LE GENERAL-MAJOR DAELMAN
l'État indépendant. La mission du général est donc, en même temps qu'une très haute distinction, l'accomplissement d'un devoir pieux ; il foulera la terre où reposent, tombés pour un noble idéal, ses enfants ! Dans les bagages du général, j'ai entrevu deux croix : elles sont destinées à couronner les tertres à l'ombre desquels sommeillent les jeunes héros. Nous avons aussi à bord les représentants
du Gouvernement belge, M. le Comte Hippolyte d'Ursel, membre de la Chambre des représentants, ancien président de la Société royale de Géographie de Bruxelles, le très dévoué secrétaire général de l'Œuvre antiesclavagiste, est le chef de la mission. Ses adjoints sont M. Georges Van Cutsem, inspecteur général au département des finances, commissaire spécial du Gouvernement belge auprès de la Compagnie du chemin de fer du Congo ; M. l'ingénieur Francken, que le Gouvernement belge envoya naguère en Afrique pour lui faire rapport sur l'état d'achèvement du chemin de fer; M. Seeger et le comte de Robiano, fonctionnaires supérieurs du ministère des affaires étrangères, les collaborateurs du baron Lambermont et d'Emile Banning dans l'élaboration des actes diplomatiques de la Conférence antiesclavagiste de Bruxelles ; le capitaine commandant d'état-major Monthaye, professeur à l'École de Guerre.
L'Allemagne a pour délégué M. le docteur baron de Danckelman, de la section colonialf^ du département des affaires étrangères à Berlin. Ce savant qui a servi en Afrique la cause de la civilisation aux côtés de Stanley, sous la bannière du Comité d'études du Haut-Congo, a publié sur la climatologie et la météorologie africaines des travaux très remarqués, qui ont fait de leur auteur une autorité dans la matière. L'Autriche est représentée par M. le chevalier Mauricq de Sarnfeld, attaché au département des affaires étrangères à Vienne ; la France, par M. H. de Lamothe, commissaire général de la République dans le Gabon et le Congo français — nous rencontrerons M. de Lamothe à Libreville seulement — et par M. Jean Le Bret, ingénieur des mines. La Russie avait accrédité Son Excellence le conseiller privé Kologrivoff, président du Conseil du ministère impérial des voies et
communications. Outre ces personnages dont la qualité officielle leur vaudra la satisfaction de revêtir l'uniforme à Borna, à Tumba et à Léopoldville et de goûter ainsi les plaisirs des honneurs, d'après toutes les règles du protocole, sur la chaude terre africaine — • il y a d'autres invités de marque. Nous citons parmi eux M. Buis, le bourgmestre de Bruxelles, un illustre voyageur devant l'Eternel; M. le chanoine Seegers, vicaire-général de M""" l'évêque de Gand; M®^^^ Mottin, l'aimable belle-soeur du colonel Thys ; M. Hippolyte Lippens, ancien bourgmestre de Gand, administrateur de la Compagnie du Congo pour le commerce et l'industrie, accompagné de sa gracieuse jeune fille; M. Robert Osterrieth, représentant la Compagnie des Produits du Congo; le major d'état-major Wouters, sous-directeur au ministère de la Guerre; le major Gilson, délégué du Cercle Africain d'Anvers ; le major adjoint d'état-major Storms, ancien administrateur des stations du Tanganika ; les capitaines Weyns, — un ancien Africain — Bourgoignie et Baltia ; l'intendant en clief C.Van den Plas, M, IN". Diderrich, directeur du commerce et de l'industrie — ces deux haits fonctionnaires de l'État indépendant allant remplir une mission d'inspection au Congo — M. Conrad Lentze, chancelier de la légation impériale d'Allemagne à Bruxelles; l'ingénieur Espanet, directeur en Afrique de la Compagnie du chemin de fer;' M. le curé Buysse, ex-aumônier de l'hôpital de Kinkanda (Matadi) ; enQ.a les aimables docteurs du bord, MM. Cantineau et Jullien, ce dernier, ancien médecin de la Compagnie du chemin de fer à Matadi.
La presse avait député une pléiade d'écrivains distingués. Citons M. Tardieu, le très sympathique président de l'Association générale de la presse, directeur de ïlndépendance belge ; M. Van Drunnen, professeur de métal-
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lurgie à l'École polytechnique de l'Université de Bruxelles, correspondant du Petit Bleu; M. Fritz Rotiers, de la Chronique; M. René Vautier, directeur de La Belgique coloniale; M.Moreels, un ancien Congolais, le dessinateur bien connu de La Réforme; M. De Lantsheere, de La Côte libre. M. Degroot, un « globe-trotter « qui a vu le Japon et l'a décrit avec humour, représentait La Patrie ; M. Nyst, Le Soir; M. Verhaegen était le mandataire du Bien Public. J'en passe et des meilleurs. Ils me permettront de ne pas citer ici leurs noms, pour ne pas allonger outre mesure cette énumération.
Le Figaro nous avait envoyé le baron de Mandat- Grancey, — ancien officier de marine, esprit et écrivain distingués, causeur spirituel et charmant. M. de Grancey est le frère de Madame de Denterghem, dame d'honneur de la Reine des Belges, il vient souvent dans notre pays. Le brillant chroniqueur du Figaro et de la Revue des Deux Mondes n'est d'ailleurs pas un inconnu pour nous.
