LA DESCENTE EN TRAINE A.U
verts. Parfois le volet s'entrebâille et dans le cadre de la fenêtre apparaît une tête brune aux yeux curieux, des yeux profonds sombres comme la nuit, dont l'expression est soulignée en traits durs par une chevalure noire, très noire, presque crépue... Si nous regardons, intéressés, captivés par cette apparition, séduits par ce Murillo descendu de son cadre, brusquement le volet se ferme ; la belle enfant est modeste comme la violette qui embaume le jardin paternel. Encore une dernière descente, et nous
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sommes en bas ; nous dévalons, cette fois, la côte avec la vitesse des grands express, 60 kilomètres à l'heure. Gare à la culbute ! A peine cette idée nous avait-elle germé dans le cerveau, que, patatras! nous courons heurter le traîneau d'un de nos camarades, arrivé déjà au bas de la pente. Un cri de douleur retentit. Mon Dieu! que s'est-il passé? Un des conducteurs gît à terre, il s'est, paraît-il, cassé la jambe. Nous sommes consternés. Heureusement l'aimable docteur du bord, M. Cantineau, nous suit. Il examine la victime et déclare qu'elle n'a rien, absolument rien d'endommagé, ce dont on convient, mais en maugréant. Nous commençons à comprendre, le tour est bien joué ; Madère est truquée comme la Suisse de Tartarin. Sans la présence d'esprit du docteur, qui vite avait découvert la supercherie, nous étions condamnés à verser, entre les mains de notre maître fourbe, cinquante mille, peut-être même, qui sait ? cent mille reis.
Cent mille reis ? Peuh, une bagatelle ! Au Portugal, on jongle avec les milliers de reis d'une façon étourdissante, à vous éblouir comme le bouquet d'un feu d'artifice. L'étranger — on le conçoit aisément — a immédiatement l'idée la plus haute d'un pays où une note d'hôtel, quelque peu salée, se solde facilement par vingt mille reis. Rien d'étonnant non plus que des gens qui comptent par trois cents reis là où nous disons un franc, marchent la tête haute comme s'ils descendaient en droite ligne du Camoëns ou que le Roi de Portugal et des Algarves fût leur cousin. Mais le bateau est sous pression, nous allons partir. Le fils du consul de Belgique à Funchal, M. de Bianchi, monte à bord pour nous souhaiter bon voyage. Il nous conte divers épisodes de l'excursion que Léopold lia faite, il y a quelques mois, dans l'intérieur de l'île. Le Roi des Belges était venu à Madère sur son yacht en compagnie de M. Anspach, notre ministre à
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Tanger et de M. le major Snoy. Sa Majesté est allée en excursion au grand Coral — le cratère principal de l'île — par une pluie battante, qui tomba sans discontinuer quatre heures durant. Le Roi qui était en palanquin — encore un mode de transport très usité à Madère — n'a pas paru trop ennuyé de ce contretemps, et bien que les coussins du palanquin fussent absolument trempés d'eau, la bonne humeur de notre Souverain est demeurée inaltérée jusqu'à la fin de l'excursion.
U Albertville maintenant s'éloigne de la rive. Les plongeurs, les trafiquants de fauteuils en paille tressée, les marchands de broderies et de guipures — ce sont les industries caractéristiques de Madère — nous font escorte en vantant une dernière fois à grands cris et avec des gestes désolés, les uns leur talent natatoire, les autres l'excellence de leur marchandise ; mais le navire force de vapeur et accélère sa marche ; le beau panorama de Funchal avec le Casino municipal, l'hôtel rose du gouverneur, l'allée des platanes au premier plan, Notre-Dame de Belmonte dans son fouillis de verdure au second, et la masse imposante du Pic Rouge à l'arrière, tout cela disparaît lentement, se fondant petit à petit dans le crépuscule... Madère n'est plus qu'un rêve, mais quel rêve ! Quel joli livre à écrire, quel thème à développer que la destinée de cette île fortunée qui n'appartient plus à l'Europe et qui n'est pas encore l'Afrique, où croissent à côté l'un de l'autre, plutôt l'un au-dessus de l'autre, le chêne orgueilleux et le palmier, où sous le bananier pousse une fraise au parfum exquis, où l'on trouve et le raisin et l'abricot et la cerise, où l'air est imprégné des efiluves de la rose, de la violette, où tout en un mot, est plaisir pour les sens de l'homme, où comme on chante dans Mignon : « C'est là que je voudrais vivre... " Adieu, Madère, ou plutôt au revoir !
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Les îles Canaries. En vue de Santa-Gruz. Le pic de Ténériffe. En route vers Dakar
Samedi, 19 juin.
