‹ D'Alger à TangerChapitre 22 sur 37 · DAI.r.ER A TAM.ER · texte numérisé non relu

DAI.r.ER A TAM.ER

parts, des portes ferrées, un pont-Ievis... Et, comme un voyageur suspect, on nous conduit vers le petit bâtiment de la chancellerie où on examine notre identité, où, enlin, on nous délivre un permis de séjour.

Étouffée dans sa ceinture de pierre, Ceuta n'a pu s'étendre et, l'une contre l'autre, ses maisons se serrent sur les deux versants de son isthme, tandis que des ruelles, raides et accidentées mais pleines d'air et de lumière, s'enfoncent entre elles et descendent vers les murailles. Gomme un chemin de ronde, une

rue circulaire, — un revellin, — côtoie enfin celles-ci dont les embrasures laissent la vue se perdre dans les profondeurs de l'horizon.

Ceuta se compose de deux grands quartiers, le vieux, à l'est, et le neuf, à l'ouest, séparés par une espèce de petite vallée étroite, mais enfermés dans la même enceinte. Une grande rue traverse le quartier neuf, du continent vers l'Hacho, dans la direction de l'isthme dont elle suit la crête. C'est la calle real, aussi espagnole que son nom, avec ses portes dont les grilles laissent entrevoir des cours intérieures, avec ses balcons couverts en mira-

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dores. Centre de la vie publique du piesidio, c'est là que presque tous les magasins ouvrent leur modeste devanture, c'est là que se rencontrent les chasseurs à cheval et les soldats de ligne ; les gardes maures et les forçats qui, à moitié libres, passent, chantant et fumant; les patrouilles et les chiourmes, dont les hommes, — avec leur bonnet gris bordé de jaune, leur pantalon de toile et leur veste qui porte un numéro sur le bras, • — s'en vont vers un travail hypothétique; les Espagnoles, enfin, toujours sémillantes et rieuses, et les désœuvrés si communs dans ces villes... Personne, en effet ne travaille ou, au moins, n'a l'air de travailler ici. L'Etat y a pourvu chacun d'une fonction qui, plus ou moins, ressemble à une sinécure.

Qu'est cette maison en apparence hospitalière ^ Un café? Non, l'accès en est interdit au public. C'est un cercle, c'est le Casino africain, conlvuit, dit-on, avec l'argent pris aux forçats qui trouvent encore le moyen d'en escroquer à l'un ou à l'autre et dont, parfois, l'autorité confisque le magot. Et ce grand bâtiment sévère? L'hôpital. Cet autre est Vayuntamiento, le siège de l'administration citadine. Ceuta, en effet, possède une municipalité librement élue mais soumise au commandant militaire qui, en dictateur, peut à ses décisions opposer son veto. Ailleurs, se dressent l'église Notre-Dame d'Afrique, siège d'un évôché qui relève de Séville; l'église Saint-François; la trésorerie; le palais de la Clarine habité par le gouverneur. Sur ce plateau casemate et dont les voûtes abritent des moutons et des bœufs, — provision vivante de la garnison, — se tient un marché où des Marocains portent leurs poules oX leurs œufs, leurs fruits et leurs légumes, leurs perdrix prises au piège et leurs lapins tués à coups de cailloux. Bien que les musulmans soient admis dans la place ceux-ci sont, — avec les soldats de la compagnie maure, avec quelques chefs venus pour leurs affaires, — les seuls qu'on y rencontre. Voici enfin la place de la (joljeruricion, le rendez-vous d(^ la société présidiale.

Mais que d'établissements militaires! Que; de magasins aux vastes toitures occupés par l'intendance, par le génie ou |)ar l'artillerie! Que de canons! Que de sentinelles !

Franchissons sur le pont des Barques la petite vallée qui, sèche, rocailleuse, quelquefois envahie par les vagues, sépare les deux moitiés de Ceuta et gagnons le quartier populaire de la Cigale... On chante et on crie ici; des femmes qui ont des fleurs au chignon s'y disputent avec des matelots et des soldats; des gargotes immondes y reçoivent une clientèle recrutée dans les bagnes ; des industriels de la pire espèce s'y font les complices des condamnés laissés dans une liberté trop grande... Et, tout à coup, des hurlements éclatent à notre oreille ; des chaises et des bouteilles sortent par une porte ouverte avec fracas et vont se briser dans la rue. C'est un galérien qid saccage une taverne. La garde accourt, il se débat, on l'attache comme un fauve...

