L ILE DE PORTO SANTO
cates, des clairs-obscurs où semble se cacher quelque nymphe mystérieuse, qu'on croirait voir une toile féerique de Rubé et Chaperon, les maîtres décorateurs de l'Opéra. li' Albertville laisse Porto-Santo à tribord et met le cap sur l'île de Madère qui se trouve au sud-est. Nous passons en vue, à bâbord, des îles Désertas, qui font partie du groupe madérien. Le nom indique que la nature a été féroce à l'égard de leur sol : ce sont des rochers absolument stériles. A peine y découvre-t-on quelques misérables huttes de pêcheurs. Voici le cap San Lourenço, l'extré-
mité orientale de Madère, il se profile à notre droite; nous allons le contourner pour gagner Funchal, la capitale de l'île située sur la rive méridionale. En effet, brusquement au détour du cap, surgit des flots la masse imposante de Funchal à l'avant-plan, au fond d'une baie, puis l'île tout entière, d'une altitude moyenne de huit cents mètres, dominée par le Pic Rouge, qui a 1800 m. d'élévation. Funchal — la ville du Fenouil — est coquettement assise au bord de la mer à laquelle la relie un pier.
De loin déjà, Funchal trahit son importance, ses maisons grimpent en théories compactes sur les pentes raides de la montagne. L'Albertville s'approche lentement, nous découvrons tout le panorama de la ville. En face de nous se dresse, dans sa plate et laide nudité, un grand bâtiment : c'est, paraît-il, le théâtre. A gauche, un îlot fortifié, relié à Funchal par une digue, qui protège la baie contre les vents du large. Au bout du pier, un autre bâtiment, plus riant, d'une chaude coloration rose. On nous apprend que c'est l'habitation du gouverneur. Tout contre, une superbe allée d'arbres aux puissantes frondaisons. Le paysage est malheureusement gâté par l'horrible cheminée de fabrique que l'on voit à droite. Plus haut que la ville, enfouies dans la verdure d'où elles émergent coquettement, de blanches villas. Plus haut encore, une église : c'est Notre-Dame de Belmonte. Nous y grimperons tantôt. Enfin, dans le ciel, se perdant dans les nuages, la cime du Pic Rouge. Mais, à peine notre navire est-il à l'ancre, en face du pier, que de toutes parts accourent, à force de rames, des canots montés par de jeunes éphèbes, nus jusqu'à la ceinture. Ils poussent des cris assourdis-
DANVEIIS A LEOPOLDVILLE.
sants, à rendre jaloux des ânes qu'on étrille. Plata ! Nagio ! Nagio ! Plata !... Ce sont les plongeurs de Madère. Qui ne les connaît ? Dans cet étrange patois raadérien formé de portugais, d'espagnol et d'italien, ils « font l'article r, avec des gestes d'une exubérance, des jeux de physionomie vraiment comiques. Décidément, ils sont tous
VUE DE FUNCUAL, PUlbE DU CASINO.
nés cabotins, ces insulaires du Midi, tous faits pour les planches. Nous leur jetons une piécette d'argent — plata — et voilà qu'aussitôt les jeunes tritons, musclés comme des Antinous, plongent — nagio. Ils passent sous la quille du navire, s'ébattent, s'ébrouent dans les flots de bleu cristal ! Sans aucun doute, cette onde claire et limpide comme du saphir en fusion est leur élément, elle les a vus naître.
Seulement, ne vous avisez pas de leur envoyer quelque sou de cuivre ; ils ont des yeux qui lisent au fond de l'eau mieux que dans un livre, ils ne s y tromperont pas et regarderont très dédaigneusement le pauvre sou choir sur le sable : ces hidalgos ne travaillent que pour un métal noble. Pourtant, un novice s'est laissé mystifier par une pièce de nickel. Ah ! si vous aviez vu sa iigure quand, surgissant de l'eau, il put voir de près la pièce qu'il avait repêchée, si vous aviez entendu la kyrielle d'imprécations et d'injures qu'il lança à la tête du mystificateur, vous eussiez trouvé, comme moi, la scène passablement drôle et d'une saveur absolument typique.
Mais il est deux heures, nous avons hâte de débarquer. Du pier une magnifique allée de platanes mène à la place où se trouvent l'entrée du palais du gouverneur et la caserne. Les habitants de Funchal célèbrent aujourd'hui une de ces nombreuses fêtes que l'Eglise portugaise a conservées dans sa liturgie ; les magasins sont fermés, la ville parait .endormie. Nous allons à la station du chemin de fer funiculaire qui conduit dans la montagne, à Belmonte. Quelques-uns de nos compagnons y vont en traîneau, un mode de locomotion particulier à Funchal dont les rues sont pavées de milliers de tout petits galets, ce qui constitue une surface de glissement excellente pour le traîneau, mais peu agréable pour le piéton. Ces véhicules sont pittoresquement traînés par des boeufs, des bêtes magnifiques, à l'œil doux, au pelage soyeux. Le conducteur les pousse de la voix, leur parle constamment par onomatopées qu'ils modulent de plaintive façon, assez analogues aux cris des cochers de Naples et des âniers du Caire. Parfois aussi, mais rarement, très rarement, le conducteur pique son attelage du bâton ferré qu'il porte à la main.
D ANVERS A LÉOPOLDVILLE. QT]
Nous allons à la station par un dédale de petites rues étroites et empuantées, aux maigres trottoirs dallés de lave. Les maisons, massives et tristes, ont les fenêtres closes par des volets ; des balcons grillagés courent le long des façades. C'est là sans doute que les belles senoras de Madère viennent respirer l'air du soir — cet adorable air de Madère, transparent comme une mousseline, embaumé du parfum des roses et des violettes — et peut-être, le coeur palpitant, écouter la voix de Romeo chantant l'invocation à la nuit, aux rêves d'amour :
Dormi pure, dormi felice Dell' amor mio non ti scordar.
