FANTASSIN
dont l'âge varie entre quinze et soixante et dix ans sont fournis par les Cherargas, les Oudayas, les Guerouans et autres tribus qui, de ce fait exemptes d'impôts, constituent les tribus inag/irzeii ; les contingents, enfin, qui s'appellent desNouaiks ou des Zegdous, selon qu'ils proviennent des Ber])ères ou des hordes nomades du sud-est, ne reçoivent aucune solde, mangent sur les pays qu'ils traversent et sont pour le ^laroc des fléaux pires que ne l'étaient pour nous les Grandes Compagnies du moyen âge. Peu empressés pour les expéditions ordinaires, ceux-ci, armés et montés, accourraient cinq cent mille si le sultan les appelait à la guerre sainte. 11 n'aurait qu'à frapper de sa babouche les sables du désert pour en faire sortir des armées fanatiques qui. toutes blanches, accourraient comme la poussière au souffle du simoun et avec lesquelles auraient à compter les meilleures des armées européennes.
Au lever du soleil, le lendemain de sa visite à la mosquée, le snltan va passer ses troupes en revue. Nous ne pouvons manquer à cette cérémonie guerrière ; Abdallah ne nous attend d'ailleurs qu'à midi et, avec nos deux soldats, cette fois, nous sortons par la porte du inéchouar.
Complètement nu, sa peau de bronze reluisant au soleil, un fakir y est assis sur tine pierre et, d'une voix chevrotante, il bêle les louanges de Dieu. Sans pensées, sans préoccupations, il y a un an que, à cette place où, après sa mort, il sera enterré, il passe ses journées sur ce caillou, ses nuits sur cette paille. A-t-il faim? 11 n'a qu'à étendre le bras; les passants ont déposé des aliments près de lui. A-t-il soif? In signe à la première femme qui vient avec une cruche sur le dos et il se désaltère.
Ne lui faites pas d'autre aumône ; on lui a donné des JIoii.s, mais il les dédaigne, il les laisse errer dans le gravier. Qu'en ferait-il? Il n'a besoin de rien.
— N'importe, nous dit Antonio, jetez-lui en quelques-uns.
Et on nous regarde avec de bons sourires. Hicn mieux ([ue la charité accordée à leurs pauvres ne jn-ul concilier à un élrangeila sympathie des musulmans, rien ne réxciile mieux en leur
cœur le sentiment de la fraternité humaine, même quand ce voyageur n'est qu'un roumi. '
Et, à travers des fondrières, des fossés et des plantes folles; le long de tours en ruine, de vieilles murailles qui enceignent des espaces vides, de portes isolées et devant lesquelles le temps destructeur semble s'être arrêté, hésitant et respectueux; entre des palmiers solitaires et des réservoirs dont l'eau bourbeuse abreuve des chameaux, nous suivons les remparts.
Voici la place où, chaque année, se tient le camp jovial des
TOMBEAU d'dN sultan.
lolha... Il y avait, une fois, dit-on, un Juif nommé Beni-Mechaal qui, chose inconcevable, avait, à force de ruse, usurpé le pouvoir. Un certain Moule\^-Reschid, alors thaleb lui-môme, le tua, avec l'aide de ses condisciples, prit sa place et, provisoirement, fut nommé empereur du ^laroc. En mémoire de ce fait, les étudiants célèbrent ici une fête annuelle qui dure quinze jours. Ils mettent à leur tête l'un des leurs, nommé sultan à l'élection, et, sous l'autorité Ijouffonne de ce pape des fous, ils se livrent à toutes les joies, à toutes les excentricités que leur permet la gravité mahométane. La veille des réjouissances ce potentat de carnaval en-
voie aux notables et au vrai sultan lui-même la sommation, écrite en un style rabelaisien, d'avoir à s'acquitter de l'impôt qu'ils lui doivent, l^e lendemain, précédé, flanqué, escorté de tambours et de drapeaux; abrité sous un parasol; entouré de chasse-mouches; suivi d'officiers burlesques, il fait le tour de Fez. Si restreinte que soit leur science, ces jeunes gens représententl'intelligence du Maroc et, partout, on les reçoit avec cette indidgence souriante que Paris ne refuse jamais aux folies de son quartier Latin. En espèces ou en nature, les contribuables s'exécutent et, chargés de victuailles, les tolba rentrent au camp où, durant deux semaines, on tire le fusil, on boit du thé, on joue à la balle, on fait des armes, on exécute des cavalcades, on admire des danseurs, des dompteurs, des conteurs, des musiciens, on épuise, en un mot, la coupe des plaisirs arabes... Le dernier jour, Mouley-Hassan lui-môme vient visiter son collègue qui le traite en égal, qui en exige toutes les faveurs dont ont besoin ses camarades, qui, enfin, rentre ilans la foule... La fête et son règne sont finis.
