SOLDATS MAROCAINS
avait tué son père. Bien plus! Pour l'arrêter, il avait invité à sa table un nommé Hassan, bandit de la pire espèce. Il avait ainsi violé les lois de l'hospitalité cL, aux yeux des musulmans qui se bouchaient le nez sur son passage, ce crime était pire que son parricide. Le sidtan tenait cependant à lui. Les tribus marchèrent sur Tanger et, sous ses murs, aliac|uèront les soldats réguliers. Il n'y avait jjIus de marabout ca|)able de faire ce que i'aisait jadis ce sidi Ali M'Huono (jiii, apprenant (|ne des croyants se ballnicnt contre des croyants, saulait à cheval sur un mur, le lançait au
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o-alop et venait entre les combattants interposer cette étrange monture. Et ce furent des l)ataiUes sanglantes que, du haut des terrasses, contemplaient les Anglais venus de Gibraltar. Espéraient-ils que leurs soldats auraient à mettre ici l'ordre qu'ils ont mis en Egypte ? On ne sait, mais les révoltés avaient des carajjines Winchester. Et les choses allèrent si loin qu'on songea à démembrer le Maroc; si loin, que le sultan vit chanceler son trône. 11 traita avec les rebelles ; il fit inviter le chef dont ils ne voulaient plus à prendre une tasse de thé à l'arsenic et, quelques mois après, Sidi-Abd-er-Rhaman-ben-Abd-es-Sadok faisait à Tanger son entrée solennelle et était pi"oclamé pacha du haut des minarets.
Le ]\Iaroc se divise en quatre grands gouvernements : celui de Fez, placé sous le commandement de Mouley-Omar, héritier présomptif delà couronne; celui de Maroc; celui de Tafilalet et celui de Sous. Seuls, les deux premiers sont effectivement soumis à l'empereur; les deux autres ne reconnaissent guère que sa suprématie religieuse.
Ces gouvernements se divisent eux-mêmes en une vingtaine de provinces, — (.Vamalats, — régis par des ame/s, fonctionnaires plus connus sous le nom de pachas. Les nmalats se partagent, à leur tour, en tribus administrées par des caïds qui, comme ceux des villes, ont sous leurs ordres des cadis^ des adouls, des eulemas et des cheiks, — des juges, des notaires, des docteurs de la loi et des chefs de fractions.
Très variables dans leur quotité et perçus d'une façon fort irrégulière, les impôts marocains sont à peu près ceux qui grèvent la population indigène de l'Algérie et de la Tunisie. Arbitraires, mais, au fond, légitimes, ces revenus seraient insuffisants. Et le gouvernement y ajoute les restitutions opérées par les exacteurs auxquels il fait rendre gorge et dont il ne restitue pas l'argent à ceux qu'ils avaient pressurés; les droits exorbitants mis, un beau jour, sur l'exportation d'un produit; les indemnités exigées, pour la lever, des commerçants que ruine cette taxe; les amendes infligées à des tribus coupables de n'importe quoi ; enfin et surtout la vente, le tripotage des fonctions et des grades.
— Tu veux être caïd? dit le ministre de la guerre à un officier subalterne. C'est cinq cents piastres.
L'oflicier paie et prend son nouveau titre.
— jNIustapha, lui dit quelque temps après le même ministre, on m'offre mille piastres de ton poste. Veux-tu le conserver?
Et, sous peine de tout perdre, le pauvre diable ajoute deux mille cinq cents francs à ceux qu'il a versés déjà.
Impénétrable à la civilisation, anachronisme véritable, l'Empire du Couchant est encore aujourd'hui ce qu'il était il y a des siècles. Mœurs, idées, organisation, rien n'y a changé, mais tout y tombe en décadence, tout s'en va peu à peu. Ce n'est pas un empire qui croule, c'est un empire qui s'affaisse, qui se décompose. Que ne pourrait-on cependant faire de son territoire? Quel parti ne pourrait-on tirer de sa situation? Tous les climats s'y rencontrent et la fertilité de certaines de ses régions pourrait rivaliser avec celle de la Basse-Egypte. Grâce ix l'eau qui s'écoule de l'Atlas central, dont les sommets, plus hauts que le mont Blanc, se couronnent de neiges éternelles, grâce à la richesse du sol, grâce à la chaleur du soleil, les arbres fructifient deux fois par an dans sa partie septentrionale ; le blé semé au milieu d'avril peut y être coupé à la fin mai ; un cep de vigne grimpant lijjrement dans les arbres, y donne jusqu'à cent cinquante kilogrammes de raisin. Le sud jiroduit en abondance les dattes qui, pas plus ([u'ailleurs, ne demandent presque aucune culture; il donne le séné, le henné, le safran et l'indigo. Le sol est riche en minerais de toute espèce, mais dont l'exploitation est prohii)ée. Le sultan craint que l'ouverture de mines n'attire chez lui les Européens, et on crève les yeux à quiconque retire de la terre la moindre parcelle do métal... Le Maroc entretient enfin, avec le centre de l'Afrique des relations commerciales aussi nombreuses qu'importantes. Les caravanes lui aj)portent tous les produits de cette région mystérieuse : l'ivoire, l'or, les plumes, la gomme et les esclaves pour les({uels elles ne trouvent plus ailleurs que des débouchés trop difficiles, l'it nous ne parlons pas de la valeur stratégique que donne à cette contrée sa situation sur le détroit de; Gibraltar.
