, aux fils, toujours détestés ])ar les Arabes, des anciens maîtres du pays.
Remontons vers le nord. Voici le minaret de la grande nios- (|uée, — la (Ijama-liehiv.
Jtijoux de pierre de Tlcmcon, les derniers des soixante minarets qui la paraient jadis varient dans les détails de leur décoration, mais ont tous été faits sur un modèle unique... Ce sont, élégantes et légères, malgré la sévérité de leur forme, des tours carrées et dont chaque face constitue un panneau encadré d'une bordure en relief. Si h; monument est trop haut, une bande Iransversab; divise ce panneau en di'iix.
200 D'ALGER A TA.NGEIi.
Estampé d'arabesques ou revêtu d'une mosaïque de petites briques brutes ou vernissées, carrées ou rondes, triangulaires ou losangiques, chacun de ces panneaux porte, en applique, une ou deux fausses fenêtres en ogive ou en fer à cheval, simples ou festonnées de grandes échancrures. Une corniche le sépare d'un bandeau, — d'un attique, — plus ou moins large que, contiguës et plus petites, ornent aussi de fausses fenêtres et que dentellent des créneaux sarrasins.
Au milieu de la plate-forme qui couronne le tout, s'élève enfin un édicule percé de quatre portes étroites, — terminaison de l'escalier, — et, comme d'une perruque, toujours coiffé d'un gros nid de cigogne.
La mosquée elle-même n'est, en général, qu'une grande bâtisse couverte de tuiles, sans coupoles apparentes, toute blanche et tout unie. Ni corniches, ni frises, ni astragales, ni moulures comme sur nos cathédrales. Toute l'ornementation extérieure de ces temples s'est concentrée dans leur minaret. Expression architecturale des mœurs et de la vie musulmanes, l'austérité de leurs murailles en cache les richesses, comme le dénùment des façades dissimule les beautés de certaines demeures, comme l'uniformité du burnous voile l'élégance des costumes. Presque toute mosquée contient une espèce de cloître que, d'habitude, ceint une galerie et dont le centre est décoré de la fontaine destinée aux ablutions rituelles... La nef est une grande salle que, — supportées par des piliers ou par des colonnes aux chapiteaux contournés en volutes, — des arcades divisent en travées parallèles. Ainsi que partout, contre son mur oriental se dresse le mimhar, — la chaire, — à côté duquel se creuse le mihrab, — la niche qui indique l'orientation de la Mecque. Son plafond est, ordinairement, un assemblage de poutres et de poutrelles que revêtent des dessins polychromes. Ses parois, enfin, sont souvent tapissées d'arabesques taillées en relief dans le stuc ou dans le plâtre et peintes, dorées ou laissées telles quelles.
La représentation du corps humain n'a peut-être pas été formellcnu;nt prohibée par Mahomol, mais elle l'a été par ses
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commeiitnteurs et cette défense, étendue à la peinture de tout être vivant fait, au moins, partie de ce qu'on pourrait appeler les commandements de l'Eglise musulmane. Elle est sévèrement observée ici et les artistes do Tlemcen en ont été réduits aux données de la nature inanimée. Ils ont, sur les objets qu'ils voulaient décorer, tracé des lignes qui se côtoient, se rapprochent, s'écartent, se coupent, s'engagent les unes dans les autres, s'entre-croisent pour engendrer des carreaux, des étoiles et des rosaces, forment enfin des lacis dont le capricieux labyrinthe semble n'être dû qu'au hasard, tandis que, réguliers dans leur complication, ils ne sont, au contraire, qu'une sorte de filet dont il est facile de débrouiller la trame, que la répétition de mailles et de figures dont il est aisé de découvrir le motif générateur; ils ont emprunté aux plantes grimpantes, aux lianes, aux végétaux les plus grêles et les plus flexibles les enroulements de leurs tiges et les festons de leurs rameaux; ils ont enfin pris et multiplié les méandres gracieux de l'écriture arabe.
