‹ D'Alger à TangerChapitre 23 sur 37 · L N MATELOT MAROCAIN · texte numérisé non relu

L N MATELOT MAROCAIN

sons devant ces marabouts et arrêtons-nous un instant sur cette éminence, à mi-côte des hauteurs gravies par la route militaire c|ui, du cnrnpo cJirestiano, va aboutir au campo ciel Moro. Là est une autre prison, le cuartel de Rliadoa; là vivent en coiidiiion, — presque indépendants, — des Nègres, des Chinois, des Malais et quelques Européens qui, déjà aux trois quarts de leur déportalion, sont moins tentés de s'enfuir. Ils y labourent un sol ingrat, ils y font du charbon cl des bricpies, ils y forment une espèce de colonie pénitentiaire.

Au bout de la route, là où s'élevail jadis un Allianil)ra, - un

pillais mauresque — , le fort Serallo siirploinbe une région accidentée, un vaste paysage. C'est une simple forteresse carrée, habitée par quelques militaires et par quelques galériens. Vers le sud, une ligne de fortins marque la limite des possessions espagnoles, la bande neutre devant laquelle se tiennent des soldats du prcsidio, tandis que, au delà, campent des réguliers du sultan, — des moi os dei rey. Puis commence le territoire de la redoutalile tribu des Anglieras, gens qui, dédaigneu.\ de toute industrie et de toute agriculture, ne vivent que de chasse et de brigandage. Us se sont faits les gardiens du Maghreb, les sentinelles volontaires de l'Islam et malheur au chrétien qui s'aventure chez eux sans être couvert par l'autorité marocaine!

Revenons sur nos pas, traversons la ville et escaladons le mont ilacho, ce l'ocher qui, pendant de Gil)raltar, était pour les anci<Mis Tune des deux Colonnes d'Hercule... Sa base est, du côté de Ceuta, couverte de jardins et de maisonnettes riantes. Plus haut, c'est un coteau égayé de pins verts et d'où la ville apparaît, aplatie et toute blanche maintenant, comme une vraie ville barijaresque... Nous voici sur le large plateau qui le couronne, à deux cents mètres au-dessus de la mer. Au sud, les vagues écumeuses battent ses pieds de granit et, au delà, c'est l'Afrique, noyée dans une bruuK! de lumière; au nord, le détroit se raie des courants qui arrivt-nt de l'Atlanticpie et, jibis loin, c'est la masse bleiu'itro de l'anticpie (]alpé; à Test, la Méditerranée se déroule jusqu'à l'horizon; à l'ouest, (Mitin, c'est une côte abrupte qui court de Ceuta à Tanger et (jue domine li- Djrbcl-Mouna. — le moni aux Singes, — le point de rAfri<|U(' le plus rapproclié de noire continent.

Sur ce plateau une fiial(i)a, — une vigie, — Ihuupie une foileresse qui est surtout une prison. 11 y a encori; ici un millier do galériens, écuin(; du /ncsidio \ il y a l(!s jilus dang<'r<Mix des déportés, les récalcitrants, les évadés repris, les insoumis, les incurables. Sous terre se creusent, jiour eux, les calebasses cachots trislcmenl célèbres en Espagne, cavernes fétides, oubliettes ténébreuses ofi, les pieds enchaînés à la muraille, pourrissent

DALGER A TANGER.

amnirds à blanc, les révoltés c|iii, au bagne même, ont perpétré de nouveaux attentats... Des barreaux de l'er orillent un soupirail percé dans les parois d'un fossé. Des mains velues s'y cramponnent et trois figures de cauchemar s'y collent, haletantes, pour aspirer un peu d'aii- pur.

— Les malheureux! (Juel crime expient-ils donc dans l'horreur de cette o-éhenne?

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— Le meurtre d'un cnpatnz^ nous ré|)ond le factionnaire qui les garde. Ils sont condamnés à mort et on les fusillera dans quelques jours... N'est-ce pas, don Pedro'' ajoule-t-il, en caressant de la crosse de son fusil, les doigts de l'un d'entre eux.

El, avec un grognement, celui-ci recule vers le fond de sa tanière.

Rentrons v.w ville. C'est le soir et, cloclic militaire du picsidii

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le canon vient d'annoncer la fermeture du port, comme le matin, il en signale l'ouverture, comme il tire à midi... Au milieu d'employés et de militaires, prenons un repas quelconque à l'hôtellerie italienne que nous avons eu la bonne fortune de rencontrer et allons achever notre journée sur la place du Roi.

Une animation étonnante, une gaieté véritable régnent ici, à cette heure où, oppressés par la chaleur du jour, les habitants de la ville-prison viennent se rafraîchir aux brises de la mer. Les boléros et les habnneras d'une musique militaire lancent leurs notes ironiques aux murailles des bagnes; les officiers fument la cigarette; les l'emmes jouent de l'éventail... Et les clairons sonnent le couvre-feu.

Une quarantaine de kilomètres nous sépare de Tétuan et, le lendemain, dès six heures, accompagnés par un guide espagnol et escortés par deux moios del rey que, pour nous, il a demandés au poste marocain, nous chevauchons vers le fort Serallo.

Le soleil est très haut déjà lorsque nous nous enfonçons dans la forêt de thuyas et de pins qui couvre les premiers versants de la Sierra de Bullones, lorsque, — par une piste qui serpente entre la redoute du roi et la redoute d'Espagne, — nous franchissons le col d'Anghera. Avec leurs chénes-lièges, leurs arbousiers et leurs lentisques, commencent les vallées solitaires, çà et là coupées de plantations d'oliviers rabougris qui poussent et qui produisent sans culture... Et, à grand bruit d'ailes, les perdrix, les tourterelles et les pigeons sauvages s'enlèvent sous les sabots lie nos bêtes et vont s'abattre dans les buissons. Ceuta reparaît au nord-est et, sur notre gauche, s'étagent jusqu'à la mer des coteaux tapissés de romarin et de fenouil. Nous entrons dans le défilé de los Castillejos.

Chargée de laver l'affront que, quelques mois avant, les Berbères avaient infligé à lécusson de Melilla, une armée débarqua à Ceuta, en 1860, marcha contre les Marocains et sous la conduite du général Prim, c'est ici qu'elle livra sa première bataille. Ce fut un combat terrible; les soldats du sultan s(> battirent comme ils savent se battre et, si la victoire resta aux armes espagnoles,

elle fut chèrement achetée. Aucun souvenir n'en demeure sur cette terre sèche qui, à longs (lots, but le sang musulman mêlé au sang chrétien, mais les indigènes que, de loin en loin, nous rencontrons, nous jettent, au passage, des regards chargés de dédain et de haine, des regards d'hommes qui n'ont rien oublié.

Descendons vers la plage, puis, lentement, grimpons sur cette colline, traversons ce petit col boisé, franchissons ce ravin où les roches éboulées s'entassent en un chaos pittoresque, gravissons les contreforts tle la Condessa, théâtre d'un autre combat, et, pour déjeuner, faisons halte sous ce bouquet d'arbres....

En marche! Hérissés de roseaux et de joncs, peuplés de poules d'eau et de canards, de sarcelles et de macreuses, les étangs où se jette le Rio Manuel semblent nous barrer la route.

Une bande de sable, — la Marina, — sépare heureusement ces marais de la mer et nous livre passage. Maigres, la tête basse et le regard éteint, de vieux chevaux s'enfoncent jusqu'au ventre dans les eaux somnolentes de ces mares.

— Que font-ils là ? demandons-nous au guide.

— Fais-en sortir un ! ordonne celui-ci à l'Arabe qui les surveille. Une pauvre rosse dont ne voudrait pas un picador se hisse

péniblement sur le rivage. Ses jambes tremblotantes ruissellent d'un sangverdàtre et, comme de grosses larmes noires, des sangsues s'y collent par centaines. Ces utiles, mais répugnantes hirudinées, fourmillent dans ces lacs corrompus et la pêche en est la principale occu|îation des rares habitants du pays. C'est ainsi (pi'ils les prennent; les chevaux de rebut sont l'amorce vivante oll'erte à leur voracité.

Cheminons toujours; laissons, à droite, le mont Negron où se perchent les villages d'Azili et d'Azibadi, traversons l'embouchure du Rio-(]apitan et engageons-nous dans ces sables mobiles, barrés, de temps à autre, par les petits contreforts qui, de la Sierra de Tetuan, descendent juscpi'à la mer, entrecoupés de vallées étroites, aux taillis serrés. L'Oued-Zardjoun, rOued-Jmii-, quelques cabanes, des hauteurs boisées.... \<A nous tournons bientôt le Monte-Negro.

,\ deux heures, après l)ar-Skiridji, nous sommes à l'cmliouchurc

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du Rio-Martil, — de l'Oiied-Ghrloti, — petite rivière qui part des environs tle Ceiita, et qui vient alioutir ici, après un long détour à travers les montagnes.

Là s'élève, encore stigmatisé par les traces des boulets de 1860, le fort que bombarda l'escadre espagnole; là chanccdlcnt une tour ébréchée, des travaux de défense, des constructions irrégulières qui appartiennent à la douane; là s'affaissent, enfin, les masures d'un village qui constitue le port de Tétuan, situé à cinq ou six kilomètres dans les terres.

Des corbeilles de raisin, des amas d'abricots et de pêches, des pvramides de melons jonchent sa plage et les cailloux mal joints qui lui servent de quais. Cela va, sur des balancelles, partir pour Gibraltar dont Tétuan est le Cavaillon africain.

Par une route pavée de pierres rondes et sur lesquelles glissent les fers de nos mules, nous suivons la rive gauche du Rio-Martil, nous en remontons le cours à travers un pays charmant, accidenté comme un parc anglais, arrosé de petits canaux, coupé de vergers et de bois d'orangers touffus que séparent des parapets faits de terre, de galets et d'épines. A droite et à gauche, couvertes d'oliviers à demi sauvages, s'inclinent des collines que creusent des ravins ombragés et des gorges Ileuries...