Le Tenijjs, le Tour du Monde, la presse de Berlin avaient délégué respectivement M. Pierre Mille , un reporter plein d'esprit malicieux, qui a fait la campagne de Madagascar — ce qui n'est pas déjà banal — M. Lorin, professeur à la Faculté de droit de l'Université de Bordeaux et M. Ruhemann, un érudit. En somme, direction du voyage, représentant du Roi-Souverain et délégués des Gouvernements étrangers, journalistes professionnels et occasionnels, invités de toutes marques, nous sommes une soixantaine en attendant les compagnons de route que nous devons recueillir à Lisbonne, à Dakar, à Libreville et à Matadi. Si je dois en croire les prémisses, il n'y a pas de danger que nous mourions en route... d'ennui. AU right !
La vie à bord
Dimanche, 12 juin.
Le soleil s'est levé clans un décor de grisaille sur une mer calme, puis dédaigneusement, il s'est dérobé à nos regards pour toute la journée. Nous sommes sortis de ce goulot que l'on nomme le Pas-de-Calais, nous naviguons maintenant dans la Manche. C'est le jour du Seigneur, et M. le chanoine Seegers va tantôt nous célébrer le saint sacrifice de la Messe. A 9 heures, le gong du bord retentit grave et solennel ; nous nous réunissons dans le large couloir des cabines de première classe, au fond duquel un modeste autel a été dressé. Les prières du prêtre, accompagnées en sourdine du grondement de l'hélice mordant les flots, sont suivies avec recueillement; son allocution toute familiale jette dans l'assistance une note émue. Avec un peu d'imagination méridionale, on se croirait aux premiers temps de la chrétienté, dans les catacombes...
Vous me demandez quelques renseignements sur la vie à bord. Qu'y fait-on? — Mon Dieu, on ne fait rien ou peu de chose ; on regarde la mer, paresseusement étendu dans un confortable fauteuil, dans une moelleuse chaise longue; c'est la vie contemplative, c'est l'existence heureuse sans l'ennui quotidien des lettres, des journaux, des soucis de la lutte pour le lendemain : bref, on se laisse vivre en respirant à pleins poumons la réconfortante brise.
Naturellement, les dispositions d'esprit et autres sont excellentes. La Compagnie du chemin de fer, d'ailleurs, fait royalement les honneurs de la maison. L'Albertville est transformé en un immense hôtel flottant, le yacht d'un Vanderbilt où il y aurait table ouverte, et quelle table, quels menus ! Grandgousier en serait mort d'indigestion. L'Albertville ayant été entièrement affrété par la Compagnie du chemin de fer pour l'usage de ses invités, 'n'a pas de marchandises dans ses cales, rien que du charbon. Notre bateau peut donc faire escale partout sans payer
de droits de quai, il est classé comme yacht. Superbe navire, hardiment découpé dans ses œuvres vives, s'élevant bien à la lame, jaugeant net 3ooo tonnes environ, mesurant 1 10 mètres de longueur, 14 de largeur à son maîtrebau et 8"'5o de tirant d'eau; Y Albertville a 3o cabines de première classe, 16 de seconde classe, toutes très bien aménagées et pourvues des installations les mieux comprises au point de vue de l'hygiène et du confort moderne. Il sort des chantiers de Sir Raylton Dixon à Middlesbro, sur la Tees, et a été construit en 1896.
Le commandant du navire, M. le capitaine Blake, est
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un marin connaissant son métier à fond et, ce qui ne gâte rien, un gentleman dans toute l'acception du terme. Les cadres se composent de quatre officiers dont le « premier « né au pays de Walter Scott, me fait l'effet d'une sorte de loup marin, pas commode du tout à aborder. Habituellement il - grogne ^ en rentrant de son quart de nuit, une sorte de ballade, macabre comme un spectre d'Ossian, lugubre comme les brouillards du lac Katrin, — à en juger du moins par le ton de la chanson que je suis condamné à entendre, occupant la cabine voisine de la sienne.
Le service des invités est assuré par les stewards ou garçons de cabine, et par une légion de cuisiniers et d'aides-cuisiniers, dont trois nègres sierraléonais, sous les ordres d'un Vatel, — un artiste avant « travaillé r dans des maisons ou, comme chez Lucullus, on mettait les petits plats dans les grands, un adepte de l'illustre Carême.
Puis vient dans l'ordre hiérarchique, après les officiers du bord, le commissaire ou piwser. Le commissaire est, à la fois, l'économe, l'officier de police et l'employé de l'état-civil du bateau. C'est l'homme dont il fait bon — on le sait — d'avoir la haute protection quand on désire une confortable cabine; l'homme qui livre les délinquants de l'équipage à la justice sommaire du bord, puis à celle des terriens, à la première escale ; l'homme qui signe les déclarations de décès et enregistre les naissances ; en un mot, le factotum des morts et des vivants ! Après le pio^ser, il y a le maître d'équipage ou bosseman, souvent en même temps, maître-charpentier; l'arrimage des marchandises, les œuvres hautes et basses du navire sauf les machines forment son domaine. Les mécaniciens et les chauffeurs — ces forçats de la maison flottante — : constituent un
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monde à part. Le mécanicien en chef a rang de premier officier. C'est le « Chief Engineer » . Au bas de l'échelle se trouvent les matelots et hommes d'équipage. En tout, nous avons plus de 60 individus à notre service. N'avions-nous pas raison de prétendre que la Compagnie nous traite de princière façon ?
On ne s'ennuie pas à bord, les journées s'écoulent rapidement. Nous sommes, presque toute la journée durant,