UNE DESCENTE EN BATEAU PERILLEUSE
périlleuse, mais cela n'était rien auprès de ce que le sort nous réservait. Nous voilà donc partis, il était lo heures et demie. Etant le plus âgé de la bande et en raison de mes connaissances d'ancien marin d'eau douce dont j'avais eu le tort de me vanter, je suis élu chef de l'expédition. Jamais chef, je dois le déclarer, n'eut affaire à des chercheurs d'aventures moins disciplinés. A plusieurs reprises,
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un parti de « froussards » demanda à retourner à V Albertville, et je dus subir la honte du référendum, ce qui était un échec grave pour mon autorité. Joignez à cela un équipage composé de trois affreux nègres, en chemise sale, qui avaient l'air de ne pas trop s'entendre à la manoeuvre, qui ne nous comprenaient pas et que nous ne comprenions pas davantage.il y avait bien à bord des polyglottes distingués, ils firent tout au monde pour tâcher d'entrer en communication intellectuelle avec notre équipage, mais il fallut y renoncer de guerre lasse et, ce qui en somme était le plus sage, s'abandonner à la bonne étoile de nos marins noirs. C'est dans ces conditions que, durant trois mortelles heures ballottés, roulés dans tous les sens, nous fûmes, comme disait M. de la Harpe, le jouet de l'onde perfide. Après avoir couru une infinité de bordées, après avoir failli perdre une partie de notre mâture qui, parfois, faisait entendre les craquements les plus inquiétants, après avoir risqué de nous briser — ce qui eût été infiniment moins drôle — contre les récifs de la côte, nous devions finir par arriver enfin au débarcadère de San-Thomé, mouillés, croités comme des chiens de rue. Quelques-uns des passagers étaient dans une situation d'esprit lamentable. L'un — brave garçon s'il en est au monde — se tenait cramponné à la bouée de sauvetage que l'on avait de V Albertville jetée par prudence dans le bateau au moment du départ : malheur à celui qui essayerait de la lui enlever, c'eût été une guerre d'Apaches ! Deux avaient le mal de mer et s'étaient accroupis au fond de la barque, recevant stoïquement les copieux paquets de mer qui tombaient à chaque embardée pardessus bord; d'autres enfin, très loquaces d'habitude, ne disaient rien. Et les terribles requins qui abondent dans ces parages et dont on voyait de temps à autre passer la glauque silhouette dans les eaux du bateau ! Quel festin
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pour ces loups de mer, si nous étions jetés à l'eau ! Mais le proverbe devait avoir raison : Audaces fortuna juvat. Notre équipage nègre, un moment ahuri par les ordres et contre-ordres que chacun prétendait leur donner et qui en seraient devenus fous si on n'y avait mis le holà, parvint enfin à remonter le courant et à nous amener à terre. Il était deux heures. Quel soupir de soulagement, quand nous sentîmes sous nos pieds le plancher des vaches !
Il n'y avait pas beaucoup de temps pour visiter la Cidade, la capitale de File. A bord de V Albertville , d'ailleurs, on devait être inquiet sur notre sort ; nos compagnons de route avaient pu voir, après en avoir ri d'abord — comme de juste — combien nous étions peu maîtres de notre embarcation. Nous avions donc hâte de rassurer nos amis. La ville n'est, au surplus, pas intéressante à voir. C'est un grand comptoir, un ramassis très banal de maisons blanches, jaunes, roses, badigeonnées de couleurs criardes, servant de bureaux, de magasins. A noter cependant une assez vaste place, bien plantée, au centre de la ville. Quant aux installations du port, elles sont plutôt primitives. C'est que la prospérité de San- Thomé a bien décliné depuis que le Brésil jette tous les ans, sur les marchés du monde, des millions de balles de café, la graine qui formait jadis et constitue maintenant encore le plus clair des revenus de l'île. La Œdade, d'autre part, est affligée d'une mauvaise réputation au point de vue de la salubrité. Les planteurs habitent dans les parties hautes de l'île, au milieu de leurs cultures, et ne viennent à la ville que pour leurs affaires.
La population de San-Thomé est composée de blancs — des Portugais — de mulâtres et de nègres. Ceux-ci appartiennent un peu à toutes les races, fait qui est commun, comme on sait, à toutes les colonies à plantations, où l'esclavage a introduit les types les plus divers de la famille
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noire. Tout cela n'empêche qu'il y ait à San-Thomé des choses bien curieuses à étudier, des coins pittoresques à observer, des tableaux de genre à fixer dans la mémoire. Il aurait fallu, pour cela, aller dans la montagne, voir de près ces belles et luxuriantes plantations qui font à l'île un manteau de verdure vraiment royal, lui couvrant les épaules, montant jusqu'aux sommets, jusqu'à ces pitons de volcans éteints qui jalonnent dans les nuages son arête dorsale. Mais il faut partir. En vain, nous avions cherché à nous procurer une autre embarcation, à trouver, s'il le fallait, un petit vapeur qui nous reconduisît, dans des conditions plus confortables, à bord de VAlbe7^tville d'où l'on tirait maintenant le canon pour hâter notre retour. Impossible de trouver quoi que ce soit. Nous sommes donc obligés de réintégrer le boutre malencontreux qui nous a amenés, et de nous livrer, une fois de plus, à la discrétion de notre équipage nègre. On a raccommodé le foc tant bien que mal. Allons ! A Dieu vat ! Mais nos épreuves allaient finir, nous avions, cette fois, le vent et le courant en poupe, le boutre court comme une flèche droit sur Y Albertville, où on nous reçoit à bras ouverts, comme des enfants prodigues qu'on craignait de ne plus revoir. Quel plaisir de me retrouver dans ma bonne cabine, après avoir été secoué sans miséricorde dans un ignoble sabot durant des heures et attrapé un torticolis à éviter les bonds désordonnés de la mâture ! Nous étions partis en toilette de villégiature, arborant fièrement qui un pantalon d'un blanc éblouissant, qui un gilet superbe, qui une jaquette du dernier « smart ^ ; nous revenions à bord, déguisés en débardeurs. Pour le surplus, nous mourions de faim. Mais qu'importe! nous étions enchantés de l'aventure.