Quelle fortune ce serait pour une puissance européenne? Et de
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quelles sourdes convoitises n'est-elle pas le sujet ! La France, l'Angleterre et l'Espagne la couvent d'un œil jaloux... La faire au moins passer sous notre influence serait donnera l'Algérie une extension inappréciable; ce serait placer notre Afrique du Nord entre deux pays protégés, flanqués eux-mêmes de deux mers, TAtlantique et les Syrtes; ce serait en faire une splendide pos-
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session séparée du reste du monde i)ar l'Océan et par des sables. Sa conquête serait pour l'Angleterre la main-mise sur la seconde (Colonne d'Hercule, la propriété du détroit de Gibraltar, la libre disposition de cette porte qu'elle pourrait, à son gré, ouvrir ou fermer sur la Méditerranée. Son acquisition serait, enfin, pour l'Espagne l'ouverture d'une colonie à quelques heures de ses côtes... Et ces compétitions font la sécurité du Maroc, sécurité ce-
pendant bien précaire. Tout se réduit aujourd'laui à des manœuvres pacifiques, à des tentatives faites par les puissances rivales pour se concilier l'amitié du sultan, à des démarches diplomatiques, à des ambassades successives envoyées sous des prétextes insignifiants, à des cadeaux plus ou moins somptueux, mais longtemps encore en sera-t-il ainsi?
Plus vénéré, plus saint que le Grand-Turc ([ui ne descend pas de Mahomet, Mouley-Hassan, — • Sa Majesté chérilienne, comme on l'appelle dans les relations internationales, — réunit, en attendant, la puissance spirituelle au pouvoir temporel. C'est le possesseur de l'empire et c'est en même temps le chef de la religion, Véinirel-mouineniii, — le commandeur des croyants. C'est le khralifa- Allah-fï-khiaUihiilti — , le lieutenant de Dieu sur la terre, — et, comme tel, il est respecté par les tribus rebelles elles-mêmes qui massacreront son armée, si elles le peuvent, mais qui jamais n'attenteront à sa personne.
Il a sons ses OYtXvasXe niai^hrzen ^ -— le gouvernement, — réunion très soumise de simples serviteurs. Le premier d'entre ceux-ci est le grand-vizir qui, — à moins (jue son maître ne s'oublie dans la société de quelque Circassienne nouvellement arrivée au harem et qu'il ne lui délègue toute sa puissance, — n'est que le docile instrument de ses volontés et de ses fantaisies. Puis viennent le c/iei/i-ul-islam, lieutenant religieux du cJiérif\ et le ministre des Affaires étrangères. Celui-ci réside à Tanger et n'a «pi'un rôle à remplir: mettre des bâtons dans les roues du char de l'Etal quand, attelés à ses brancards, les diplomates font grincer ses essieux et s'efforcent de le mettre en locomotion pour le rapprocher de l'Europe. Après eux se placcmt enliii le ministre de la Guerre, le ministre des Finances et, comme ailleurs, tout un peuple encombrant et vaniteux, coûteux et souvent inutile, de secrétaires et d'employés.
Le sultan n'a pas de liste civile, mais il y a ((uatrc grandes l'êtes dans l'année musulmane : Vaïd-shi^rir,i\\n se célèljre après le rliamudan ; Vaïd-li'hir ou fêle du mouton ; le //(o«/our/, anniversaire de la naissance du fondateur de l'Islam; Vachour, enfin, fête de tous
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les prophètes antérieurs à Mahomet, — y compris Jésus-Christ, — espèce de jour de l'an qui, — avec des mascarades, des feux de joie et des promenades aux lanternes, — se célèbre à grand bruit dans les rues en liesse. Et, chaque fois que revient l'une de ces fériés, cheï/is, caïds et pachas sont tenus de venir déposer aux genoux de Sa Majesté Vaïdia, les cadeaux en espèces. Est-elle
satisfaite? Le donateur reçoit un cheval harnaché et regagne sa tribu qu'il se remet à pressurer en vue de Vaulia prochaine. Le don a-t-il été trop maigre ? La corde au cou, le malheureux est traîné en prison; on confisque ses biens et ses épouses ; on démolit sa maison pour chercher les trésors qu'on y suppose cachés. Rien?
11 faut, par la torture, lui arracher l'aveu de sa fortune et du lieu où il l'a enfouie! Et on l'enferme dans un four qu'on chauffe peu à peu ; on lui enfonce des pointes de fer ou de roseau entre la chair et les ongles; on s'en prend à ses femmes, on leur met la gorge sous le couvercle entre-bàillé d'une malle et on s'asseoit dessus; supplice pire que tous les autres, douleur morale plus insupportable qu'aucune douleur physicpie, on étouffe ses enfants devant lui. A moins d'être un Brutus, — nom que, si justement, nos grands tragiques traduisaient par celui de Brute, — nul ne peut résister à ce dernier tourment. Celui qui n'avoue pas alors n'a rien à avouer. On est convaincu de son indigence, on le destitue et, comme simple cavalier, on le met dans la garde.