Mais voici le chévifl II arrive, précédé de son étendard écarlate que surmonte, non le croissant qui n'est pas marocain, mais une grosse boule d'or. Des cavaliers l'enveloppent dans les tourbillons de \%wv fantasia. Centaures fantastiques, ce n'est pas leur cheval qui semble porter ces hommes ; entre leurs jambes serrées, le burnous étendu comme des ailes, ce sont eux qui l'enlèvent, ainsi que des oiseaux de proie. Rt,en coup de vent, la tète nue, les bras levés, ils passent et leurs fusils exécutent des moulinets si rapides qu'on les voit tournoyer comme des roues; debout sur leurs étriers, ils portent leur arme en équilibre sur le crâne; les pieds en l'air, d'autres font l'arbre sur leur selle, en clowns de cirque, et leurs détonations éclatent, bruyantes (!oinme des décharges d'artillerie.
Uepoussée à coups de crosse par les gardes du corps, la foule se presse, curieuse, sur les |)as du cortège, mais pas un cri ut; s'en élève. Le chérif est trop haut; les acclamations de la populace ne monteraient pas jusfpi'à lui...
332 DALCER A TANGER.
La cour est à son poste. Le sultan est flanqué de son fils Mouley-Abd-ul-Aziz, du minisire de la guerre et de certains censeurs qui, d'un coup dœil, vont dénombrer les soldais. JMalheur au caïd qui, pour toucher la solde de guerriers imaginaires, aurait grossi son eftectil' ! 11 serait arrêté et bàtonné sur place.
Le défilé commence. Clarinettes au souffle continu, tambourins aux batteries monotones, grands tambours aux grondements sonores, une nouba ouvre la marche... Puis, précédés d'un cheval qui, comme une relique, porte un exemplaire du livre de Sidi- Bokhari, leur patron, viennent des compagnies de la garde noire, troupe excellente, dressée à l'européenne et commandée par le caïd Mac-Lean, un ca'd... anglais. Puis c'est un escadron de mesekhrins^ — ■ de gendarmes analogues à nos spahis. Puis, avec des tambours, des clairons et des sapeurs dont la hache est découpée comme une hallebarde, voilà les askars, — les fantassins. Il V a de tout, dans cette sorte de ligne, des noirs et des blancs, des enfants et des vieillards, des hommes chevelus et des bandits au crâne rasé, des soldats très barbus et d'autres glabres comme des comédiens. Les uns ont la tête découverte, les autres portent un turban de cordes ou d'étofTe ; ceux-ci ont les pieds nus, ceux-là ont des souliers jaunes ; tous, ou à peu près tous, sont vêtus de rouge, avec des vestes de zouaves, avec des pantalons qui ressemblent aux nôtres mais qui sonl coupés aux genoux. La manufacture d'armes que dirige à Fez la mission italienne ne leur a pas encore fourni grand'chose et ils sont munis d'escopettes à pierre, de mauvais fusils à piston qu'ils aj)pellent des helgicos, parce qu'ils leur viennent de Liège, de tromblons très anciens ou de carabines rayées, enfermées dans une gaine de drap rouge; ils ont des sabres dignes de soldats japonais et, de la main gauche, la plupart brandissent le ichangal, le croc qui leur sert à saisir les cavaliers ; leur sac et leur giberne sont, enfin, de simples paquets noués dans un lambeau de toile.