Et, du mélange habile, delà combinaison méthodique de ces traits,
de ces courbes et de ces caractères ils ont créé celte broderie qu'on a|)pelle les araljcsques, tapisseries parlantes dans lesquelles on déchiffre des maximes, des noms et des dates, tentures qui jetées sur les murailles des mosquées les rendent plus légères et plus lumineuses, en même temps qu'elles donnent à I'cimI l'illusion d'une enceinte plus vaste.
Le minaret de la djama-liebir est orné de colonnetles et de petits carreaux de faïence. Iluil |)ortes y donnent accès. Dalle
MOSQL'l'.E I)F SIDI-BOII-MÉDINE.
d'onyx, son cloître est enrichi trune fontaine taillée dans la même pierre. Sa nef est peuplée de soixante et douze colonnes aux arcades dentelées et découpées en ogive. Son mihrab est enguirlandé de fleurs et de devises. Plaqué de cuivre et datant de sa fondation, un lustre en bois de cèdre se suspend dans sa travée médiane. Dans un de ses recoins s'ouvre, enfin, la chambre sépulcrale qui. dit-on, renferma la dépouille d'Yarmoracen.
Non loin de ce sanctuaire était Ksar-Kedim, palais somptueux du temps des Almoravides et des Almohades... Il est tombé sous la pioche de nos entrepreneurs de démolitions. Rien ne reste des vingt et une tombes qui dormaient dans ses souterrains; rien ne reste de la crypte faïencée où gisait Boabdil, dernier roi de Grenade.
Par là était aussi la medersa Tachfîiiiyn... Elle a disparu avec le ksar et le cadavre de son riche portail subsiste seul, étiqueté comme une momie, au fond d'un musée qui, dit-on, se cache quelque part dans Tlemcen.
Au nord-est s'étend la cité des hadars, ■ — des Arabes citadins, — qui, mêlés à des gens du Maroc, sont encore ici au nombre de quinze mille. Avec ses maisons plates et blanches, mais sans étages en saillie, avec ses rues plus larges, ce quartier à demi ruiné rappelle moins Alger que certaines cités tunisiennes. Des marchands de galettes y stationnent devant les cafés maures; Aes Joudouks s'y ouvrent à côté des hammams; des femmes au gilet pailleté y font scintiller, sur des portes^ les sultanis de leurs toques coniques; d'autres passent, au contraire, qui ne montrent qu'un œil... Dans ses boutiques exiguës, chaque ruelle a ses marchands spéciaux, descendants de ceux dont l'industrie enrichissait Tlemcen : ici les tisseurs de Imïks et de burnous; là les cordonniers; d'un côté les ciseleurs de plateaux; de l'autre, les brodeurs d'or, les selliers, les armuriers; ailleurs, les orfèvres...
Au milieu de ceux-ci, la mosquée d'Abou-'l-Hassen, transformée en école, reproduit le type général que nous avons décrit et protège sous une voûte à stalactites son mihrab tapissé d'une étonnante guipure de plâtre, travaillée au couteau.
D'ORAN A NEMOUIIS. 203
Près de ce quartier, mais hors des remparts, la mosquée de Sidi-el-Hallouy, — de Monseigneur le confiseur, — met dans un massif de verdure sa porte ogivale, largement encadrée de briques chatoyantes, protégée par un auvent aux consoles sculptées... Ce Sidi était un marabout qui prêchait la bonne parole en vendant des friandises dans les rues. Malheureusement, il joignait à ses sermons ambulants des critiques qui n'avaient rien de la douceur de ses bonbons et qu'il dirigeait, en particulier, contre certain vizir. ^lis hors de lui par ses diatribes, celui-ci obtint du sultan Farès-ben-abou-'l-Hassen l'autorisation de lui trancher la tête. On éleva une koiibba sur sa fosse... Et, chaque soir, a l'heure où se fermaient les portes de la ville, une voix lamentable sortait de ce sépulcre et demandait vengeance. En lui coupant le cou, le vizir n'avait pas coupé la parole à ce confiseur acharné. E.xaspéré par ses réclamations posthumes, Abou-'l- Hassen ordonna, un beau jour, la construction de cette mosquée et, pour en finir, il fit bâtir son ministre dans la muraille. Le pâtissier se tut.
