PRISON. — LE CAP SPARTEL. CHASSE AU S.VNGLIER. UN LION
(^inq heures du matin. Nos bétes sont sellées et un palefrenier leur jette un peu d'eau sur la croupe, cela porte bonheur... En avant!
Et, entre le Djebel-Gherarda, au nord, et le Djebel-beni-M'ter, au sud, nous nous enfonçons dans les champs cultivés du Sais (|ui font partie du Ghrarb. L'orge et le blé disputent le terrain aux palmiers - nains et aux lenlisques ; de petits douais couleur de la terre s'alTaissent au bord des torrents desséchés ; des moutons et des dromadaires s'égarent dans les plaines où se joue le mirage... Puis l'homme disparait et, pendant deux heures, nous allons par une prairie de fenouils gigantesques. Un pont franchit enfin la Mecdoumna et, une heure plus tard, nous déjeunons à l'ombre d'un figuier, près de l'un de ces puits qui, sans margelle, jalonnent notre piste et en marquent les iii'sajhs, — les étapes.
Trois nouvelles i-ivièi'es traversées sur des passerelles de briques et nous nous lançons dans une immense huuie que, presque déserte, murent des montagnes de roches.
Au galop! Nul n'est ici en sûreté. Trop souvent les Zemmours viennent, dans ces parages, faire des tlémonstrations belli-
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queuses ; trop souvent ils viennent y piller les tentes des tribus soumises. Les soldats du Maghrzen opèrent quelquefois sur eux des ghrazzias, — des rafles, — vengeresses et brûlent leurs dollars. Rien ne les dompte! El leur audace va jusqu'à arrêter dans leurs voyages les femmes du harem impérial.
Il y a neuf heures que nous marclions ; nous avons parcouru une cinquantaine de kilomètres... Là-bas, dans la vallée de l'Abou- Fekran, derrière ce rideau d'oliviers à demi sauvages et au milieu
de ces ruines, cette longue muraille blanche que dépassent une kasbah , les toits verts d'un palais chérifien, des minarets, des palmiers, des dômes et des terrasses, c'est le rempart de Mékinez... Un repli de terrain nous le cache.
— - Quels sont ces restes de vieux murs ?
— Les fortilications dont Mouley-Ismail voulait entourer le Maroc tout entier. Ah! c'était un bâtisseur qui n'était pas commode ! La tlurclé d'unie brique lui paraissait-elle douteuse? il en faisait frap|)er la tète de celui qui l'avait vendue. Si elle se cassait, on coupait le cou à ce fournisseur indélicat; si clh; lui fêlait le crâne, elle était acceptée!. Ou travaillait pendant vingt-(piatre
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heures par jour et si, dans ses tournées nocturnes, il trouvait un ouvrier au repos, il lui fendait le front d'un coup de sabre.
— • Et tous ces moellons cpars le long de notre route, que signifient-ils ?
— Rien. Ismad avait, pour sa construction, requis tous les hommes de la contrée et, en lîles lamentables, ils apportaient des pierres. Quand Azracl, l'ange de la mort, le ravit enfin au séjour des élus, quand la nouvelle de son trépas arriva, ils laissèrent tomber celles qu'ils avaient sur les épaules, personne n'v toucha plus elles voilà encore.
Au milieu de ses jardins, Mékincz reparaît, entouré de sa triple muraille qui se festonne en créneaux, que percent quinze portes...
Campons dehors; l'étranger est si mal reçu dans cette nouvelle capitale ! Elle est bien habitée par des Maures qui seraient aussi tolérants que ceux de Fez, mais elle est, en même temps, infestée de dix mille fiarta/iis, descendants des IS'ègres sanguinaires qui formaient la garde d'ismaïl et que redoutent les Marocains euxmêmes.
Le lendemain, une avenue que bordent des décombres nous conduit aux portes de la ville. C'est un nouvel exemplaire de Fez- Djedid avec ses ruelles voûtées, ses amas de gravois c[u'envahissent les herbes, ses bazars, ses mosquées, ses minarets et ses fontaines, mais aussi avec des places plus grandes, avec des rues plus larges, avec plus d'air et de verdure.
Sur une esplanade, au centre de la cité, le palais du sultan dresse son enceinte farouche et ouvre, entre des bastions, les splendeurs de sa vieille porte décorée d'inscriptions, encadrée de faïence. Entouré d'une triple enceinte, — comme la capitale elle-même dont il occupe les trois quarts, — • il renferme le biiul-nirl, — la maison du trésor, — espèce de forteresse intérieure, isolée comme un donjon de l'époque féodale, ceinte de trois murailles et fermée de portes de fer. Percés dans cette tour, des couloirs ténébreux conduisent jusqu'à la salle noire ou bâille la trappe du souterrain dans lequel, sous la garde de deux mille Nègres,
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dorment, dit la légende, plusieurs centaines de millions en argent monnayé.