Allons voir les prisons. La plus grande est, en ville, le cuartel principal, — le quartier principal, — immense bâtisse qui a l'air d'une vaste ruine el où vit un millier d'hommes. Un poste en garde la porte; un planton nous accompagne.

Voici la cour centrale, large préau ceint de murailles sur lesquelles des factionnaires se promènent, l'arme au bras. Suivons ces petits couloirs sombres. Une odeur nauséeuse s'y traîne, faite des vapeurs du tabac, des relents de la cuisine, des émanations méphitiques des hôtes de céans, gens qui redoutent l'eau comme des chiens hydrophobes. Voilà les dortoirs, chambres basses, étroites, humides. Un air empesté, une atmosphère irrespirable s'épaississent entre leurs murailles noircies; la vie y semble impossible et, cependant, grâce à la pureté de l'air marin, les épidémies sont rares à Ceuta; à peine, de temps à autre, y constate-t-on quelques cas de fièvre typhoïde.

De simples nattes servent de couche aux condamnés et ils sont là, accroupis comme des brutes en cage. Les uns nous suivent d'un œil atone; les autres, — faces glabres de toréadors, — nous regardent avec des sourires gouailleurs et ambigus ; ceux-ci, timides et craintifs, ont la douleur peinte sur le visage ; ceux-là, sombres et farouches, semblent prêts à bondir, dans un mouvement de révolte... Il y là dedans des ^'ègres de la Havane ou de (Aiba qui, plus dociles que les autres, ne font guère que coucher

DE NEMOURS A TKTUAN.

au bagne et qui sont employés en ville, comme cuisiniers ou comme domestiques; il y a des Chinois à la mine sournoise, malheureux qui souvent ignorent pourquoi ils y sont, soufl'iedouleurs des autres; il y a des voleurs, des assassins, des bandits arrêtés dans les sierras andalouses ; il y a des empoisonneurs; il y a surtout des faussaires.

— ()ue\ crime t'a mis ici? demandons-nous à quelques-uns.

— Ijn crime? (jest une erreur judiciaire, dit le premier.

— Je suis viclinu! d'un l'aux lémoignage, lait l'autre.

— J'expie ma jalousie, soupire le troisième, comptant sur la sympathie (pie les délits passionnels trouvent toujours dans le (^u'ur romancs(pie des Espagnols.

11 y a aussi à O'uta des condaninés puliti(|ues, mais ils ne sont

pas môles aux condamnés de droit commun. HiNuuoup d'entri; eux

sont en ville, en famille, et le bagne n'es! |)()ur eux (|u'iine simple

déporlalion dans une enceinte forlitiée

2"^C IJALGEU A TAiNCER.

Hideux dans leurs haillons, les forçats ordinaires sont vêtus d'une sorte de toile d'étoupe rayée de brun et de bleu et possèdent une espèce de cape qui leur sert de manteau en hiver, de literie en toute saison; pas de linge et, aux pieds, de mauvaises espadrilles de palmier ou d'alfa. Il y a encore des chaînes dans les magasins, mais ils n'en portent plus que dans des cas exceptionnels. On a supprime cela, avec le fouet et le bâton, et, dans un coin do la cour, gît, hors d'usage, le canon sur lequel, pour leur administrer les coups de corde, on attachait autrefois les plus récalcitrants. La sensiblerie de la presse et ses tirades humanitaires'ont obtenu, pour eux, la suppression des peines corporelles. Comme si des criminels qu'on ne peut jjIus guère punir autrement avaient encore le droit de se réclamer de la dignité humaine !

