‹ D'Anvers à Léopoldville par le chemin des écoliersChapitre 18 sur 71 · UNE RUE DE LIBREVILLE · texte numérisé non relu

UNE RUE DE LIBREVILLE

les femmes ne manquent ni de 'grâce native ni de coquetterie. Les hommes me plaisent moins , ils sentent la domestication ; ce sont des nègres quelconques, analogues à ceux que j'ai coudoyés à Washington et ailleurs, mais on peut en faire des travailleurs et tout, dans les colonies tropicales, est dans cette formule.

A lo h. 1/2, passagers nouveaux et passagers anciens, nous sommes à bord. Le navire continue vers Cabinda, où nous devons prendre le délégué portugais. La tempéra-

d'an VERS A LÉOPOLDVILLE. 63

ture a beaucoup fraîchi ; le thermomètre marque à peine 24 degrés centigrades et nous sommes à l'Equateur ! Il est vrai que le soleil persiste à se dérober à nos regards ; le ciel voilé et la mer toujours grise échangent leur éternel baiser, le ciel pâle et délicat, la mer d'une grandeur tragique qu'on ne lui découvre pas en ses jours de lumière.

Jeudi, 30 juin.

Nous avons passé la ligne. Cet événement ne pouvait passer inaperçu. C'est un privilège reconnu de temps immémorial à l'équipage de faire subir les épreuves du baptême à tous ceux qui n'ont pas fait connaissance avec le bonhomme Equateur. Ils étaient nombreux, les néophytes. La cérémonie a été, comme vous le devinez, émaillée de scènes d'étourdissante gaîté, de tableaux d'une drôlerie achevée. Sa Majesté Neptune, accompagnée d'Amphitrite, entourée d'une cour nombreuse, présidait aux épreuves du baptême. Tous les ont subies avec une bonne grâce parfaite. Le programme, d'ailleurs, avait été réglé avec beaucoup de délicatesse. Chacun en a eu en raison de son sexe, de son tempérament; chacun en a pris à hauteur de son grade. J'ai, pour ma part, attrapé mon compte. Nous avons donc ri abondamment, nous étions enchantés de Neptune. Inutile de vous dire que l'équipage n'a pas été oublié dans les bonnes grâces du roi des mers et que les dragées du baptême, recueillies par une main charmante, ont été distribuées abondantes et généreuses. Voici, au surplus, la copie du parchemin qui me fut délivré, comme aux autres baptisés, en mémoire de ce jour solennel de notre existence de voyageur.

64 d'anvers a LÉO pold ville.

« A TOUS PRÉSENTS ET A VENIR, SaLUT !

» Nous Neptune, roi des mers, déclarons que notre sujet

bien-aimé, le commandant M , a, ce jour, subi avec

résignation le

w Baptême de l'Equateur

des mains de Notre barbier royal, en Notre présence, sur le Steamer Albertville de la Compagnie Belge maritime du Congo.

En preuve de quoi, Nous lui donnons le présent certificat qui l'exonérera à l'avenir de toute épreuve similaire.

T. Donné le 28 du mois de juin 1898.

I» Neptune. »

Vendredi , T^ juillet .

Nous avons failli laisser en route le Gouverneur portugais, Y Albertville ayant dépassé Cabinda sans le savoir. Qu'aurait dit le protocole ? J'en frémis.

La résidence du Gouverneur du Congo portugais est, en effet, cachée au fond d'une baie et il faut bien connaître la côte pour la découvrir. On a quelque peu « bafouillé » pour y arriver, mais nous voilà devant Cabinda tout de même ! Un canot, vigoureusement mené par ses rameurs nègres, vient accoster l'escalier et don Luiz Leitâo Xavier, Gobernador do Congo, monte à bord, entouré d'un brillant état-major, dont un officier de lanciers d'un chic vraiment épatant.

U Albertville poursuit alors sa course, longe maintenant la côte, qui se dessine, blanche, plate, monotone, couronnée ci et là d'un maigre cordon de verdure. Nous

sommes depuis hier dans les eaux du Congo, dont la masse puissante trace sur les Ilots d'azur de l'Océan un ruban gigantesque d'un brun sale. L'hélice, dans son remous, roule des débris de végétaux ; c'est la poussière des immenses forêts équatoriales, c'est l'âme du vieux continent africain qui s'en va, parcelle par parcelle, sous les attaques séculaires du monstre aux mille tentacules. Voici la « pointe française ^ ; quelques instants après se montre la pointe de San-Antonio. Nous entrons dans

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