Les produits des aidias ne suffisent-ils pas au chcrif ? Tranquillement il puise dans le trésor j)ublic ([ui est son propre trésor.
POBTECK D Eil.
Grand-prêtre et souverain juge, ne change-t-il pas les lois selon son bon plaisir? Autocrate absolu, n'est-il pas, sans contrôle, le maître de la fortune comme de la vie de son peuple? L'Etat c'est lui!
11 est enfin, cela va sans dire, le commandant suprême de l'armée et, fanatique des combats, il passe la moitié de sa vie à guerroyer contre ses tribus insoumises.
Il vient maintenant de diriger une expédition dans le Sud; il a battu comme plâtre une puissante fraction berbère, — • celle des Izzegs, — qui avait massacré son cnid ; il en a brùlé les douars; il a failli, en son absence, être remplacé sur le trône par un chéri/' usurpateur et il va, à la mosquée, rendre grâce à Allah qui l'a gardé de tout péril, qui lui a donné la victoire. 11 va, d'une pieuse visite, honorer le tombeau de quelques marabouts... Il est arrivé hier, c'est la première fois qu'il se montre et il sort dans le même attirail que lorsqu'il prend part aux grandes fêtes officielles.
Blanche et rouge, une foule silencieuse d'officiers, de chefs, de vagues fonctionnaires remplit la cour du palais où l'on veu bien nous tolérer, dans le coin des canons. Des fantassins et dos cavaliers forment une haie irrégulière et multicolore. Coiffé d'un turban énorme, armé d'une lance à la hampe peinte de blanc, au fer cravaté d'écarlale, un somptueux appariteur s'avance sur son palefroi. C'est le caïd-el-mechoanr^ — le grand-mallre des cérémonies. Derrière lui se poussent, en troupe, des hommes affublés de turbans aussi gros que le sien, fagotés dans des houppelandes roses, bleues, vertes ou jaune serin, de véritables Turcs comme en rêva Molière. Ce sont des musiciens qui, soidis ant instruits à l'européenne, attaquent la marche de Faust.
Puis, richement caparaçonnés, piaffent les chevaux de l'empereur. Leur selle est vide et des ])alefreniers les tiennent j)ar les rênes... Un instant le portail demeure désert; un silence de mort pèse sur tout ce monde.
— allait ibaric amer sidi ! ^Illah rliarek fi amer sidiia ! — Salut à notre seigneur! Que Dieu protège notre seigneur! crie tout à coup une horde d'esclaves.
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Et, au pas de course, ils se précipitent hors du méchouar.
— Allah ibnrk amer sidi! glapit une légion de pages qui, vêtus, ainsi que nos enfants de chœur, d'un surplis de dentelle sur une robe rouge, courent comme si le feu était à la maison et s'éparpillent dans la cour.
Le sultan va paraître! Un frisson passe sur la foule, les trompettes sonnent...
— Présentez... armes! font, en français, les capitaines qui ont reçu les leçons de notre mission militaire.
Et les soldats lèvent leurs longs fusils, à tort et à travers.
— Fajard! grognent les chefs de pièces qui commandent le feu comme leur ont appris à le faire des officiers anglais.
Et les canons grondent.
Le voilà, sur un cheval Liane harnaché de vert et ruisselant de dorures, — le trône des chorfa '. D'un [loignet vigoureux, deux Nègres tiennent cette bcte qui danse aux sons de la musique.
— Allah-i-bark... entonnent, avec un ensemble comique, les spectateurs qui s'inclinent.
— ... Amer-si-di !
Et ils se courbent à angle droit.
— Allah-rha-reli. . .
Et ils tombent à genoux.
— ... Fi atner-sid-na!
Et leur front touche la terre.
Les soldats eux-mêmes se baissent sur leurs chevaux. Seul, le sultan dépasse de sa tète la multitude prosternée... Sa barbe grisonne, son dos se voûte, mais il est encore très imposant et très beau avec les grands yeux noirs qui éclairent sa figure brune, avec les mèches de cheveux qui, de leurs papillotes, encadrent ses joues maigres et son front aux rellets de cuivre. Ses pieds sont nus dans des babouches; sa robe jaune est bordée d'une bande verte. Il a, pour tous bijoux, un sabre au fourreau de velours et, en bandoulière, une boîte d'or qui contient le Recueil des vérités, le livre sacré de Sidi-Bokhari. Transparent, un voile de mousseline l'enveloppe, enfin, tout entier et, semblable à un saint dans un nuage, il s'avance dans l'ombre verte et rouge du large
parasol brodé d'or que porte le moiilej -ni\lo/, l'un des plus grands dignitaires de la cour. Un bouffon nègre gambade à ses côtés.
Autour de lui, sous le commandement du niouley-es-:iJ\ — le