Plus loin, un autre palais s'effrite dans la morne solitude de ces terrains incultes que, comme à Maroc, on appelle les jardins d'Aguedal et où vivent en liberté autruclies et chevaux.
Venue de leur maison-mère, la zaouin fanatique de Moulcy- Ali-bel-Ilamdouch, une horde d'Hamadcha, les Aïssaoua les plus durs à la douleur, traîne, à travers la rue, la foule qui la suit surexcitée et hurlante... Eloignons-nous, cachons-nous! Il est dangereux pour un chrétien de voir ces hommes de trop près.
Et, demi-nus, les bras en l'air, la tête levée, comme pour lancer des imprécations vers le ciel, ils bondissent, en proie à une exaltation cifrénée, à une fureur indescriptible. En rangs serrés, ils se tiennent par les épaules ou par la taille et, la res- ])iration souillante, ils se secouent d'avant en arrière ; ils se retournent pour se précipiter, tête contre tête, sur ceux de leurs frères qui les suivent; ils se séparent et ils dansent avec des bonds de satyres, avec des contorsions d'œgipans, avec des rugissements de faunes; ils lancent en l'air des pavés et des boulets de canon qu'ils reçoivent sur le crâne; ils se frappent le front avec des fers de hallebardes et le sang coule sur leur ligure convulsée; ils mangent, en commençant par la queue, des serpents qui se contournent pour les mordre; ils dévorent des moutons et des chiens vivants... Et on les regarde du haut des terrasses d'où parlent des ) uuyous hystériques de femmes.
Entre, à l'ouest, le Djebel-Khrafès et le Djebel-Gliérouan et, à l'est, le Djebel-Zarkoun, nous suivons la rive droite de l'Oued- R'dem. Des espaces arides, des torrents sans eau, une campagne cependant assez verdoyante... El, pour la iudte méridienne, nous mettons pied à terre sur la lisière d'une sorte de bois, où, avec des chênes et des pins, poussent quelques pieds d'arganiers.
Très commun dans le Sous et entre Agadir et Mogador, l'arganier est un arbre dont l'écorce imite la peau du crocodile, dont la Icuille ressemble à ceiii! du buitisque, dont le fruit, — l'argan, — est, enfin, de la taille do nos jjliis grosses olives. Les
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bètes mangent la pulpe de cette baie, mais elles en laissent le noyau. On triture celui-ci ; on délaie dans de l'eau la pâte qu'on en forme; on filtre cette sorte d'émulsion ; on la fait bouillir; l'eau qu'elle contient s'évapore et, quand, pour quelques minutes, cesse l'ébuUilion, on retire le vase du feu. Résultat de ces opérations inexpérimentées mais très simples et applicables à toutes les graines oléagineuses, il ne renferme plus qu'une huile que les Jlarocains emploient pour l'éclairage, que quelques-uns préfèrent, pour la cuisine, à celle de l'olive, cpi'on exporte, enfin, en Europe où l'utilise l'industrie.
Nous repartons sur le déclin du jour et, après une traite totale de quarante kilomètres faits depuis le matin, nous couchons près du caravansérail de Sidi-Gueddar. Le lendemain, nous remontons, en sens inverse, la route que nous avons déjà suivie ; nous passons à M'saïda ; nous déjeunons à Souk-ou-Djema-el- Haoufa; nous traversons encore une fois le Sebou et, après un voyage aussi long que celui de la veille, nous passons la nuit à Karia-el-Alibassi.
Le jour suivant, nous trottons dès quatre heures; l'étape doit être forte, plus de soixante kilomètres. A Sidi-Aïssa-ben-Hassen nous quittons le chemin de Ksar-el-Kebir ; nous nous jetons vers l'ouest; nous traversons encore des lits poudreux cVoueds, des fonds durcis de lacs et, vers midi, nous mouillons près de la koubba de Lella-^NIimouna-Taguemaout.
C'était certes une sainte fille, cette lella consacrée au Seigneur, mais la piété, chez elle, n'empêchait pas les sentiments. Et elle se prit d'amour pour Sidi-ben-Selam, vieux marabout du voisinage, es|)èce de saint Antoine marocain.
— Que faire? se dit-elle. Tenter de le tenter? Non, il me chasserait comme un démon pervers.
