UN MENDIANT NEGRE
murailles du fort des Vingt-quatre heures où, vivant, il avait été bâti par les Turcs. Les arabesques aux fleurs d'azur et d'or déroulaient leurs broderies mystiques sur le parchemin des vieux manuscrits et, sur les poutres peintes, dans les sculptures enluminées des portes, reparaissait l'art délicat et capricieux qui les avait tracées. Puis c'étaient les commentateurs du Koran, le bonheur promis aux élus et, à travers les colonnes légères, à travers la mosaïque colorée des vitraux, passait toute la poésie orientale du paradis musulman.
Revenons par la rue Soggemah, — comme nous appelons la
rue Souk-ed-djema, traversons la rue Bruce, encore à demi mauresque, et descendons dans la rue Bab-el-Oucd.
Comme la rue Bab-Azoun à laquelle elle est symétrique, la rue Bab-el-Oued part aussi de la place du Gouvernement et se borde d'arcades, mais, — épiciers, débitants de cigarettes, vanniers, oiseleurs, cafetiers chez qui les Espagnols font bourdonner des guitares, — ■ les boutiquiers étalent ici moins de luxe. Une vieille petite mosquée convertie au christianisme, — N.-D. des Victoires, — y timbre encore du croissant sa porte vermoulue et loge encore dans ses échoppes des marchands de couffins et de gargoulettes ; des ruelles en partent encore dont les maisons, mauresques par le bas, se sont cependant, par le haut, transformées à l'européenne.
Au bout de Bab-el-Oued, non loin des prisons et près du parc d'artillerie, boude la sévérité d'un grand bâtiment silencieux et morose : le lycée national.
L'instruction supérieure possède, en Algérie, des écoles de médecine, de droit, de sciences et de lettres. L'instruction secondaire y est donnée dans ce lycée, dans dix collèges communaux et dans trois institutions libres, établissements qui, ensemble, ne comptent guère que trois Israélites et deux musulmans pour vingt-cinq élèves français. L'instruction primaire est enfin distribuée dans cent quatre-vingt-quatorze écoles de garçons, dans deux cent trente-cinq écoles de filles et dans deux cent trente deux petites écoles mixtes. Les unes et les autres sont malheureusement fréquentées par un nombre trop restreint d'indigènes, excepté en Kabylie où, comme nous l'avons vu, (i( les écoles primaires sont très régulièrement suivies par les jeunes Berbères.
Les musulmans ont, comme établissements d'instriu-tion les niedersa d'Alger, de Constantine et de TIemcen et un nombre indéterminé de zaoaïas où les éludes sont exclusivement religieuses.
(1) De Tunit à Alger.
Derrière le lycée s'étagent des ruines de vieux remparts, espèces de blocs d'ocre rouge que des plantes à demi sauvages coiffent d'une chevelure verte ; plus haut, s'écroulent des maisons depuis
biDi icu-r.n-nii aman.
longtemps éventrées par des démolisseurs hâtifs ; à coté se croisent, sous les arbres, les allées du jardin Marengo. Pourquoi ce jardin public, trop souvent solitaire, porte-t-il ce nom de victoire? Parce que des condamnés le tracèrent sur les plans du colonel
Capon. Vous ne comprenez pas ? Sachez donc qu'il y avait à Marengo un ofllcier qui s'y conduisit comme un héros d'Homère.
— Ton nom? lui demanda l'empereur.
— Capon, sire.
— Il n'y a pas de capon dans mon armée!.. A l'avenir, tu t'appelleras Marengo.
Rendez-vous de mainte mendiante au voile loqueteux, la gracieuse petite mosquée de Sidi-Abd-er-Rhaman-et-Tsaalebi conserve pieusement, tout près de ce jardin, son minaret aux briques luisantes, ses tombes de faïence, sa blanche coupole sous laquelle le santon dort au milieu des bannières poudreuses. Là repose Ahmed, le dernier bey de Constantine ; là gisent quelquesuns de ces aghas et de ces caïds que les deys faisaient si facilement étrangler, décapiter, étouffer dans des étuves.