H esta peine trois heures, et voilà déjà l'enceinte fortifiée d'où Prim chassa le propre frère de l'empereur du Maroc. Derrière ces restes de murailles, au milieu des contreforts du petit Atlas. Tétuan s'étage au grand soleil, sur les dernières pentes du Djebel- Darra.

A droite, — vers le nord, sous la crête de cette montagne et sur un mamelon détaché de sa masse, — la kasbah hausse ses murailles blanches sur le cimetière qui, inaccessible aux pas im|)urs de l'infidèle, garde pieusement les restes des inondjaheddins, — des défenseurs de la foi et de la patrie marocaine. Plus bas, séparée de cette citadelle par un ravin tourmenté, la ville descend vers le sud, ceinte de ses murailles de briques et de ses tours massives, hérissée de minarets dont la face orientale est déjà dans l'ombre et qui se peignent nettement sur le ciel embrasé.

UE NEMOURS A TETUAN.

Quatre porlos percent les nuirs de Tétuan : celle du nord qui mène à la hnsbah^ celle du sud qui donne sur les jardins, celle de l'ouest où commence la route de Tanger, en(in celle de l'est,

— la |)orl(! (1(! Ceula, — ((ui nous ouvre sa vieille arcade aux moellons rongés par h^ temps.

'l'eluan liit, an \\\' siècle, l'ondci- par des .Maures de (IriMiade qui y ont encore des descendants aulhenli([ues, des arrièreneveux dont le nom garde une physionomie espagnole. Ils la

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bâtirent sur les ruines de Tagath, ville que les romains avaient eux-mêmes édifiée sur la place qu'occupait la cité berbère de Tetavean.

Centre très important, habité par plus de vingt mille âmes, Tétuan fut, en 1860, vaillamment enlevée par l'armée espagnole que le général Prim entraînait par son exemple, qu'il galvanisait par sa bravoure... Justice burlesque des hommes! C'est au maréchal ODonnel que cet exploit valut le titre de duc de Tétuan. 11 commandait en chef!

Ce succès donnait à l'Espagne les plus ambitieuses espérances et elle allait prendre Tanger, d'où elle devait marcher sur Fez, sur Maroc... L'heure de l'envahissement européen n'avait pas encore sonné pour l'empire des cheiirfa. L'Angleterre s'interposa entre le sultan et le cabinet de Madrid et un traité fut imposé aux vainqueurs. On leur accorda, pour la forme, un petit port perdu sur les bords de l'Atlantique, en face des Canaries, mouillage que les marins espagnols appellent eux-mêmes avec dédain Santa-Cruz-de-mar-Pequena, — Sainte-Croix de la petite mer; on leur céda quelques nouveaux arpents de terre autour de Ceuta et de Melilla; on leur permit d'installer à Fez un consul qui ne quitta jamais Tanger et des missionnaires qui ne quittèrent jamais l'Europe; on leur donna enfin cinquante millions pour toute indemnité de guerre. Et ils ne conservèrent même |)as ce Tétuan que leurs ingénieurs s'étaient hâtés de réunir à la mer par un chemin de fer aujourd'hui effacé; ils durent abandonner cette possession éphémère vers laquelle, d'Algésiras et de Cadix, accouraient déjà, en parties de plaisir, les touristes qui venaient admirer leur conquête, se pavaner dans leur Alger marocain.

Comme celles de toutes les villes barbaresques, les rues de celle-ci, souvent couvertes de toits de bois et de palmes, sont étroites et sinueuses. Elles sont, çà et là, encore encombrées des ruines laissées par les Esj)agnols qui, — prêts à maltraiter le Maroc comme nous avons maltraité l'Algérie, — avaient déjà mis la pioche au Tétuan arabe. Us voulaient en faire une ville euro-

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pcenne ; ils y bâtissaient des magasins et des casernes; ils transformaient en églises des mosquées qu'ils profanaient comme ils ont profané celle de Gordoue.

Arrêtons-nous sur ces débris, à l'ombre de ce pan de muraille... Devant nous s'enfonce une rue. Sur ses côtés, sans toits ni corniches, s'alignent, unies et blanches, de longues façades que dépassent de leur tète quelques vieux figuiers plantés dans des cours. Tout un coté de cette voie est noyé dans une ombre claire; l'autre ruisselle de soleil et, à peine troublé par les glapissements d'une femme invisible, un silence de mort pèse sur cette solitude brûlante. Dans le mur de droite, boudent deux lucarnes grillées; dans celui de gauche^ des portes réparées avec de vieilles planches ferment deux magasins, tristes comme s'ils venaient de faire faillite. Percée, en œil de cyclope, d'une seule fenêtre aux ])arreaux épaissis de rouille, une maison transversale semble boucher ce couloir, mais luie voûte la traverse et, derrière l'obscurité de ce tunnel, reparaît la lumière sur laquelle se détache en noir la silhouette de deux hommes.

Tétuan qui était jadis une ville très riche est, en même temps, l'une des nombreuses villes saintes de llslam... El partout se boursoufTlent des koubhas; partout surgissent des minarets; partout, dans des masures ou dans des ruines, s'enchâssent de délicieux fragments d'architecture et des portes qui, cliarniantes, appartenaient à des monuments disparus; partout de vieilles maisons gardent, derrière leurs façades chancelantes, des détails merveilleux.

Bfttie par Mouley-Soliman, une niosciuée (|ui est, dil-ou, superbe nous refuse sa porte sacrée, puis nous entrons dans le (juartier du bazar. Les ruelles se bordent d'échoppes dont ne peuvent donner une idée les plus misérables boutiques de nos plus misérables villages. Des cordonniers, des faiseurs de babouches, occi;pent les trois quarts de ces taudis. Ailleurs les jaahiius incrustent de pierreries la crosse des fusils damas(|uinés ; les terrasiii'.s brodent, sur les vestes de soie, des arabcscjucs d'or; les tisserands trament les voiles diaphanes ; les vanniers tissent les nattes d'alfa aux biins teints de vert et de rouge.

-iiO

DALGER A TANGER.

D'autres ouvriers, — d'autres artistes, — sculptent et peignent, sous les voûtes voisines, les tables basses, les étagères, les râteliers bariolés d'or et de couleurs; repoussent ou burinent les plateaux d'étain et de cuivre; émaillent les petites briques qui plaqueront les minarets...

Pour une cruche cassée, une dispute éclate devant une fontaine dont la grande niche de faïence se creuse contre une maison et, masquées, assises, le long d'un mur en paquets où ne vivent que

iktuan ; l'or.iE m nio MAr.iii

des mains et des yeux, des marchandes de pain demeurent indiderenles à ce qui se passe, comme si rien ne pouvait troubler leur éternelle quiétude.

Plus loin, semblables il des las de poussière, le regard pendant des heures fixé sui- le même |)oint, sont accroupis des hommes venus on ne sait d'où, de ces êtres dont l'existence est un mvstèrc. Velus d'un manteau séculaire, mangeant on ne sait quoi, en philosophes cpii rendraient des points à Diogène, ils vivent sans feu, ni lieu. Le feu, d'ailleurs, leur serait inutile sous le ciel privilégii' de rArriijiit' ri, f|uanl au lieu, celui où ils se liouvent est

DE NEMOURS A TETUAiN.

toujours celui qui leur convienl. Voyez celui-ci. Il est arrivé, fatigué, de quelque part; il s'asseoit; il se couche n'importe où; il se roule, il se pelotonne dans son burnous ; il s'anéantit dans une torpeur profonde et le reste du monde n'existe plus pour lui... Qui sait ? S'il portait une chemise, ce serait peut-être celle d'un homme heureux.

Et, à travers les files taciturnes de ces déguenillés, s'en vont, majestueux, des paysans dont les draperies semblent, sur leurs épaules, avoir été disposées par les doigts d'un artiste ; des gens de toutes les couleurs depuis le blond de ces Rifl'ains dont nous avons déjà parlé jusqu'au noir le jilus pur des na-

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T K. T U A N : I' 0 11 T E DU Q U i R T 1 F. n J U 1 I' .

turels de Tonibouctou; des vagaijonds très dignes et dont le crâne nu laisse flotter le Mahomet; des passants en turbans de mousseline et d'autres qui, sous leur capuchon, ont des tètes émaciées de moines ascétiques... Et toujours des figures très graves, des visages dont le sourire n'épauouit jamais l'austérité farouche.

(luehpie (•hos(!, ccpcuihuil, allirc; l'ancnlion des promeneurs; ils se rapprochent; ils forment le cercle... C'est un aïx.iauui charmeur de serpents. U tire d'un sac de peau les deux hideuses bélcs avec lesquelles il va jongler et il danse autour d'elles, au son du tambourin et de la flùle. Il s'arrête, il les hypu()lis(! par la fixité

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de son regard, il leur parle, il leur suggère peut-être l'innocuité et il les prend à pleine main, il les dénoue, il se fait mordre, il suce sa plaie saignante qui, aussitôt, semble guérie... Ses vipères sont désarmés? Voyez plutôt! 11 leur met une baguette dans la gueule, il leur presse le cou et il les montre. C'est vrai, le venin s'écoule par les canalicules de leurs dents en crochets. Ce venin a été, on ne sait comment, stérilisé, aseptisé ? Il prend une poule dans la cage de fenouil qui voyage avec lui, ses reptiles la piquent et, en quelques secondes, elle trépasse, convulsée. Par quelle inoculation préventive peut-il lui-même se rendre réfractaire à leur poison?

Il a fini; jetons-lui quelques-uns de ces mauvais JIous dont notre poche est déjà pleine... Le fel est une espèce de sapèque, timbrée de cet anneau avec lequel Salomon commandait aux esprits; il est si mauvais que le gouvernement qui l'émet le refuse lui-même; il est de si mince valeur qu'il en faut huit ou dix pour faire un de nos sous. Et les ilarocains qui le trouvent encore trop riche, le coupent en deux ou en quatre pour faire de ses morceaux des demi-flous et des quarts de fel. Toute la monnaie du pays ne se réduit heureusement pas à cela. Il y a encore le mouzou-ma, — le blam/iiillo, — qui vaut un centime ; il y a le talloun, le rba de réal et le nous de réal qui valent de vingt-cinq centimes à deux francs cinquante ; il y a enfin des pièces étrangères et, en particulier, des filippinas et des isahellinas qui, démonétisées en Espagne, passent ici tant bien que mal.