Que font-ils ici ? A j)eu près ce qu'ils veulent. Les uns vont au travail, si cela leur plaît ; les autres sont gardés au quartier et y croupissent dans une oisiveté infâme. Acceptés par la population qui ne redoute pas leur contact, les premiers vont et viennent, comme de braves gens, et, librement, ils mangent et boivent dans les auberges. Presque toutes les jnaisons leur sont ouvertes; ils vont au marché ; ils cultivent, sur l'Hacho, des jardins dont ils vendent les produits à leurs camarades ; ils exercent de petits commerces. Et ce qu'ils gagnent ainsi leur appartient en toute propriété. Que cette liberté ne nous étonne pas ! Les présidiaires sont plus malheureux encore que nos déportés de la Nouvelle-Calédonie...

Ceux qu'on ne laisse pas sortir dorment dans le.s chambres, flânent dans le t/uartiei., se visitent de dortoir en dortoir, se promènent dans la cour, causent avec les visiteurs. Grâce à la connivence des factionnaires, corrompus par les cajoleries des femmes qui ont suivi à Ceuta leurs hommes condamnés, ils reçoivent, à travers les grilles, du tabac, tic l'eau-de-vie, des victuailles... Et ils fuinenl ; ils chantent ; ils pincent la guitare ou grattent la nutndoline ; ils jouent aux caites ou aux dominos, au inoiile ou à la c/iajui; ils boivent et se grisent; ils se battent et souvent le sang (ciulc. Ils ont aussi leurs fêtes : la Noèl, Pâques, l'Assomp-

DE NEMÛUUS A TETUA.N.

tion et surtout les jours où leur arrivent des confrères, vieux rats en qui ils retrouvent des camarades transférés d'un autre presidio ou nouveaux que, — jusqu'il ce ([u'ils aient payé leur bienvenue, — - ils soumettent aux taquineries les ])lus grotesques, aux plaisanteries les |ilus abominables.

Le soir, (|uand les travailleurs sont rentrés, la trompette sonne le couvre-feu, des rondes ferment les portes, les galériens sont à peu près livrés à eux-mêmes... Et, alors, éclairées par des chandelles de contrebande, commencent les réjouissances nocturnes, les chansons entonnées en chœur, les contorsions des jeunes vauriens qui, aux alza el aux o/lé de leurs compagnons, miment les

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CtUT* : LE MONT AUX SINGES.

danses andalouses ; alors se trament les complots et se décrètent l'assassinat des gardiens dont un jeu de cartes désigne l'exécuteur; alors se concertent les fuites.

Les évasions sont bien fréquentes, en cll'et. Les forçais ont de l'argent; les uns le gagnent comme nous l'avons dit, les autres le reçoivent de leur famille ou de ces associations de brigands qui, en Es|)agne, fonctionnent comme d'honnêtes sociétés d(! secours mutuels. Kt ils achètent une barque, ils corrompent les gardes, ils (iicnl par les cgoùts el ils disparaissent une nuit de lempèlc. (^cux (pii ne sont pas assez riches pour procéder ainsi ont caché, sous les bricpies de leur chambre, des outils et des couteaux d'assassins que leur vendent des contrebandiers venus

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de Gibraltar... Et ils scient les barreaux d'une fenêtre, ils escaladent les murailles, ils poignardent les sentinelles, ils descendent par des cordes jetées hors des remparts, ils gagnent la mer, ils traversent la baie à la nage et ils s'enterrent. S'enterrer c'est pour eux s'enfoncer dans les terres, dans le Maroc où ils deviennent esclaves ou renégats, où ils se mêlent à la lie de la population, d'où souvent aussi les Arabes les ramènent au presidio, pour toucher une prime. 11 en est qui emploient des moyens plus originaux, tel celui qui se fit enfermer dans une caisse et renvoyer en Europe, comme marchandise refusée ; tel cet autre qui fit le mort et s'échappa du cimetière.

Une sonnerie retentit pendant que noire guide nous conte ces histoires. C'est l'heure du repas et, par brigades, les captifs se rassemblent dans la cour, sous la conduite de leurs gardiens, les cabos de vara., — les chefs de bâton, — parés de galons rouges et armés d'une trique, insigne de leur grade.