Le soir, bien réconfortés et l'imagination aidant, nous avions « découvert » San-Thomé et je ne sais même pas si
quelques Tartarins ne poussèrent pas l'impudence j usqu'à écrire à leurs sœurs éplorées qu'ils étaient arrivés à terre à la nage, au milieu des bandes de requins dont froidement ils avaient bravé les attaques meurtrières. Ainsi se fait l'histoire. En ce qui me concerne, l'expédition de San-Thomé sera des souvenirs du voyage sinon le plus charmant, certainement un des plus vivaces et des plus émotionnants.
DEVANT SAN-THOME.
LE RETOUR A L « ALBERTVILLE
Mais San-Thomé, avec sa végétation merveilleuse, sa capitale sertie comme une perle dans une conque d'émeraudes et de turquoises, émergeant d'u-n océan de verdure où se balancent dans la brise les frondes des palmiers et des cocotiers, ses récifs frangés d'écume par les flots furieux qui viennent sans cesse se briser contre le roc, San-Thomé a disparu ; V Albertville a repris son lourd collier de monstrueux travailleur de l'abîme, X Albertville file vers le Gabon.
Libreville. Le passage de la ligne. Cabinda. Banana
Libreville, par 0°22 de lat. Noi^d. 29 juin.
La côte s'est montrée vers 7 heures du matin. Elle est plate, mais boisée. A 8 heures, nous entrons dans le large estuaire du Gabon. De blanches maisons à toits de tuiles rouges se profilent sur un fond de palmiers-élaïs, de cocotiers, et de manguiers, qui forme le décor le plus majestueux que j'aie vu jusqu'ici de la scène africaine. C'est merveilleux de tonalité. A huit heures et demie, le bateau jette l'ancre, nous sommes en face de notre escale, à 2 milles de la côte. C'est à Libreville que doit monter à notre bord M. de Lamothe, le commissaire général du Gabon et du Congo français que le gouvernement de la République a délégué aux fêtes d'inauguration du chemin de fer. Un canot à vapeur, amenant M. de Ballancourt, capitaine du port, lieutenant de vaisseau dans la marine française, vient ranger V Albertville . Le colonel y prend place, il va chercher le délégué français. Nous irons, nous, à la côte dans les embarcations du bord. A peine mises à la mer, immédiatement elles se remplissent de deux pieds d'eau. L'auteur du délit ? Le soleil des Tropiques. On en sera quitte pour prendre un bain de pieds et voilà tout. En route !
Libreville avec ses maisons à l'européenne, confortablement aménagées, son église coquettement juchée à mi-côte, avec l'imposante demeure de son gouverneur, mérite évidemment l'attention, mais c'est d'un style colo-
niai dont on trouve les spécimens largement distribués à la surface du globe. Ce qui frappe surtout, c'est l'éton-
i, Ai.Li.i-: m-.;
iTlEI;S A LIBREVILLE.
nante exubérance de la verdure — des manguiers touffus comme nos hêtres, des cocotiers au port élancé, un fouillis de frondes élégamment dessinées, des bambous nerveux, des palmiers gigantesques — c'est le paysage équatorial
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impatiemment attendu, dans toute sa splendeur, dans toute sa majesté. Le soleil manque malheureusement à la fête, il boude depuis trois jours. S'il daignait jeter ses rayons de feu sur le tableau durant quelques instants seulement, ce serait magique.
Le jardin d'acclimatation, créé parles prédécesseurs de M. de Lamothe, l'objet des soins jaloux du gouverneur de Brazza, l'explorateur bien connu, le rival de Stanley, qui consacra à son entretien des sommes considérables, est une pure merveille. Nous nous sommes promenés sous ses splendides frondaisons durant deux heures, ayant l'intuition de ce que devait être le paradis terrestre. De majestueuses allées de cocotiers et d'élaïs dont les troncs montent au ciel comme les colonnes d'un temple bouddhique, des bambous énormes, des manguiers, des dragonniers de taille colossale, des acacias aux fleurs d'un rouge sanguinolent, des platanes superbes au feuillage découpé en dentelles par la main des fées, des taillis où poussent l'euphorbe, le caféier, le cacaoyer, où croissent côte à côte la vanille, la cannelle et le girofle ; l'ombre mystérieuse avec le calme de la forêt vierge, quelques huttes de nègres tapies dans la verdure ; ci et là un perroquet au plumage éclatant jetant dans le silence son cri strident comme une trompette de guerre ; des milliers d'insectes bourdonnants, aflairés dans cet océan de vie, dans cette atmosphère de chaude et lourde lumière : tout, dans cet Eden, avait été réuni pour donner de la nature tropicale, de la flore de l'Afrique équatoriale, l'image la plus saisissante. C'est une admirable leçon de choses.
La colonie semble très bien tenue. On sent l'effort évident d'une grande nation. Seulement l'effort obtenu est-il
bien en rappoi't avec la force dépensée ? Je ne vous en dirai pas long à cet égard, attendu que je me suis interdit de vous ennuyer à coups réjDétés de statistiques et de me livrer à des discussions économiques qui ne concernent pas notre Congo. Mais il est nécessaire et juste de le dire, lorsque les Français le voudront, ils feront du Gabon une colonie admirable : tous les éléments de prospérité y sont. La race nègre, celle des Pahouins, n'est pas laide;