Rapprochons-nous de la mer et, pour revenir vers le centre de la ville, suivons, du Fort-Neuf à la porte de France, la rue de l'Amiral Pierre. Une rue? C'est plutôt un boulevard, une poétique corniche suspendue sur les roches qui, ici, bordent le rivage, sur la grande mer azurée que sillonnent les barques.
Quelques groupes de bâtisses croulantes et dont les vagues éclaboussent la base s'élèvent cependant sur son côté extérieur. Et ce sont d'adorables, de précieux morceaux de l'ancien Alger, de délicieuses maisonnettes qui remontent au temps d'Hassan, fils de Kreïr-ed-Din, le corsaire ami des arts et du luxe... Voyez ces cours à arcades pointues et ces murailles blanches que coupent des bandeaux de faïences bleuâtres ; regardez ces fenêtres grillées et ces portes élégantes ouvertes sur une petite place qu'ombragent des palmiers et des bellombras...
Mais une musique arrive, une fanfare éclatante» de clairons et de tambours, et, derrière elle, dansent des chevaux d'olliciers. Ce sont des zouaves. Ils passent, au pas accéléré, la ceinture bleue sur la blouse grise, la chachia en arrière, le front luisant au soleil... El les pauvres vieilles maisons frémissent au fracas des troiTi[)ettes,
'2i DAl.dER A TA>(;KR.
De la porte de France, — du carrefour d'où a disparu la porte de ce nom, — part, pour se diriger vers l'est, une sorte de jetée Jont, — caserne de marins, — une construction sans étage occupe toute la longueur.
Alors qu'il marchait vers le détroit de Gibraltar, — vers ses colonnes, — Hercule relâcha par ici. Vingt de ses compagnons refusèrent de le suivre plus loin et fondèrent en ce lieu un village que, du nom grec de leur nombre, les Romains nommèrent plus tard Icosium. Quand les fils de la Louve disparurent de la scène du monde, la tribu berbère des Beni-]Mezghrana vint pécher dans ces parages et elle s'installa, en même temps, sur les ruines d'Icosium et sur des récifs que la mer découvrait à environ deux cent vingt-cinq mètres du rivage. Les Arabes arrivèrent à leur tour, en 670, et ils désignèrent ces rochers sous le nom emphatique d'Al-Djezaïr-Beni-Mezghrana, — les iles de Beni-Mezghrana. La ville que, dans leur voisinage, ils élevèrent sur la côte s'appela du même nom, bientôt réduit à celui d'Al-Djézaïr qui existe encore pour eux et dont nous avons fait Alger.
Au commencement du xvi° siècle, Al-Djézaïr fut l'un des points de la côte d'Afrique auquel vinrent demander un refuge les Maures chassés d'Espagne... Ils se tinrent cois pendant quelques temps, puis ils résolurent de venger leur défaite. Et, de Ceuta à Tunis, partirent, chaque jour, des galères que manœuvraient des esclaves chrétiens et aveclesquelles ils écumaient les mers, avec lesquelles ils couraient sus aux navires espagnols, avec lesquelles, à titre de représailles, ils désolaient les côtes de la péninsule ibérique.
Le roi Ferdinand voulut mettre fin à leurs prouesses maritimes. Il arma ses caravelles et le marquis de Gomarès s'empara de Mers-el-Kebir, tandis que Pierre de Navarre prenait possession do Bougie. EflVayés par ces exemples, les Algériens surent éloigner la flotte catholique et feignirent de se soumettre mais ils ne tardèrent pas à reprendre le cours de leurs exploits. La piraterie était passée dans leurs mœurs. Pour les tenir en respect, pour les contraindre à l'observation des traités, les Espagnols s'établirent alors sur l'un des ilôts des Beni-Mezghrana et, vers i5i6,
y construisirent une petite forteresse, ■ — • le PeTion de Argel, — d'où non seulement leurs coups de canon mais même leurs arquebusades pouvaient atteindre la ville. Les habitants d'Al-Djézaïr n'eurent plus, dès lors, qu'une idée ; se débarrasser de ce fâcheux voisinage.