U Albertville a mis le cap sur le groupe des îles Canaries, sur ces autres îles « fortunées » . A trois heures de l'aprèsmidi, nous découvrons par tribord une énorme masse dont le profil déchiqueté se découpe nettement sur un ciel sans nuages. C'est l'île de Ténériffe. Nous allons passer entre l'île et la Gran Canaria qui a donné son nom à l'archipel composé de Palma, Hierro et Gomera, les îles occidentales, de Ténériffe et Gran Canaria, celles du centre, de Lanzarote et Fuerteventura,les îles qui avoisinent la côte africaine. Comme constitution géologique, les Canaries ont, de même que Madère, une origine volcanique. Ténériffe cependant, que nous longeons par une mer aux flots d'un bleu intense, superbe, a le profil plus tourmenté que Madère. La rive Est — celle que serre de près le navire — se présente sous l'aspect d'immenses murailles basaltiques, tombant à pic dans des abîmes profonds, parait-il, de 4000 mètres. Le sommet, nu, sauvage, désolé, est tailladé comme les dents d'un peigne. Çà et là, la côte dessine une échancrure au fond de laquelle s'élèvent, encadrées d'un peu de verdure, quelques maisonnettes groupées en hameau. Le pic de Teyde, appelé vulgairement pie de Ténériffe, nous apparaît dans une vision rapide ; son cône élancé a disparu brusquement dans cette masse de nuages qui font aux Canaries, comme à Madère, comme aux Açores et à toutes les îles de l'Atlantique,
une couronne quasi éternelle. Nous arrivons en face de Santa-Cruz de Ténériffe, Ja capitale de l'île. D'après ce que nous avons pu voir de la ville, celle-ci mérite une visite, mais V Albertville doit être à Borna le i®'' juillet, pour le XI 11™^ anniversaire de la fondation de l'Etat indépendant, il n'y a pas de temps pour s'arrêter. Nous remarquons, au nord et au sud de la ville, de nombreuses batteries, de construction récente ; les Espagnols viennent de les élever en vue, évidemment, d'une agression que pourrait tenter la flotte américaine. D'autres ouvrages s'achèvent dans le haut de la montagne ; on voit les tentes nombreuses d'un campement où des équipes de soldats travaillent avec ardeur, brouettant de la terre, dressant des talus, transportant du matériel de guerre. Cela nous fait songer à la lutte entre l'Espagne et les Etats-Unis. Où est l'amiral Cervera ? Manille est- elle au pouvoir du Commodore Dewey?... Les puissances européennes ne sont-elles pas intervenues dans le conflit? — Nous sommes sans nouvelles.
Il nous était réservé de pouvoir admirer le pic de Ténérifl'e dans toute sa splendeur. Nous étions à table, à cette table qui fait rêver des noces et festins de Gargantua, quand soudain, comme par un enchantement, le voile de nuages qui couvrait Ténériffe d'une ombre bleuâtre — nous étions au coucher du soleil — se déchira pour laisser passer la tête chauve de la montagne, cette fois nette, hardiment dessinée d'un trait vigoureux sur l'azur sombre des cieux. Le spectacle était féerique, prestigieux, digne d'un conte des Mille et une Nuits. En haut, tout à fait en haut, se perdant dans l'infini, le sommet de la montagne ; son pied drapé dans une sorte de mousse-
line de gaze d'un bleu velouté, laissait deviner, délicatement estompés, les contours ; un instant après, vers l'ouest, une bande orange — les derniers reflets du soleil expirant sous l'horizon — vint colorer les nuages de ses fauves lueurs. Donnez à ce tableau, comme cadre, l'immense mer, d'un bleu ardoisé, parfois passant à l'encre, et placez au milieu notre navire, seul, comme perdu sur l'Océan. Ah ! que j'aurais voulu avoir la palette de quelque grand maître pour retracer cette scène inoubliable ! Heureusement je l'ai là, gravée dans ma mémoire. En fermant les yeux, je la fais revivre, je ressens encore une délicieuse émotion.
Dimanche, 20 juin.
Nous naviguons toute la journée. Le soleil commence à chauffer ferme, on approche du tropique. Par bonheur les alizés soufflent toujours et nous apportent un peu de fraîcheur de la direction du nord. Le bateau est suivi de bandes de pétrels ou hirondelles de mer, gracieux volatiles au bec corné, aux pattes palmées. Quelques-uns, fatigués de leur course vagabonde, de la poursuite incessante autour de la corde du loch, viennent, le soir, chercher le repos sur le navire; le matin, ils repartent en chasse. Les poissons volants, bondissant sur les flots avec un bruit de fusée — pstt ! . . . les nautiles ou argonautes — ces mollusques curieux avec une membrane supérieure en forme de croissant qu'ils tendent comme une voile à la brise — parfois un grand poisson, cachalot, dauphin ou peut-être un requin, dont on ne voit que le dos, la mer à peine ridée, tel un lac d'huile : voilà le spectacle donné à notre curiosité. Ajoutez à cela la lecture sur le pont, la rêverie dans un confortable fauteuil, le dolce far niente et,
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le soir, la contemplation d'un ciel radieusement étoile, où brillent, dans toute leur splendeur, nos belles constellations boréales, l'orgueilleuse Vénus, l'incomparable Sirius, le bercement du navire par les Ilots lumineux, le calme et le charme infinis de la nature endormie.