Il y a encore à Tlemcen la djama Sidi-Brahim ; il y a la djama es-Senomsi élevée par Abou-Hammou à la gloire d'Allah et d'un certain El-Benna, algébriste, alchimiste et astronome ; il y a la djdwn-oiileil -el -iiiinm construite par le même sultan à la mémoire des fils d'un imam qu'il avait en grande vénération ; il y a... Mais la place nous manque. Sortons par la porte de Fez.
A gauche, se creuse, bordée d'arbres, une large |)lace tlonl le sol, profondément excavé, sert à nos troupes de terrain île manœuvre. C'est, aujourd'hui à sec, l'anciini jjassin du Sehritlj.
— Par ordre de notre sultan magnanime, criaient, de temps à autre, les hérauts d'autrefois, quiconque, demain, sortira de sa demeure avant le lever du soleil, aura la tête tranchée.
Et, le lendemain, les premières lueurs du jour éclairaient un cortège de femmes qui s'éloignait du Jléchouar. Elles gagnaient le Schridj que remplissaient les eaux du Lella-Setti ; elles s'y plongeaient; elles s'y jouaient el leurs ébats de Naïades n'avaient d'autre témoin <[U(! l'aurore discrète;. I,a |)remirr<^ d'enire elles
était la belle Choumissa, la fille bien-aimée de Taclifin qui, pour ses plaisirs, avait fait creuser cette petite mer.
A deux kilomètres vers l'ouest, rougissent des murs de terre que flanquent des tours, que dépasse un minaret. Ce sont, épais d'un mètre et hauts de douze, les anciens murs de Mansourah.
En 1395, sous Abou-saïd-Othman, Tlemcen subit un siège extraordinaire. Cet émir avait donné asile au fils révolté d'Yacoubabd-el-Hack, !Mérinide qui régnait alors à Fez, et refusait de le livrer. Yacoub marcha contre lui. 11 s'enferma dans sa ville. Le Marocain creusa tranquillement un fossé autour d'elle, l'en-
oura d'une muraille et campa hors de ces travaux de blocus. Les assiégés, de leur côté, se ceignirent d'un nouveau rempart flanqué de bastions, dont quelques-uns existent encore, laissant, entre ce mur et le mur ennemi, une sorte de large chemin de ronde, une espèce de bande neutre... Et. dans ce champ clos, c'étaient, chaque jour, des déploiements guerriers d'un luxe flamboyant, des défis, des batailles chevaleresques, des combats singuliers qui étaient de singuliers combats. Dans le miroitement des armures, dans le cliquetis des armes damasquinées, c'étaient des tournois auxquels, de là-haut, assistaient les femmes qui, selon leur fortune, huaient ou acclamaient les batailleurs.
D'ORAN A NEMOUKS. 203
Un i^areil siège ne pouvait que traîner en longueur. YacouJj trouva, un jour, que le séjour de la tente manquait de confortable et il se fit construire un palais flanque d'une mosquée; ses soldats, de leur côté, se bcàtirent des maisons, plantèrent des jardins, élevèrent des caravansérails, ouvrirent des boutiques et leur camp devint l'une des villes les plus florissantes du Maghreb, Mansourah, — la Victorieuse... Il y avait huit ans que durait cette plaisanterie lorsque Yacoub mourut. Son petit-fils leva le siège et ceux de Tlemcen se vengèrent sur la cité guerrière qui, aJjandonnée, fut renversée de fond en comble. La mosquée seule fut respectée.