Sur les flancs de leur colonne marchent les cliaouc/is, les />inihachis et les mokkadems^ — les caporaux, les sergents et les adjudants. Entre les compagnies, gesticulant avec leur cimeterre ou leur malraque, chevauchent les caids-alefi, les caids-raha et
les caids-mia, — les colonels, les chefs de bataillon et les capitaines de centuries. Aucun insigne pour ces chefs. Ils prennent le costume dont la couleur leur plait; pistolets et poignards, ils passent dans leur ceinture toutes les armes qui leur conviennent... Chaque groupe a son étendard et les drapeaux flottent, sur cette infanterie, aussi nombreux que sur un navire qui a hissé le grand pavois.
Derrière les askars se Ijouscule la cohue des irréguliers, puis les pieds dans leurs larges étriers d'argent, voici les aghas, — ^ les chefs d'escadron, — • dont les petits chevaux ont une espèce de visière brodée d'or, un poitrail chamarré et frangé d'amulettes, une selle splendide, une housse de velours aux glands et aux flots rouges. Et, le fusil sur la cuisse, passent les cavaliers avec leur large burnous, avec leur turijan que dépasse la pointe du fez et d'où sortent des mèches de cheveux qui leur tombent sur les joues.
Armé de carabines à baïonnette, cet escadron cramoisi est celui des harabas, — des lanciers qui n'ont pas de lance. Le sultan les avait rêvés à l'instar des nôtres, mais il ne put jamais se procurer l'arme qui les eût complétés. N'eut-il môme pas, un jour, l'ambition de posséder des cuirassiers ? Ne fit-il pas, à grands frais, arriver d'Allemagne des casques et des cuirasses dont il afl'ubla une centaine de Nègres ? Les pauvres ! Empêtrés dans cette ferraille, ils ne purent jamais monter à cheval et, courbés sous le poids de leur armure, ils défilèrent à pied, les jambes nues et le casque sur les yeux. El ils étaient si grotesques, si penauds dans leur accoutrement que, en les voyant passer, lionteux comme des coupables punis, l'empereur se mordit les lèvres. Il ne voulait pas compromettre sa majesté en éclatant de rire devant cette mascarade... Il ne fut plus question de cuirasser personne.
Voici enfin l'artillerie, avec ses hommes rouges, avec ses pièces traînées par des mules, avec ses obusiers portés par des chameaux. Formé par des envoyés français, ce corps, — hî premier du Maroc, — est le corps |)référé du chérif\ comme h; canon en (!Sl l'arnu; l'avorit('... lu instant, la I)atterie s'arrêt(! devant lui.
— Kher ylllah^ )a sonlidii ! — .luslice de jiar Dieu, ô sultan !
DALGER A TANGER.
crient des hommes qui, sortis de la foule, se précipitent vers les afî'ùts et se cramponnent à leurs roues.
Ce sont des suppliants ; les canons sont sacrés; leur voisinage est un lieu d'asile et quiconque peut les toucher de la main est, tant que dure ce contact, mzaoïig^ — inviolable. Nul ne peut l'arracher de là et le prince doit l'écouter.
La revue est finie. La batterie s'est rangée contre un mur et, aux cris des canonniers qui bondissent et qui hurlent comme des
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IN Cir.lVANSËRAIL.
démons, elle envoie une salve. Le sultan n'a pu résister à l'attrait de ce tapage. II a quitté sa place, il est au milieu des artilleurs, il les dirige, il les commande, il tire lui-même.
Il n'est encore que huit heures et nous allons vers la campagne.
— allait ou ckheuv ! AlUih ou elihcur! psalmodie un chanteur qui vient derrière nous.