Fils d'un patron-marin, — le renégat Yacoub-Raïs, — deux frères, deux Grecs musulmans, pirataient à cette époque dans les mers de Syrie. C'étaient Khreïr-ed-Din et Baba-Arroudj, deux scélérats d'élite que nos
vieux historiens prirent i^^.>^-.^
pour un seul homme et qu'ils baptisèrent Chereddin-Barberousse, nom approximatif dont ils allaient jusqu'à traduire la seconde moitié par l'épithète néronienne
d'Œnobarbus.
Khreïr-ed-Din et Baba- Arroudj avaient déjà fait leurs preuves à Rhodes, à Lesbos, à Tunis, à Bougie, à Djidjelli et les Algériens, auxquels commandait alors le chef arabe Selim-Eutemi, invoquèrent leur aide... Baba-Arroudj ne se fit pas prier et il arriva avec des navires, des canons, des bandits ramassés sur toutes les plages orientales. Il feignit d'attaquer les Espagnols et, mollement, pendant deux mois, il bombarda, de temps à autre, le PeTion que ses projectiles n'inquiétaient guère... 11 avait une autre idée et il employait le plus clair de son temps à prendre pied en Al-Djézaïr. Ses Turcs et ses renégats traitaient cette ville en pays conquis et chacun tremblait devant eux. Leur maître s'imposa par la terreur, se créa des intelligences particulières chez les chefs, et, une belle nuit, il lit tomber sous le cime-
BAB4-4RBOUI1J.
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terre la tête de ceux qui voulaient demeurer fidèles à Eutemy. Celui-ci est étranglé et Baba-Arroudj prend sa place... Le corsaire devient roi d'Alger !
Son premier soin est de retirer toute fonction aux }\Iaure.s et aux Arabes et de les remplacer par des Osmanlis ou par des chrétiens convertis à l'Islam, gens tout à sa dévotion et sans attaches dans le pays. Il appelle auprès de lui son digne frère Chereddin et avec des youldas, — des soldats turcs, — ils fondent l'Odjéac, — la milice algérienne.
La puissance de Barberousse s'étend alors ; il s'unit à François I" pour combattre le Génois Doria; il vient, avec son escadre, à Toulon et à Marseille où on l'accueille en souverain, ov'i on le comble de cadeaux, où on l'acclame comme on sait acclamer en France les amiraux alliés ; il s'empare de Nice et il revient en Afrique où il se rend maître de tout le pays compris entre Djidjelli et TIemcem... Mais, dans un combat qu'il livre aux Espagnols, sous les murailles de cette dernière ville, il trouve la mort j-ouge, comme par opposition avec la mort blanche, — la mort naturelle, — les Arabes appellent le trépas de ceux qui tombent sur un champ de bataille.