La nuit s'approche; regagnons notre logis, dans le quartier Israélite. Une noce s'y célèbre, ce soir, dans une vaste chambre aux parois tendues de nattes, aux corniches en bois découpé. Des femmes dont la beauté royale, dont le type biblique justifient la réputation faite aux Juives de Tétuan, y font étinceler aux lumières de cent bougies les ciselures de leurs joyaux, les dorures de leurs costumes. Elles dansent au tambour, elles mangent des sucreries et, trônant sur le thalnino, — sur un divan élevé, — l'héroïne du jour, vêtue de soie, couronnée d'or, reçoit, les yeux fermés, les félicitations et les compliments hyperboliques qu'elles

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lui adressent à grands cris... Elle a huit ans et son fiancé en a douze!

Les portes de Tétuan ne s'ouvrent qu'à l'aurore et, le lendemain, nous allons, hors des murs, coucher sous la tente... Nous devons, en effet, partir dans la nuit.

NOTRE CARAVANE. AU DOLAR. AL-IvA>TARA. ALCAZAR-KEBIR.

NOTRE CAMP. l'oUED-KOUS. KARIA-BEN-AOUDA. LE

CHÉRIF DOUEZZAN. LE SÉBOU. ■ — FEZ.

Lundi, jour faste pour les Arabes. Chrétien par la naissance, musulman par les mœurs, Antonio, — le guide qui, venu de Tanger, nous attendait à Tétuan, — en semble tout heureux. N'a-t-il même pas à la main un bâton sur lequel un marabout a gravé quelque chose et qui doit, loin de nous, écarter tout malheur? Et il estime cette matraque tutélaire à l'égal de l'autorisation que, selon la règle, il a, avec des soldats d'escorte, demandée en notre nom, au pacha de la province.

II est deux heures; la journée sera longue ; il faut se hâter de partir.

Moins par prudence que pour ne pas être trop remarqués, nous avons, comme Antonio, pris le costume du pays. Oh, un costume très simple ! Des babouches jaunes ; une longue chemise ; une pièce de mousseline qui, lâchement, ceint les reins, drape le buste, encadre le visage et, en tiu-ban, s'enroule sur la tête ; enfin un burnous jeté sur le tout.

Nous avons une mule, — la monture par excellence du Maroc, — une bonne bête au pied solide, à l'allure rapide comme celle d'un cheval. Elle pourrait pendant une semaine, marcher quinze heures par jour et faire sept kilomètres à l'heure. Ses larges

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étriers en sabot et le grand dossier de sa selle rembourrée annulent la fatigue et feraient un centaure du cavalier le plus novice... Et nous partons dans la nuit brune, sous un ciel brouillé d'or, tout barbouillé d'étoiles.

Organisée par le guide qui, moyennant cinq louis |)ar jour, a pris tout à sa charge, notre caravane comprend douze hommes et quatorze bêtes... Devant nous, le fusil sur la cuisse, chevauchent en porte-respect deux maghrzena^ — deux cavaliers du maglirzen... Des soldats? Ils sont habillés comme tout le monde. C'est vrai, mais la sacoche carrée, — la icJiou/,nra, — qu'ils portent en bandoulière, attachée à un cordon rouge, est garnie de munitions; ils sont coiffés d'un fez en pain de sucre ; ils ont, enfin, insigne de leur qualité, une vieille baïonnette que, sans fourreau, l'un a passée dans sa ceinture et que l'autre tient sous sa cuisse. C'est égal, ils ne sont pas rassurants, ces guerriers du désert, et leur mine est si féroce qu'on aurait Jjien envie de se défier d'euxmêmes. La sécurité est, cependant, sinon absolue, au moins suffisante sous leur égide. Ils répondent de nous sur leur tête et nous n'avons guère à redouter avec eux que les maraudeurs, que ces voleurs de nuit qui, nus comme des vers, savonnés et glissants comme des anguilles, rampent sous les buissons, pénètrent dans les tentes et font main basse sur tout ce qu'ils rencontrent. Le meurtre d'un chrétien serait indiftereut, serait peut-être agréable au gouvernement marocain, mais il lui coûterait si cher! Il (>sl, en effet, vis-à-vis de leur nation, responsable des voyageurs qui, avant de partir, ont rem|)li les formalités voidues et, plus cpu' tolérant, il écarte les fanatiques de leur route, il rend collectivement responsables de leur personne les tribus et les villages qu'ils traversent, il fait retomber sur les cn'ùls les attentats commis contre eux... Et, entre Fez et la côte septentrionale de l'empire, on pourrait, à la rigueur, faire le voyage avec un s(!ul de ces soldats. 11 n'en serait pas ainsi dans h; sud où le sultau lui-même ne pourrait garantir l'existence d'un ruumi.

Derrière nous trottent un cuisinier espagnol et un domesli(jue indigène spécialement attaché à notre personne. Evadé de Ceuta,

le premier est une espèce d'aventurier dont la langue est un mélange baroque de français et d'anglais, de castillan et d'arabe; c'est Amalio. Laid comme un fétiche de Nègres, défiguré par des cicatrices grimaçantes, le second, transfuge d'Algérie, est un brave homme qui, couramment, parle le sabir et qui, toujours avec empressement, répond au nom d'Omar. Des talons à la tête, il est vêtu de rouge comme, après sa cuisson, le cruatacé son homonyme.

Puis viennent quatre mulets de bât. Ils portent des provisions, des meubles de campagne et des tentes : une pour nous; une qui, en même temps, servira de logement et de cuisine à Amalio et à Antonio; deux petites, enfin, qui abriteront les soldats. Et chacune de ces bêtes a son muletier, Arabe en turban la koumia, — le poignard doré, — au flanc ou Nègre hissé et perché comme un singe sur la charge qui lui est confiée.

Deux autres maghrzena ferment la marche. Embarrassés, comme les premiers, de la baïonnette officielle, ceux-ci se la sont plantée dans le dos, entre les vêtements et les épaules, et la pointe de cet outil ensanglanté de rouille fait sur leur nuque l'effet d'un pal qui aurait dévié de sa voie pour sortir entre leurs omoplates... Deux braves chiens de garde nous accompagnent enfin de leurs bonds et de leurs abois.

Et, à travers des oliviers maigres, nous allons par des sentiers bordés de buissons qui, démesurés dans les ténèbres, prennent des tournures macabres; nous allons par des pistes flanquées de roches derrière lesquelles on croit voir se tapir des formes de bêtes fauves, sur lesquelles on croit voir s'ériger le fusil d'un brigand; nous allons dans une solitude profonde, dans un silence que trouble seul le pas de nos montures sonnant sur les cailloux.

Le jour se fait, les collines se dorent, les rayons de soleil coulent dans les ravins, les Arabes chantent... Et on regarde, on écoute, on aspire les émamations des plantes et des fleurs, on s'épanouit à la lumière.

Au nord s'estompent les montages d'Andjerra; au sud se teignent en rose celles des Beni-Ahrous; à l'est scintille encore de

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temps à autre la mer déjà lointaine. Nous traversons à gué l'Oued- Sfika, — le Rio-Martil, — presque desséché ici et, vers six heures, nous déjeunons à Aïn-Ghrzal, — la source de la gazelle.

En route encore! Le soleil bri'ile et nous gravissons toujours des pentes rocailleuses , nous cheminons par de petites forêts de chênes à glands doux, de lentisques, de cèdres nains et cVavrars... Genévriers ou thuyas, ces derniers végétaux appartiennent à une espèce de conifère spéciale au Maroc. Arbustes ici, ce sont, dans le sud, de beaux arbres qui, par le tronc et le feuillage, ressemblent au cyprès, qui, par le port, rappellent le pin d'Italie. Dur et imprégné d'une odeur aromatique, leur bois sert à faire les charpentes légères, les poutrelles, les plafonds et surtout les petits meubles de fantaisie.

Voici, à mi-côte, — au poitrail de la montagne, disent les Berbères, — le défilé redouté du Fondouk. Un transit assez fréquent attire ici les batteurs d'estrade et les voleurs qui infestent ces montagnes. Nos soldats arment leur fusil; nous tirons notre revolver...

Grâce à notre costume, grâce plutôt à notre escorte, nous passons sans mauvaise rencontre et, à neuf heures, — dans un pays inondé de lumière, fouette par une brise chaude qui semble arriver du désert, — se montrent quelques-uns des retranchements qu'avaient élevés les Espagnols lorsque, de Téluan, ils voulaient marcher sur Tanger. Au milieu de ces vestiges apparaît le fondouk qui donne son nom au passage.

Entourée de quelques gourbis et de quelques tentes voyageuses, cette hôtellerie est un grand carré de murailles délabrées entre lesquelles bêtes et gens peuvent, avec un abri, trouver à manger et à boire. Quatre palmiers longs et grêles feignent d'ombrager cet établissement soi-disant hospitalier; poudreux, rôtis, quelques cactus l'entourent et nous nous arrêtons à l'omljre de ses murs.

Les provisions d'.Antonio font à peu près seules les liais du déjeuner. Nous n'acceptons du fondoukdji qu'une gargoulette d'eau et quelques poignées de dattes, des bou-selui, petites comme

DALf.EU A TANGEl!.

des olives, et des bou-toiieuls qui, venues de Tafilet et grosses comme des figues, sont Jjien les plus savoureuses que jamais nous ayons mangées en Afrique.

A deux heures, après une longue sieste, nous remontons en selle. Des chemins horribles, maintenant, à peine tracés dans un pays aride, hérissé de chardons azurés et de broussailles couleur de vert-de-gris d'où, pour s'enfuir, sortent de longs serpents bleuâtres ; un sol calciné où se traînent des processions de che-

UOROS DEL REV.

nilles velues; des cailloux sur lesquels nos mulets butent et s'agenouillent... Et nous escaladons ainsi les monts des Beni- Deur. De loin en loin, un berger solitaire joue de la flûte de canne et s'interrompt pour nous regarder, étonné; avec une adresse merveilleuse, il lance à ses moutons qu'eflVaie notre passage une des pierres qu'il a entassées auprès de lui et qui remplacent nos chiens, auxiliaires inconnus aux pasteurs arabes. Et toujours des chardons bleus, avec des agaves bleus et des oliviers bleus ! Tous les végétaux semblent [)rendre ici la teinte du ciel ; ils juslilieraient le daltonisme décos impressionnistes ([ui, pour peindre

un |)aysage, préparent leur j)alette avec de l'indigo, de roulremer, du lapis et du cobalt.

