‹ D'Alger à TangerChapitre 21 sur 37 · TÉTUAN. UN CHARMEUR DE VIPÈRES. NOCE JUIVE · texte numérisé non relu

TÉTUAN. UN CHARMEUR DE VIPÈRES. NOCE JUIVE

11 y a deux heures que nous sommes en marche... Montées par une trentaine de matelots sauvages, de grandes barques crevassées passent tout près de nous et déploient à la brise leurs voiles brunes, étalées comme les ailes d'un oiseau qui plane. Ce sont des felouques de contrebandiers. Venues de Tanger ou de l'Océan, elles vont jeter sur quelque point de la côte oranaise des marchandises qui feront un détour par terre et qui, au détriment de notre douane, iront s'embarquer à Nemours, sous l'étiquette de produits algériens. D'autres sont, à couler bas, chargées de petits moulins de pierre dignes de l'époque romaine et qu'elles vont vendre aux indigènes de notre colonie.

Dans le sud, trois rochers se confondent avec les montagnes boisées d'oliviers qu'habitent les Kebdana et les Beui-Ignaten. Possession espagnole, ce sont les îles Zafarines. Plus loin brille la sebkhra de Ghoret; enfin, au sud-est du Ras-ed-Dir, — du cap des Trois-Fourches, — s'élève Melilla.

Les Espagnols occupent, sur ce point des côtes marocaines, un petit cap emmanché d'un lambeau de terre ferme que parcourt un torrent, — le Rio del Oro, — (pi'une large bande neutre sépare des Mazuzas, des Mesquilas, des Beni-Sicar, des Frajanas et autres

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tribus berbères. Ils ont, sur le continent, établi un champ de manœuvre, un cimetière, quelques jardins et surtout des travaux de défense; sur la presqu'île, que frangent des écueils et des falaises, ils ont bâti cette ville forte.

Nous mouillons bientôt devant ses murs... Au dernier plan du panorama qui se déroule sous nos yeux sourcillent les montagnes du Rilf et les sommets de l'Atlayon et du Gurugu, hauts de plus de mille mètres. Plus près ondulent des collines verdâtres sur lesquelles, avec leurs mâchicoulis et leurs fausses arcades, blanchissent, — • construits en polygones ou ronds comme des tours, — les forts de San-Lorenzo, de Los Gamellos, de San-lago, de San-Francisco, de Cabrerizas bajas, de Ilorcas coloradas, de Cabrerizas altas et de Rostro Gordo. En avant do ce fond aride et farouche, au milieu de hautes murailles dont la mer lèche les pierres grisâtres, se pressent, enfin, les grandes maisons, l'hôpital, le clocher, le phare de Melilla.

Le vent souffle de l'est; les vagues se brisent sur les roches, et les embarcations qui nous viennent de terre paraissent et disparaissent dans leurs creux verdâtres. La Santé, — la junta de snltid, — nous a cependant donné carte blanche et, à force de rames, nous doublons la jetée que les flots couvrent d'un manteau d'écume. Trempés mais saufs, nous atteignons un petit port où dansent et se heurtent des tartanes aux longues antennes. Il n'y a, sur le quai, que des forçats et des militaires. Melilla est, en effet, un près idio et ce mot qui signifie, en même temps, bagne et caserne, résume parfaitement ce qu'est cette ville bizarre : une prison habitée par des soldats aussi captifs que les déportés confiés à leur surveillance.

Percée à travers le rempart, une double porte s'ouvre sous une voûte et nous met au pied d'un escalier qui nous conduit enfin sur une place exiguë, flanquée du palais du gouverneur et de quelques demeures espagnoles, — la place d'armes. Une rue montante part de là qui, coupée de ruelles rapides, aboutit à l'église. Et ce ne sont partout que des hangars, de grands magasins militaires, des citernes qu'on doit souvent remplir avec de l'eau apportée de Malaga, des maisons dont les murailles chaudes suent

la tristesse et l'ennui ; ce ne sont que des fantassins moroses, que des condamnés pareils à ceux que, plus nombreux, nous retrouverons à Geuta.