Et les accents dune ituulm se mêlent à des détonations... \'n enterrement passe à la course et, roulé dans un linceul, le mort s'en va, secoué sur une civière que deux hommes portent au
col. Des pleureuses de profession l'accompagnent de leurs gémissements et feignent de s'égratigner la face. Sous les cyprès et les dattiers, dans les palmiers nains et les agaves, sur un sol lézardé de crevasses où gîtent les Ijiboux et les chacals, le cimetière est un assemblage désordonné de tumuli fouillés par les hyènes, de dômes chancelants, de pierres dressées, de cubes revêtus de faïence, de stèles sculptés en turban ou en fez. Des pauvresses y errent et, à la vue du convoi funèbre, elles accourent, et, glapissantes, elles secouent un haillon emmanché d'un roseau.
Nous montons par des sentiers aux herl)es roussies. Entourée de tombeaux verts et bleus, une kouhba se cache sous les grenadiers. Un vieux marabout s'accroupit sur sa porte et son regard atone contemple, déposées devant lui, les babouches dont on lui fit cadeau, il y a bien longtemps, et qui sont encore neuves. Une musique timide soupire dans sa chapelle funéraire. C'est le tombeau d'un certain Sidi-Sliman'-Abou-Smaha qui accomplit d'épouvantables miracles... Il y avait, dans le pays, deux familles originales, — les Zobeïrats et les Oubeïrats, — qui ne possédaient chacune que sept puits, sept tentes, sept tapis et sept coussins, mais qui comptaient sept fois beaucoup de guerriers. Or ni l'une ni l'autre ne fut assez généreuse pour le marabout. Grief impardonnable, nous le savons ! 11 jeta entre elles le brandon de la discorde et elles s'entic-luèrent, si bien ([u "il n'en resta personne. Mariée loin de là, seule, une femme survécut à ce massacre mutuel... Abou-Smaha la surprit un jour qu'elle chantait ses morts, en tournant son moulin. Sa haine était implacable; il l'engloutit dans le sol d'où l'on entend s'exhaler encore et sa complainte et les grincements de sa pierre... A bon entendeur, salut!
Le patriarche caduc qui garde son sépulcre est l'héritier de sa sainteté; ses prières ont la spécialité d'obtenir, de celui qui commande aux nuages, la pluie et l'aliondance. Etvoilà, (sscortée de cavaliers dont les harnais étincellenl, une procession qui monte et vient à lui. Prévenues de son arrivée, les femmes qui, en musicjue, priaient dans la konhha se cachent sous leur voile et s'éloignent bien vile, stu' leurs mules aux housses de drap
336 DALGER A TANGER.
incarnat. Elles tiennent, en souvenir de leur pèlerinage, de petits drapeaux de papier pareil à ceux (jue, — tradition possible de l'occupation sarrasine, — on emporte au retour de certains pèlerinages de Provence.
.Nous sommes au sommet de la colline, près du vieux fort qui la couronne. Vers le sud, un autre monticule porte une autre citadelle et, entre ces deux hauteurs sillonnées de vallons, parsemées d'oliviers, mouchetées de marabouts et de tombes, se creuse la vallée de Fez, paysage éblouissant fait de vert, de blanc et de bleu... Des espaces arides; des ruines de murailles, d'aqueducs et de sépulcres; des jardins et des cimetières; des tours et des murs crénelés forment une quadruple enceinte à la blanche ville des chorfa. Et elle étage ses maisons sur les versants des collines; elle forme, au fond de la vallée, une mosaïque confuse de tours et de terrasses d'où les palmiers élèvent leur grande tête étoilée, d'où les cyprès montent en obélisques sombres, où le soleil fait, comme des gemmes colossales, scintiller les tuiles d'émeraude des palais et des temples, où ses rayons allument les faïences et les boules d'or des minarets.
A cheval encore! Marchons vers l'est, traversons, sur ce pont en dos d'âne, la rivière des Perles et, par le sud, tournons la ville.