Khreïr-ed-Din lui succède. La vue des Espagnols est un cauchemar pour ce nouveau chef de l'Odjéac et, afin de se prémunir contre eux, il se déclare vassal du Grand-Turc qui, au besoin, lui donnera ainsi aide et protection. Le sultan Selim reconnaît, en effet, son gouvernement et il lui confie la plus haute dignité de la Porte : il le nomme capitan-pacha, — grand amiral de la flotte ottomane. C'était très beau pour Chereddin mais le grain de mil du Peiion eut lait bien mieux son affaire. Elle le gênait horriblement cette verrue chrétienne poussée sur la lèvre d'Alger ! 11 fallait l'extirper !... Et, pendant un mois, il assiège, il bombarde la petite forteresse pcrdiu^. II en somme le gouverneur de se rendre; celui-ci résiste toujours. Ses remparts sont alors battus en brèche ei, jouldas, zouaouas et janissaires, l'Odjéac donne l'assaut. Le Penon no se défendit pas... 11 ne contenait plus que des cadavres ! Seul le gouverneur, ^lartin de Vargas, vivait encore. Et, ensanglanté, debout sur des décombres, il se crampon-
nait, tle la main gauche, à une hampe où floUaienl quelques lambeaux du drapeau de Gastille; delà main droite, il brandissait le tronçon d'une épée dont la poignée formait la croix... On le prit, on tenta de le faire musulman, on lui offrit honneurs et grades... Il refusa, et, double martyr, martyr du patriotisme et de la foi, il préféra mourir dans une cour de la Djénina, sous le bâton des bourreaux.
Khreïr-ed-Din règne. En i534, Selim l'appelle contre ce Doria que son frère avait déjà combattu avec le roi de France. Il court à Gonstantinople ; il traîne derrière lui dix-huit fustes ou galiotes montées par des janissaires et par des chiourmes chrétiennes, enchaînées sur leurs bancs... Et il bat les Génois à Corfou ; il bat les Vénitiens; il bat les Romains ; il va, dans une descente, jusqu'aux portes de la ville éternelle ; il prend Tunis ; il revient à Alger d'où était repousse Gharles-Quint .. Mais il y apprend que les Maures et les Arabes fomentent une révolte contre lui. Il fait annoncer une grande prière en commun, il convoque à la mosquée tous ceux qui lui semblent suspects, et, tout à coup, les portes se ferment, les janissaires surgissent et hurlent... Et ce fut un épouvantable carnage...
Ghereddin était alors le maître absolu do la liarbarie et, chargé d'ans et de gloire sanglante, il s'en alla, à Stamboul, mourir de la mort blanche, lui. Sur les bords de la mer, sa patrie bienaimée, le sultan lui fit élever un mausolée de saint et, pendant longtemps, les navires qui passaient le Bosphore le saluèrent d[\ canon.
Ainsifiit fon(lé(! laRégence d'Alger... Les successeurs de Khreircd-l)in s'intitulent insolemment les rois de la mer et la piraterie continue. Elledcivicnt une institution oflicielle, organisée comme une administration de l'Etat ; elle a ses lois et ses règlements ; le Divan l'exploite comme le gouvernement exploite, chez nous, le commerce pacifique du scd ou la récolte du tabac. Et Alger est la capitale de ces forbans dont les villes principales sont Tunis, Porto-Farinia, Djidjelli, Tanger et autres mauvais lieux. Armés en course par des particuliers ou par l'Etat lui-même, des navires
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que montent des marins intrépides et des janissaires, placés sous l'autorité d'un bouloiik-bachi, démarrent, chaque semaine, des quais d'Al-Djézaïr. Ils déploient à leur poupe l'étendard écarlate; du canon, ils invoquent, au passage, cet Abd-er-Rhaman dont nous avons vu la mosquée et ils partent, à la grâce d'Allah. Malheur aux navires de Catalogne, de Sardaigne, du pape et de la Sicile ! Que Notre-Dame de la Garde veille sur les tartanes de ^larseille !
Puis les corsaires reviennent au port et se partagent leur butin. Le pacha, les marabouts et Voukil-el-hardj, — l'administrateur de la marine, — prélèvent d'abord ce qui leur revient et le reste se partage entre l'armateur, l'équipage et le raïs, — le capitaine.
