‹ D'après nature (deuxième série). Eau forte de BruninChapitre 7 sur 14 · D'APRES NATURE G · texte numérisé non relu

D'APRES NATURE G

Chaque hiver, Mmfi Schwarz donne une demi-douzaine de matinées-concerts dans lesquelles elle produit des élèves ; ces petites fêtes sont fort suivies et la haute société du Marais y est assidue.

Mine Schwarz fait admirablement les choses ; elle sait attirer chez elle quelques artistes des théâtres de musique, les bonnes doublures de rOpéra-Comique. et les chanteurs de chansonnettes convenables qui ont tout un public à part dans les salons et dans les pensionnats de demoiselles ; quelques diseurs de vers plats et familiers sont invités également et ce n'est que vers les six heures qu'on se sépare après orce compliments et remerciements chaleureux.

On est véritablement à son aise chez cette excellente Mine Schwarz.

Les jeunes gens aux plastrons impeccables, en habit noir, gantés de frais, le gibus sous le bras forment une claque chaleureuse qui fait tressaillir d'aise les jeunes exécutantes en robe décolletée discrètement.

Du milieu de la foule assise sur des banquettes de velours rouge louées chez Belloir, émergent les coiffures des mamans et grand 'mamans, toutes de fleurs éclatantes ou de plumes à tons faux ; au rang d'honneur figurent des vieillards à cravates blanches-carcans, décorés, ventrus, la chaîne d'or au gilet et qui pleurent de joie en écoutant les accords harmonieux du piano

demi-queue qui occupe le milieu du salon.

Mme Schwarz trône à côté de l'instrument de sa gloire, à côté de sa fille ; derrière elle se tasse la petite foule des exécutants, fillettes et jeunes filles, jeunes garçons et collégiens qui chantent dans les ensembles; car on exécute aussi des quintettes avec chœurs extraits des opéras de Meyerbeer, d'Halévy, de Rossini ou de Gounod.

Mlle Albane Schwarz n'est pas seulement une excellente instrumentiste; elle chante à ravir et sa belle voix de soprano va au cœur de tous les habitués des concerts de Mrae Schwarz.

Pourtant elle cherche un mari ; et elle est menacée de coiffer Sainte-

Catherine. On la dit au mieux avec M. Georges, le neveu de M. Bonnardin, un ancien président de la Chambre de Commerce, veuf sans enfants, et il a été question un instant de leur mariage.

Exquis jeune homme, Georges ; fort admiré de toute la société qui se presse chez Mme Schwarz, et rangé !

Il a à peine trente ans et déjà, grâce aux belles protections de son oncle, il est chef de bureau au chemin de 1er du Nord. C'est un parti excellent pour M1Ie Albane.

On va même jusqu'à faire des suppositions légères; M. Georges est un beau brun, à la moustache fine et noire, bien râblé, un peu maigre et d'une grande distinction. Il n'est

pas seulement employé, il est en outre avocat et officier d'Académie.

Bon musicien, c'est lui qui donne la réplique à MUô Albane ; ils disent tous deux merveilleusementle grand duo des Huguenots :

Vienne la mort...

Puisqu'à tes pieds, je puis l'attendre !

Quand M. Georges chante cette phrase passionnée, en regardant timidement la chanteuse, tout le monde frémit ; et l'on chuchote :

— Décidément, il y met un peu trop d'âme.

— Ces jeunes gens-là s'aiment...

Les collégiens ricanent et les

grand'mamans pleurnichent.

L'oncle Bonnardin fait générale-

ment son nez quand il entend ainsi son neveu roucouler avec MUe Albane; mais il profite de lemotion publique pour se lever, s'approcher du piano et remercier MUe Schwarz en lui donnant un gros baiser sur le front.

Albane rougit légèrement et prend le bras du bonhomme qui, malgré ses cinquante-huit ans, est encore fort vert.

M. Georges les suit dans la pièce voisine, où sont installés les rafraîchissements, et tient à la main le bouquet de sa chanteuse.

Mme Schwarz est radieuse depuis son dernier concert.

Un grand événement, qu'elle avait

bien préparé, vient de s'accomplir ; elle va marier Mlle Albane à l'oncle Bonnardin; ce dernier a fait sa demande officielle .

Mme Schwarz est toute tremblante quand elle annonce avec fierté cette grosse nouvelle à ses élèves.

— Pensez donc! mesdemoiselles, quel honneur pour une pauvre petite artiste comme moi, donner ma fille à un homme aussi considérable, moi qui ne pouvais prétendre pour elle qu'à un misérable croque-notes tout au plus ! . . . Ah ! elle va entrer dans une bien belle famille, mon Albane.

Tout le monde félicite la vieille pianiste; et les mères cachent faiblement leur jalousie en disant :

— Il aime tant la musique, ce

cher monsieur Bonnardin ! nous nous étions toujours doutés de quelque chose... Ma foi! il est encore assez guilleret, ce brave monsieur; comme votre fille sera heureuse !

Voilà une passion digne et grande ; voyez la puissance de l'art!

M. Bonnardin est souvent présent aux leçons maintenant; il fait sa cour avec assiduité et réserve pourtant.

Quant à MUe Schwarz, elle s'efforce d'avoir des toilettes plus graves qui la vieillissent peu à peu et lui donnent l'air d'une femme mûre ; elle est aux petits soins déjà pour ce vieillard.

M. Bonnardin se fait accompagner presque toujours par son cher neveu, M. Georges, qui a pris, lui, un

air respectueux et calme vis-à-vis de sa future tante et refuse de chanter avec elle, si ce n'est quand on est en petit comité avec l'oncle, Mme Schwarz et quelques intimes seulement.

Mlle Albane le regarde toujours avec la même douceur, le traite comme autrefois en bon ami et en cher camarade.

Un jour que M. Georges semblait faire la moue :

— Venez que je vous parle en cachette, dit tout haut Albane avec espièglerie.

Elle lui prit le bras et l'entraîna dans une embrasure de fenêtre, tandis que M. Bonnardin souriant, caquetait avec sa future belle-mère.

M. Georges tremblait.

— Allons, allons, grand bêta, lui dit la jeune fille en ayant l'air de parler de choses indifférentes, vous savez bien que je vous aime trop pour vous épouser... après la noce vous serez mon amant. . . Vous n'êtes donc pas un artiste, vous !

M. Georges rougit jusqu'aux yeux.

— Folle! folle! fit l'oncle avec un air indulgent; je parie qu'elle te dit des bêtises, n'est-ce pas, mon Georges?

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