LA VIE A BORD. — ÉCHANGE DE VUES APRÈS LE LUNCH
sur le pont supérieur, d'où nous interrogeons l'horizon. Chercher à reconnaître, dans le champ de sa longue-vue ou de ses jumelles, les couleurs du navire qui passe au large,
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son nom, sa structure, son port d'attache, son capitaine... voilà une première occupation. Elle n'est pas banale, je vous prie de le croire; et comme, parmi nos journalistes et les invités, il y en a qui ne manquent pas d'esprit et qui cultivent la plaisanterie, vous pouvez vous imaginer si l'on perd l'occasion de rire. Puis on s'applique à connaître le point précis où le navire se trouve sur sa route. Ainsi, à 2 heures aujourd'hui, nous sommes passés au sud de l'île de Wight, tout contre la pointe S^^- Catherine. Le ciel était voilé, la journée, restée grise ; l'île apparaissait comme une grosse masse confuse aux bords largement estompés; on la devinait plutôt qu'on ne la voyait. Là est Ventnor, là est Sandown.
Comme il faut se donner du mouvement, on a organisé des jeux de palets. J'avais proposé le fameux « Shuffelboard « bien connu de ceux qui ont navigué à bord des Transatlantiques. Le capitaine, avec une exquise urbanité, avait donné immédiatement des ordres pour traduire cette proposition en une artistique réalité ; mais il faut croire que chaque latitude a ses récréations préférées, et le délassement favori des voyageurs pour l'Amérique se trouva ne pas être celui des ~ Africains ". Mais n'importe le jeu, les joueurs rivalisent d'adresse ; les matches les plus fantastiques sont proposés et aussitôt acceptés. Des hommes graves, très graves — devinez si vous le pouvez, dites leur nom si vous l'osez — y prennent part et le soir arrive sans qu'on l'ait attendu.
Lundi 13 juin, 1 h. 1/2 du matin.
Nous sommes quelques passagers attardés, retenus sur le pont par la tiédeur de la nuit. Tout à coup le' ciel s'illumine, par intervalles réguliers, d'immenses éclairs. La
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mer se fait plus dure, les vagues sont plus saccadées, plus courtes. Nous devons être près de la côte française. Nous montons sur la passerelle, l'officier de quart nous renseigne : le navire passe près d'Ouessant. C'est le phare, ce feu dont nous voyons les éclats alternatifs.
Mardi 14 juin, 10 h. du matin.
Mer forte. Cette nuit, le golfe de Gascogne nous a rudement secoués. A lo heures du matin, nous découvrons le cap Finistère; nous avons donc longé le golfe de Gascogne, d'Ouessant à la côte espagnole, dans la direction N. S. S. 0. A tribord, à bâbord, des navires à vapeur. Au loin, une masse confuse. Serait-ce l'escadre fantôme de l'amiral Cervera qui aurait réussi à sortir de Santiago ?... Serait-ce une flotte américaine venant menacer Cadix et la côte de l'Andalousie ? Et nous n'avons plus de journaux ! Déjà le besoin s'en fait sentir et nous venons de quitter à peine le pays de la " monoline t. . Il parait que les journalistes — les vrais du moins — ne s'en plaignent pas. Pensez donc : nulle copie à fournir au monstre de metteur en pages ! Demain nous serons, à 5 heures du matin, à l'entrée du Tage.Tout va bien à bord. L'ordre et la paix régnent. Le colonel, le - patron r> de VAIbe/iviUe, comme nous l'appelons un peu irrévérencieusement, est d'une bonne humeur inaltérable.
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La première escale, Lisbonne. Cintra
0 Lisbonne ! 0 ma patrie ! N'est-ce pas dans Don Sébastien, cet opéra oublié de Donizetti, que l'on chante cette invocation au vieux sol lusitanien ?
On nous avait annoncé la terre pour le matin du i5, de très bonne heure. Je m'étais levé, à peine la cloche du bateau avait-elle ~ piqué » cinq heures.
Le ciel était voilé, rien à voir. Des compagnies de mouettes s'égayant autour du bateau annoncent cependant que la terre est proche. A 7 heures, une bande gris sale raie l'horizon, la terre est là. A 7 heures 1/2, le soleil perce timidement le brouillard, la scène s'illumine peu à peu et nous voyons se profiler, cette fois, nettement la côte. Tout au haut, la blanche citadelle de Cascaes, puis la jolie bourgade de Cascaes elle-même dont les maisons dégringolent du sommet de la côte en bonds fantastiques jusqu'à la mer.
Cascaes, c'est la ville de bains de Lisbonne ; de loin, on dirait quelque bourgade flamande qu'une fée aurait transportée, d'un coup de sa baguette magique, sur la crête de la dune portugaise. La bourgade d'ailleurs est vraiment jolie à voir ; la plage au sable fin et satiné lui dessine un ourlet de dentelle au bas de sa robe parée d'éclatantes couleurs : en somme, un tableau de délicieuse fraîcheur, une vivante aquarelle de Cassiers, où le ciel serait d'un bleu tendre et les flots d'émeraude. L'Albertville prend le large pour ne pas manquer la passe de l'estuaire du Tage. L'entrée du fleuve, très imposante — 2 à 3 kilomètres de
largeur au jugé — présente, en effet, deux bancs de sable, recouverts de six mètres d'eau seulement à la marée haute. Entre la rive nord et le premier banc, s'ouvre une passe profonde de vingt mètres ; une deuxième — la passe du sud — court entre les deux bancs. C'est la passe du sud qu'enfile notre navire. Un pilote portugais, figure de vieux loup de mer au collier de barbe
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