Les passagers et les hommes des navires amarinés sont alors vendus comme esclaves. Les entants et les officiers sont traités avec une douceur relative ; si elles ont le malheur d'être jeunes et belles, les femmes sont achetées pour les harems; les matelots souffrent le plus. Par escouades de vingt et sous la surveillance de bac/lis fanatiques, on les loge dans les cellules immondes des six bagnes qui existent alors à Alger. Une natte pouilleuse est toute leur literie; une chemise, un burnous eu haillons et un anneau de fer rivé à la cheville composent leur costume ; du pain noirci et des gourgaiies forment leur nourriture. Et ceux que des particuliers n'achètent pas sont employés aux constructions publiques, à des travaux de bêtes de somme, jusqu'au jour où, s'ils ne sont pas morts à la peine, ils sont rachetés par leur nation, par leur famille ou parles pères rédempteurs de l'ordre de la Merci.
Et Alger s'enrichissait, se fortifiait, croissait en âge, sinon en sagesse. L'un de ses pachas, Salah-Raïs, voulut la doter d'un i)ort véritable et il fit construire la jetée devant laquelle nous avons interrompu notre promenade pour porter nos regards en arrière, dans les souvenirs du passé.
C'est une chaussée qui relie à la terre fefme les récifs
d'Al-Djézaïr. Et, sur ces îlots qui semblent faire partie de
la ville, c'est un assemblage touffu de constructions de toutes les
époques, un véritable musée d'archéologie et d'architecture.
Ce sont des substructions du temps d'icosium ; des souterrains
30 D'AI.GKR A TANGER.
obstrués qui datent du Perion ; des remparts; des forts turcs avec leurs casemates et, aux angles, leurs guérites en nid d'hirondelle ; de curieuses fontaines mauresques et de vieux petits marabouts ; d'anciens cachots sombres et humides ; des portes qu'ornent, en bas-relief, des fleurs et des lions sculptés dans des frontons de marbre. Ce sont les quais d'où partaient les chébèques et où des embarcations se suspendent à des porte-manteaux, où des employés pacifiques pèchent à la ligne ; ce sont, ouvertes sur le port, des voûtes puissantes que soutiennent des piliers et qui supportent elles-mêmes le kiosque habité par le commandant de la marine, successeur, en ce logis, des capitnnslaïs, — - des amiraux-corsaires ; ce sont des constructions récentes, magasins, bureaux et aquarium ; c'est un fort polygonal et trapu que surmonte, pareil à un minaret, le phare d'où les pavillons signalent les paquebots; c'est la darse où, en i83o, nos marins prirent encore trois cents barques de guerre; ce sont, enfin, les batteries où ils trouvèrent, entre autres, un long canon qu'on avait peint en rouge, de la couleur du sang... Ce canon était Baba-Mezroug, — l'heureux père, — et il servait à certaines exécutions capitales. On le chargeait ; on amarrait à sa gueule les consuls étrangers dont le dey ne voulait plus ; il partait et les malheureux diplomates partaient avec lui, mais en lambeaux et en bouillie. Baba-Mezroug a été muselé, déporté. Il s'appelle aujourd'hui la Consulaire, en souvenir de ses anciens hauts faits, et, dressé comme une colonne sur un piédestal en granit de Kersanton, il s'élève en trophée, là-bas, sous le ciel de l'Armorique, au fond du port de Brest. Sic transit gloria iniuuU.
Prenons la rue de la Marine, l'une des plus européennes d'Alger, avec l'uniformité utile mais, à la fin, monotone, de ses arcades. C'est cependant l'une des plus anciennes. Elle conduisait de la porte au centre de la ville les bandits maritimes et leurs tristes captifs. A sa droite, se pressent encore, traversées par des ruelles aux ombres bleues, les maisons barbaresques de tout un quartier qu'on a, jusqu'à présent, oublié de démolir. C'est là, siyla place Soult-Bey que se perd la préfecture.