Lundi, 21 juin.
Pas un bateau en vue. L'immense horizon, une mer toujours d'huile. Nous marchons assez rapidement, douze nœuds par jour, soit plus de 5oo kilomètres. Demain nous serons à Dakar, un peu au sud du cap Vert, en face des îles de ce nom. U Albertville y prendra M. le capitaine Arthur, consul de la Grande-Bretagne, désigné par son gouvernement pour le représenter aux fêtes de l'inauguration du chemin de fer du Congo.
Le lieutenant-colonel Thys nous avait promis une série de causeries sur la question du chemin de fer. Il vient d'en donner trois avec le succès que vous devinez et l'intérêt que doit éveiller chez les auditeurs la défense d'une œuvre comme celle du chemin de fer des cataractes. L'intérêt est naturellement doublé, quand la thèse est exposée par l'auteur.
La question du chemin de fer de Matadi à Léopoldville a été examinée sous toutes ses faces, maintes fois et par la presse et dans des brochures spéciales ; elle est connue en Belgique, où le chemin de fer du Congo, après avoir été l'objet d'une foule de sarcasmes, récriminations et calomnies, y est devenu populaire, grâce à cette probité et à cette justice immanentes qui sont au fond de la conscience des foules. C'est vous dire que je n'entreprendrai pas de résu-
mer ces causeries ; elles y perdraient d'ailleurs et de leur saveur et de leur charme, et l'analyse que je tenterais d'en faire serait forcément sèche et incomplète ; enfin elle n'apprendrait rien à nos lecteurs. Du reste, j'aurai l'occasion de vous donner mes impressions personnelles sur l'œuvre du chemin de fer d'ici à quelques jours, quand nous serons sur les lieux mêmes. Que vous dire, au surplus, que vous conter? si ce n'est que la mer est toujours belle, qu'il fait de plus en plus chaud au point que dans ma cabine j'ai constaté cette nuit, au thermomètre, 3o degrés centigrades ; que si nous avions à bord le tambourinaire de l'illustre Numa Roumestan et si la cigale chantait, il se croirait, au mois d'août, sur la brûlante terre de Provence ; que, le soir, la voûte étoilée nous montre déjà les constellations australes, la Croix du Sud — trop vantée — le Scorpion, le Centaure et les autres; enfin que je donne ma langue aux chiens, vous renvoyant à Chateaubriand, un auteur qui est, comme on sait, de quelque mérite quand il s'agit de descriptions où la majesté de l'image doit s'allier à la sonorité et à l'élégance de la forme, où la phrase sera filigranée, biseautée, taillée à facettes, où, en un mot, le style sera « lapidaire ».
Dakar et Gorée. Le « roi » de Dakar
23 juin, midi, par 7° 26' de lat N. et 14° 0& de long. 0.
Comme vous le verrez en prenant la carte d'Afrique, nous sommes à peu près par le travers de Sierra-Leone. A cause des événements qui se sont déroulés dernièrement dans cette colonie et qui y ont mis l'ordre en péril, notre navire n'y fera pas relâche. Il ira tout droit sur Dakar, pour mettre ensuite le cap sur Libreville, au Gabon ; nous serons là, en pleine région équatoriale.
U Albertville est arrivé à hauteur du cap Vert, mardi 21 juin dernier, vers midi. Nous avions la côte africaine en vue depuis le matin, côte basse, sablonneuse, çà et là coupée d'un bouquet d'arbres. Le cap Vert, ainsi dénommé apparemment en raison des baobabs qui le couronnent, est une protubérance profilée en dos de chameau. Il est surmonté d'un phare. Puis la côte dessine un rentrant pour projeter immédiatement après un second cap : le cap Manuel.
Dakar se trouve au fond de la baie large et profonde qui succède au cap Manuel. En face, superbement éclairée, l'île Gorée, couverte d'habitations et dont l'imposante falaise est dominée par de formidables fortifications. Je dis '• formidables «, en raison des masses énormes de maçonnerie qui les constituent; mais il est évident que l'artillerie actuelle, avec ses lourds projectiles et ses obustorpilles, aurait bien vite fini de ces moyens de défense surannés, malgré le grand air dont se piquent et ces redans et ces casemates et ces bastions. Dakar même, par
contre, paraît mieux défendue par les batteries de gros canons, installées à la côte.
Le Sénégal appartient à la France depuis plusieurs siècles, et, comme on sait, S*-Louis en est la capitale. Gorée était jadis le port du Sénégal. Aujourd'hui Dakar la neuve a remplacé Gorée l'antique. Comme la barre et