Nous voici à la station du funiculaire. Le train se met en marche, mordant à même la crémaillère ; nous nous élevons lentement. La baie se déroule à nos yeux; au loin, tout au loin, \ Albertville se balance gracieusement sur son ancre. A notre droite, les jardins du Casino municipal, dont les murs surplombent à pic les féeriques flots bleus. Plus haut, un vieux fort, aux murailles noircies, mais n'ayant plus rien de menaçant. Les géraniums ont envahi de leurs rouges frondaisons la crête des murs, les embrasures des canons : le cadre est résolument pacifique. La route, à gauche, longe une gorge profonde, une de ces crevasses que le soulèvement initial ou des commotions subséquentes ont creusées dans la roche. Au fond pleure un maigre ruisselet, la Santa-Luzia. A la saison des pluies — il pleut beaucoup et longuement à Madère — ce sera un torrent dévastateur. Ici des villas encloses de jardins merveilleux, remplis de mimosas, de roses, de glycines, de violettes, une vraie débauche de couleurs ; là, des bananiers, des palmiers, des vignes, des cannes à sucre, du maïs, toutes les productions de la zone méditerra-
néenne et même tropicale. Nous montons à 400 mètres d'altitude, le spectacle change, nous rencontrons les produits de notre flore septentrionale, des chênes majestueux, des hêtres, des sapins, des champs de seigle, des vergers avec des pommiers en fleurs. Madère est, en effet, la zone de transition idéale entre les régions tempérée et tropicale, un de ces points du globe traité en enfant gâté par la nature, où tout croît à merveille, où l'air est doux à respirer, l'île fortunée, en un mot. Si ses habitants le voulaient, s'ils pouvaient se résoudre à travailler au lieu de mendier ou de vivre de l'étranger — les mendiants pullulent à Madère avec la scrofule, née de la malpropreté et de la mauvaise alimentation — Madère produirait comme jadis, avec abondance, et la canne à sucre et le maïs et aussi le vin. Mais le vin pourtant ? A part quelques clos bien connus et dont les produits vont à des cours souveraines ou aux hauts barons de la finance, Madère ne livre que trop souvent, sur les marchés d'Europe, une horrible mixture faite de vins d'Espagne ou de Portugal, du jus de la canne à sucre et de cidre. Le raisin des vignobles que l'on rencontre autour de Funchal donne un vin lourd et capiteux qu'il faut couper par des crus étrangers ou du cidre : ce n'est certes pas le divin nectar qu'eût chanté Horace, s'il était né à Madère. L'île continue cependant à cultiver avec grand succès les fruits et les légumes ; elle se vante d être le jardin maraîcher de Lisbonne. Les fraises, les abricots, les bananes, les oranges de Madère sont des fruits exquis. Tout pousse d'ailleurs dans cette terre, produit de l'érosion, par les agents dynamiques extérieurs — la pluie, l'air, la chaleur — de roches où se rencontrent, avec le sable, l'argile et le calcaire, les sels de potasse et de soude qui en constituent les engrais naturels. Comme les vallées sont profondes, que l'eau à l'époque des pluies ne manque guère, la couche de
terre végétale ne cesse de s'accroître et de s'enrichir d'éléments, toujours renouvelés, de fécondité. Mais le Madérien a peu de besoins ; il se laisse vivre, il n'aperçoit pas la « contingence « de l'idée du travail. Peut-être, au fond, la vie étant si courte, n'a-t-il pas tort ! Et puis, qui donc peut lui dénier le droit d'arranger sa vie à sa guise ?
L'église de Notre-Dame de Belmonte que nous rencontrons au terme de notre voyage, en suivant un charmant sentier qui grimpe en zig-zag, tantôt sous bois,, tantôt longeant des vergers au gazon frais et savoureux, est bien intéressante malgré son style rococo. La légende veut qu'au temps jadis l'île fut désolée par une sécheresse persistante. Les habitants avaient pris leur recours auprès de la Mère du Sauveur, ils s'étaient jetés à genoux, implorant la Vierge Marie, la suppliant de mettre fin à leur misère. Et voilà que tout à coup, au haut de la montagne, dans un endroit où l'on vénérait une petite image de la Vierge — endroit très couru par les fidèles de Marie — une fontaine jaillit du sol, distribuant par flots une eau cristalline, délicieuse. La reconnaissance des croyants éleva sur la montagne, dans ce cadre de verdure ravissant, une basilique ; l'image de la Madone y fut transportée triomphalement. Depuis loi's, l'église n'a cessé de s'enrichir des dons des riches comme des offrandes des pauvres ; la fontaine coule toujours. J'ai goûté de son eau, elle est exquise.
Mais l'heure du retour au bateau approche, il faut descendre la montagne et regagner le port. Nous prenons place dans un traîneau et nous voilà lancés sur des pentes vertigineuses. Les deux conducteurs galopent à nos côtés, ils dirigent le véhicule aux tournants du sentier. Parfois le traîneau glisse avec une vitesse telle que les patins en bois qui le soutiennent prennent feu aux galets de la route. Alors au premier palier on s'arrête et les conduc-
teurs graissent la machine. Et de nouveau, en avant avec une nouvelle ardeur ! Nous passons par des chemins merveilleux, entre des murs de jardins par-dessus lesquels s'échappent, dans une adorable sauvagerie, des branches de lauriers, de citronniers, d'orangers, des buissons de roses, nous côtoyons des cottages blancs aux contre-vents