L ENTREE DU TAGE
grise, au teint hâlé, ravagé par la brise, monte à bord. Nous nous engageons dans le Tage. A gauche le vénérable fort San Juliano, à droite un autre ouvrage de fortification d'une antiquité tout aussi respectable, la tour de Bugio, assise comme un sphinx rêveur, sur son rocher de granit.
Il faut bien le dire, on conçoit difficilement que l'entrée du fleuve, cette artère vitale conduisant à Lisbonne, au
D ANVERS A LÉOPOLDVILLE, I7
cœur du Portugal, soit aussi modestement défendue. Les forts qui s'échelonnent le long de la rive depuis la pointe de San Juliano jusqu'à Lisboâ n'ont d'intérêt, évidemment, que pour l'archéologue et le touriste. Cependant Lisbonne bombardée, c'est la conquête du Portugal réalisée sans coup férir. Mais avons-nous bien le droit de juger des moyens que les nations entendent mettre en œuvre pour défendre leur honneur ? Et puis, par ce soleil qui brille si joyeusement au milieu de ce pa3'sage grandiose, que nous importent la politique et ses commentaires acerbes?...
U Albertville, avec une majestueuse lenteur, battant fièrement le pavillon belge, vogue maintenant vers Lisbonne. A gauche se développe Belem avec sa vieille tour arabe, ce joyau d'orfèvrerie architecturale dont les minarets ajourés, les bretèques en dentelle font l'admiration des délicats de la pensée, une vraie merveille ! Plus loin le couvent des Hiéronymites, à côté l'église de l'Estrella, dans le haut le massif et imposant Palais royal, plus haut encore l'Observatoire royal, enfin tout à coup, se montrant dans tout son éclat, superposant ses étages les uns aux autres en terrasses gigantesques, Lisboâ, l'antique capitale de la Lusitanie, avec sa fourmilière de maisons, son chaos de maçonneries. La vue de Lisbonne, baignée par les eaux du Tage, est connue ; elle partage avec celles de Naples, de Constantinople et de Rio-de- Janeiro la faveur des artistes; à mon avis, c'est Naples moins son verdoyant cadre de cyprès, moins le Vésuve, moins les admirables îles de Capri et d'Ischia ! Malgré cela, j'ai trouvé la baie de Lisbonne superbe. En fermant les yeux, je la revois dans son cadre immense avec ses navires — hélas ! rari nantes in gurgiie vasto — éclairée magiquement, roulant à chaque goutte d'eau une paillette
i8 d'anvers a léopoldville.
de soleil, elle me représente un vrai décor de féerie. Ce sera un des meilleurs souvenirs de mes pérégrinations.
V Albertville a stoppé pour laisser monter à bord un officier de la marine portugaise, venu en pinasse. C'est l'aide de camp du ministre des colonies, M. le lieutenant don Luiz Gaëtano Pereira, qui vient saluer, de la part de son chef, le représentant du Roi Léopold et le lieutenantcolonel Thys. L'ancre est jetée et nous allons pouvoir débarquer près d'un bâtiment d'un style administratif quelconque qu'on nous dit être l'Arsenal. Hélas! auparavant il faut que les docteurs du bord certifient, dans le grimoire voulu, à la " Santé » — cet organisme des ports de mer qui suscite, par sa proverbiale lenteur, tant de flots de colère chez les voyageurs pressés — qu'aucun de nous n'a ni le choléra morbus, ni la peste bubonique. Enfin, nous voilà à terre et nous prenons par la place du Commerce, très majestueuse avec ses galeries en colonnades, vers l'Avenue de la Liberté où nous avons rendezvous à l'hôtel Avenida Palazze, un des fastueux caravansérails de la Compagnie des Grands Hôtels. Nous y recevons communication du programme de la journée. Le voici dans toute sa concision : il est lo heures, vous pouvez flâner dans Lisbonne ; à 1 1 h. i 2, on prendra le train pour Cintra d'où nous reviendrons ensuite déjeuner à l'hôtel, puis, à 4 heures, Xklhertmlle dérapera et redescendra le Tage pour continuer sa course vagabonde. C'est la devise du voyage : Mulium in parvo.