Et Uieu eut pitié de ses larmes ; il lui suggéra une idée des plus simples. Comment n"y avait-elle pas songé plus tôt? Elle se transforma en Négresse et, (mi qualité de domestique, elle ofl'rit ses services à l'ermite. Celui-ci les accepta sans défiance mais, la nuit venue, elle reprit sa première forme et, blanche comme
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le lait, belle comme le ciel, elle apparut au sidi en prière.
— ■ Tu as été bon pour moi, lui dit-elle, tu ne m'as pas repoussée et Allah te récompense. Je ne suis plus une vile servante mais, envoyée par lui, je suis une houri descendue de là-haut.
Enchanté de la métamorphose, l'anachorète ne chercha pas à en a])profondir le mystère. Puisque Allah le voulait... Et, pendant de longues années, esclave le jour, reine la nuit, — comme la femme arabe, — Lella-^Iimouna Ht, tour à tour, le ménage et la joie du brave homme.
La région des Ouled-Sefian, d'interminables taillis de tamaris, de vastes étendues de sable... Et, le soir, nous entrons dans un pays plat, coupé de bois et de cultures, nous traversons des jardins d'oranger.
^'oici, transformé en kashnJi, l'ancien château de Notre-Dame d'Europe ; voici la tour du Juif; voici le fort de Saint-Etienne, coiffé de ses quatre coupoles. Nous sommes à Larache.
Larache? Toujours, avec leurs bastions, de hautes murailles crénelées, dorées par le soleil, frangées d'herbes et d'arbustes, à moitié démolies, ici, par les boulets que les Espagnols lancèrent en 1860.
Au fond d'une large pla(;e où se tient un marché extérieur, s'ouvre une grande porte en plein cintre. Elle donne sur une nouvelle esplanade entourée de galeries aux centaines d'arcades: le sokko intérieur. Et, par la pente d'une espèce de rue que, d'un côté, soutiennent des falaises à pic, nous gravissons la ville, bâtie sur un plaleau incliné vers le sud... Partout des ruines de maisons décorées d'arabesques, des minarets charmants, des colonnes de marbres aux chapiteaux sculptés, des inscriptions en cs|)agnol! Conquis, sur les Berbères, parles Arabes qui l'appelèrent T.l-.lvnïch^ — le lieu des délices, — Larache, en efi'et, passa ]ilus lard, et pour y demeurer longtemps, sous la dominalion des Portugais et des Espagnols. Soutenu par la flotte de Louis XIV, Mouley-Isniaïl la prit, il n'y a que deux siècles, et sa physionomie est plus castillane que marocaine. Mais cet aspect
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confus est tout ce qu'elle a gardé de la domination des chrétiens. Seuls, quelques commerçants, — des tagers, comme on les appelle, — et quelques renégats y représentent aujourd'hui l'Europe. Les tristes gens que ces derniers! Antonio en connaît un; c'est un gascon, un ancien jo) eux d'Algérie.
— Mais pourquoi êtes-vous ici? lui demandons-nous.
— Oh, pour pas grand'chose : pour avoir été trop honnête. Nous avions, à biribi, un de ces capitaines... Et, un jour, nous fîmes un as de creur pour savoir lequel d'enlre nous en débarrasserait la compagnie. Le sort me désigna et, vous savez, l'honneur, le devoir... Il n'y avait pas à reculer! Seulement, la chose faite, je pris la clef des Hauts-Plateaux et, les jambes au cou, je courus jusqu'ici.
Et il a, maintenant, un gourbi crépi de bouses de vaches, un enfant et deux femmes indigènes.
— De quoi vivez-vous ?
— ■ Je fais le major. En Afrique, tout Français est toubib, — médecin, — de naissance. J'ai même une spécialité : je suis oculiste.
Et, très efficacement, nous dit-il, il traite les conjonctivites, les iritis, les cataractes, les choroïdites et tout ce qui concerne son état par des applications de certains déchets organiques qui, semés par les hirondelles, aveuglèrent Tobie, mais qui, laissés par les chiens, produisent, paraît-il, des effets opposés... Qui sait ? Notre vieille pharmacopée n'employait-elle pas cette substance qu'elle appelait l'a/iw/n grsecum :'
Bâtie sur les ruines d'une ville phénicienne, Larache occupe la pointe rocheuse qui forme l'angle gauche de l'embouchure de rOued-Kous. La ville romaine de Lixos était, au contraire, sur la rive droite où, dans l'enceinte lu^xagonc (|uc marcpiout encore à peu près de grands blocs en désordre, fourmillent les débris de verre, de poteries et de bronze. Obstruée par une barre, c'est cette embouchure qui, seule, forme à Larache le port où s'embarquent les grains, la laine, les peaux, l'alfa, la gomme, la cire, les oranges et l'huile qui partent pour l'Europe; c'est elle qui sert de refuge à toute une flottille de bateaux espagnols et portugais, venus pour pécher l'anchois et la sardine... Dieu sait, cependant,
si les navires chrétiens sont à leur aise ici ! Que l'un d'eux manque de pain et, même à prix d'or, il lui sera presque impossible de s'en procurer ! Qu'un de ses hommes s'éloigne des remparts, et il risque de ne jamais rentrer à bord !
