‹ D'après nature (deuxième série). Eau forte de BruninChapitre 4 sur 14 · DÉSŒUVRÉE · texte numérisé non relu

DÉSŒUVRÉE

endant plusieurs jours, M.

Léon, jeune stagiaire , en vrai flâneur, l'avait suivie dans le jardin des Tuileries, admirant sa taille souple, qui se dessinait sous sa visite de cachemire et ses cheveux châtain clair, noués en un paquet gracieux sous le bavolet minuscule d'une capote de satin plissé:

il avait fixé bien en face ses yeux

clairs, pleins de douceur et d'éclat dans lesquels perlait parfois une larme ; il l'avait suivie habilement, en la devançant, s'était mis à tourner discrètement autour de l'arbre auquel elle adossait sa chaise pour lire ou faire de la tapisserie ; enfin il avait réussi à lui adresser la parole maladroitement d'abord, puis peu à peu, la causerie s'était enhardie, et la réserve avait disparue, enfin, il avait pu savoir son petit nom:

Esther;il avait appris ensuite qu'elle n'était pas du tout ce qu'il croyait lorsqu'il l'avait remarquée pour la première fois, c'était une femme du monde, son mari exerçait le commerce de bijouterie dans les environs du Palais-Royal ; donc, l'amitié entre eux allait augmentant ;

chaque après-midi ils se retrouvaient au même endroit. M.Léon devenait rouge quand il l'apercevait de loin exacte au rendez-vous tacite ; puis, on avait échangé des poignées de main...

On était au mois de Mai.

L'amitié avait fait place à la tendresse. Léon la questionnait sur son mari.

— C'est un bien brave homme, je vous assure, disait Esther; mais il est tout à son commerce; il ne m'a comprise que dans les premiers temps de notre mariage et nous n'avons pu avoir d'enfant, cela fait notre désespoir. . .

Léon se mordait les lèvres et poussait de gros soupirs ; dans les branches les ramiers voltigeaient et

roucoulaient. Esther avait ouvert son ombrelle et Léon glissait sa tête en dessous pour obtenir un peu plus d'intimité.

Un jour elle se laissa faire, il lui prit la main : elle leva sa voilette et furtivement il lui baisa les yeux.

Puis ils restèrent muets et tristes jusqu'à l'heure de la séparation.

Le lendemain :

— Vraiment vous êtes cruelle, ma bonne amie (laissez-moi vous appeler ainsi), dit Léon, voilà bien longtemps que vous me laissez vous dire mon amour, et toujours nous nous quittons après ce baiser volé, en cachette des curieux; j'aime vos petites mains, j'adore vos lèvres et vos yeux, mais je souffre le martyre;

Esther,vous devriez avoir confiance en moi.

Elle soupira lentement et lui serrant les doigts ;

— Calmez -vous, mon Léon, moi aussi je souffre ; je ne sais, mais j'étouffe quand vous êtes là près de moi... Je n'ose me livrer, je vous ai laissé vous enhardir ; je dois vous paraître une femme comme une autre, une dévergondée, je suis sûre qu'au fond vous me mépriseriez si

— Taisez-vous, chère adorée !

Taisez-vous, dit Léon d'une voix grave et étranglée.

Esther sourit.

— Mon ami, dit-elle, il faut du courage, de la résignation ; nous sommes sans doute faits l'un pour

l'autre; mais j'ai des devoirs sacrés, ne l'oubliez pas; croyez-vous que je ne souffre pas ?.. la nuit je dors à peine et quand le sommeil m'a vaincue, c'est vous que jerevois dans mes rêves. Tenez , voulez-vous !

quittons-nous à jamais, je ne reviendrai plus ici... oubliez-moi; cela vous sera facile, j'ai eu un instant de folie, permettez-moi de ne pas me perdre tout-à-fait.

Un matin cependant, elle accepta un rendez-vous sérieux et se laissa vaincre. Léon vint la prendre aux Tuileries — le bijoutier était en tournée d'affaires — et ils partirent en voiture.

On déjeuna à la hâte chez Foyot, puis Léon l'emmena dans un petit entresol qu'il habitait rue de Tour-

non — appartement mesquin d'étudiant.

Quand elle passa devant la loge du concierge au bras de son amant, Esther honteuse frissonnait.

— N'aie donc pas peur, enfant!

murmura le jeune homme en lui prenant le bras pour monter l'escalier.

Esther ne sortit qu'à la nuit. Léon la reconduisit jusqu'à la station de voitures et lui donna un dernier baiser à travers sa voilette.

— Au revoir ! cher amour, lui dit Esther; je t'écrirai demain... ne viens pas aux Tuileries.

Léon rentra chez lui et s'enferma jusqu'au lendemain ; il cherchait ainsi à ressaisir les douces impressions d'amour qui déjà s'enfuyaient ;

il voulait revivre dans l'air que venait de respirer cette femme exquise désormais sa maîtresse et il se laissait bercer par tous les rêves de mélancolie amoureuse qui l'étreignaient.

Il s'endormit en songeant à la lettre promise pour le lendemain.

Elle arriva, la lettre — parla première distribution.

« Mon Léon adoré,

» Je suis encore chaude de tes baisers d'hier ; comment pourrais-je jamais oublier tes étreintes ? Cependant, il le faut. Mon crime m'épouvante. Je t'aime et je te fuis ; j'ai souillé la couche de mon époux, Dieu nie punira. Vois-tu, mon

Léon, quittons-nous, je ne pourrais vivre ainsi. J'ai pleuré des larmes de sang toute la nuit. Ah ! nous sommes bien malheureuses, nous autres femmes. Je pense à ma pauvre mère, elle mourrait de chagrin si e) le savait que j'ai osé me livrera toi, mon amant. Je mourrai de désespoir, j'en suis sûre. Adieu ! mon Léon, adieu! je me fais horreur...

que ne t'ai-je connu quand j'étais jeune fille encore, je t'aurais pu donner mon cœur de vierge; je suis venue à toi, criminelle. Je m'arrête, je n'ai plus la force de t'en écrire davantage. Adieu ! encore adieu !

et ne me maudis pas, ne méprise pas ton

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