Poudreux, sales, jonchés d'ossements, grouillants de sauterelles, les sentiers tortueux sont, à présent, creusés dans un tuf blanchâtre, bordés, çà et là, de grottes à mendiants, de tanières aux abords encombrés d'ordures et d'ustensiles immondes... Et toujours de ces figuiers de Barbarie que, pour nous rendre la politesse, les ÎMarocains appellent des figuiers de chrétiens ; toujours de ces agaves qui dardent contre nous leurs feuilles acérées, emblème de cet Islam qui nous menace et nous repousse!.. Où allons-nous ainsi ? Ne craignons rien ; l'un de nos soldats marche en éclaireur, l'autre en arrière-garde et Antonio connaît comme son pays Fez et ses environs.
Le paysage change. Par les oliviers gris, |)ar les figuiers dont les feuilles s'agitent à la brise avec des froissements de satin , notre route descend. Elle ser()ente, rocailleuse, entre les bellomb ras iowiXus et les jujubiers épineux; elle longe de gracieuses
DALr.ER A TANCER.
maisons de campagne; elle côtoie de petites cascades, des vallées pittoresques, des moulins, des briqueteries; elle s'enfonce dans les jardins que défendent des haies de nopals et de lentisques, que ceignent des talus de terre percés de petites portes en ogive. Entre les menthes constellées de scarabées d'or, des ruisseaux font murmurer sous les ronces les eaux qui, dérivées de l'Oued- Fez, se perdent dans une végétation toulTue, sauvage, livrée à
elle-même. Des citronniers s'ctoilent de leurs corolles odorantes ; le soleil fait luire les feuilles des orangers dont, lisse et noirâtre comme un ti'onc de fer, le pied se macule d'une sorte de roiulle blanche ; des cédratiers ploient sous l'énormité de leurs fruits ; des vignes vagabondes escaladent des mûriers et des érables; des acacias se revêtent de clématites et, dans l'ombre de ce fouillis, la terre se tapisse de grandes fleurs et il'herbes folles.
Voici le jardin d'.Vbdallah. C'est une sorte de bosquet qui
AUTOUR DE FKZ. 339
pousse à l'aventure, mais des allées s'y coupent que protègent contre l'envahissement des plantes des treillis peints de vert, revêtus de rosiers. Il s'étage en gradins et, en bas, il se termine en une plate-forme carrée que meublent des bancs de pierre, que fleurissent des héliotropes, des jasmins et des géraniums Au nord et à l'est de cette terrasse verdoie le bosquet qui l'entoure et, à. travers les troncs et les branches, apparaissent, au loin, les minarets de Fez-Bali; sur son côté occidental une maison très simple s'exhausse d'un étage; sur son côté méridional s'ouvre un kiosque octogone, écaillé de faïence et coifi"é d'une toiture verte dont les larges auvents lui mettent sur le front comme les ailes d'un chapeau.
— Sois le bienvenu, dit le Maure qui nous attend sur la porte en fer à cheval de cette maisonnette.
Et nous entrons. Les poutrelles sont ciselées d'arabesques; des tapis de Rabat jonchent le plancher ; des haïtis, — des tentures murales, — revêtent les parois de leurs carrés de soie qui, bordés de velours, se brodent de fleurs et de vases. Sur trois grands tabourets se rangent, avec une symétrie puérile, des ])ouquets de papier, des pendules achetées à Tlemcen, des flambeaux de terre dont les chandelles de couleur sont pailletées de clinquant. Un service de porcelaine s'éparpille sur le vastcî plateau d'étain qui va nous servir de table, tandis que des coussins nous tiendront lieu de chaises.
Un ,\rabe arrive, les pieds nus, le capuchon sur la tête, et, avec une Ijoulcille à long col, il nous asperge d'eau de rose; un autre le suit, chargé d'un plat de bois que couvre un chapeau d'alfa : c'est le cuiiscou.i inévitable...
