‹ D'Alger à TangerChapitre 33 sur 37 · VUE DE FEZ · texte numérisé non relu

VUE DE FEZ

Les anciens empereurs s'entouraient de huit mille, de dix mille, de douze mille femmes! Ils ne comptaient jamais leurs filles, mais ils se connaissaient jusqu'à huit ou neuf cents fils qui pouvaient prétendre à leur succession. L'un d'eux eut, dixsept fois en un jour, les joies de la paternité ! Leurs sérails étaient comme des villes mais, tout de même, il finissait (pielquefois par \' avoir encombrement; il fallait faire de la place. Ils alignaient alors dans une cour cinq ou six cents épouses hors d'usage; ils rangeaient devant elles un nombre égal de Nègres et, à un signal donné, aux sons de la musique^ les deux groupes marchaient l'un vers l'autre. Comme dans une figure de cotillon, chaque cavalier prenait dans ses bras la dame ([ue lui faisait rencontrer le hasard et l'emmenait chez lui.

Inliiiinient plus moral, le sultan actuel se contente d'adjoindre aux quatre épouses autorisées par la loi le très modeste supplément de quinze cents ou de deux mille odalisques qu'il promène avec lui, de capitale en capitale, et une sorte de bataillon de marche qui, avec ses tentes et ses palanquins, ses gardes et ses esclaves, le suit dans ses expéditions guerrières. Cela n'en forme pas moins une population dont l'entretien constitue l'une des principales dépenses de l'empire.

Divisé en chambrées, en pelotons que commandent des nrifas. le harem chériiien est formé d'un tiers de blanches et de deux tiers de Négresses.

— C'est juste, dirait un musicien, une blanche ne vaut-elle pas deux noires?

Les premières sont quelquefois des cadeaux de grands personnages ; d'autres fois ce sont des victimes expiatoires offertes en holocauste par des caïds qui ont quelque faute à se faire pardonner ; le plus souvent elles sont, — ■ dès qu'elles ont l'âge d'être mariées, c'est-à-dire entre dix et douze ans, — fournies volontairement par les meilleures familles du Maroc. Quelle influence ])eut, en effet, valoir à celles-ci l'admission de leur enfant dans ce troupeau humain ! Sa vie entière se passera peut-être sans que son seigneur l'ait même honorée d'un regard, mais quel honneur, quelle gloire pour ses parents si, au contraire, elle allait devenir la mère d'un chéri f ! Et puis n'a-t-elle pas en |ierspective la chance, moins éblouissante mais encore enviable, d'être, comme récompense, comme femme d'honneur, donnée ]iar le sultan à l'un de ses pachas qui devra la traiter avec tous les égards dus à son ancien titre ?

L'admission des postulantes n'est pas facile, ])ar exemple ! Elles sont si nombreuses que l'offre dépasse la demande. Et, composé de matrones expérimentées, le conseil de revision au<juel elles sont soumises examine, avec une sévérité extrême, leur beauté, leur vertu, leur talent à s'habiller et à se peindre, leur science musicale, leurs grâces chorégra|)hiques.

Leur existence ne séduirait guère pourtant l'indépcndaïuH! de nos femmes! Des soldats noirs veiib nt. nuit et jour, aux portes

extérieures de leurs palais, tandis qu'elles sont, au dedans, condamnées à la surveillance perpétuelle de gardes spéciaux, préparés en bas âge au rôle qu'ils ont à remplir.

Nul homme ne peut les voir. Mouley-Hassan lui-même, le plus débonnaire des chorfa^ s'aperçut, un jour, qu'un muezzin les entrevoyait du haut de son minaret. Il ne pouvait supprimer

ce fonctionnaire, mais il trouva le moyen de concilier sa jalousie avec le service d'Allah. Il lui fit crever les yeux.

Ces dames ne sortent qu'une fois par semaine et ce pour aller se promener dans des jardins qui sont très beaux peut-être mais qui, clos comme des cours de couvents, doivent être gais comme des préaux de prisons. Le reste du temps, étendues sur le sol faïence de leurs salles aux plafonds scintillants d'arabesques , elles mangent des confitures, elles jouent à des jeux d'enfants, elles boivent du thé, elles dorment, elles s'engraissent jusqu'à ne pouvoir plus marcher... Le sultan! Voilà le sultan! El tantôt il passe comme sans les voir, tantôt il cause avec l'une d'elles. Il s'éloigne et les arifas s'emparent de celle qu'il vient de choisir ainsi; elles la couvrent de ses habits les plus riches ; elles la parent de ses ijijoux les plus précieux... Et les autres la regardent avec envie. Que de jalousies bouillonnent, en eflet, dans leur cœur de recluses! Que de drames mystérieux s'accomjjlisscnt dans l'ombre de leurs nuirailles ! (lucl

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