DILETTANTISME
xcellente musicienne, Mme gm veuve Schwarz, professeur sJsîall de piano à la mode dans le quartier du Marais .
Elle habite un vaste appartement, rue du Pas de la Mule, près de la place des Vosges.
Toute la journée, des cohortes de jeunes filles qu'accompagnent leurs mères ou leurs bonnes envahissent
l'escalier; elles viennent assister au cours de Mme Schwarz, ou prendre des leçons particulières.
Mme Schwarz leur enseigne sévèrement Fart de couler les arpèges, de perler les chromatiques et, quand elles sont d'une certaine force, elle les initie à la grande musique : Chopin, Beethoven, Schumann.
Une belle tête , celle de Mme Schwarz : les yeux encore clairs scintillent entre deux coques de cheveux blancs plaquées sur les tempes.
Le nez, d'une parfaite régularité, projette son ombre discrète sur une bouche bordée de lèvres fines, ombragées d'un léger poil aux reflets blonds. Mme Schwarz est maigre et grande, et quoiqu'elle ait plus de
soixante ans, elle affecte encore quelques airs de coquetterie, surtout quand elle se trouve à côté de sa fille.
MUe Albane Schwarz, aussi éminente artiste que sa mère, a vingtcinq ans, mais elle en paraît vingt à peine; elle l'aide dans l'enseignement du piano et à sa mère emprunte ses attitudes graves quand elle explique un doigté ou indique une nuance.
Blonde fadasse, aux yeux bleus et ternes, elle affecte une allure triste pleine de rêverie et de mélancolie ; quand elle est assise au piano et exécute quelque morceau difficile de musique classique, son corps languissant se balance mollement suivant les ondulations du rhythme et
la cadencedes temps de valse. La tète de MlleAlbane apparaît grosse comme un poing d'enfant sous une abondante chevelure qui tombe en cascatelles de papillottes à l'anglaise.
Un lorgnon aux verres bombés est à cheval sur le nez rose de la jeune artiste.
Quand la leçon est finie, Albane redevient gamine et joue avec ses élèves, comme une vraie folle; les éclats de rire font résonner les vitres; ces demoiselles se pincent entre elles, se taquinent et poussent des petits cris sauvages qui parfois forcent Mme Schwarz à sortir de son calme auguste.
— Taisez-vous donc, petites toquées, crie le professeur d'une voix grave.