Dans l'enceinte de Mansourah, qui emprisonne cent hectares, se cachent aujourd'hui des fermes, des jardins et un village européen. Rien ne reste de la Victorieuse que les soubassements du temple, que des aqueducs, que la moitié verticale d'un minaret, pareille à la moitié d'un tronc colossal que, de haut en bas, aurait pourfendu un coup de hache gigantesque.
Largement ourlée d'une triple bordure d'arabesques, la porte de cette tour est encadrée dans un vaste panneau que, jadis, émaillaient des faïences ; soutenue par des consoles en stalactites, une grande corniche la surmonte en encorbellement. Ornés de fausses arcades, ses panneaux s'estampent d'entrelacs et de réticules, se gaufl'rent des milliers de trous dans lesquels s'enchAssaient les mosaïques.
Des sentiers grimpent au sud de ÎNLinsourah ; ils escaladent le Lella-Setti... Et, là-haut, près d'une maison de garde, s'ennuie le tombeau de la maraboute dont l'intervention miraculeuse lit, lors du siège de Tlemcen, reculer le petit-fils d'YacouJ)... Il lui suffit, pour cela, d'engraisser un veau et de le chasser de la ville. Les soldats assiégeants le prirent, l'égorgèrent et trouvèrent son estomac rempli de l'orge dont on l'avait gavé.
— Oh, oh, se dirent-ils, les gens do Tlemcen ont encore asscv. de munitions pour nourrir IcMir bétail avec du blé, pour é'^U'cr des bètes si dodues!.. .Jamais nous n'eu vit^ndrons à bout. Et ils s'en allèrent.
A trente-cinq kilonirlros de là, K; village; embryonnaire de Seb-
206 U'aLGER a TANGER.
don groupe, dans les peupliers et dans les saules pleureurs, ses maisonnettes et ses baraques . Puis recommence la mer d'alfa.
Revenons à Tlemcen et, à l'est, sortons par la porte de Bou- Médine... Partout des marabouts aux baies bordées de moulures, aux poutres couvertes de tuiles; partout des koubbas à la coupole rougeàtre, aux quatre faces percées de portes qui leur donnent
l'air de petits arcs de triomphe ; partout des arcades isolées, construites
Xj^J^- -a^îg avec des briques, avec des
pierres romaines ; partout des vestiges des remparts d'Abd-el-Hack... Là-bas se dresse encore le minaret d'Agadir, bâti avec des
pierres tumulaires aux épitaphes latines ; là-bas, sous les figuiers et sous les térébinthes, s'écroulent les restes de ses murailles... Et nous allons, par les oliviers séculaires, à travers les tombes arabes.
Nous voilà dans les ruelles désertes et grimpantes d'El-Eubbad, le village sacré et encore fanatique. A l'époque d'Vacoub vivait ici un saint docteur qui avait étudié et professé à Séville, sa patrie, à Fez, à la Mecque, à Bagdad, et qui, s'appelait Abou- Median-Ghoaib-ibn-Hussein-el-Andaloussi ou, plus simplement, Bou-Médine. C'était un personnage qui, favori d'Allah, jouissait d'une grande puissance. Un lion lui mangeait-il son àne ^ Il le prenait par l'oreille, lui mettait le licol et le faisait travailler à la place de son baudet. C'était, do plus, un homme très perspicace.
M1^ARET DE JIANSOUR.IU.
Un vol fut, un jour, commis clans son entourage et on en recherchait les auteurs lorsque, à la stupéfaction générale, il désigna à la vindicte populaire une aveugle et un paralytique. Doué de la prescience, il avait lu dans l'avenir les fables de La Fontaine et deviné que, l'un portant l'autre, ces deux estropiés avaient fait le coup... A sa mort on ne put moins faire que d'élever sous son nom cette medersa dont l'entrée festonnée bâille, silencieuse, sous de vieux oliviers; ce minaret dont, aujourd'hui encore, nous admirons le revêtement de faïence; cette moscpiée, l'une des plus belles de Tlemcen.