Le crépuscule tombe, la nuit se fait et, à neuf heures, des aboiements retentissent au loin. Vaguement, du haut d'une éminence, nous découvrons bientôt, à la clarté des étoiles, un large rond de tentes affaissées dans une ceinture de cactus et dépines. C'est le douar du Djebel-Habib... Retardataires, des habitants de ce village de toile y arrivent avec nous. Ce ne sont pas des paysans péniblement courbés, comme les nôtres, sous le poids des fatigues; ce sont de beaux cavaliers à la figure sombre. Sans étriers, superbes dans leurs haillons, ils passent, le fusil au travers de la selle, ils poussent devant eux des mulets chargés comme des chameaux. De jeunes femmes, sèches comme des bohémiennes, et des vieilles, noires et parcheminées comme des momies, accourent vers eux; ils mettent pied à terre; d'un geste large et noble, ils leur jettent la Jnùde et, lentement, ils s'éloignent, majestueux comme de grands seigneurs.

— Fa mouley-khrehna! — Holà, le maître des tentes! crie un de nos cavaliers. Diaf Rahhil ■ — A'oici tics hôtes de Dieu... et du pacha.

Vêtu de la djellaba nationale, — la hjngue et large chemise de drap, rayée de blanc et de bleu, garnie de houpettes et munie d'un capuchon; — coiffé d'un liaïk noir à bordure rouge, un grand Arabe répond à cet appel. C'est le cheïli, le chef.

— Soyez les bienvenus, nous déclame-t-il lorsqu'il a reconnu l'autorisation dont nous sommes nantis et le droit que nous avons de requérir nourriture et gîte. Avcz-vous faim? Avezvous soif?

Et, comme chez eux, nos hommes prennent son orge, ses plats de mauve bouillie, son couscous de figues de cactus. Pour nous, nous avons mieux que sa diffa et nous nous contentons d(! l'iiospitalité sous la tente qui, dans le jour, sert d'école aux enfants et où nous coucherons avec nos deux Européens. La journée a été trop rude pour que nous imposions à nos muletiers la corvée de dresser la nôtre. La nuit, d'ailleurs, ne sera pas longue. Une couverture jetée sur des traverses cloisonne cette maison de poil

et nous fait, tlans un coin, comme une espèce de cabine; quatre tapis étendus l'un sur l'autre constituent notre couche. C'est parfait, mais le sommeil ne vient pas... On est seul dans une trilni marocaine, seul au milieu de musulmans, avec deux chrétiens ([u'on ne connaissait pas la veille. Et on prête Toroille à tous les bruits du dehors, aux conversations de ses hôtes, aux cris des animaux, aux hurlements des chiens...

Qu'est cela ? Que signifient ces clameurs? Une attaque? Un lion? Le diable vient-il manger le couscous que les femmes ont mis hors du camp, pour qu'il s'y arrête et ne vienne pas leur prendre autre chose ?

— Eh, Antonio, que se passe-t-il ?

— Rien, seno?- caballero, répond l'Espagnol qui est allé voir. C'est un dromadaire qui s'est vengé. Son maître l'a maltraité aujourd'hui, il ne l'a pas oublié et, pendant que cet homme dormait à ses ])ieds, sournoisement, il l'a mordu à l'épaule.

— Vraiment? Tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un chameau? Enfin la fatigue l'emporte et on dort comme un roc lorsque

déjà un vieillard psalmodie le fedjeur, — la prière de l'aube... Et Antonio qui était sorti sans bruit revient nous apporter le café du matin. Chevaux et mulets sont prêts pour le départ.

Au trot ! Que sont ces cavaliers avec ces longs fusils dont le canon étincelle? Des soldats? Des brigands? Tenez votre âme! Ne craignez rien! Ce n'est qu'une caravane de musulmans et d'Israélites, ceux-ci placés sous le zeitat^ — sous la protection, — de ceux-là. Ils vont vendre du coton à Fez. Ils marchent au pas et, le capuchon sur la tète, les marchands se balancent d'avant en arrière, sur les chameaux endormis qui les portent. Nous les dépassons ; nous retombons dans le silence et dans la solitude.

Rien que des cactus, des palmiers nains, des dattiers raljougris et, çà et là, comme des gouttes de sang dans le jaune de l'herbe sèche, les derniers coquelicots, — les fleurs de Pharaon. De temps à autre, passent dans l'air chaud le braiement d'un àne invisible ou le cri d'une outarde; au loin, indécis, s'indiquent des replis de montagnes et la réverbération du soleil sur le sol cm-

DE TETUAN A FEZ.

brasé éblouit notre vue et nous brûle la face... Encore des cavaliers ? Le fusil clans sa gaine de drap rouge, ils vont sans rien dire, sans détourner la tète. Ce sont des Rodaouas, ceux-là, des Beni-Ahrous, des hommes de la contrée.

Longue bande de galets, l'Oued-Marlioun coupe notre route et, à onze heures, nous faisons halte dans la verdure d'un r'dir. Des serpents tout petits et des crapauds énormes grouillent dans cette mare, mais nos bétes s'y désaltéreront quand même. Les tapis sont étendus à l'ombre d'un betoum^ — d'un lentisque géant, — et nous déjeunons de fruits et de conserves. La sobriété

iiES mauch.wds.

de nos indigènes en remontrerait au plus sévère des végétariens et ils festoient avec du pain de bechena desséché au four ; ils dînent avec de la rouiiia... D'un sac de peau, — le mzoïied, — ils tirent de la farine grillée; ils la mettent dans un pan de leur burnous; ils y versent un peu d'eau ; ils en font une pâte et, par boulettes, ils l'avalent comme ils avaleraient du couscous. Quelques gorgées de lait aigri sur ce repas succinct et ils remercient Dieu qui a rassasié leur ventre!

Nous repartons à deux heures, à travers les landes et les palmiers nains arborescents. A l'ouest passent les collines qui nous

232 DALGi:n A TANGER.

caclu'iit l'Atlantique; à l'est se dressent les montagnes que, haut de plus de deux mille mètres, domine le Djebel-Alina. ^'oici rOued-el-Aïcha. Il est sec aujourd'hui et quelques flaques d'eau y demeurent seules, souvenirs de ses crues hivernales. Puis ce sont des bouquets d'amandiers et d'oliviers, de petits défilés sauvages, des monticules nus, des vallées à fond plat et où ne coule aucun torrent, des cimes desséchées, des montagnes bleuâtres que zèbrent, en blanc ou en gris, de longues arêtes de calcaire.

Lestantes reparaissent; il y a même, au loin, quelques villages aux masures blanchies et nous côtoj-ons une bourgade de Bodaouas. Elle est en fête ; les tambours ronflent sous un toit de palmes et, aux détonations de leurs fusils, les cavaliers galopent. On célèbre le premier mariage d'un habitant du lieu. Avec des cailloux et des mottes de terre, il a, hier même, construit la cabane qu'il va habiter; il l'a couverte d'alfa; il l'a crépie avec des bouses de vache qui, sèches, lui serviront de combustible et seront remplacées par d'autres. Et il attend la fiancée dont le cœur et cette chaumière suffiront à son bonheur, jusqu'à ce que le besoin d'un cœur nouveau se fasse trop vivement sentir.

Une nouvelle rivière se présente. Affublées de chapeaux immenses, trente femmes la traversent à la file et, pour ne pas la souiller de boue, elles troussent leur robe de la i'açon la plus naive. Qu'importe? Elles ont la face voilée et cela suffit. Près de là, les ruines insignifiantes d'un pont portent, comme partout, le nom d'Al-Kantara, — le pont, tout court.

11 y a trois siècles, cette région aujourd'hui presque déserte retentissait du tumulte des armes. Don Sébastien, roi de Portugal, avait pris parti ])0ur un prétendant au trône du Maroc et il allait d'Arzilla à Larache lorsqu'il rencontra ici les troupes musulmanes, commandées par Mouley-Moulouk, le sultan menacé. La bataille s'engagea, le prétendant fut tué. Battue à plate couture, l'armée chrétienne perdit quarante mille soldats et toute une légion de gentilshommes, fleur de la chevalerie et de la noblesse portugaises. Tombé sous les cimeterres, don Sébastien disparut dans la mêlée; blessé à mort, le sultau mourut sous sa tente... VA cette

DE TETUAN A FEZ. 253

bataille fut appelée la bataille des trois rois, parce que trois pi'inces y avaient péri.

Au delà de cette rivière s'étend le territoire de la tri])u des Tegagar et, après l'Oued-Ouaraou, des collines se déroulent au pied de la petite chaîne du Djebel-Soumata... Nous avons quitte le rdir depuis plus de trois heures lorsque, au delà d'une côte que nous gravissons au grand trot, s'étend un nouveau pays.

Au loin, dans une forêt d'orangers, d'oliviers et de vignes sauvages, une ville grisâtre entasse, entre de vieux murs aux créneaux dentelés, ses maisons plates d'où s'élancent des coupoles vertes, des palmiers, des minarets dont les faïences miroitent au soleil couchant. C'est Souk-Ivotama, c'est Alcazar-Kebir.

Une vaste étendue nous en sépare encore, plateau de sable où se dessèchent des fougères, où, sur le sol moelleux, des Arabes, lancés au galop, passent sans bruit, connue des cavaliers fantômes. Par une route bordée de cactus et de palmiers splendides, nous pénétrons enfin, dans les jardins du ksar. Nous sommes ici dans un bled-el-ma, — un pays de l'eau, — arrosé par des seguias, — de petits canaux, — et la végétation est magnifique.

Halte! Notre campement se dresse dans un enclos et nous partons avec Antonio et un soldat. Nous allons visiter la ville.

