RELEVAILLES
onze heures du matin, elle se trouvait sur le boulevard Port-Royal, à la porte de l'hospice de la Maternité dont elle sortait; après la visite, le médecin venait de lui délivrer l'exéat traditionnel.
Elle tenait sur son bras droit l'enfant emmaillotté d'un lange en grosse
laine et sa main gauche portait un paquet noué dans une serviette de toile écrue à filets rouges.
Il faisait un froid sec et vif, la bise sifflait dans les arbres dénudés qui s'élèvent au-dessus du mur gris de l'hôpital; les passants emmitoufflés, excités par le piquant de l'air, marchaient à grands pas en frappant le sol gelé ; des gamins sortant de l'école couraient et escaladaient les bancs des trottoirs en poussant de petits cris joyeux ; dans les coins déserts des pierrots voletaient et piaillaient.
Elle resta un instant immobile, le regard fixé devant elle sans savoir ce qu'elle allait faire, étonnée de se retrouver tout à coup au milieu du vacarme de ce coin de faubourg ;
puis elle s'appuya contre un bec de gaz et attendit.
Elle était petite, frêle ; ses épaules un peu voûtées cachées par un vieux macfarlane aux tons pisseux, faisaient paraître plus grosse sa tête de gamine aux yeux creusés, mais dont les prunelles noires brillaient ardemment. Sur le front tombaient, taillés en dents de peigne, des cheveux d'un blond terne presque verdâtre ; la figure était d'une pâleur cadavérique et les lèvres blanches et sèches, avaient aux deux coins des contractions indiquant encore les souffrances récentes. Sa tête disparaissait sous l'enchevêtrement d'un fichu en tricot blanc ; une mentonnière lui cachait les oreilles.
Toute l'allure était languissante,
le buste s'avachissait sur les hanches avec lourdeur et sans grâce ; de temps à autre elle donnait un coup d'épaule pour relever le fardeau qu'elle portait.
Enfin, un bruit de roues ferraillant se fit entendre et l'omnibus qui va de la barrière Saint-Jacques à Montmartre déboucha sur le boulevard du Port-Royal. Elle fit signe au conducteur qui arrêta ses chevaux fumants dans l'air frais, elle monta à l'intérieur, et comme il n'y avait personne tout au fond de la voiture, elle alla s'y asseoir en toute hâte.
Là elle s'installa le plus commodément possible; elle mit son paquet derrière son dos et déposa sur ses genoux l'enfant emmaillotté; si de
temps en temps on n'eût entendu des vagissements et vu remuer imperceptiblement l'enveloppe, on eût pu croire qu'elle reportait une livraison de lingerie pour un grand magasin de confections.
Elle se mit à regarder insoucieusement par la petite fenêtre les croupes blanches des chevaux qui sursautaient et se balançaient ; elle tenait à deux mains son enfant sans s'en occuper; quand, par hasard, il remuait un peu fort, elle relevait un foulard rouge qui lui recouvrait la figure, examinait la petite tête un instant, puis laissant retomber le lambeau d'étoffe, elle continuait à contempler ce qui se passait dans la rue, prenant intérêt aux encombrements de voitures, aux malheu-
reux piétons qui manquaient de se faire écraser en courant pour atteindre l'omnibus.
Au bureau des Halles, une vieille fruitière, aux tétasses pendantes et boursoufflées, vint s'asseoir à côté d'elle et faillit aplatir de son coude la tête du marmot.
— Faites donc attention, madame!
dit-elle d'un ton bourru.
— C'est bon ! c'est bon ! grogna la fruitière en glissant entre ses jambes deux gros paniers remplis de provisions, on ne lui fera pas de mal à c't'enfant, si vous le teniez mieux que cela, il ne serait pas trop tôt : sûrement c'est votre premier ; vous avez l'air embarrassée avec comme un cochon de sa queue...
Tout le monde se mit à rire.
Un ouvrier loustic se mêla à la conversation et, regardant la jeune fille en dessous :
— Hein ! v'ia ce que c'est que de manger delà bonne soupe, pas vrai, la petite mère, on a des indigestions après.
La jeune fille haussa les épaules et riposta :
— Qui est-ce qui vous parle, à vous, imbécile ?
La fruitière riait à secouer l'omnibus.