Véritables fonctionnaires nommés par le gouverneur, sur la proposition du commandant de la prison, ces surveillants ne sont ([ue des présidiaires qui ont une bonne conduite et qui ont déjà accompli la moitié de leur peine. Ils ont au-dessus d'eux les capataz, agents libres qui, à leur tour, sont commandés par des adjudants. Ceux-ci répondent aux comes de nos anciennes chiourmes, les capataz en sont les sous-comesellescaio.vf/et'fl/rtlesargousins. 11 y a, dans \es presidios, un chef d'une autre espèce et non le moins important, c'est le guapo. Les pensionnaires de chaque prison se divisent, en effet, en deux bandes : les Aragonais et les Audalous, les hommes du Nord et ceux du Sud. Unis quand il s'agit de rébellion ou quand il y a quelque méfait à commettre, ces deux camps sont le plus souvent ennemis et se battent comme des loups pour les raisons quelquefois les plus inattendues, pour une divergence d'opinions religieuses, par exemple, ou pour la valeur et l'influence céleste de telle ou telle madone. Et chacune de ces troupes a, à sa tête, un bra<.'o, un baratero, un ferrailleur éniérite, un virtuose de la iinvajti. C'est le guapo, espèce de capitaine dont, j)resque oflicielles, les fonctions sont acceptées, reconnues par les autorités du bagne. S'il excite ses hommes aux

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combats, s'il favorise leurs fuites, il arrive souvent aussi qu'il apaise les querelles, qu'il règle les conflits, f[u'il simplifie le service des gardes. Sa souveraineté autocratique n'est pas élective; il ne la tient que de sa propre force; il ne doit son prestige qu'à son courage, qu'à ses anciens exploits de héros de barrière, (|u'à ses prouesses criminelles. Son règnen'a jamais une durée bien longue et, cependant, le trépas seul peut rendre sa place vacante. Mais il y a toujours quelque ambitieux jaloux de son infâme dignité. Et celui-ci résiste à ses ordres, empiète sur ses droits, démasque une rivalité qui aboutit à un duel à mort auquel toute la société du bagne assiste comme à une course de taureaux. Le guapo en exercice demeure-t-il vainqueur? Sa puissance s'accroît d'autant et elle rayonne jusqu'au jour où un nouvel usurpateur tente de la lui ravir. Est-il vaincu ? Son adversaire le remplace jusqu'à ce que, à son tour, il ait le ventre ouvert par la lame affilée d'un autre candidat...

Au delà du poni des hniy/ues, vers la muraille méridionale de la ville, la l)rigade des bnrcas occupe une prison aussi sale, aussi liumidcî (|ue le citnrtel principal mais les hommes qui la composent y jouissent d'encor(> plus de liberté que les autres. Ils arment les embarcations qui, les jours de beau temps, — les jours où il ne s'évade personne, — font la ronde autour des remparts ; ils remplissent b^s fondions d'aguailores, — • de puisatiers,

— ])ré|)osés à l'entretien des citernes; il.s sont enfin gaixliens et j)lantons.

Dans la région de la vallée est installé le cunrlal de los talleres,

— le quartier des ateliers, — étalili dans un ancien couvent de franciscains presque tel encore qu'au jour où ces bons moines le cédèrent aux forçats, où Dieu se retira devant Satan... Ici travaillent les hommes de métiers. Dans cette salle sont assemblés les cordonniers; dans cette autre, se réunissent les ferblanti(U's et les ciseleurs de métaux ; sous cette voûte retentissante les forgerons, en chantant, battent le fer rouge; sous (-ette autre, bouillonnent les creusets des fondeurs; ailleurs, ce sont les ébénistes, les layeticrs, les tourneurs d'os, les fabricants de chaises.

DAI.r.KK A TANGER.

Inutile (le dire que ces desterrndos^ — ces déportés, — ne sont nullement obligés de travailler ainsi et que leur salaire ne sert guère qu'à assouvir leur ivrognerie, qu'à alimiMiter leur passion du jeu, qu'à leur donner la clef des champs.

Inaccessible du côté de la mer, — • c'est-à-dire par trois de ses faces, — la ville est défendue, sur son front de terre, par une triple muraille compliquée de cliaussées, de fossés et de pontslevis... Traversons ces remparts creusés de cellules où, par trop turbulents, gémissent quelquefois des forçais à la chaîne ; pas-

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