Derrière une grande zaouia que bordent des arcades s'élève, haute de trois ou quatre mètres, une muraille de fumier qui nous rappelle le Dra-el-Guemcl de Kairouan, un entassement d'ordures séculaires dont le pied baigne dans des mares d'un purin verdàtre où gisent des charognes.

Passons vite, traversons cet obstacle empesté, suivons, — entre des cactus, des roseaux et des ruines de murs, — ce chemin jonché d'immondices... Voici les trois portes successives dont l'ogive s'ouvre sur Alca/.ar.

Aujourd'hui en décomposition, en putréfaction, cette cité, jadis importante, fut fondée par Yousouf-ben-Tachfin, ce sultan almoravide qui possédait l'Espagne, cet ennemi si forcené des chrétiens ({ue, le soir de la bataille de Zalaca, il fit, avec vingt

-04 UALGEU A TANGER.

mille tètes coupées à leurs soldats, élever le minaret triomphal d'où un muezzin appela les croyants aux prières d'action de grâce. Cruel mais magnifique, cet émir, un jour qu'il chassait, s'était égaré dans ces parages. Un berger le remit dans son chemin et, pour le récompenser, il lit un grand palais de sa cabane, — un al cazar kebir, — noyau de la ville actuelle.

Nous entrons et, — enfants demi-nus; femmes fagotées dans des loques; gueux affaissés contre les murs; Juifs sordides, coiffés d'un mouchoir bleu qu'ils replient en triangle et qu'ils se nouent sous le menton, comme nos paysannes, — tous nous

LLClZiR : VIEILLES MURAILLES

suivent d'un regard inquisiteur et louche. Notre travestissement ne leur dit rien qui vaille. Deux chenapans se plantent devant nous ; ils semblent vouloir nous arrêter. Un cavalier arrive heureusement et chacun se courbe devant lui, chacun lui baise les genoux. C'est un cheilx. Notre soldat lui parle, il nous salue, il saisit un jjassant dont il nous fait un nouveau garde et, sans difficulté, nous reprenons notre promenade.

Au milieu de murailles croulantes, Alcazar n'est qu'un vaste troupeau de petites maisons noirâtres, lépreuses de lichens, couvertes de tuiles, couronnées de nids de cigognes. Aux trois <piarts effondrées, la plupart de ces masures sont bâties dans le stylo mauresque; avec de grandes fenêtres, il en est, cependant,

qui ont un faux air espagnol; ce sont celles que construisirent les Portugais, à l'époque où leur appartenait la ville.

A travers ces constructions en désordre courent, étranglées et boueuses, des ruelles couvertes, souvent interrompues par de grandes portes qui autrefois se fermaient la nuit. Bordées, — comme à Tétuan, comme partout, — de petites boutiques accolées les unes aux autres, d'échoppes dont le plancher exhaussé sert de siège aux chalands qui n'y pénètrent pas, quelques-unes d'entre elles constituent le bazar obligatoire. On y fabrique et on y vend surtout ces vases poreux, — les gargoulettes, — qui, du nom de la ville, s'appellent des alcazaras. des alcarazas.

Dans des cafés ténébreux d'où sortent des filets de musique s'entassent des hommes au fez pointu, — des soldats. Pourquoi cette garnison si nombreuse ?

— 11 y a quelques temps, répond à Antonio l'indigène que le clieik nous a attaché, les malandrins infestaient la cité et razziaient la campagne. Nous avons adressé des plaintes au pacha de Larachc et il nous a envoyé son klialifa avec un maghizeiii^ — un détachement de cavaliers. Quelle nuée de sauterelles! Ils ne servent à rien, ces hommes, ils ne gardent rien mais ils se font donner une peseta par jour et par maison et ils battent qui ne paie pas, ils assomment qui leur résiste... Bechebbaïk-eii-nebi ! — Par la grille du Prophète! C'est pour nous une plaie pire que les voleurs!

Un coup de crosse coupe la parole au pauvre dialjle ; c'est notre militaire qui le rappelle au respect de l'armée... Et des cris s'élèvent dans une rue. Un vagabond vient, eu plein jour, de dérober un cheval entre les jambes de son maître. Celui-ci s'était arrêté pour marchander une pastèque ; le larron s'est glissé sous ses pieds et a coupé sa sangle. Quand il est reparti, sa selle a tourné, il est tombé et, pendant qu'il s'empêtrait dans son harnachement, l'aigrefin a enfourché sa bête, a prit le grand galo|), a disparu... El des soldats, en effet, rient de cette aventure. Ouvrons l'œil !

Sur une ])lace irrégulière, — la place du marché, — s'accroupissent on rond des hommes des tribus. Un tout petit turban de

256 DALCER A TANGER.

cordes est, comme une galette, posé sur leur tcle rasée; ils sont chaussés de sparterie et vêtus de haillons; ils ont une faucille... Ils vont aller à Tanger; ils s'y embarqueront pour Oran; ils travailleront en Algérie... Mais qu'annonce cette espèce de crieur public ? Rien que de très simple au ^laroc, le prochain départ d'un commerçant qui, avant de regagner le sud, veut se défaire d'un lot de Nègres. Il les donnera à tout prix... Un vrai gaspillage!

A'otre camp est installé. La tente du guide et celles des soldats sont disposées en un triangle au milieu duquel s'élève la nôtre, — la kouhba. Celle-ci est ronde, avec un toit en pointe et, comme une tente de pacha, elle est surmontée d'une boule de laiton. Elle est meublée de tapis, d'une caisse transformée en toilette et de sièges pliants. Chargée de deux chandeliers de cuivre et d'un couvert qui étincelle sur une nappe blanche, une petite table s'y dresse, propre et appétissante... Et, après les curiosités barbares qu'on vient de traverser, avec quel plaisir on se renferme, on se concentre, on se rapetisse, on s'abstrait dans le bienêtre confortable de ce petit chez soi, dans le at home inappréciable de cette maisonnette volante ! Nous n'avons pas eu de ces escortes qui, à coups de fusil et en grande cavalcade, accompagnent les caravanes officielles; nous n'avons pas la mouiia, cette prébende obligatoire que, avec ses cent plats de couscous et ses moutons rôtis tout entiers, les tribus apportent aux voyageurs qui sont les hôtes du sultan mais, à ses vivres de prévoj-ance, Antonio a ajouté des œufs, un poulet et des fruits achetés ici et son repas est parfait. Le pain seul fait défaut et le biscuit de mer est un peu dur, mais les galettes arabes, — les pompes de hazar, — sont exquises quand elles sont fraîches...

Boum! Voyez terrasse! Un tapis est étalé devant notre tente, un café odorant fume dans un plateau repoussé et longtemps, la cigarette aux lèvres, rêveur, alourdi par une douce fatigue, on s'abîme dans la contemplation de ce pays si séduisant par son étrangeté, pai' sa grandeur mélancolique; on est envahi par des impressions si diverses et si intenses (|ue dix pages ne sufliraient pas à les analyser... Les bêtes sommeillent, à l'altaclie sous des

palmiers noirs ; les soldats se reposent; des Arabes passent au loin ; des odeurs vagues mêlées à des parfums inconnus s'exhalent de la terre chaude. Puis tout se tait, tout s'endort. On reste et, comme dégagé des liens de la matière, on s'extériorise, on s'enlève dans la grande nuit étoilée, on se perd dans la profondeur infinie des espaces bleuâtres. Sensation à la fois poignante et délicieuse, il semble qu'on se sublime, qu'on se dissoud dans cette nature à laquelle on s'identifie; il semble qu'on est partout à la fois, qu'on n'est plus nulle part...

— \'otre couchette est prête, sehor, dit Antonio qui, brusquement, nous fait retomber sur la terre.

Le lit? C'est une toile tendue sur deux perches dont on a passé les extrémités dans les anneaux de deux cantines. Il y a, là-dessus, un mince matelas, un oreiller, des couvertures blanches et rouges et, sentiment plus prosaïque mais non moins pénétrant, on se pelotonne dans ses draps, on souffle sa chandelle et, dans les ténèbres, on se demande si on n'a pas rêvé tout ce qu'on vient de voir, si on ne va pas se réveiller dans un hôtel de France, loin, bien loin de ce Maroc.

Nous repartons avant le lever du soleil. Encore un de ces instants où l'on vit en communion avec la nature entière, où l'on se sent comme absorbé, comme fondu dans le grand tout!... A l'orient, le ciel est rouge; au sud, se peignent des replis délicats, limpides, comme d'un cristal légèrement teinté d'azur. Dans les jardins, une douce lumière imprègne d'une clarté rose le som met des buissons encore imbibés d'ombre ; les liserons des haies entr'ouvrent leurs corolles; remplis de cris d'oiseaux, les arbres, se réveillent ; au loin s'appellent des gangas, des outardes, des poules de Cartilage...

Nous sortons des terres cultivées. De suaves arômes se dégagent des petites fleurs aux couleurs passées, des fenouils grêles, des lentisques qui veloutent la lande et, dans l'air calme du matin, ils se mêlent aux parfums musqués (]u'ont laissés les gazelles. Il fait frais mais la chaleur n'est (pi'assoupie ; elle arrive par boiill'ées venues on ne sait d'où et voici le grand joui!

Nous entrons dans la province du Ghrarb, — de l'ouest, — l'une des plus fertiles du Maghreb. De tous côtés, coupées de monticules ou d'éminences rocheuses, s'étendent, jaunes d'or et mouchetées d'ombelles, d'immenses plaines où poussaient le millet et l'orge mais où la moisson a été faite... Et personne, aujourd'hui, dans le vaste soleil qui, lourdement, pèse sur les solitudes poudreuses et bourdonnantes, qui remplit le pays silencieux et immobile ! Aucun être vivant que des porcs-épics qui se blotissent dans leur trou, que des alouettes qui hérissent leur huppe sur le bord des sentiers !

