LES CHEFS NEGRES ET LEUR COUR
n'avait eu quelque chose de touchant, d'impressionnant : ils s'étaient faits beaux pour venir recevoir les compliments du représentant de Boula-Matari, et ce sentiment-là commandait le respect.
Et ils étaient tous là, les chefs, rangés des deux côtés de la route conduisant de la station de Tumba au campement, ceux-ci en pompiers de Nanterre, revêtus au-dessus de leurs pagnes, de livrées en drap rouge flamboyant, la poitrine barrée d'aiguillettes d'or ; ceux-là arborant fièrement un étincelant casque de cuirassier, d'autres
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une paire de lunettes bleues, tous le long bâton de commandement à la main, la grande médaille d'argent de la chefferie suspendue au cou, immobiles comme des statues de bronze. Leurs femmes, les enfants les entourent avec les gens de marque portant les drapeaux bleus étoiles d'or, les étendards de peaux de léopard, et balançant dans les airs une foule de parasols multicolores qui faisaient aux chefs une sorte de dais royal. A leurs pieds, comme dans les scènes bibliques, les joueurs de trompe, pareils à des Éoles, enflant grotesquement leurs joues pour tirer de leurs instruments d'ivoire les sons les plus beuglants, et les tambourinaires faisant éclater leurs tams-tams, sous l'attaque jamais lassée des vigoureux battoirs, d'appels assourdissants. Derrière ces graves personnages était rangé le vulgum pecus des tribus. Représentez- vous uni bande de ramoneurs, jouant au chœur antique en frappant dans les mains, sur le rythme saccadé des tambours, alfublés de ce que l'imagination la plus folle peut réunir dans les boutiques et arrière-boutiques des fripiers de Bruxelles, de vieux fracs blanchis aux coutures, de redingotes lustrées par l'usure, de complets à carreaux invraisemblables, de chapeaux de toutes formes, de tous styles, le tout minable, lamentable, ayant subi les injures du temps jusqu'à saturation, la mise-bas, la desserte de toute une grande ville distribuée aux gueux d'une cour des miracles. Accompagnez cette descente de la Courtille noire des danses les plus grotesques, des contorsions parfois les plus bestiales, du vacarme horrible des tambours et des tams-tams, d'une cacophonie dont seuls les hurlements des fauves d'une ménagerie en délire, peuvent donner une idée ; laissez envelopper cette scène par l'ombre tombante du soir, et vous aurez un tableau superbe
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de vie et de couleur, digne de tenter le crayon sarcastique d'un Cranach, d'un Holbein ou d'un Callot.
Nous trouvons nos bagages au logis ; tout est méthodiquement, admirablement réglé.
Le logement des voyageurs avait été improvisé de toutes pièces. Le problème n'était certes pas facile de fournir le gîte à une centaine d'invités dans une localité où rien n'existait pour ainsi dire, sinon les habitations des agents de la station. Mais la Compagnie du chemin de fer ne s'effraie pas d'un détail aussi futile. En douze jours, un grand terrain fut déblayé de ses herbes, et là-dessus s'élevèrent comme par enchantement des baraques en bois très confortables, ma foi, et une superbe salle, de 40 mètres de longueur sur 1 5 de largeur et 6 de hauteur, très pittoresque dans son architecture primitive, avec ses fermes et ses chevrons apparents.
C'est là qu'à 7 heures du soir eut lieu un banquet parfaitement ordonné. Encore un problème dont la solution pouvait paraître inquiétante. Je me hâte d'ajouter, qu'elle fut de nature à satisfaire les plus gourmets. La salle était éclatante de lumières — des becs à incandescence au pétrole ; les faisceaux de drapeaux belges et congolais, les longues frondes de palmiers qui cachaient la nudité des parois, les curieuses panoplies d'armes indigènes, les pittoresques dessins formés par des lanternes de locomotive, aux feux blancs, verts et rouges artistiquement entremêlés, les uniformes chamarrés d'or et de décorations des personnages officiels, les blanches épaules et les toilettes somptueuses des dames, tout cela donnait à la fête un éclat incomparable. Quand on se prenait à penser que pareille chose se passait en Afrique, à près de 400 kilo-
mètres de la côte; que dans ce coin perdu du continent noir que Stanley traversait, il y a vingt ans, les armes à la main, poursuivi par les cris de haine des populations soulevées, se rencontrait, à quelques pas de ces centaines de nègres dansant jusqu'à en tomber de fatigue, à la lueur ironique de la lune, leurs rondes de guerre — celles qu'ils exécutaient naguère encore dans leurs céi'émonies d'anthropophages — se rencontrait une poignée d'Européens dînant paisiblement, en uniforme ou en habit noir, il y avait certes de quoi rêver à un conte oriental, il y avait surtout de quoi réfléchir.
Le banquet fut très animé. Au dessert, le lieutenantcolonel Thys porta la santé au Roi dans les termes suivants :
« Mon général. Monsieur le gouverneur général, Messieurs les délégués, Mesdames, Messieurs.