Puis c'est un rôti desséché et qui, sous un voile de mousseline sablée d'or, fait une entrée pompeuse; puis c'est le défllé de toutes les abominations culinaires qui se perpètrent au Maroc: le poisson du Sebou, empesté d'assaisonnements ])harmaceutiques; la volaille pilée et cuite au sucre; l'agneau qui, préparé au miel blanc; et aux amandes, trouve, dans ces condiments incolores, le moyen d'être noir comme du goudron ; le |iigeon au
340 dal(;er a tant.er.
safran; les saucisses do mouton saupoudrées, en grumeaux, de jaunes d'œuf, durcis. Puis ce sont les plats doux, les figues écrasées dans le vinaigre mais combinées à la mélasse, les confitures qui ont des goûts de fleurs, les pâtisseries qui semblent pétries avec de la pommade... Et, pour arroser ces produits de parfumeur, de l'eau de l'Oued-Fez que, fade et saumàtre, on a coupée avec des sucs d'oranges, afin d'en neutraliser, soi-disant, les vices purgatifs. C'est écœurant... Silence! Notre hôte serait capable de nous ofi"rir du thé!.. On nous verse sur les mains un mélange d'eau de fleur d'oranger et d'eau de rose; le déjeuner est fini.
Mais la maison voisine est habitée! Plusieurs fois, il nous a semblé entrevoir, derrière ses lucarnes, des lèvres et des joues enluminées de fard, de larges yeux qui s'éteignaient dès que nous levions la tête. Des femmes? Oui, celles d'Abdallah qui, comme tous les Maures, ne connaît pas de plus grand plaisir que de passer une journée avec elles dans les mystères de son jardin. Et il les a amenées, malgré notre présence. Ses vieilles relations avec les marchands d'Algérie l'ont fait se départir un peu de la rigidité musulmane, et il se contente de sourire quand elles apparaissent sur leur terrasse.
Elles sont quatre. Les deux plus jeunes se couronnent d'un diadème de cheveux qu'a rougis le henné préparé au jus de citron, que, sur les tempes, décorent des boucles d'or, d'où descendent, enfin, deux grosses mèches qui, durement, encadrent hi maigreur de leur figure brune. De longues tresses retombant en anses sur leurs épaules et remontant pour s'attacher derrière leurs oreilles, élargissent la face des autres qui sont coiffées de Vnniouz, l'insigne des femmes mariées. L'niiiou: est, • — fait avec des foulards d'or et des pièces de soie aux couleurs diverses, — un turban curieux, rembourré d'un coussinet de coton, serré par un foulard qui, noué sous le menton, le relève en deux pointes de mitre, ceint |K\r un baudeau noir frangé il'or, coupé |)ar un collier de sequins d de pierreries, recouvert eulin d'un grand carré de tulle...
Elles s'enhardissent, elles descendent sans voile. Deux jeunes Négresses les suivent, moulées dans une chemise que ferment des boutons rouges et que noue une large ceinture, tandis que, à découvert, elle laisse leurs bras d'ébène et leur poitrine plastronnée de piécettes. Elles passent là-bas, jouant de l'éventail de plumes, et, avec une nonchalance étudiée, elles traînent leurs petites babouches au bout de leurs pieds nus. Elles vont se grouper derrière des lauriers-roses.
Sur de larges pantalons rouges, la plus jolie d'entre elles porte une lourde robe de damas, bordée d'or, ceinte d'or, mais à demi cachée sous une aube de mousseline. Pailletées et galonnées d'argent, des manches de dentelle flottent sur ses bras; son corsage s'ouvre sur une chemise diaphane ; son col est emprisonné dans des colliers de corail et de perles.
Les autres n'ont, sous le cafetan de couleur tendre, que le petit gilet brodé, que la fout a de soie, — la jupe sans plis, — attachée sur les reins.
Leur visage blanchi à la céruse, criblé de mouches d'or et de velours, semé de petites fleurs et de petites étoiles qu'on y a tracées avec un mélange de safran et de charbon de noix de galle, est bariolé de fard et de tatoiages.
