‹ D'Anvers à Léopoldville par le chemin des écoliersChapitre 52 sur 71 · LA MAISON DE L EMPEKEUK · texte numérisé non relu

LA MAISON DE L EMPEKEUK

une fille devait, bien longtemps après — il y a quelques mois — publier les souvenirs qu'elle avait gardés de ce voisinage de l'Empereur. Dans le fond une cascade tombe en voile de mousseline : c'était, durant son séjour dans la propriété Balcombe, un des buts de promenade préférés de l'illustre exilé.

La route monte, monte toujours, le pays est profondément triste. Sur les flancs de la montagne, quelques broussailles, des cactus aux baies rougeoyantes, des aloès épineux, des plantes grasses aux feuilles en lames de bayonnette, des haies de phormium. Par- ci, par-là, un bosquet de pins émaciés, un araucaria, un cyprès : c'est tout. A notre

176 d'an VERS A LÉOPOLDVILLE.

gauche, s'ouvre le chemin qui conduit à la vallée du Tombeau. Passons, nous y reviendrons tantôt. La route fait maintenant un coude, côtoie une terrasse où s'élève une petite église anglicane, en style gothique. Là-bas, dans les airs, se dresse le pic de Diane, haut de 800 mètres, le sommet le plus élevé de l'île. A droite, dans le lointain, se découvre Longwood. Nous prenons à travers champs, au plus court, entre la route et la mer. De nombreux ânes paissent, mangeant gloutonnement le chardon en compagnie de quelques vaches faméliques.

Nous foulons enfin la pelouse de Longwood où de misérables pins et deux ou trois oliviers rabougris — ces derniers doivent certainement avoir existé déjà du temps de l'Empereur — se traînent pour ainsi dire à terre, couchés par la rafale qui constamment ravage le plateau.

Halte ! Nous ne pouvons nous empêcher d'être émus en songeant que, durant près de six ans, Napoléon a parcouru cette pelouse, poursuivi sans cesse par l'idée de l'âpre destinée qui l'avait conduit sur ce rocher désert, ayant toujours devant les yeux le cauchemar de son impuissance, la vision de l'immense écroulement.

Comme l'a dit superbement le poète :

Évanouissement d'une splendeur immense,

Du soleil qui se lève à la nuit qui commence,

Toujours l'isolement, l'abandon, la prison;

Un soldat rouge au seuil, la mer à l'horizon.

Des rochers nus, des bois affreux, l'ennui, l'espace.

Des voiles s'enfuyant comme l'espoir qui passe,

Toujours le bruit des flots, toujours le bruit des vents.

Adieu, lente de pourpre aux panaches mouvants;

Adieu, le cheval blanc que César éperonne !

Plus de tambours battant aux champs, plus de couronne ;

Plus de-rois prosternés dans Tombre avec terreur !

Plus de manteau traînant sur eux, plus d'Empereur !

Napoléon était retombé Bonaparte.

Il ne reste plus rien de Longwood tel que l'Empereur l'habita, si ce n'est la disposition des pièces. Après la mort de Napoléon, arrivée le 5 mai 1821, la Compagnie des Indes, qui avait repris le gouvernement de la colonie, loua Longwood à un fermier. Celui-ci perça une fenêtre dans le mur même contre lequel le lit de l'Empereur avait été dressé, laissa pourrir le plancher existant, en fit un autre plus élevé : en un mot, tout fut bouleversé. Le gouvernement de Napoléon III acheta à l'Angleterre la maison et le jardin de Longwood, ain'si que l'emplacement, dans la vallée du Tombeau, l'endroit où le corps de l'illustre exilé — ramené en France par le prince de Joinville, en 1841, et déposé aux Invalides — avait été inhumé. Il fit restaurer la maison où l'Empereur était mort, d'après les dispositions anciennes, celles que le grand capitaine avait connues. Depuis lors, le gouvernement français entretient ce qui est devenu son domaine privé et c'est son consul, habitant Longwood, qui est chargé de ce soin. En somme, la maison de Napoléon a été refaite de toutes pièces.

On conçoit que l'intérêt de la visite à Longwood-House s'en trouve singulièrement diminué et il faut la force des souvenirs classiques et tout le prestige de la personnalité de l'Empereur pour ressentir quelque émotion dans ce salon où il est mort, où se voit son buste, d'après le masque pris après son décès par le médecin Antomarchi. A côté de Longwood-House s'élève le bâtiment appelé la ferme et où vécurent le général Bertrand et M™^ Bertrand durant la captivité de Napoléon. Le fermier — un Ecossais très aimable — fort obligeamment nous fait les honneurs de son home; il nous montre les volets du salon, percés d'un trou. C'est dans ce trou que l'Empereur, qui

venait^ souvent s'asseoir chez le général Bertrand, engageait sa lunette pour voir — sans être aperçu — les soldats anglais faisant l'exercice sur la petite plaine qui précède la maison. C'est à peu près tout ce qui reste, à S^^-Hélène, des souvenirs personnels à l'impérial vaincu. Plus bas que Longwood-House et que la maison Bertrand se trouve, en quelque sorte enterrée, une construction massive, le dos au nord ; la façade, très gentille, conçue dans le style des cottages anglais, est tournée du côté

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