Un monsieur, aux favoris grisonnants et qui s'appuyait sur une canne à pomme d'or, donna son avis :
— Il y a toujours des gens qui se mêlent ne ce qui ne les regarde pas.
L'ouvrier se mit à ricaner : —
Alors, si on ne peut plus rigoler, zut!
Le silence se rétablit.
Quand l'omnibus passa devant le théâtre des Folies-Bergères, la jeune fille lança un regard investigateur dans tous les environs, comme si elle cherchait à distinguer quelqu'un, puis elle eut une mine toute désappointée; elle se mit alors à fermer les yeux et se laissa aller à une douce somnolence qu'augmenta encore le bruissement monotone de l'omnibus, montant au pas toute la rue Rochechouart et la chaussée Clignancourt ; chaque cahot augmentant le bercement brutal.
Le petit être emmaillotté ne bronchait plus; et la fruitière qui s'était endormie aussi, s'écroulait peu à
peu sur elle-même. Il se produisit un tassement de graisse entre la poitrine et le ventre qui ballotait et qui tremblotait; l'ouvrier ne quittait pas des yeux ce tassement mouvant.
Quand on fut en haut de la côte et que l'omnibus s'arrêta pour laisser décrocher le cheval de renfort, les dormeurs s'éveillèrent, l'enfant se mit à geindre.
— Eh ! eh! dit tout haut la jeune femme, c'est ici... pst! pst! conducteur ! arrêtez-moi là.
Elle descendit avec légèreté et courut tout de suite sur un trottoir.
Là, elle s'arrêta en regardant au loin dans la rue Ramey. Elle semblait hésiter à continuer sa route ; et elle surveillait les alentours
comme si elle craignait d'être vue et accostée.
Enfin, elle prit une allure hardie et se mit en marche péniblement ; elle pénétra résolument dans une boutique de marchand de vins peinte en rouge sang de bœuf, au-dessus de laquelle on lisait, imprimée sur affiche jaune, l'inscription : Chambres et cabinets meublés. — On loge à la nuit.
A droite, un comptoir en étain derrière lequel se tenait un grand gaillard flondasse aux mains d'hercule, à la tête brutale et stupide ; il trinquait quand elle entra, avec deux ouvriers terrassiers dont le tombereau était arrêté devant la porte.
A côté d'une petite glace éraillée,
une vingtaine de clefs avec des numéros taillés dans le cuivre à l'emporte-pièce, étaient acrochées.
La jeune femme s'approcha en riant et demanda :
— Est-ce que Justin est là, patron ?
— Tiens ! v'ià la Catherine, Zou !
Zou! fit le marchand de vins, en esquissant un pas de bourrée., .et le gosse, il est là pas vrai? on va le baptiser... faites voir sa hure...
Il s'approcha du paquet et regarda avec précaution ; ses grosses mains rougeaudes tenaient délicatement le maillot.
— C'est-y une fille ou un garçon ?
— C'est un garçon !
— Chouette alors ! encore un pour foutre une pile aux Prussiens.
Puis, reprenant avec une allure indifférente :
— Tenez, Justin est là-bas dans le fond, à la salle de billard, il fait son piquet.
Catherine se hâta ; ses joues s'étaient subitement colorées, elle poussa la porte qui séparait la première pièce de celle des billards et courut vers celui quelle appelait Justin.
Il était là, son chapeau mou sur l'oreille, le cou entouré d'un foulard à carreaux, ses cheveux frisés lui collaient au front: il tenait à la main ses cartes rangées en éventail et annonçait son jeu.
Catherine s'approcha.
— Tiens te v'ià, lui dit-il avec indifférence, en tournant vers elle
ses yeux bleus faïence, colle-toi là sur la chaise...
Elle s'assit avec résignation ; quand il eut fini son coup de piquet:
— Tu ne pouvais donc pas rester plus longtemps là-bas ! c'est-y bète d'être revenue ici maintenant ; pas de braise ! pourquoi qu'ils t'ont renvoyée tout de suite, ces rosses-là?...
C'est ça le môme... fais voir.
Elle le démaillotta.
Justin fronça le sourcil et, tout en battant les cartes, s'écria :
— Ah ! il est rien laid ; en v'ià un asticot ! que que tu veux que nous foutions de ça? encore de l'emmerdement! Sale vache! tu pouvais pas t'asseoir dessus ?
D ÉSŒU V R ÉE