Recueilli sur une soucoupe, le noir de fumée assomlirit leurs cils et leurs sourcils; mélange de sulfure d'antimoine, de sulfate de cuivre et de clous de girofle, la poudre de koheul auréole leurs yeux d'un grand cerne bleuâtre ; écorce de noyer, le souak leur rougit les lèvres; le vermillon plaque leurs joues; comme nos marins, elles ont, sur les tempes, dos dessins bleus, tracés aux aiguilles ou môme au couteau; à travers les découpures d'une feuille de papier, les cataplasmes de henné ont, enfin, imprimé sur leurs mains et sur leurs |)oignets des jjroderies noirâtres qui leur font comme des mitaines à jour.
Et, affaissées dans les hautes herbes, elles s'enveloppent d(^ la fumée des aromates qu'elles jcllcnt dans des i)rùie-parfums d'argile.
— Si^Iirira, — petite ! crie Abdallah (|ui frappe dans ses mains. Une servante accourt et le inaîlrc <|ui, eu souriant, lire d'une
DALr.Ell A TAN(;ER.
grande boîte d'or une prise d'un tabac fin et doré comme de la poudre de bronze, lui donne un ordre qui l'enchante.
Elle disparaît avec sa com])agne, mais elles reviennent bientôt chargées d'une cithare, d'un tambour de basque, d'une guitare ronde, d'une mandoline incrustée de nacre... La tète renversée, ces dames entonnent des chants très langoureux qu'elles accompagnent elles-mêmes et que les deux Négresses ponctuent tantôt du battement de leurs mains, tantôt du craquement de leurs castagnettes de fer... Et, bercé par ces harmonies étranges, dans ce
FEZ : LES REMPAr.TS.
Maroc si voisin de l'Esiiague, nous nous trouvons cependant bien loin de la France, plus loin que lorsque nous voguions sur les fleuves de l'Amérique, que lorsque nous errions dans les campagnes de la Chine.
Pas une ftuiille ne bouge dans l'air chaud ; les camomilles laissent retomJjer leurs pétales défaillants autour de leur cœur d'or; les œillets de carmin se fanent, semblables à des caillots de sang qui se dessèchent; les pieds d'alouette referment à demi leur corolle violette aux reflets de feu...
l.a musique se tait; on ne parle plus; on s'alourdit; on somlac'iUe. les veux mi-clos, el, dans les bourdonnements du silence
embrasé, on prête une oreille distraite au grincement des insectes, au chant intermittent des cigales, au piaulement des oiseaux que réveille le passage d'un reptile se traînant au soleil... A travers le feuillage, le ciel blanchit en étoiles d'acier; les rayons qui se glissent à travers les Ijranches font jouer sur le sol des moires lumineuses...
Rentrons à Fez par la porte des Beni-Menafer.
— Chouf! Chou/'.' — Regarde! nous dit, en riant, un de nos soldats qui nous montre la muraille.
Trois crochets d'abattoir y sont scellés, entre les herbes sèches, et, bleuâtres de moisissures, trois crânes y sont fichés qui semblent nous regarder de leurs orbites vides.
Ce sont des têtes de rebelles. On a, il y a quelques jours, amené au sultan ces hommes enchaînés ; on les a couchés devant lui ; il les a, sans rien dire, regardés, un instant, du haut de son cheval; puis on les a décapités... Quand les captifs sont trop loin du camp impérial, les soldats les exécutent de suite. Ils en font vider la lète par des Juifs, ils la bourrent de sel etd'étoupe, ils l'embaument tant bien que mal avec du camphre, ils la plantent en trophée au bout de leur fusil, et ils la portent au sultan qui la fait promener de ville en ville, et garnir enfin, l'entrée d'une capitale.
DE FEZ A TANGER
DE FEZ A MÉKINEZ. — MÉKINEZ. LARACHE. — EN MER. — ARZILLA.