UNE MARCHANDE DE MATADI
de bronchites ; dans les campements, il y en avait qui toussaient à fendre l'âme. Le nègre, dès qu'il a été à même d'apprécier la somme de chaleur que lui apporte le vêtement — quelle que soit la forme de ce vêtement — s'est habillé. Il paraît ridicule d'abord, mais qu'importe ? Le nègre de la côte a débuté ainsi. Aujourd'hui celui-ci est vêtu à peu près comme vous et moi.
Sur le marché de Matadi, j'ai vu vendre de la viande de boucherie. La Compagnie des Produits, qui exploite l'île de Mateba où elle a un troupeau de 4.000 têtes environ,
84 d'an VERS A LÉOPOLD VILLE.
fait abattre journellement un bœuf, parfois deux pour l'alimentation de la population blanche de Matadi. Les indigènes prennent leur part du festin, les miettes, si vous voulez, car ils continuent à se nourrir de chikwangue ou pain de manioc, d'arachides, de poissons; mais leur estomac n'est nullement réfractaire à la viande de bœuf, pas plus qu'à celle de la chèvre et du poulet, pas plus, hélas ! il faut bien le dire, qu'à la chair de leurs semblables dont ils continuent à être friands, là où la force ne les a pas obligés à renoncer à ces pratiques abominables.
Donc le noir, depuis que le chemin de fer s'est établi à Matadi, se loge, s'habille et se nourrit mieux. Je ne parle pas, bien entendu, des ouvriers noirs de la côte — Sénégalais, Accras et autres — qui forment aujourd'hui le fond de la population nègre de Matadi et qui ont déjà un avantgoût de la civilisation ; ceux-là, d'ailleurs, seront rapatriés successivement. Mais leur exemple restera, et l'on sait combien le nègre est imitateur. Dès maintenant déjà — cela est incontestable — l'indigène mord au progrès matériel. La notion du progrès moi'al viendra à son heure, car il s'agit de remonter des siècles de barbarie et d'esclavage. Il faudra du temps, beaucoup de temps et de patience. Nos missionnaires y arriveront. Mais pour le moment l'œuvre pressante, c'est d'élever le nègre des abjections de la brute vers l'homme, de l'ennoblir par le travail Comme l'exploitation du chemin de fer est aujourd'hui en plein mouvement, les installations de Matadi se compléteront, la construction de la ville s'achèvera, des ménages d'artisans noirs s'établiront, ils feront souche. Matadi deviendra un puissant foyer d'où la civilisation sera réfléchie dans tous les sens. 11 en sera ainsi de Kengé, Tumba, Gongololo, Dolo, de toutes les stations de la voie ferrée. Ce seront des centres d'attraction pour la population noire et de ces centres, par contact de proche en proche —
telle l'action des ondes atmosphériques — la civilisation s'étendra de Matadi à Léopoldville et rayonnera de tous côtés. Le chemin de fer aura été dans cette conquête pacifique l'outil de pénétration d'abord, l'instrument de diffusion par excellence ensuite. Il aura créé des besoins parmi les populations nègres. Tout n'est-il pas dans cette formule,?...