‹ D'après nature (deuxième série). Eau forte de BruninChapitre 11 sur 14 · S2 D'APRES NATURE · texte numérisé non relu

S2 D'APRES NATURE

— Eh bien! oui, je vais vous raconter une histoire ; vous n'êtes pas potinier, et puis ici, à Paris, ça n'a pas d'importance.

Je m'installai pour écouter .

— Vous souvenez-vous de la boutique de faïences qui était située en face du logement de Lapalme, rue de la Rampe? me dit le capitaine.

— Parfaitement. Il y avait là un jeune ménage intéressant.

— Ah! je crois bien ! fit le marin, en pinçant les lèvres, un mari poitrinaire et une femme magnifique, vous disiez même souvent : C'est dommage qu'un être pareil vende des pots de chambre !...

— Oui, c'est cela, et le boutiquier crachait son deuxième poumon...

Dans la ville, on prétendait que le

mariage tuait ce gaillard -là et que sa femme avait un tempérament meurtrier.

— En effet, on jasait beaucoup sur la belle faïencière, on l'appelait même le Vampire, et quel renom d'honnêteté, de dévouement, de fidélité !... pourtant !

En écoutant Remigny, je revoyais exactement tout ce petit coin calme et prude de la ville.

La rue escarpée, descendait de la place principale. « le champ de bataille », jusqu'à la rue de Siam, la voie la plus fréquentée. La vitrine du petit magasin sombre était encombrée de plats, d'assiettes, de carafes, de vases à fleurs d'éprouvettes pour les laboratoires de l'Ecole de médecine navale. A

travers l'étalage apparaissait une grande femme brune, aux traits placides ; le front pâle et bombé était encadré par deux bandeaux de cheveux noirs ; les yeux brillants étincelaient sous des sourcils bruns; leslèvrespincéeset le menton fuyant rendaient la physionomie de la faïencière un peu dure.

A côté d'elle se tenait le mari, maigre, osseux, la tête enfoncée dans les épaules. Il parlait bas et crachait sans cesse...

Parfois, dans la journée, le couple sortait. C'était désespérant à voir.

Le pauvre homme, jeune encore pourtant, se traînait lentement, appuyé sur le bras de sa femme. On les saluait avec respect et tristesse.

Elle, calme, souriante et mélan-

colique, répondait cérémonieusement aux hochements de tèteetaux coups de chapeau. . .

— A coup sûr, disaient les voisins, cette femme-là le tue..., elle en a bien soin, c'est vrai ; cependant... il n'ira pas longtemps !

Et peu à peu, le pauvre diable dépérissait, maigrissait.

— Quand je suis parti, dis-je au capitaine, elle était enceinte, la pauvre petite, s'il me souvient bien , et on plaignait le mari dans la ville, on disait qu'il serait mort avant les couches de sa femme et qu'il ne connaîtrait pas son enfant , car il était au plus bas, et on s'apitoyait sur le sort de la faïencière qui allait être veuve ainsi avec un enfant... et

puis, leur commerce était peu florissant, n'est-ce pas ?

— Je vois que vous y êtes, c'est bien cela, fit Remigny.

— Eh bien! il est mort, interrogeai-je, elle est accouchée ?

— Oui, ricana l'officier, je vais vous en dire plus long... je passe à un autre chapitre, comme les romanciers d'aventures.

Tout cela m'était fort indifférent en réalité; cependant j'écoutais avec patience.

— Donc, un matin, je vois arriver Lapalme chez moi, je venais d'être nommé commandant du Galilée, je devais prendre la mer dans les quinze jours et j'avais à faire mon équipage, à choisir mon second .

Lapalme me regarde en face grave-

ment et me tend la main, je prends la sienne, il la serre à me faire crier :

— Voulez-vous faire une grande action; prenez-moi pour second...

ne m'interrogez pas; je vous jure de vous dire pourquoi je vous demande cette faveur, dans (il se prit à réfléchir) dans un mois seulement ; vous pouvez vous fier à moi, il n'y a rien que de très honorable dans les motifs qui me poussent à cette requête, vous me tirez d'un fort mauvais pas... Je n'ai pas un instant soupçonné mon Lapalme, quoique les nègres, vous savez, ça ne me botte guère, je n'aime pas beaucoup ces gaillards-là. — Comme je n'avais personne en vue spécialement et que je le savais bon marin, ma foi ! tope

là ! je lui accorde ce qu'il me demande et, une semaine après, nous sortons de la rade. Mais j'allais oublier un point important de mon récit. Quelques jours avant la démarche de Lapalme,nous avions enterré le faïencier ; pauvre bonhomme, il n'avait plus traîné, comme on s'en doutait bien... c'est ici que l'histoire se corse.

Le capitaine se tut un instant et réprima un sourire.

Je m'étonnais beaucoup de ce mouvement, ne trouvant rien de bien gai à cette narration.

— Et après ? fis-je curieusement.

— Ah ! pas bête, mon négrillot ; il avait tout prévu, il aimait bien mieux naviguer que de rester à terre,

les événements me l'ont prouvé...

Figurez-vous, mon cher, que six semaines après notre départ, la belle faïencière a accouché ; le mari n'a pas pu connaître l'enfant comme on le prévoyait bien. Elle a accouché d'un joli petit négrillon; voyez-vous la tête de Lapalme, si je ne l'avais pas pris pour second... car, bastringue de Dieu ! il n'y avait plus de mystère à faire, il était seul de négrillot à la division ; à moins que les médecins n'aient pu prouver que c'était un effet de la maladie de poitrine... Hein, qu'est-ce que vous en dites, vous, malin ?... Nous avons débarqué à Rochefort, en revenant ; c'est mon Lapalme qui a été blagué; son aventure fait la joie des officiers dans tous les ports... oh ! du reste,

il se conduit bien, rien à dire...

T/est unehonnête femme, après tout, la veuve à la faïence, Lapalme va l'épouser ; il passera capitaine de frégate d'ici là, sans doute, car il a des notes excellentes...

— Et la veuve? demandai -je.

— Elle n'a pas pris racine àBrest, soyez tranquille; elle est venue faire ses relevailles à Paris, où elle habite maintenant ; on a vendu le fonds de pots de chambre ; c'est égal, ça a dû faire un rude chabannaisdans la rue de la Rampe !

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