‹ D'Anvers à Léopoldville par le chemin des écoliersChapitre 51 sur 71 · LA PARADE · texte numérisé non relu

LA PARADE

La foule applaudit, crie. Le seigneur José Fernandès Saramago, cela se voit, est la coqueluche du tout San Paolo de Loanda. Puis viennent, revêtus de costumes de soie magnifiques, les bandarilheiros. Bien que le programme renseignât qu'ils étaient connus de toute l'Europe, j'aurai le mauvais goût de ne pas citer leurs noms, ceux-ci, en raison peut-être de l'importance des personnages, étant quelque peu encombrants. Suivent les acteurs de mince envergure, les forcados, chargés de la besogne servile : faire sortir les taureaux du toril, puis, la course finie, les y faire rentrer.

d-'anvers a léopold ville. 167

Soudain un des six « bravissimos « touros apparaît. Il a été capturé au lazzo dans les manadas de Curraes de Mulundo-ahalla. Je ne connais pas l'endroit, cependant on m'assure que les taureaux de ces solitudes sont renommés pour leur férocité L'animal s'est arrêté sur le seuil de l'arène, jil parait profondément ahuri à la vue de la nombreuse assistance ; la musique, les cris de la foule le gênent visiblement. Il se secoue, il va bondir sur un des bandarilheiros qui lui présente la " capa « , le manteau de soie rouge ; l'illustrissimo seigneur Saramago se porte bravement à sa rencontre. Mais le taureau a réfléchi : il s'élance d'un bond... au-dessus de la clôture et dédaigneusement, malgré les bourrades des spectateurs des premiers rangs du parterre qui l'accablent de huées, de coups de canne, il se dirige au petit trot vers le toril. La troupe paraît légèrement décontenancée. Heureusement la musique redouble d'ardeur. Si on réussit après bien des manœuvres savantes à décider l'animal à quitter son refuge, par contre il met de l'entêtement, de la mauvaise volonté à ne pas vouloir sortir de son aimable et pacifique caractère. Enfin, grâce à deux ou trois javelines dont on pique son encolure — sans trop de dangers — le taureau s'anime quelque peu ; il fonce une ou deux fois sur la capa, mais il tourne toujours résolument le dos au seigneur Saramago et à son cheval blanc qui continuent à évoluer, l'un portant l'autre, faisant des voltes, des pas de côté, à la profonde admiration de la foule charmée de la noblesse d'attitude de son favori. Mais le taureau doit mourir, c^est dans le programme et Saramago descend de cheval, s'avance intrépidement au-devant du féroce animal et lui plonge — heureusement c'est une métaphore — la lame d'un sabre... de bois dans le flanc. Il paraît — je ne suis pas connaisseur, n'étant pas Portugais — que la manoeuvre

a été superbement enlevée. Le taureau, lui, se rendant compte que sa tâche est terminée, rejoint ses compagnons, toujours de son pas tranquille.

La foule le hue consciencieusement. Par contre, elle applaudit avec frénésie l'illustrissime Saramago ; les spec-

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A ST-PAUL DE LOANUA LE COMbAT DE TAUUEAUX.

TAUREAUX RECALCITRANTS.

tateurs sont emportés par leur enthousiasme, ils lancent dans l'arène leurs chapeaux que le héros rejette d'un geste souverainement noble.

Après deux ou trois courses du même genre, enlevées avec la même intrépidité par les toréadors qui, je leur dois encore ce témoignage, suaient à grosses gouttes, courses subies avec la même résignation par les taureaux.

je m'en fus, suffisamment édifié. Il paraît que j'eus tort, car à la dernière course une petite vache — haro sur les taureaux ! — se fâcha sérieusement et mit sur le dos, en l'enlevant sur ses cornes, un des bandarilheiros dont le superbe costume sortit quelque peu endommagé de l'aventure. Etait-ce dans le programme ? Je ne le crois pas, et dame vache aura appris, par la suite, ce qu'il en coûte de vouloir jouer au taureau pour tout de bon dans la troupe où figure l'illustrissime « cavalière e distincto amador « José Fernandès Saramago et tant de bravissimos bandarilheiros, connus dans toute l'Europe.

Et voilà comment le dimanche lo juillet 1898, à 3 heures du soir, j'assistai à une corrida de touros, à Santo Paolo de Loanda dans l'Angola, en pleine Afrique.

Il faisait presque nuit noire quand je rejoignis le bateau.

J'oublie de vous dire que le président des journalistes du bord, M. Tardieu, expédia à Bruxelles de Saint-Paul un « petit bleu « — 256 mots ! — rendant compte sommairement des fêtes de l'inauguration.

A 10 francs le mot, ce télégramme, peu banal, a dû faire à la Compagnie anglaise du câble un certain plaisir.

De son côté, M. le lieutenant-colonel Thys adressa au Roi le message suivant :

« Fêtes inaugurales du railway congolais terminées, succès complet. Admiration unanime pour l'immense œuvre accomplie par le Roi. Je suis profondément heureux d'y avoir apporté ma modeste part. "

s te- Hélène. Longwood. La vallée du tombeau

Vench ^edi , 15 juillet .

Le trajet de Saint-Paul de Loanda nous parut long, du

A S'e-HÉLÈNE. — LE PORT.

dimanche 10 au vendredi i5 juillet au matin, et durant ces quatre jours pas une seule voile en vue. Sainte-Hélène, autrefois le lieu de relâche de tous les navires qui contournaient le Cap (de Bonne-Espérance pour aller aux Indes, a perdu son importance depuis l'ouverture du canal

de Suez. C'est tout au plus si l'île a été conservée comme port d'attache par quelques baleiniers de l'Océan antarctique, et même ceux-ci ne tarderont pas à l'abandonner, si ce n'est déjà fait. Au point de vue militaire, Sainte- Hélène reste pour l'Angleterre un point stratégique de premier ordre et un dépôt de charbons pour les escadres évoluant dans l'Atlantique du sud.