Les Marocains ne supportent qu'avec des colères mal contenues, qu'avec des rages sourdes cet ulcère chrétien qui ronge la terre d'Islam et la garnison y est toujours sur le qui-vive.

— Hay Moros en lacosta ! — • 11 y a des Maures sur la côte ! crient, à chaque instant, les factionnaires.

Et il n'en faut pas plus pour qu'on prenne les armes, pour qu'on se mette sur la défensive. Le Maure ? C'est l'ennemi.

En 1859, des montagnards traversèrent la bande neutre et vinrent arracher les armoiries sculptées sur la porte de terre. C'était une insulte; c'était un prétexte pour s'emparer du Maroc... Il ne nous en a pas fallu davantage pour prendre l'Algérie. Et l'Espagne tira le glaive. Dans le conflit qui éclatait les évêques,les curés et les moines virent, comme les nôtres au temps de saint Louis, la guerre contre le mahométisme lui-même et ils prêchèrent une véritable croisade. La reine fit broder l'image de la Vierge sur un étendard qu'elle donna au premier régiment embarqué ; on promena dans les villes des mannequins habillés en musulmans et on les fusilla sur les places ; un matamore, — un tueur de Mores, — se réveilla en tout citoyen de la Catholique Espagne et on leva une armée que nous verrons ailleurs.

En octobre 1893, les Espagnols voulurent élever un fort sur leur territoire, maistoutprèsde la petite mosquée de Sidi-Guariach. Les Marocains regardèrent ce fait comme une profanation de leur santon et une échauffouréc éclata au milieu du marclié qui se tient en ce lieu. Des chrétiens furent tués et, de nouveau, l'enthousiasme populaire fit bouillonner l'Espagne. On acclama les troupes qui partaient, on les chargea de provisions et de cadeaux, les évêques les bénirent, des souscriptions s'ouvrirent en leur faveur et on entassa vingt mille hommes dans les remparts de Melilla qui |)eu vent à peine en contenir quatre mille... Les Berbères, de leur côté, se retranchèrent sur le mont (iurubu et leurs marabouts prêchèrent la guerre sainte, l'ii combat se livra autour du fort de Cabrerizas, le général Margalld y lui lue, puis tout se réduisit à des fusil-

D Al.dEU A TANr.ER.

lades entre les forteresses et les bandes kabyles, :i des escarmouches insignifiantes. Cela dura pendanttrois mois. Mouley-Arafa, le frère du sultan chérifien, vint enfin rétablir le calme, tout demeura dans le statu quo... Et il en sera ainsi jusqu'à ce que le Maroc soit conquis par une puissance européenne ou que l'Espagne abandonne les points qu'elle y occupe.

Le navire qui nous apporta repart et longe le rivage. Ce n'est à partir d'ici, qu'une côte méchante et sur laquelle l'Espagne met encore sous la garde d'une faible garnison deu x petits postes inutiles, deux colonies honoraires : l'île d'Alhucema et Vêlez de la Gomera. Alhucema n'est qu'un rocher fortifié, en face d'un village indigène ; ce n'est qu'un vieux château de mer auquel ses vieilles tours donnentun aspect aussi féodal qu'inattendu. \'elez de la Gomera est une triste petite bourgade, au fond d'une baie, entre de hautes montagnes, et toujours en butle aux attaques des Marocains qui, pour tirer sur ses sentinelles, s'amusent bien souvent à se mettre à l'affût au pied de ses murailles. Le Penon de ^'elez, rocher qui, large de (juatre cents mètres, jioite \\\\ fort et une prison, la défend du côté du large, — du côté où nul ne l'attaque.

De distance en distance, an pied de collines noires de pins et de cèdres, s'enfoncent des criques où, — Djeba, Djema-Martara,

lELILLA : L'ESCALIEB D t PORT.

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Fai>-assa, Vidjiga, Chechaoua et autres, — se creusent de petits ports qui appartiennent aux gens duRiff.