Plus loin s'étendent quelques prairies encore fraîches ; plus loin verdoie une forêt de chênes. Puis les collines recommencent, couronnées par un large plateau que nous traversons à la course et, parinstants, deschiens hurlent derrière nous et se battent avec les nôtres. Ils s'élancent hors de ces chaumières harassées de soleil, de ces jardins clos de cactus et où des dromadaires tirent des puits l'eau ([ui remplit les abreuvoirs. La contrée s'anime, en effet. Attelées d'un Ane et d'un chameau, d'un âne et d'une chèvre, d'un Ane et d'une femme, — de toutes les bêtes de somme accouplées au hasard, — des charrues grattent déjà le sol. Paquets informes, grossièrement ovoïdes, des paysannes passent, roulées dans une épaisse couverture, courbées sous une amphore que bouche une poignée d'herbe; des jeunes filles aux contours grêles comme ceux d'une statuette de Tanagra nous laissent entrevoir la finesse de leur visage brun.

Près de quelques arbres, autour d'une mare, voici des cabanes, les unes coniques, les autres à deux versants. On dirait des meules de fumier; c'est pourtant un village.

— Comment s'appelle-t-il?

— Manarf^ — je ne sais pas, — nous répond Antonio en arabe.

Et cela nous rappelle un géographe (|ui voyageait en yVlgérie et qui, toutes les fois que celte réponse lui était faite, notait gravement le bourg, la rivière ou la montagne de Manarf.

Des vaniKîaux, dos pluviers, des bécassines, des canards, de

sarcelles, des ibis, des flamants, battent des ailes et tournoient sur une rivière : l'Oued-Kous, le Lixos des anciens.

L'été a diminué le volume habituel de ses eaux ; il est cependant impossible de le traverser à gué. Une mahadieh, — un radeau primitif, pointu par l'avant, carré par l'arrière, fait de roseaux et de joncs, — est heureusement amarrée au rivage; des blanchisseuses qui, debout sur les galets, nous regardent venir, courent appeler le passeur; nous montons sur son fagot flottant; il se hàle le long d'une corde tendue d'un bord à l'autre et nous voilà sur la rive gauche. Une dizaine de voyages semblables, deux heures

EX ROLTE : Vy VILLAGE.

perdues, des cris, des disputes... Et toute la caravane a passé comme nous.

Encore une grande plaine, bornée, à gauche, par le Djebel- Sarsar, fermée, en avant, par des collines verdâtres qui se découpent sur des montagnes d'un bleu clair! Un soleil dévorant efface les couleurs et, comme estompé d'une buée lumineuse, le terrain s'étend, bossue de collines nues et de monticules de sable que couvre une pâle toison d'alfa et de broussailles, que hérissent quelques aloès, qu'empanachent quelques palmiers. Pas de route, naturellement, mais des pistes multiples; l'Arabe a Thorreur des chemins battus, il ne passe pas pendant plus de huit jours à hi même place. Et nous suivons au pas ce lacis de sentiers semés tle grands cailloux, jonchés déplantes sèches qui craquent sous nos pas, barrés

par des squelettes d'animaux, coupés par des nappes de boue dont la croûte crevassée résonne sous le sabot de nos mules. Les rivières, en eflet, débordent ici en hiver; des pluies quelquefois interminables y versent des torrents et ces plaines deviennent alors de vastes lacs de vase que sèche et que durcit l'été. Pas un village, pas une tente à l'horizon et cependant des chameaux errent dans ces solitudes.

La température est lorride; le thermomètre oscille entre quarante et quarante-cinq degrés; pendant une heure il monte jusqu'à cinquante! Il y a, dans l'air, du sable et du feu. Etourdi par la chaleur, ébloui par la lumière, on ne voit pas le but vers lequel on marche et on va, comme en un songe, à travers des paysages vaguement entrevus dans des espaces enflammés, à travers les chimères d'un mirage confus. A l'horizon surchauffé passent des spectres d'oasis et, la tète basse, le dos brûlé par le soleil, on va toujours, hmireux, malgré tout, de sentir et de vivre.. . De loin en loin, — œuf dont éclot le fanatisme musulman, — blanchit, entre les aloès qui lui font comme un nid d'épines, un dôme de marabout. Souvent réunis par groupes, ces tombeaux sont très fréquents au Maroc, l'un des pays les plus islamites de l'Islam.

Après rOued-Medda traversé à pied sec, après des collines sablonneuses où rampent vipères et ouranes, les huttes terreuses du hameau de Bassra s'affaissent dans la poussière.

Ici commence le territoire qu'habite la tribu pillarde des Beni- Hasscn, région redoutée et redoutable, infestée de voleurs et d'assassins. Le danger a été prévu par Antonio ; un de nos soldats a été envoyé en avant-garde et, sur sa réquisition, un c/icïA' ajoute à notre escorte qupl(|ues hommes de celte tril)u elle-même. Et, avec eux, nous cheminons à travers des champs moissonnés, où, chargés de fruits, se traînent, bas et noirs, des figuiers énormes. Partout des bêtes, des tentes, des villages; partout de ces Heni-llassen qui, après tout, n'ont pas l'air plus brigands que les autres.

Karia-i)en-Aouda. Arrêtons-nous. Tout dort; l'air qui brûle et llambloic vibre sous le ciel blanc; la terre que, çà et là, tache,

262 riAl.C.KU A TANCER.

bleuâtre et immobile, l'ombre de quelques buissons est comme une terre morte sous un linceul de feu ; les plantes se flétrissent dans une poussière pareille à de la cendre... Une seule tente est dressée ; elle abrite notre repas de midi. Puis c'est la lourde sieste dans son ombre étouflante; c'est le repos sur un lit de paille; c'est l'anéantissement dans une torpeur de fièvre ; ce sont, voisines de l'hallucination, les rêveries bercées par la voix monotone des muletiers qui récitent le chohoi-, — la prière du milieu du jour. Ils ont fini; on écoute alors le silence et on entend comme un bourdonnement très sourd fait des craquements de la terre qui travaille et qui se fendille, de la plainte légère des herbes qui se tordent comme dans un brasier, du grincement des sauterelles exaspéréesde soleil, du froissement d'étofl'es de quelque dormeur qui se retourne dans son burnous.

A peu de kilomètres dans l'est de notre route, prie et se recueille la ville sainte d'Ouezzan... Là vivait, il y a quelques années, un illustre ami de la France, l'almi Sidi-el-IIadj-Abd-es-Selam-benel - Arbi - ben- Ali -ben- Ahmed -ben- Mohammed- et -Taj'eb, le c/ie/i/ d'Ouezzan. Espèce de pape et grand-maître de l'ordre de Mouley- Tayeb, ce personnage, originaire de Médine, remontait directement à Mahomet, lequel, nul ne l'ignore, pouvait jusqu'à Adam, nommer tous ses aïeux... Voilà certes un gentilhomme dont l'arbre généalogique pourrait, de dépit, faire jaunir les feuilles de tous ceux qui poussent chez nous. Les croisades ? Mais c'était hier. Et les musulmans professaient pour lui une vénération touchant au fanatisme.

— C'est vrai ? Tu as parlé au diérif? Nous demandaient des Algériens, une fois que nous l'avions approché.

— Parlé? Mais je lui ai touché la main.

Et ils souriaient; nous plaisantions. Quelques-uns ajoutaient foi à cette assertion, si paradoxale fût-elle, et leurs yeux regardaient nos doigts sanctifiés par ce contact et ils baisaient les pans de notre redingote. Songez donc! Un homme qui avait touché le chérif!

Et, dans le silence de notre sieste, aux portes de son pays, nos souvenirs nous reportent en arrière.

C'était en 1876. Des troubles agitaient alors le Sud-Oranais et l'empereur du Maroc y avait envoyé ce saint homme. Il devait apaiser nos deux principaux ennemis, Si S'Iiman-ben-Kaddour el Si-Hamza de la fière tribu des Ouled-Sidi-Gheïk. Sa mission terminée, il était venu à Alger; nous eûmes l'honneur de le reconduire officiellement dans sa sauvage patrie et nous voyons encore tous les détails de ce voyage... Notre corvette est parée ; notre équipage est sous les armes; tout l'Alger musulman se presse sur les quais d'où, avec le cherif, pousse le canot amiral. Le pavillon marocain bat à notre grand màt, nos canons tonnent et, majestueux, il monte à bord. Machine en avant ! Et des bras se lèvent à terre, des burnous s'agitent, des cris nous arrivent, des souhaits nous accompagnent. Les mains derrière le dos, notre voyageur se promène sur la dunette et un rictus de dédain abaisse les coins de ses lèvres lippues.

Il est chaussé de bottines achetées dans la rue Bab-Azoun et dont les élastiques font sur ses mollets nus un eflet lamentable; il est coift'é du fez; il porte un large pantalon bleu de ciel et une veste soutachée d'or ; à son col, enfin, est suspendue la croix des commandeurs du Nicham, tandis que, sur sa poitrine, brille la plaque des grands officiers de la Légion d'honneur... Il a mis ces hochets pour nous faire plaisir mais il les détachera bien vite, dès qu'il sera chez lui. 11 a, comme suite, un pacha magnifique, un marabout à i)aii)e blanche, un secrétaire intime, des Nègres formidables, des chevaux dont les palefreniers sont vêtus d'écarlate, un chaouch d'une laideur infernale, des esclaves ([ui traînent les bagages les plus baroques, des suivantes plus ou moins favorites, enfin la prcnnière cherifa. Et celle-ci est une Anglaise habillée à la dernière mode de Londres !

— Oh. minaude-t-elle, pour répondre aux questions indiscrètes (jue lui adresse l'un de nous, j'ai d'excellentes raisons pour me croirez l'épouse préférée de Monseigneur. Et puis j(> suis la mère de son héritier présomptif, de ce joli petit prince que le Maroc vénère, bien qu'il soit fils d'une chrétienne. La femme compte si peu pour ces gens-hi ! L'enfant esl une fleur; (pi'impoi'te le terrain sur lequel elle pousse'.'

264 DALGER A TANCRR.

Il est là, en effet, ce descendant de Mahomet, dans les bras d'une gouvernante. Et il est charmant avec sa blouse de dentelle sur sa robe de velours rouge, avec son bonnet constellé de sequins.