Une rue qui descend vers le nord nous mène au bord de la rivière... Sous la direction d'un maître chanteur, des Arabes que rien ne presse accompagnent leur labeur paresseux des mélopées obligatoires. D'autres, dans des embarcations, s'égosillent, s'interpellent, s'injurient, se crient des ordres mutuels, se disputent à douze la direction du plus petit travail. Un officier de port accable d'invectives un mouley-JIou/ia, — un patron de barque, — qui gène une manœuvre et, furieux de ces reproches, le mis s'en prend à son second, le second bàtonne un matelot, le matelot se venge sur un chien et le chien qui s'enfuit, effaré, mord sur son passage, le mollet nu d'un Juif. Plus loin, glapissent les protestations d'un malheureux douanier qui reçoit la bastonnade pour une raison bien topique.
— Aucune espèce de femelle, dit une loi assez bizarre, ne doit sortir du Maroc !
Et, moyennant finances, ce fonctionnaire a promis de fermer les yeux sur la contrebande d'un capitaine italien qui veut emporter des gallines. Mais sa conscience a parlé et, le moment venu, il n'a voulu ni rendre l'argent, ni laisser passer la volaille. Le marin a porté plainte au chef de la gabelle et, juge impartial, celui-ci a puni tout le monde. Il a livré son subalterne à la main du chaouch et, à son profit, il a confisqué la monnaie et les poules !
Des matelots à mine de forban et des bahri, — des portefaix maritimes — , petits-fils des anciens pirates, transportent des sacs et des ballots à bord d'un navire qui les attend au large et dont, avec bonheur, nous saluons de loin le pavillon tricolore. C'est la Meuse, c'est un excellent et joli petit paquebot de la compagnie Paquet. Il a fait escale à Arrecif, à Lanzarote, à Las Palmas. à Santa-Cruz de Ténériffc, à Mogador, à Saffi, à Mazaghran et à Casablanca, — le Ksar-el-Beïda des indigènes. Il arrive à présent de Ilabat-Salc et il va icpai'tir pour Tanger et |)()ui' ^larseillc
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— O... mci ! O... mci! chantent, avec ensemble, les rameurs de de la bnrcnssc qui nous emporte vers lui.
Et, debout à la lame, cette ourque délabrée tangue à crever ses bordages et nous couvre d'écume... Nous traversons la barre. Attention ! Les requins infestent cette plage.
— O... nui! O... nid! O... nid I geignent, de plus ))elle, les bateliers qui redoublent d'efforts.
Un passager du crû se cramponne au plat-bord et paie un douloureux tribut aux vagues bouillonnantes. L'infortuné ! Et, pour
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conjurer le mal de mer, il s'était bourré les narines de gros morceaux d'oignon!.
La Meuse lève l'ancre et remonte la côte. Au loin semblent se balancer au roulis qui nous berce des rivages de sable, des collines à pic, des gorges boisées d'oliviers et de chênes, des taillis de broussailles rougeâtr(îs... Ce point blanc, c'est la Kouhlxi (le Sidi-el-Yomani. C'est là cpi'il r('|ioso sous queUjuesuns de ces Jjoulcts qu'il recevait dans la main et que, tran([uillement, il déposait à terre lorsque le prince de .Joinville les dirigeait contre Tanger et conlr(î .Mogador.
Encore des monticules, des dunes, des roches inhospitalières et nous mouillons devant les remparts d'Arzilia, l'ancienne Zilia carthaginoise.
Cette ville qui, successivement, appaitint aux y\rabcs, aux
Ano-lais et aux Portugais dont l'écusson surmonte encore ses portes, fut un poste important jusqu'au jour où, — après la l)ataille des Trois-rois. — elle devint, pour toujours, marocaine. Ce n'est plus, aujourd'hui, qu'un grand village enseveli dans le linceul de ses murailles blanches. Ses ruines sur lesquelles pèse un silence funèbre logent à peine un millier de musulmans et de Juifs.