Je ne vous décrirai pas Lisbonne. Je vous dirai seulement que la capitale du Portugal est située dans un endroit merveilleux, en amphithéâtre, au bord de la mer. Vous vous en doutiez peut-être. Les Portugais disent :
D ANVERS A LEOPOLDVILLE. I9
Que naô visto Lishoa, naô tem visto casa boa. Je n'en disconviens pas, je crois vous l'avoir dit, l'aspect tout d'abord est agréable. Mais que la ville est horriblement pavée ! Puis, pas de verdure, pas d'ombre. Tout au plus quelques arbres anémiés, poudrés à frimas d'une poussière blanche et fine. Çà et là quelques édifices imposants par leur masse, plus loin un large boulevard mais bordé de maisons d'un style pitoyable, sans goût. Dois-je l'ajouter ? Lisbonne, vue de près, ne m'a pas fait l'impression d'une capitale, c'est plutôt une grande ville de province. Les étrangers ne doivent pas y affluer, en cette saison du moins. D'ailleurs, quand le vent souffle de la sierra de Cintra, il fait terriblement chaud à Lisbonne.
Notre " bande ^ fait sensation sur le port et devant Avenida Palazze. Évidemment, on nous prend pour des insulaires de distinction dont les barnums de quelque Thomas Cook and Son sont chargés de promener le désœuvrement. Mais qu'importe ! Je braque mon objectif sur quelques coins intéressants — il n'en manque pas à Lisbonne — je croque deux ou trois tableaux de genre, puis en route vers la gare pour Cintra.
Cintra ! Oasis aux ombres délicieuses au milieu de ce sol brûlé, sans arbres, de la Lusitanie ! Voir Lisbonne et passer à côté de Cintra serait un crime ; ce serait aller à Rome sans pousser jusque Frascati. Le sol s'y relève pittoresquement ; la nature et l'homme — l'homme, c'est le paysan, si industrieux, si sobre, si travailleur, de la Lusitanie — y ont planté de merveilleux bosquets d'orangers, de citronniers, d'oliviers, d'eucalyptus, c'est-à-dire qu'on y trouve la parure exubérante des régions tropicales et cela près des majestueux types de la flore des pays
20 D ANVERS A LEOPOLD VILLE
tempérés, les palmiers à côté des châtaigniers, des hêtres et des peupliers ! Nous y arrivons en juin ; mais en mars, quand ce jardin merveilleux est en fleurs, et que les orangers ont semé sur le velours des verts gazons leur neige parfumée, le spectacle doit être prestigieux. Les rois de Portugal ont dans cet Eden un ancien château en ruines, de vision romantique. Il domine Cintra, le front dans les nuages. L'antique demeure royale est d'une architecture bizarre, mi-gothique, mi-arabe ; c'est une masse imposante de créneaux et de donjons où s'est donné libre carrière la fantaisie échevelée de l'imagination orientale, éprise de meneaux curieusement fouillés, de festons et d'astragales. Remarqué, dans cette course rapide à travers Cintra, la prison municipale. Dans cette délicieuse féerie il y a, en effet, une geôle. Ah ! rassurez-vous, une geôle paternelle où les détenus causent paisiblement avec leurs parents et amis, à travers les barreaux — des barreaux pour rire. Ceux qui sont relégués au premier étage de cette hôtellerie font aller de ci de là, suspendue à une corde, une manne, dans l'espoir que la charité des passants y fera vraisemblablement tomber quelqu'offrande. Cela se passe sous l'œil bienveillant de l'autorité. Hâtons-nous de le dire, la police municipale de Cintra n'a rien de l'air terrible des alguazils de l'Inquisition. M. le bourgmestre Buis semblait prendre beaucoup d'intérêt à cette petite scène de saveur... toute portugaise. Peut-être rêvait-il à quelque innovation de ce genre pour notre prison communale !