Par un escalier sous une coupole, une porte lamée de plaques de cuivre découpé et autrefois doré, nous conduit dans le cloitre de celle-ci, au- milieu de ses murailles finement ciselées. De lourds piliers carrés soutiennent les arceaux de sa nef.
A côté, bordée de quatre arcades et de quatre colonnes d'on3-x, s'enfonce une sorte de petite cour, creusée comme un bassin. Là, sous un auvent aux carreaux noirs et jaunes, s'ouvre un réduit que des vitraux étroits éclairent de rayons colorés, que remplissent, en ex-voto^ des tapis, des lampes et des pendeloques. C'est le tombeau du marabout.
Plus loin, toujours vers l'est, un pont majestueux enjambe la vallée du Saf-Saf, au pied du Djebel-Assif. .. Paysage helvétique, à gauche s'écroule un chaos de verdure; à droite, du haut de roches sombres, se précipitent, écumeuses et bondissantes, les cascades d'El-Ourit.
Allons encore. Voici Aïn-Fezza. Et des chemins abrupts nous conduisent, à troiskilomètrcsdu village, jusqu'au plateau d'IIalk-el- Oucd, où s'enfoncent dans la montagne des cavernes dont la profondeur est inconnue. Armés de torches, cinq cents Arabes y entrèrent avec nous, un jour de visite officielle, et les clartés rouges des flammes se jouaient en reflots fantastiques sur leurs colonnes, sur leurs stalactites, sur leurs stalagmites géantes, s'évanouissaient dans les mystères do leurs couloirs, s'éteignaient dans les ténèbres do leurs voûtes...
208 D'ALGER A TANGKU.
En route! La diligence roule et, derrière nous, les minarets de Tlemcen sombrent dans la verdure.
Le hameau de Brea; les collines d'Ain-el-Hout ; le village d'Hennaya ; un vaste plateau nu; l'Oued-Zeïtoun ; le ravin des voleurs, avec ses oliviers sauvages et ses lentisques que hantent sangliers et panthères; la Tafna entre de hautes berges; les bois de Hammam-bou-Ghrara aux piscines sulfureuses; le caravansérail et la smala de spahis de Blad-Chaba... Et, après quarante-cinq kilomètres de course, nous nous arrêtons à Lalla- Maghrnia.
C'est dans une plaine accidentée et non loin de la frontière de l'Algérie, une triste petite ville dont la torpeur ne se secoue que le jour où les Marocains portent leur laine sur son marché.
Des chevaux fraisât repartons!.. L'Oued-Mouilah, maintenant; Aïn-Tolba et ses carrières; le col de Bab-Thaza, près des mines de plomb de Gar-Rouban... Et, au fond d'un cirque, entre des oliviers et de vieux murs de terre aux créneaux branlants, apparaît Nedroma. Encore une petite ville, mais peuplée de musulmans et de Juifs, celle-là, et tout indigène avec son minaret, ses maisons blanches dans de grands arbres, ses ruelles irrégulières et empestées, sa kasbah éveutrée par la route... En attendant qu'ils redeviennent les maîtres des châteaux en Espagne dont ils ont conservé les clefs, tous les ^laures sont jiotiers ici, tous façonnent les marmites et les gargoulettes, les cruches et les giiedra, — les grandes jarres de terre rouge.
A l'orient, au delà du Djebel-Filhaoucen, s'étend le pays des Traras, montagnes inhospitalières aux roches tourmentées, aux gorges sauvages et giboyeuses, aux taillis de genévriers et de thuvas semés de ruines de marabouts. Entre des cactus, dans des maisons de terre ornées de grossières arabesques d'argile, là vivent des Berbères qui, chaque année encore, blanchissent pieusement les grossiers tumu/i sous lesquels reposent les martyrs de leur liberté, ceux de leurs frères qui sont tombés sous nos balles.