Sans attaches avec l'Atlas, le RilT est un massif montagneux, une région presque encore inconnue, qui, des frontières de l'Algérie jusques à Tetuan, borde les côtes du Maghreb. C'est, à l'ouest de la Kabylie française, le pendant marocain de la Khroumirie tunisienne ; même nature du sol, même végétation. Il est habité par des gens de race berbère, par des hommes dont nous verrons des exemplaires dans les ruelles de Tetuan, grands et robustes montagnards à l'allure noble et fière, autochtones très souvent aux yeux bleus et à la moustache rousse. De légers tatouages tracent des lignes jaunes sur leur visage hàlé par le grand air ; jambes et bras nus, ils n'ont pour costume qu'une chemise courte sur laquelle parfois est cependant jeté un burnous aux glands coloriés ; une mèche de cheveux, — la ghetaïa, — pousse sur un côté de leur crâne rasé, ceint, en turban, d'une tresse de corde, et se balance sur leur épaule comme le flot d'un tarbouch; sur leur dos, enfin, s'applique un long fusil garni d'argent et, à leur flanc, est toujours suspendue une djebirah pleine de balles et de poudre.

Divisés en d'chour, — en villages, — qui forment comme autant de petites républiques souvent en guerre les unes contre les autres, ils constituent une population indomptée, indomptable et animée d'un tel fanatisme, d'un tel amour de sa liberté sauvage, que nul Européen ne peut chez eux mettre les pieds. Le sultan luimême n'oserait pas s'aventurer dans leurs montagnes; il n'exerce sur eux qu'une autorité nominale; il n'a jamais pu obtenir d'eux un soldat régulier; il ne risque que rarement chez eux l'un de ses caïds percepteurs d'impôts.

— De l'argent ? crient-ils du plus loin (ju'ils voient venir ce fonctionnaire impérial. De l'argent ? iNous n'en avons pas, mais si tu veux du plomb...

Et, si le malheureux insiste, rem|)ereur ne voit revenir ni son envové, ni son escorte... Le vol n'est puni chez eux que dans le cas de flagrant délit ; l'assassinat y est considéré comme l'acte le plus

DE MiMOURS A TÉTUA^.

naturel et le plus simple du monde. Deux Rillains se disputent, appuyés sur le fusil qu'ils tiennent comme une canne... Une détonation retentit et l'un d'eux tombe foudroyé. C'est son adversaire qui, avec le gros orteil, a pressé la gâchette de son arme et a ainsi mis fin au difierend. Une autre fois, au cours d'une querelle, un poignard brille dans lamain d'un homme et disparait dans la gorge d'un autre qui s'affaisse, muet. La discussion est close. Et nul ne songe à blâmer ces procédés expéditifs , ces arguments' sans réplique.

Excellents marins, ceux qui habitent les côtes sont pilleurs d'épaves, dévaliseurs de naufragés. LesGuelai, les plus féroces de ces riverains , cachent / leurs A"rt/'rtio5, — leurs / barques informes, — dans les anses du Rasben-Rifou, dans les grottes dont se creusent les falaises du

cap de Tres-Forcas, et se livrent à la piraterie. On en a vu, naguères, capturer des navires à voile immobilisés par les calmes, les remorquer au rivage, les mettre en morceaux, en tuer les matelots ou les emmener en esclavage... Oui, maintenant encore, des navigateurs peuvent disparaître, passer pour morts, ^^owv perdus corps et f>ituis, et n'être ([ue captifs, sur les bords de la Jléditcrranée, ii (imcI(|U("s heures de l'Europe ! Et elle n'est pas dénuée de charmes l'appréhension avec laquelle on côtoie ces roches périlleuses, avec lafpiellc on traverse ces parages où, à tous les dangers poéti(|uis (le la nier, s'ajoute la possii)iiité ile tomber entre les mains de ces i)aii(lils.

Piquons vers le nord... .Mais (juellc est, à l'horizon, celle forte-

no m sic un l\UF.

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resse posée comme un goéland sur les vagues ? Bien oubliée, presque ignorée, c'est l'île hispano-africaine d'Alboran, à michemin entre le Maroc et l'Andalousie. Et nous nous souvenons encore de la surprise avec laquelle nous la vîmes émerger des flots, la première fois que nous passâmes par là ; nous nous souvenons du repas ichtyophage que nous fîmes sur sa plage blanche, au milieu de braves pêcheurs espagnols, seuls habitants, avec quelques soldats, de ce rocher perdu...