Repartons! La côte se déroule toujours, monotone et sauvage... Là s'arrêta Sidi-Okhba, le conquérant du Maghrel). Il croyait avoir atteint les limites du monde et il tira le T'ictorieux, — le cimeterre qui s'appelait comme l'un des neuf sabres du Prophète. 11 poussa son cheval dans les flots et il pria Dieu de lui pardonner son impuissance à porter plus avant la gloire de son nom.
Vers le nord se dessine un promontoire verdoyant ; c'est le cap Spartel. Et nous rentrons bientôt dans la Méditerranée par ce détroit que, selon Edrissi, le géographe arabe, Alexandre, — qu'on ne s'attendait guère à rencontrer en cette affaire, — creusa pour séparer l'Espagne du Maroc, l'Europe de l'Afrique !
Encore quelques tours d'hélice et l'ancre tombe dans les eaux bleues du golfe de Tanger.
Un cap montueux, pelé, armé d'une vieille batterie et d'une vieille tour, — le cap Malabat, — - ferme cette rade vers l'est. Au fond, au milieu de ruines qui blanchissent au soleil comme des ossements dispersés par les hyènes, lui pont romain jette son arche à demi effondrée sur les galets poudreux de l'Oued- Halk, — le torrent des salins. Là s'élevait Tandja-Bali, — le vieux Tanger, — le Tanger des Berbères. A l'ouest, enfin, entre des cactus, des forts et des remparts à la crête blanchie, Tanger étage sur les deux versants d'un vallon les murs étincelants de ses maisons bâtardes, européennes et mauresques. Et, sur leurs terrasses, plus hauts que les minarets aux trois boules enfilées ilans une sorte de; paratonnerre, les mâts des consulats déploient les étendards de toutes les nations.
Au nord de la ville, la kasbah élève ses tours blanches sur la
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niasse informe de ses murailles que le temps a revêtues d'une patine roiigeâtre ; à l'occident verdoient cjuelques jardins; au sud, sur la plage que suivent, attachés à la queue l'un de l'autre, les chameaux d'une caravane et que peuplent des cabines de bains de mer, des chrétiens ont construit des villas...
Une grosse embarcalion nous arrive. Elle traîne dans son sillage le bout de son drapeau rouge et, sur la poitrine de ses marins, est écrit en français : Service sanitaire. Pourquoi dans notre langue plutôt c|ue dans une autre?
Encore en barcassc, mais, chose extraordinaire, avec des Juifs j)our matelots! Des soldats nous regardent venir, couchés dans les embrasures des remparts qu'une bande de sable sépare de la mer. La rade est heureusement praticable aujourd'hui, la marée est haute et, facilement, nous atteignons la petite estacade qui nous conduit à terre.
Le débarquement était moins commode, mais il était autrement pittoresque, autrement imprévu, la jiremière fois que nous vînmes à Tanger. Il n'y avait pas de jetée, alors ; faute de fond, les emjjarcations ne pouvaient atterrir; elles s'arrêtaient à deux cents mètres du rivage; des indigènes se mettaient dans l'eau jusqu'au ventre et pataugeaient vers nous, avec des fauteuils en rotin ; nous nous installions dans l'un de ces sièges; deux hommes relevaient sur leur tête et, pompeusement, nous achevions la traversée, portés comme le pape dans sa chaise gestatoire.
Des portefaix au pantalon llottant déchargent des felouque.? et chargent des chameaux couchés dans la poussière; des caisses, des sacs, des ballots et des outres velues s'entassent, pêlc' môle, sur la plage. El, à travers ce désordre, errent des bédouins à la large chemise, des ânes aux longs poils et des officiers administratifs, — les rais-cl-marsa^ — chaussés de bottesjaunes, armés de pistolets et de poignards. C'est le port de Tanger, le premier du Maroc.
L'empire des cJiurfn n'est ouvert que de|)tiis 1844 au commerce européen (|ui, — bougies, fers d'AlliMiiaguc!, draps d'AngleterrCj
ÎVALGER A TANIiER.
produits chimiques, thé, sucre, quincaillerie, métaux ou soie brute, — importe, annuellement, pour trente-cinq ou quarante millions de marchandises et qui en tire |)our vingt-cinq ou trente millions d'alpiste, de dattes, de peaux, de bœufs, de grains et de tapis. Inutile de dire que tout ce trafic est fait par des navires clirotiens. La marine marchande du Maroc ne possède que des chébèques caboteurs. Quant à sa marine militaire, elle se réduit à un bâtiment à voile que le gouvernement fait voyager au com-