Mais, devant elle, que font, clans la poussière, tous ces hommes qui sentent le musc? Où vont-ils avec leur sacoche gonflée de douros, avec ces burnous neufs, ces éventails et ces paquets informes, avec ces regards inspirés et ces faces ascétiques, avec ces chapelets de bois et ces parapluies de coton ? Ce sont des croyants arrivés de Laghouat, de Gardaïa, d'In-Çalah, de plus loin encore. Ils campent là depuis quatre jours et, avec une indolence fataliste, ils attendent un passeport. Une porte de la préfecture s'ouvre, de temps à autre; une bousculade se produit; des mains brunes se tendent et quelques-uns d'entre eux reçoivent le papier désiré. Une musique indigène, — une nouba, — les accompagne et ils s'embarquent sur des paquebots français. Ce sont des mouslims, — des hommes soumis à la volonté de Dieu. Ils vont accomplir le plus saint de leurs devoirs; ils vont faire leur ziarn, — leur pèlerinage, — à la ville noble et respectée de la Mecque, l'Oum-el-Koura, — la mère des cités, — la Bit-Allah, — la maison du Seigneur... Ils partent trente mille; ils reviendront vingt-mille. Le choléra aura tué les autres. Qu'importe? Un fidèle qui va visiter le tombeau du Prophète a, à son actif, autant de fois soixante bonnes actions qu'il a fait de pas pour accomplir ce voyage et, s'il ne revient pas, le ciel lui est ouvert.
Sur le côté gauche de la rue de la Marine, au milieu de restaurants indigènes et de boutiques espagnoles, blanchissent des arcades de marbre, arrondies en fer-à-cheval, cannelées sur leur tranche. De petites portes, estampillées du croissant, s'ouvrent sous la galerie qu'elles forment; autour d'une vasque, des yaouleds et des Juives y remplissent leur cruche de cuivre. C'est l'entrée de la grande mosquée, — la djama kebir. Construite au x^ siècle et rognée par les constructions récentes qui l'enserrent, elle occupe encore une superficie de 2,000 mètres. Elle consiste simplement en une cour entourée de quatre corps de bâtisse que couvre une série de toits à deux versants.
Par là, dans une sorte d'alcôve, s'élève une petite estrade garnie d'un matelas et de quelques coussins. Des hommes y sont assis, aux(juels sert de pupitre la balustrade qui entoure ce
divan. C'est le tribunal du cadi et de ses assesseurs. Un cfinouch y tient lieu d'huissier et introduit les plaignants.
Appelé par une vieille Négresse à blanchir sa muraille, un Biskri a eu, pour faire ce travail, l'idée malencontreuse de grimper sur un seau retourné lui-même sur une table. Le seau a trébuché, le Biskri est tombé et il s'est, dans sa chute, accroché à une éta-
GIIANUe MOSQUÉE.
gère qui est tombée avec lui. Or, deux œul's d'autruche, en plâtre blanc, étaient suspendus à ce meuble et ils se sont cassés... Il ne veut pas les payer, la Négresse ne veut pas lui payer son blanchissage et ils se citent mutuellement à la barre.
— Louange au Dieu unique ! s'écrie, en levant au ciel ses mains toutes maculées de chaux, le maçon qui se précipite devant le cadi. Il n'y a de force qu'en Dieu I 11 n'y a de puissance qu'en Dieu !...
— Bien, bien, lui dit le juge. Ces déclarations honorent tes sentiments mais elles ne m'expliquent pas...
— Il n'y a de justice qu'en Dieu, l'Élevé, le Grand! Qu'il soit exalté ! Qu'il soit...
— Très bien! te dis-je. Mais apprends-moi comment...
— Que le salut de Dieu soit sur notre seigneur IMohammed et sur sa famille !
— ylmin ! — Ainsi soit-il. Mais voyons, tu as brisé les œufs de N'Gouça et tu refuses...
— Que Dieu me jaunisse la face! Qu'il vide ma selle ! Qu'il me fasse porter une casquette de Juif si je sais ce que prétend cette noire fille du péché !
— Elle t'accuse de lui avoir...