Continuons notre voyage et, après un grand détour que rend obligatoire l'organisation des services maritimes, regagnons le rivage de l'Afrique.

Là-bas. sur une côte blanchâtre, tachée de vert, une ville apparaît entre les masses jaunes du Djebel-Andjerra et la colline de l'Hacho que couronnent les créneaux d'une forteresse. Légèrement elle s'étage en amphithéâtre sur les montagnes du sud auxquelles elle semble s'adosser et dont la sépare cependant une baie très profonde ouverte à l'orient. C'est Ceuta, le plus important des presidios, le presidio major.

D'abord l'Abyla des Phéniciens, Ceuta fut, sous les Romains, la capitale de la Mauritanie Tingitane et s'appela avec eux Septem-fratres, parce que son territoire comprenait sept collines. Elle passa ensuite au pouvoir des Grecs qui traduisirent son nom en celui d'Heptadelphos, puis aux Goths, puis aux Arabes qui, — toujours pour la même raison, — la nommèrent Setta. Centre scientifique et industriel, elle s'enrichit alors dans la pêche du corail, dans le commerce qu'elle faisait avec le Levant et, en même temps elle servit comme de dépôt aux hordes musulmanes qui marchaient à la conquête de l'Espagne... En i4i5, Jean I", roi de Portugal, vint l'assiéger avec trente vaisseaux de haut bord et soixante galères à deux ou trois rangs de rames. Une tempête malmena outrageusement cette escadre, mais malgré ses furies, le prince chrétien ne tarda pas à ajouter à ses titres celui de seigneur de Setta, devenue Ceuta. Il est pourtant juste de dire que cette ville fut achetée et non con(|uise par les roumis.

Sidi-bel-Abbes, un saint et illustre mendiant, l'habitait à cette

époque. Quand il vit qu'elle allait être prise, il voulut lui épargner cette honte. Pour un pain, il la vendit à un Juif qui, pour un sac d'argent, la céda à son tour aux soldats portugais.

A la fin du xvi° siècle, le Portugal échut à Philippe il d'Espagne et, — comme les autres pvesidios^ — Ceuta suivit le sort de sa métropole pour demeurer cependant espagnole lorsque, cinquante ans plus tard, celle-ci redevint un royaume indépendant.

Le territoire de Ceuta ne comprend qu'un petit angle de terre ferme et la montagne de l'Hacho qu'y réunit un isthme étroit, enserré entre la mer de Zalata, au sud, et celle de Bosoul, au nord. La ville elle-même occupe cet isthme sur toute sa largeur et escalade le bas de cette colline dont les jardins mettent comme un sourire de verdure sur ce coin infortuné de la terre africaine.

La cité se rapproche; ses hautes murailles se dessinent, fleuronnées de guérites en nids d'hirondelles, dominées par de grandes toitures, des mâts de pavillons, des tours et des clochers. Soupiraux noirs et sinistres, de larges bouches d'égouts s'ouvrent au pied de ses remparts.

— C'est la sortie des artistes, nous dit un passager. C'est par là que s'évadent souvent quelques-uns de ces forçats qui, au nombre de trois mille, sont à peu près la seule raison d'être de cette ville forte.

Officiers, soldats, fonctionnaires, aubergistes, .luifs commerçants, Maures ayant un petit emploi dans l'administration des bagnes, parents de galériens, enfin, qui n'ont pas craint de les suivre, sept mille personnes y vivent avec eux.

Nous avons doublé l'Hacho et, devant nous, s'ouvre un petit port, refuge débarques corailleuses, asile des pêcheurs qui poursuivent au harpon les thons si communs sur ces côtes... Des curieux se pressent sur le môle Saint-Pierre où nous dépose une embarcation et on vise le passeport dont, prévenus, nous nous sommes munis; on visite notre valise ; on séquestn; notre revolver qu'on nous rendra au moment du départ, l'introduction des armes étant soi-disani défendue dans les presidios.

Un fossé entre des murailles, un escalier taillé dans les rem-

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