A l'hôtel Avenida Palazze, nous rencontrons notre ministre à Lisbonne, M. le comte du Bois d'Aische. Son Excellence a la gracieuseté de nous faire la conduite jusqu'à bord de VAlberivûle. Là, la coupe de vin de Champagne à la main, le colonel Thys boit à la Belgique, à son
d'anvers a léopold ville. 21
représentant. M. le comte du Bois répond, en termes émus : il est heureux de rencontrer des compatriotes sur la terre étrangère, il salue avec joie l'achèvement de la grande œuvre, du chemin de fer du Congo. On acclame vigoureusement. Allons ! Encore un bon moment. Décidément, on nous gâte sous tous les rapports. Mais l'ancre est remontée, l'hélice fait entendre son ronflement, le navire fend de nouveau les flots du Tage. Lisbonne disparait peu à peu dans le lointain rose... Voici, une dernière fois, la pointe de San Juliano avec son antiquaille de fort, le noir rocher de Bugio, Cascaes la coquette ; tout le paysage vu à cinq heures du matin dans une teinte grise, éclairé, à ce moment de l'après-midi, d'une lumière chaude et aveuglante puis, immense sous le ciel bleu, la mer, bleue aussi mais d'un bleu de turquoise, dont le pouls bat en longues lames sous la caresse de la houle. En route pour Madère, pour les Hespérides !
P. S. Nous avons reçu à bord deux nouveaux passagers : ce sont les délégués de l'Espagne : M. Carderera y Ponzan et M. de los Terreros, ingénieurs du service des ponts et chaussées et des voies ferrées. Ils représenteront, à l'inauguration du chemin de fer, le gouvernement de Sa Majesté Alphonse XIII.
Deux autres touristes nous ont rejoints à Lisbonne : MM. Delcommune, frères. L'un, M. Alexandre Delcommune est l'explorateur bien connu du Katanga dont les émouvantes aventures au pays noir sont encore présentes à notre pensée. Ce vétéran du Congo va en Afrique, à peu près comme vous et moi nous allons à Paris. M. Emile Delcommune, son frère, est administrateur-directeur de la Compagnie des magasins généraux.
Porto-Santo. Madère
Vendredi 18 juin.
Partis de Lisbonne, le mercredi 16, poussés par les vents alizés que nous avons rencontrés par le parallèle du détroit de Gibraltar, nous avions Porto-Santo, la plus orientale des îles de l'archipel Madère, en vue vers 10 heures du matin de la journée du 18. Porto-Santo ou Port du Salut — ainsi nommé par les chevaliers Gonçalvez Zarès et Tristan Vaz Teixejra qui y furent jetés par la tempête et qui, revenus en Portugal, reçurent de l'infant don Henri la mission de coloniser l'île, — Porto- Santo et Madeira, comme d'ailleurs les Açores, les îles du Cap-Vert et Sainte-Hélène représentent des cratères d'anciens volcans. Que ce soient là des produits d'éraptions sous-marines de date relativement récente — à l'époque quaternaire, d'après certains — ou les débris d'une chaîne volcanique côtière d'un continent aujourd'hui affaissé, abîmé dans les flots, les restes d'une Atlantide quelconque, qu'importe au fond : ce sont là spéculations géogéniques, et la science nous préoccupe peu ou prou, à ce moment où il est si bon de se laisser vivre de cette heureuse vie de sybarite qu'on nous a faite — Deus nobis haec otia fecit — où il est si doux de ne rien faire, où la mer est si belle et le soleil si réconfortant !
Porto-Santo est donc d'origine volcanique, soit ; son sol est constitué par des roches basaltiques et trachy tiques, par des tufs. L'île nous apparaît maintenant en pleine lumière, à quelques encablures du bateau. C'est une masse profon-
dément découpée, crevassée, fissurée. Les croupes sont nues, privées de végétation. Dans le ravin central — celui qui sépare les deux groupes de hauteurs qui forment le relief de l'île — • çà et là de rares habitations jettent une note claire au milieu de cette morne désolation. Néanmoins, le soleil dore ces rochers couleur lie de vin d'une si chaude patine ; il y a là des oppositions de lumière d'un effet si charmant, des ombres veloutées se détachant du fond violemment roux par des dégradations si déli-