La diligence repart et traverse la plaine de Messaourou, les gorges de l'Oued-Tlcta, le village des Trembles... Xous ne sommes
plus qu'à sixkilomètres de la mer. Descendons de voiture ; quittons la route; traversons la Ghrazaouna et prenons le vieux chemin qui va de Nedroma à Nemours... Un escarpement vertical porte
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sur sa croie le village des Oulad-Ziri et, à ses pieds, sur le monticule de Rokbal-Mez/.oudi, blanchit, dans l'ombre noire des cyprès, un mausob^e en pyramide.
— A la mémoire des soldats du .S" balaiUou de chasseurs, lit-on
sur ce monument, à la mémoire de leurs officiers, le capitaine Géraud, le chirurgien major Rogazzeti et le lieutenant Ghappedelaine, massacrés par les Arabes, le 26 septembre i845... Ils avaient juré de mourir plutôt que de se rendre.
En 1845, en effet, les Souhalia attirèrent dans une embuscade quatre cent vingt de nos soldais, commandés par le colonel Montagnac. Trompés par un appel fallacieux, les malheureux marchaient sur Lalla-Maghrnia lorsque fondirent sur eux les cavaliers d'Abd-el-Kader. Ils formèrent le carré, ils se défendirent, mais ils moururent l'un après l'autre... Quand vint le soir, ils n'étaient plus que quatre-vingts et l'un d'eux, le capitaine Dutertre, était prisonnier. Ils reculèrent alors et ils s'enfermèrent dans la muraille qui entourait comme d'un rempart une misérable bicoque, — le marabout de Sidi-Brahini. Le lendemain, l'officier captif était amené devant eux.
— Dis à tes hommes qu'ils auront la vie sauve, lui ordonnèrent les Arabes. Exhorte-les à se rendre, sinon...
— Soldats, cria le capitaine, une capitulation est une honte! Défendez-vous jusqu'à la mort et vive...
Il n'achevait pas... Sa tête roulait sous les yatagans. Et, pendant deux jours, les chasseurs qui coupaient leurs balles en quatre repoussèrent les indigènes... Plus de munitions et ils mouraient de faim et de sommeil. Il ne restait que trente-sept soldats et les trois officiers dont le nom est inscrit sur le cénotaphe. Ils jetèrent alors leurs fusils inutiles et ils sortirent, la baïonnette au poing. Au pas de course, ils traversèrent le plateau de Tient, ils descendirent dans le ravin de l'Oued-Melah. Nemours n'était plus qu'à deux kilomètres... Mais une source coulait sous un figuier et la soif les dévorait, une soif de trois jours! Ils s'arrêtèrent, ils burent à longs traits... De nouveaux Kabyles surgirent, les égorgèrent et, pendant le massacre, debout au milieu du carnage, Zohra la maraboute chantait des chants de mort...
Quelques jours plus tard, les victimes étaient vengées, et musique en tête, nos spahis rentraient à Nemours avec des trophées à l'arçon de lein- selle ; avec des prisonniers qu'ils traînaient, la corde au cou ; avec des têtes au bout de leurs fusils.
Port de Lalla-Maghrnia et l'ondée par Biigeaud près de Djama- Ghrazaouat, — la réunion des pirates, — Nemours est une petite cité française peuplée de Marocains, d'Espagnols et de Juifs. Des maisons aux tuiles rouges et entre lesquelles s'ouvrent deux rues parallèles à la mer, une église, une place, un hordj, le tout enfermé dans un demi-cercle de collines arides sur lesquelles court un rempart bastionné de blockhaus, telle est la dernière ville algérienne, à soixante kilomètres du Maroc auquel la réunissent des chemins muletiers.
En 1S47, Abd-el-Kader repoussé par Abd-er-Rhaman vint ici