L'heure du déjeuner arrive. Le chérif est avec nous, mais il boude. L'une de ses femmes occupe l'une des cabines qui donnent sur notre carré et, quand la draperie qui, seule, ferme ce réduit se soulève au roulis, sa face tatouée nous apparaît dans l'ombre!... Le chérif n'y tient plus, à la fin. Il saisit, sans mot dire, un coussin du divan, il le jette devant cette porte et s'y accroupit pour immobiliser la tenture maudite... Le soir, il s'enferme chez lui, et, sous prétexte d'indisposition, il demande à l'office du schiedam, du \visky, du vin de Champagne, et il boit comme un templier.

— Si son corps est sur la terre, son âme est au ciel, disent les musulmans, et rien de ce qui touche ce corps ne peut souiller cette âme.

La nuit, une discussion bruyante éclate dans son domicile. Au.x grondements de sa voix de basse, répondent les glapissements de la femme arabe et les protestations de la cherifa; les servantes s'en mêlent; on se dis|)ute; ou se bat; le chérif est gris!

— Comment mettre fin à ce tapage? nous demande le commandant.

— Mais... Est-ce que notre hôte n'a pas droit à une garde d'honneur?

Et, cinq minutes après, l'arme au pied, quatre matelots et un quartier-maître occupaient la salle centrale du logement. Les cabines s'étaient fermées.

Le lendemain, la garde était puissamment secondée par une tempête de noroît qui nous assaillait au large de Mers-el-Kebir. Non seulement Sidi-Abd-es-Selam s'était calmé, mais il s'était même départi de sa morgue. Il n'y a rien comme un foriintal pour bouleverser les rangs sociaux et pour rapprocher les distances ; la vanité est un vernis que fondent les coups de mer. Et ce bon chérif se prit même à déplorer que son gouvernement ne pût nous conférer la moindre croix, le plus petit Soleil couchant. 11 n'avait rien à nous offrir, rien, pas même un Mérite

266 D'AI.r.ER A TANCER.

agricole! Tant pis! Il nous ferait donner des sabres d'honneur!

Le vent se calme et voici Tanger! Les consulats se pavoisent; à force de rames de grosses barques nous arrivent; elles se bousculent comme si les forbans qui les montent voulaient nous prendre à l'abordage, et c'est là-dessous, un grand mouvement de baisers envoyés avec les doigts, de mains appliquées sur le cœur, de bras tendus vers nous.

Le sabre d'abordage au flanc, la jugulaire au menton, nos factionnaires barrent la coupée avec leur fusil, mais on force le passage, on veut se prosterner devant le chérif encore enfermé dans sa chambre et, comme une divinité, invisible aux profanes... Les clairons sonnent aux champs. Le voilà! Sans sourire, sans regarder personne, il s'avance à travers la double haie que forment nos marins, il descend et la baleinière qui l'emporte disparait dans la fumée de nos salves.

— Tribord, vingt-cinq!

C'est notre dernier coup de canon ; l'embarcation chérifienne arrive au rivage.

Une multitude bariolée grouille là-bas dans une lumière éclatante; on se pousse; on se mente sur les épaules; on entre dans la mer et, sur la foule mouvante, se lèvent des chevaux qui se cabrent, des cavaliers debout sur leurs étriers, des étendards dont les lances et les boules d'or rayonnent au soleil. Les remparts font gronder la poudre, les drapeaux s'inclinent, des acclamations retentissent... Le chérif a accosté et, derrière lui, tout s'engouffre sous la vieille porte de mer. La plage demeure déserte.

Repartons! Toujours entre des replis de terrain que, nus et jaunes ici, doublent d'autres replis d'une teinte très claire, devant nous se déroule une nouvelle plaine et nous nous engageons bientôt à travers la barrière de collines, — le Djebel - Sarrar, — qui sépare le bassin de l'Oued-Kous de celui du Sebou... Des femmes viennent du bois, leur enfant sur le dos; des cavaliers dessinent sur les hauteurs leur silhouette grandie; un rkass, — un coureur de la poste, — passe au pas gymnastique.

11E TETUAN A FEZ.

Avec, pour tout costume, des sandales de cuir, une chemise courte et un foulard qui leur serre le front; avec, pour toute arme, un bâton et un couteau ; avec, pour toutes provisions de Ijouche, quelques étuis de roseau pleins de farine d'orge et une outre qui contient deux ou trois litres d'eau tiède, ces courriers du désert vont ainsi à travers le Maroc, chargés de la djebiinh de toile cirée qui porte les dépêches. Et, chose que ne peut accomplir le meilleur des chevaux, pendant vingt-quatre heures consécutives, sans une minute d'arrêt, ils font huit kilomètres à l'heure! Si le trajet doit être trop long, ils le coupent de quelques instants

de repos, ils ménagent leurs forces, mais ils font encore en quatrevingt-seize heures, — en (juatre jours, — un trajet (h; cinq à six cent kilomètres! Inutile de dire que leurs fonctions n'ont rien de régulier, rien d'un service public; la poste officielle n'existe pas ici, le télégrapluî y existe moins encore. (Test à grand'peine que les agents diplomatiques de l'Europe, ont obtenu le câble qui relie Tanger à l'Espagne.

I^es sentiers bordés de chardons et de mauves serpentent toujours à travers les chaumes; entre des cyprès noirs, des marabouts que pavoisent de petits drapeaux blancs, se posent sur des collines ceintes d'agaves; puis le terrain s'élève. Nous gravissons

2f)8 D'ALGER A TANGER.

une sorte de col, entre des roches crayeuses, et là-bas, au delà d'une plaine fauve, verdoient, près d'un cours d'eau, les palmiers et les jardins de Karia-el-Abbassi. Des cabanes plus nombreuses, des groupes de tentes, des conciliabules de huttes en roseaux, de petites vallées et nous y sommes. Ce Karia est, comme toujours, un village noirâtre aux haies d'aloès et de cactus, aux murailles en pisé, aux toits de chaumes où nichent les cigognes. Mais quelle misère dans cette population déguenillée et sordide! Et, cependant, tout cela vit, toute cela pullule. Le suicide, l'infanticide, l'abandon des enfants sont des crimes inconnus au Maroc.

Nous campons ici, au milieu d'oliviers et de figuiers sauvages, près du palais du gouverneur, l'n palais? Hélas, il n'a rien des Alcazars d'autrefois, ce grand corps de bâtisse austère, sans autre ouverture que la porte et ceint d'un triste mur fait de petites briques. Nos hommes vont et viennent; notre cuisine fume; en moins d'une heure tout est prêt et nous allons nous me'ttre à table, quand trois indigènes se précipitent sur un Arabe qui se dispute avec Antonio. Que se passe-t-il ? Ce mécréant a volé une boîte de conserves à notre domestique, celui-ci la réclame, il proteste de son innocence et, indignés de sa conduite, ses coreligionnaires l'entraînent chez le gouverneur. Tout les Marocains ne sont donc pas des larrons?

— Je savais bien qu'il les avait! Les voilà! crie l'Espagnol qui, dix minutes après, reparait en brandissant ses sardines de Nantes. Elles étaient dans son capuchon.

Et des cris de rage sortent du palais; c'est le voleur qui, devant le caïd, reçoit la bastonnade...

La soirée s'avance. Un large soleil de fer rouge descend lentement dans le ciel où ne passe pas un nuage; on ne sait quelle poussière flotte, cependant, comme une jjrume invisible, dans l'atmosphère alourdie et son disque est si pâle, dans cette espèce de vapeur, que l'œil peut le fixer sans peine. Ce n'est plus le soleil, c'est une lune incandescente. Et sa vue impressionne comme les grands phénomènes célestes; comme les comètes, comme les aurores boréales, ce météore éveille on ne sait quels pressenti-

nients superstitieux et sombres... L'astre fantôme disparaît cependant derrière des collines d'améthyste; une clarté violette, d'une douceur indescriptible, s'étend sur la nature; une paix prol'onde descend du ciel (|ui, rapidement, s'obscurcit. Splendide, le crépuscule a duré quelques minutes et c'est déjà la nuit, la grande nuit africaine. Les muletiers prient; un rêveur fait bourdonner sa flûte; les grenouilles s'éveillent; les chacals glapissent et, dans les herbes sèches oi'i, comme des larmes tombées des étoiles, scintillent les vers luisants, grince la chanson des grillets.

Minuit ! Un silence de mort pèse sur toutes choses ; la lune s'est levée et les molles blancheurs de sa clarté lugubre font, autour de nous, comme des efl'ets de neige; nos tentes prennent des apparences de tombes ; de funèbres linceuls semblent étendus sur la plaine livide; c'est l'heure des bandits... Deux de nos soldats sont en sentinelle ; ils se promènent comme des ombres ; ils sont tout près l'un de l'autre et, pourtant, — moins pour se tenir éveillés que pour intimider ceux à tjiii appartient la nuit, — ils se renvoient des mots qui sont comme le bon quart bâbord, bon ijuart tribord des factionnaires de nos navires.

Rien d'anormal ne se passe, rien de menaçant ne se montre, que des moustiques énormes, tournoyant en essaims belliqueux autour de la bougie que nous n'osons pas éteindre, rien que des centpieds, des scorpions et des tarentules qui, de temps à autre, traversent notre tapis... Qu'elle est pénible, qu'elle est dure cette longue nuit sans sommeil!

Enfin voici l'aurore! Nous allons partir lorsque des Bédouins arrivent avec un mouton qu'ils traînent par les cornes. Que veulent-ils ? Nous demander un service.

— Mais nous ne sommes ni un |iacha, ni un bachaduur, — un ambassadeur, — et nous n'avons aucune influence on haut lieu.

— Laissez-le leur croire, nous dit Antonio.

Ils saignent leur i)éte, ils s'asseoient derrière son cadavre et ils attendent. C'est toujours ainsi (|ue les suppliants doivent s'adresser aux puissants du Maroc. Quand ils imploraient le sultan luimême, ils allaient autrefois jusqu'.î égorger une jeune fille devant sa tente... Antonio leur parle et les écoute; il leur promet que

270 D'ALGER A TANGKR.

nous ferons relâcher leur frère, un malheureux emprisonné pour une dette envers l'Etat, et, à la hâte, notre escorte dépèce et se partage leur offrande propitiatoire.