L'île nous apparut, le vendredi i5, de grand matin. Le soleil était à peine levé. Dans les brumes pas encore tout à fait dissipées, Sainte-Hélène se dressant subitement hors des flots avec ses falaises à pic, ses rochers noirs entassés les uns sur les autres dans un désordre chaotique, nous fit une impression sinistre. C'était bien là un tombeau, et un tombeau perdu dans l'immensité des flots, tel qu'une figure titanesque comme celle de Napoléon devait avoir approprié à sa taille de géant. Et les vers de l'auteur des Châtiments me revenaient dans la pensée :

Il croula, Dieu changea la chaîne de l'Europe, 11 est, au fond des mers que la brunne enveloppe. Un roc hideux, débris des antiques volcans. Le Destin prit des clous, un marteau, des carcans. Saisit, pâle et vivant, ce voleur du tonnerre, El, joyeux, s'en alla sur le pic centenaire Le clouer, excitant par son rire moqueur Le vautour Angleterre à lui ronger le cœur,

Sainte-Hélène, ce roc pelé de 144 kilomètres carrés de superficie, cet entassement de blocs brisés dans des convulsions volcaniques dont l'enchevêtrement des couches peut à peine faire comprendre la puissance terrifiante, ces collines chauves taillées à pic, crevassées de toutes parts, presque toujours noyées dans les nuages qui assiègent l'île constamment, cette île jetée en sentinelle perdue dans les mers à i,5oo kilomètres de la côte la

172 I) ANVERS A LÉOPOLDVILLE

plus voisine de l'Afrique, est formée de basaltes, de pyroxènes et de laves, que les pluies et les ageuts atmosphériques viennent ronger incessamment. Elle est stérile, la végétation ne venant que dans quelques vallées qui échappent par leur orientation à l'action desséchante du vent du nord et dans lesquelles parfois se traîne quelque maigre filet d'eau dévalant en cascade des hauteurs. C'est vraiment un lieu de désolation. Nous l'avons vue, Sainte-Hélène, par un temps suj')erbe ; nous n'y sommes restés qu'un jour durant ; l'impression que nous en avons gardée n'est pas sans charmes. D'ailleurs, la religion des souvenirs du grand homme de guerre qui y a été exilé, qui y est mort, a jeté sur le roc un manteau poétique, et c'est un peu à travers le prisme de notre imagination que nous avons contemplé ce que l'Empereur et ses compagnons de captivité nommaient une île maudite. En réalité, quand il fait mauvais à Sainte-Hélène — et la pluie y tombe souvent — il doit être horrible d'y vivre.

L'île plongeant à pic dans les flots, on n'y trouve pas de plage et le ressac de la mer y est très violent. Les grandes profondeurs de l'Océan qui entourent S'®-Hélène permettent aux bateaux de s'en approcher d'assez près, et en somme le débarquement, quand le temps est calme, peut se faire facilement. Une chose qui nous frappe tout d'abord, ce sont les casemates pour canons de gros calibre que les Anglais ont creusées dans le roc, aux extrémités de l'île et à l'entrée de la faille où est bâtie James-Town, la capitale. On travaille actuellement à les renforcer. Sainte- Hélène, où il y a une garnison importante, avec ses fortifications et l'appui de quelques vaisseaux de guerre, serait difiâcilement prenable.

Nous entrons dans James-Town — un long boyau qui finit là où les parois de la faille viennent se rejoindre —

par une porte qui a des prétentions au monument. Nous débouchons sur une place publique où se dressent à droite l'église, à gauche quelques édifices d'aspect mesquin, servant à l'administration — la poste notamment — accompagnés d'un assez joli parc. C'est dans une maison, tout près de l'église, que Napoléon passa la première nuit qui suivit le jour de son arrivée à Sainte-Hélène, le 17 octobre 181 5. Le lendemain, il se mettait en marche pour

A S^'-HELENE. — VUE DE .lAMES-TOWN.

Longwood que le gouvernement anglais lui avait assigné comme résidence.

C'est à Longwood que nous allons nous rendre. C'est une montée de près de six cents mètres à accomplir. Quelquesuns d'entre nous font d'abord l'ascension du Ladder-Hill que surmonte le château-fort, par l'échelle du meunier —

D ANVERS A LÉOPOLD VILLE

car c'est plutôt une échelle qu'un escalier — qui est appliquée contre les parois du rocher sous une inclinaison de plus de 45 degrés et qui ne compte pas moins de sept cents marches. Bon courage, messeigneurs ! J'avoue que,

A St'-nÉLÈNE LE LADDER-HILL .

pour ma part, je ne suis pas tenté d'imiter cet exemple et je me contente de l'excursion, suffisamment laborieuse, de Longwood. Le chemin qui mène à la résidence de Napoléon est creusé au flanc de la montagne ; il monte par des pentes assez raides, dominant James-Town et la

petite baie qui se trouve en avant de la ville et où maintenant se balance gracieusement VAlbertville sous les caresses de la houle. Au bout de James-Town se découvre la petite vallée verdoyante de Briars où l'Empereur s'arrêta, ne croyant y passer qu'une nuit avant d'atteindre Longwood. Il y séjourna durant trois mois, dans un très modeste pavillon à une seule chambre au rez-de-chaussée et une seconde à l'étage, appartenant au propriétaire du domaine de Briars, à M. Balcombe, dont

A St^-HÉLÈNE. — LONGWOOD.

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