— C'est faux, sidi ! C'est faux! On trouverait plutôt de la moelle dans les os d'un moucheron ([ue la vérité dans la bouche d'une femme !
Et, nouveau Salomon, le magistrat clôt le débat en condamnant le Biskri à payer un œuf à la Négresse et celle-ci à solder au Biskri la moitié de son travail. Ils n'ont rien gagné, l'un ni l'autre, mais ils s'en vont contents...
Et c'est à des affaires de cette importance que se borne à peu près aujourd'hui la juridiction des cadis. Une loi assez maladroite les a, au moins dans le Tell, remplacés par des juges de paix français. Les indigènes doivent porter la plupart de leurs querelles devant ces magistrats qui jugent alors, non d'après le code, mais d'après le Koran. Et on pourrait voir l'un d'eux condamner, dans la môme séance, un Européen coupable de bigamie et un musulman coupable d'avoir renvoyé l'une de ses femmes légitimes. Dans une affaire retentissante on en a entendu un, naguère, prononcer la séparation de deux époux kabyles, légalement unis, — un instituteur et une institutrice façonnés à nos mœurs et diplômés par nous! — et adjuger l'épouse éploréc à un vaurien qui, sans prendrez livraison de la marchandise, l'avait achetée à son père, alors qu'elle était encore enfant. Les lianouns kabyles le voulaient ainsi et cet arbitre de vaudeville avait dû se prononcer d'après les kdtiouiis ! .. Que; nos tribunaux ne s'occu|)enl
D ALGEH A TANGER.
donc que des Européens ! Que, avec des assesseurs musulmans, ils connaissent des affaires surgies entre musulmans et colons ! Et que, pour le reste, ils laissent les indigènes s'arranger comme bon leur semble et les cadis juger à leur guise !
Un peu plus loin, toujours dans la même rue, la mosquée delà Pêcherie, — djama — djedid, — élève, au milieu des maisons qui l'étouflent, sous le palais consulaire qui l'écrase de sa lourde masse, ses murs crénelés à la sarrasine, son grand dôme
MOSQIÉE DE LA PÉCHEniE.
ovoïde, ses quatre petites coupoles. Et elle est toute blanche, blanche comme le marbre, comme l'albâtre, comme la neige, comme tout ce qu'il y a de blanc. Seul son minaret encadre de briques vertes le cadran dont on a déshonoré ses quatre faces.
— La illah il ^Il/a/i..., entonnait le muezzin.
Mais, bruyante et moqueuse, la sonnerie de l'horloge chrétienne éclatait tout à coup sous ses pieds et elle coupait la phrase sainte... Humilié le muezzin s'est iù et, quand vient l'heure delà prière, il se résigne à ne plus hisser que son pauvre petit drapeau à sa pauvre petite potence.
ALGEK. 35
Un esclave de France fut, dit-on, l'architecte de ce monument et il lui donna la forme de la croix. Le dey de l'époque le fit empaler puis il construisit un pavillon dans chacun des angles de cette figure maudite. Et la mosquée devint un carré.
Une rue qui descend contre sa porte aux panneaux contrariés, contre les petites fenêtres sculptées qui percent sa muraille méridionale, va aboutir à la poissonnerie. Et cette rue n'est pas l'un des recoins les moins pittoresques , les moins amusants d'Alger avec, sous leurs tentes trouées comme de vieux drapeaux, ses marchands d'escargots, d'oiseaux, de caméléons, d'engins à pêche et de fruits exotiques; avec ses débitants d'huîtres, de moules et de patelles que des passants mangent debout; avec ses tables couvertes de coraux, de grandes coquilles, de crabes et d'orties de mer aux teintes d'émeraude ou d'améthyste; avec, chers aux gourmets de langoustes et de coquillages, les parfums maritimes et la douce fraîcheur de ses petits restautaurants où fredonnent les harpes et les mandolines.
Plus que (juelques pas et nous nous retrouvons sui- la |)lacc du Gouvernement.