Déjà le soleil chauffe... Achevai! Bon, voilà un Juif, à présent ! Son apparition est un augure déplorable, un fâcheux présage. Il se déchausse et, courbant la tête, il gagne le large, mais un de nos soldats le poursuit, l'arrête par le bras et appli(|ue sur ses joues deux giffles retentissantes. Nous pouvons partir; le mauvais sort est conjuré.

L'horizon s'élargit, droit comme celui de la mer; c'est la grande plaine formée par les alluvions du Sebou. Nous sortons du (ihrarb-el-Isar, — le Ghrarb du Nord, — pour entrer dans le Ghrarb-el-Imin, — le Ghrarb du Sud, — et, après queli/ues chapelets de marche, nous nous arrêtons près du fleuve.

Venu du Sahara central et, en moyenne, large de deux cents mètres le Sebou qui, entre des berges grises, taillées à pic, roule ici des eaux limoneuses est, après le Nil, la plus grande rivière de l'Afrique du nord. Des bateaux pourraient y flotter, mais les pêcheurs d'aloses y naviguent à peu près seuls, sur les bottes de roseaux qui leur servent de barques. Aucune espèce de pont! Quand une armée a à le traverser, elle gonfle des outres, les attache les unes aux autres, y pose des planches et ses hommes s'en vont sur ces radeaux, pareils à ceux que construisaient les utriculaires romains... Manœuvré par des rameurs en caleçons, un bac aux bordages disjoints nous emporte nous-même, tandis que nos bêtes vont, plus haut, chercher un gué où elles ont de l'eau jusqu'au ventre et que nos hommes passent à la nage, leurs habits en paquets sur la tête.

Nous arrivons de bonne heure au village de Beni-Hassen et, non loin de ses huttes coniques, harcelés par les taons, les moustiques et les fourmis, nous déjeunons au milieu des fenouils, à l'ombre d'un marabout...

A trois heures nous gravissons les collines de Beni-Melek. Pas darbres, pas de cabanes, mais, çà et là, de maigres pâturages où errent de petits chevaux et des moutons, où ruminent de

ItE TÉrUAN A FEZ.

ces bœufs dont les longues cornes se dirigent en avant et qui, pour cela, paissent à reculons.

Par là se tient le marché de Djemaa-el-Houafa, fréquenté par les Ouled-Aïssa et les Ouled-Daoud; puis, sur des fonds roux,

ce sont des paysages vagues et sans ombres; puis des iliauinos; puis des gens, là-bas, près du marabout de; M'saïda.

— Barrek^ harrck !

— Gare, gare ! crient nos soldats à travers leurs groupes.

El on se range pour nous faire place mais, bousculé par une

mule, un Nègre tire de ses hanles un poignard qu'il nous montre en proférant des menaces. Pas plus qu'à Alcazar, notre déguisement n'a encore ici abusé personne. Les maghrzena repoussent cet homme à coups de crosse. A cette vue, une espèce de fakir sauvage s'approche, la barbe hirsute, les cheveux flottants sur les joues, la tête en capuchonnée d'un hnik sans turban. Et, il nous accable d'injures, il agite son chapelet comme une corde dont il voudrait nous battre. Un de nos gardes descend de cheval, lui adresse de respectueuses remontrances, lui parle avec ménagements; il se calme et, tandis que nous nous éloignons, il ne nous poursuit que de ses insultes.

Sur des collines cendrées, près d'un grand village désert, dort le marabout de .Sidi-Gueddar. C'est là que nous allons passer la nuit.

A quatre heures du matin, nous traversons l'un des territoires du Guich, l'un de ces territoires sur lesquels le sultan entretient les colonies militaires qui lui fournissent des soldats réguliers.

Que signifie le tas de cailloux dans lequel est fiché ce bâton où flotte un lambeau de toile ? Une à une déposées par les passants, ces pierres apprendront aux générations futures que, dans le cours de ses pieux vagabondages, là s'est arrêté l'un de ces marabouts pour lesquels les miracles n'étaient qu'un jeu d'escamoteur.

Des hauteurs coupées de gorges étroites ; des palmiers nains ; des buissons épineux, enveloppés de toiles d'araignées poudreuses et ainsi pareils à des madrépores; des ruisseaux desséchés dans des haies de roseaux; de petites vallées verdoj^antes ; des sentiers approximatifs; parfois une cabane ou une tente brune; plus loin, plus haut, quelques villages accrochés à des rochers... Et nous sommes chez les Gherarda.

Par des sentiers jonchés de cailloux et de poussière rouge nous escaladons à grand'peine une longue colline ; nous traversons, — large de dix mètres, longue de quatre cent, — la gorge de Bab-Tsiouka ; nous laissons à droite le Djebel-Zarkoun où, — sous peine de mort, défendue aux chrétiens, — • se cache la ville sacrée

DE TÉTL'A.N A Fi:/.

de Zcroun, berceau des Edrissites. Puis, par un chemin qui devient presque une vraie route, nous parcourons des monticules tout verts de chènes-nains, de myrtes et de fenouil; nous côtoyons la place où gisent encore quelques ruines de la \'olubilis romaine et, du haut d'une éminence, nous découvrons enfin notre terre promise, la plaine aux horizons montagneux où règne Fez, la capitale.

Nous n'y entrerons que demain et nous couchons à Zogota, sur

UNH POHTE i)K en.

les lianes d'une espèce d':im|)hith('"Alr(' (pii l'criui^ nue vallét; plaquée de i-arrés de verdure, semée tie marabouts et de tenter.

Quatre heures. Une nouvelle vallée entre des hauteurs abruptes, grises d'oliviers, mouchetées de villag(!S blancs; au fond toujours des montagnes bleues... Et, à midi, nous déjeunons sous les tamaris de l'Oued-Miklcès.

Il y a un pont sur cet allluent du Sebou, i\\\ vrai i)onl aux petits arceaux arrondis, revêtus di; faïence! Une inscription nous apprend qu'il a été construit en i<Sj.5, simis le règne du glorieux

^21'i DALCEli A TANCER.

Aljd-ei-Rliaman. L'aicliitecti; en fut un auLre A]>d-cr-Rhaman, un certain des Orties qui, ij,ai'de du génie dans notre armée d'Afrique, jeta un jour son uniforme aux plantes méprisées dont il portail le nom, renia son pays et sa foi, épousa une musulmane, devint propriétaire d'un palais à Maroc et servit très longtemps le sultan, son parrain.

Nous voici enfin dans la plaine, arrosée par deux rivières, — celle de la fontaine Bleue et celle de la fontaine des Perles, — toute jaune de moisson, toute verte de jardins, toute peuplée de douars. Autour de nous s'élèvent le Djcbel-M'tir, le Djehcl- Sofro et le Djebel-Zalag. Et nous allons par des chemins tortueux, entre des murailles rocheuses... Des gamins à la mine éveillée passent, très drôles dans leurs burnous, les plus petits avec, sur le crâne, un carré ou un triangle de cheveux, marque analogue à celle que les tondeurs laissent sur le dos des moutons ; des bourricots ploient sous le faix; des chameaux s'en vont, deux à deux, l'un derrière l'autre, et reliés par des perches sur lesquelles sont déposés des fardeaux qu'ils portent comme des palanquins...

Et, tout à coiqj, du haut des monlicules de Ferradji, nous découvrons, dans des jardins, sous un ciel inondé de lumière, une longue ligne de murailles blanchâtres. Des créneaux pointus se dessinent sur ces remparts; des dômes, des masses de verdure, de petites coupoles aux tuiles d'émeraude se gonflent au delà de leur faite; des tourelles en ruines, des palmiers et des minarets s'en élèvent vers le ciel blanc ; percées de lucarnes irrégulières, des maisons et des terrasses s'y enchevêtrent en un fouillis confus de lignes verticales et horizontales ; un énorme pâté de toitures vertes y marque enfin la place du palais du sultan. C'est Fez !

Marchons toujours ! Au pied ilu Tagata, noire caravane serpente dans des creux de terrain, entre des lovées de terre, et la ville qui semble fuir devant nous paraît et disparaît à chaque détour de la roule.

Nous y voilà, l'uliii! Nous avons mis six jours à parcourir les lieux cent tri'ute kilomètres (pii nous séparent de Téluan !

276 I)aL(;eh a ta.n(;ei{.

Profondément lézardés, les murs d'ocre jaune de la plus grande cité du Maroc se lèvent devant nous, dorés par le soleil couchant. Des herbes et des ronces bordent leur crête d'une verdure pâle; des tours les flanquent de cinquante en cinquante mètres.

Nous traversons un cimetière, nous suivons une route encaissée entre des talus de terre, nous tournons le palais et, dans une tour, s'ouvre, en ogive, une porte branlante, couronnée de créneau.\. Elle donne sur une petite place, — une sorte d'antichambre, — où un marabout verdoie sous des palmiers, où des barbiers, des parfumeurs, des marchands de thé se terrent dans des niches. Encadrée de mosaïques et d'arabesques, une deuxième porte qui ne correspond pas à la première, nous introduit enfin dans Fez-Djedid, — Fez nouveau, — toujours nommé ainsi, bien qu'il date de j)lusieurs siècles. Une longue ruelle étroite et, voilà notre logement!

Notre logement? C'est, encombrée de gravois et de ruines, la cour d'un caravansérail abandonné. Une galerie l'entoure, formée, sur chacune de ses faces, par deux petites arcades entre lesquelles s'ouvre une grande baie carrée dont les angles sont remplis par une sorte de console qui semble en soutenir le linteau. Et, infestées d'araignées noires, de lézards gris, de couleuvres respectées au ]\Iaroc comme on respectait à Rome les serpents, génies du foyer, il s'y creuse de grandes alcôves aux poutrelles vermoulues, au plancher faïence. Nos hommes s'installent dans ces chambres poudreuses; notre tente, que nous habiterons encore, est, comme en voyage, dressée au milieu de la cour ellemême dont on ferme la porte avec de grandes barres de bois... Nous sommes chez nous!

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