» J'ai l'honneur de porter un toast à S. M. Léopold II, roi des Belges, souverain de l'Etat indépendant du Congo.
5' En prononçant devant vous, sur la terre d'Afrique, ce nom vénéré, mon âme est tout entière vibrante d'émotion, de dévouement et de patriotique fierté.
» L'histoire inscrira le nom de Léopold II en lettres d'or parmi ceux des grands hommes ; dès maintenant, la nation belge reconnaissante salue en lui le plus illustre dô ses enfants.
» Après avoir conçu l'œuvre du Congo avec une audace remarquable, après l'avoir créée grâce à une diplomatie toujours en éveil, la soutenant d'ailleurs presque seul financièrement, le Roi a procédé à l'organisation de l'Etat du Congo avec une sûreté de vues, une hardiesse et une ingéniosité dans les moyens, une énergie dans l'exécution
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qui montrent en lui toutes les ressources du génie. Dès à présent, un immense empire colonial est fondé ; avant peu il se suffira à lui-même.
y» L'honneur de ma vie sera d'avoir été un de ses premiers, un de ses plus fidèles et dévoués lieutenants. Ma plus douce récompense est de pouvoir, en cette qualité, en ce coin du monde que nul pied européen n'avait foulé il y a dix ans et que parcourent aujourd'hui les locomotives, acclamer devant les délégués officiels de presque tous les gouvernements européens, le nom du rédempteur de l'Afrique.
r. Au souverain de l'État indépendant du Congo ! au Roi bien-aimé qui personnifie si noblement la patrie ! n
Ces paroles au sens si élevé, d'un tact si parfait, furent couvertes d'applaudissements.
La fête se prolongea tard, mais nous ne devions pas avoir le dernier mot. Au moment où les convives rejoignirent leurs wigwams, ils purent entendre encore les chants des noirs qu'accompagnaient toujours les sons sourds des tams-tams et voir, à la clarté de l'astre des nuits éclairant le plateau d'une lumière froide, glaciale, leurs ombres fantastiques passer et repasser sans lassitude dans le cercle de la danse. Les nègres avaient assisté au feu d'artifice qui avait été tiré après le banquet; ils avaient vu les étoiles de feu retomber en gerbes étincelantes sous la voûte sombre du ciel, les soleils tournoyer en ondes fulgurantes, les cataractes de flammes projeter leurs flots ardents dans les espaces, ceux-ci éclairés tour à tour d'une immense nappe de lumière rouge, jaune, verte, bleue. Ils n'avaient rien dit, car rien ne doit les étonner de la part du moundelé. Si quelque chose provoque leur admiration, leur stupéfaction, ils n'ont garde de le montrer, soit par nature ou par habitude, soit, ce qui est plus
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plausible, par calcul politique. Quelques-uns, les anciens, accroupis autour des feux, enroulés dans leurs couvertures, devisaient à voix basse. J'aurais donné gros pour pouvoir lire dans la cervelle de ce vieux roi nègre, de cet ancien cannibale. Certainement qu'il devait trouver les choses changées. Qui sait, dans son abjection de sauvage trop vieux pour frayer avec la civilisation, peut-être regrettait-il le temps où dans la brousse — celle où il était assis — l'antilope, le buffle et l'éléphant peuplaient la chasse inviolée du noir...
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De Tumba à Léopoldville. L'Inkissi. La forêt équatoriale Kimuenza. Léo
Mardi, 5 juillet 1898.
De grand matin, les sonneries des trompettes — car tout se passait militairement, comme dans un camp — viennent nous réveiller et, les yeux bouffis de sommeil, après avoir déjeuné sommairement, nous reprenons, dans une brume grise qui donnait aux gens et aux objets des aspects fantastiques, le chemin vers la gare. Le service des trains vers Léopoldville reprenait, dans l'ordre où il avait été organisé au départ de Matadi. Les vaillantes petites locomotives étaient toutes là, pavoisées comme la veille, piaffant d'ardeur pour conduire les invités de la Compagnie vers le but du voyage. Il faisait franchement frisquet, presque froid. Oui, en plein Congo, sur ce plateau de Tumba, la brise soufflait matin et soir à faire grelotter les nègres.
Le chef de la station de Tumba nous presse, les bagages sont chargés.
Messieurs les voyageurs, en voiture ! — Nous y voilà! En route ! ,
La voie monte rapidement, la locomotive s'époumonne, souffle. Le paysage, c'est encore celui de Tumba, la haute plaine avec ses herbes dures comme des joncs.
De temps à autre un bois, un morceau de forêt où croissent pêle-mêle acacias flamboyants, manguiers touffus, mimosas élégants, sagoutiers au port élancé, toutes les variétés de palmiers, le tout entremêlé de gigantesques
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fougères, réuni de branches en branches, de troncs à troncs, par des ponts de lianes. La voie passe maintenant entre des talus au sommet argileux, — une argile ferrugineuse qui s'effrite à l'air et dont la base est formée de galets.
Comme la veille, à toutes les stations, pittoresquement