‹ D'après nature (deuxième série). Eau forte de BruninChapitre 8 sur 14 · CONSULTATION! MÉDICALE · texte numérisé non relu

CONSULTATION! MÉDICALE

-Sa

'autre matin, je passe ma

main sur mes joues et je

sens que ça gratte ; je songe

qu'il est temps de me faire raser,

j'entre chez un coiffeur du quartier

des Ecoles, à tout hasard.

On se précipite sur moi :

— Une barbe? Monsieur !

— Oui !

Aussitôt je suis accaparé par un

grand flandrin en manches de chemise; il a des moustaches noires comme un bâton de réglisse, des yeux éclatants, des cheveux crépus ; ses gestes sont brusques, il m'étrangle en me mettant une serviette sous le menton et il jargonne une sorte de patois du Midi : les R roulent comme des batteries de canon sur le pavé, les S sifflent comme des alsaciens ennemis de Wagner.

Je me résigne. Ma tète est appuyée durement sur le dossier à crémaillère du fauteuil, je regarde au plafond et devant moi en attendant q ue l'opérateur me barbouille de savon, qu'il aiguise son rasoir et qu'il colle son tampon de chiffons sur mon épaule droite pour y déposer les détritus de mon visage.

Les glaces reflètent les objets d'art de la boutique : Voici une brune, en chromo-lithographie; ses yeux sont verdâtres et son corsage est rose, comme une tartine de gelée de groseilles, elle a des lèvres de carmin et elle regarde en coulisse.

Plus loin, dans un cadre imitant le bois sculpté, c'est une scène de bandits des Abruzzes qui arrêtent dos amoureux britanniques; tout y est : l'escopette à tromblon, la mule caparaçonnée, les malles de voj'age, ils ont des mines rébarbatives et gracieuses àl a fois, ces bons brigands ; il me semble entendre la musique du Fra Diavolo d'Auber qui résonne derrière le tableau.

Devant moi, sur la tablette en marbre blanc, des pompons, des in-

sufflateurs, des peignes, des pots de cold-cream, des savonnettes, des démêloirs ; au-dessus de ma tête se balance une brosse hygiénique avec manivelle tendue au bout d'un ressort de cuivre.

Pendant que le garçon coiffeur s'occupe de moi, je remarque un peu plus loin dans un petit salon tendu de velours rouge une femme qu'on coiffe : l'opérateur se hâte et pique une épingle par seconde dans cette chevelure blond-filasse; la femme cause à mi-voix et lui tend les épingles une à une tout en suivant attentivement dans la glace, où elle se regarde avec soin, le travail méticuleux dont elle est cause. Parfois, ils rient aux éclats tous deux. Alors le patron — en manches de chemise

(c'est l'uniforme de la maison) — manifeste son impatience et hausse les épaules, tandis qu'une petite femme boulotte, les cheveux sur les yeux, grasse sous son peignoir de flanelle, arpente la boutique avec rapidité ; elle transporte des bouillottes, active le feu pour les fers à friser, ramasse des chiffons, donne un coup de brosse par ci par là sur les ottomanes fanées accotées au mur ou range les journaux au milieu de la table qui occupe le centre de la pièce.

Comme nous ne sommes que deux, la femme et moi, sur lesquelles on travaille, le patron se repose et reste assis derrière son petit comptoir de faux palissandre, en attendant un troisième client.

Pendant que mon Méridional me badigeonne la figure, entre un jeune homme d'une trentaine d'années environ ; il se traîne en s'aidant de deux béquilles sur lesquelles il s'appuie difficilement; je l'aperçois ; il est d'une maigreur d'ascète; son teint maladif donne à sa barbe un reflet jaunâtre.

Le patron s'approche de lui avec respect et lui serre la main.

— Eh bien ! toujours des douleurs ?

— Hélas ! oui... voilà le résultat de ma glorieuse campagne dans l'armée de la Loire; hein c'est triste, n'est-ce pas ? Je crois que je ne guérirai jamais.

A ce moment mon garçon coiffeur s'arrête et me laisse une joue en

plan pour prendre part à la conversation.

J'ai bon caractère, je me borne à l'écouter ; je sens une portion de ma peau qui est sèche et l'autre humide — sensation insupportable... je ne dis rien.

— Et ce remède ? l'avez-vous essayé ? dit mon raseur.

— Non ! pas encore. Je viens précisément pour vous demander des renseignements, répond le pauvre perclus.

Il se tourne du côté du coiffeur.

Le garçon reprend son travail sur ma joue et me fait une boutonnière à côté du nez.

— Est-ce que la personne dont vous m'avez parlé et qui a employé

Si D'APRÈS NATURE

ce remède est visible, interroge le jeune infirme ?

— Non ! elle est morte sans doute ; songez donc ! elle avait soixantequinze ans quand elle a fait cette expérience qui a réussi, je vous le jure, tenez ! le marchand de vins d'en face, vous en dira autant; et le marquis — il était marquis ce vieuxlà — avait de l'instruction ; il a tout de même consenti à se laisser faire, — pendant deux ans, il n'a pas eu la moindre douleur et il marchait comme un facteur ; après être resté ankylosé dans son fauteuil sept années durant. — Hein ! c'est un résultat, cela !

Le jeune homme, d'aplomb sur ses deux béquilles, écoutait avec calme et étonnement tout à la fois.

— Voyez- vous, reprit le coiffeur, moi, à votre place, j'essaierais; qu'est-ce que ça coûte? Peu de chose en somme ; ah ! je sais bien que ce n'est pas ragoûtant !... et l'huile de ricin ? et le sedlitz ? c'est pas non plus très rigolo à avaler.

Le jeune homme hochait la tête :

— Oui, vous avez raison; j'essaierai; quand on est dans ma position, on n'a pas le droit de reculer devant quoi que ce soit pour guérir; ce qui m'ennuie, c'est de ne pas pouvoir parler à ce marquis que vous avez connu, il m'aurait au moins indiqué comment il s'y était pris.

— Oh ! c'est pas plus difficile, après tout, ni plus sale que de gober des œufs frais sortis du cul de la

poule, fit le coiffeur avec un accent de bravoure ironique.

— Vous avez raison, Monsieur, mais il y a encore une difficulté ; je ne suis pas très ingénieux... où trouver ce remède ?

— C'est bien simple, répondit le coiffeur, chez les concierges des environs, vous aurez votre affaire, ce serait bien le diable, si on n'en trouvait pas deux ou trois en perspective, ils en ont toujours, et ils ne vous les feraient même pas payer... Qu'est-ce qu'ils en font le plus souvent ? Ils les jettent dans les lieux, n'est-ce pas ?

N'oubliez pas qu'il faut qu'ils n'aient pas encore vu le jour, c'est capital !

— Vous avez raison, affirma le

jeune homme; allons, j'aurai du courage, j'essaierai.

Et il sortit.

— Bonne chance ! dit le coiffeur en saluant cérémonieusement.

Le calme, se rétablit dans la boutique.

— Pauvre monsieur ! s'écria le patron avec compassion, c'est tout de même triste, à son âge, d'être comme ça !

J'étais rasé complètement, je m'approchai de la cuvette et je me débarbouillai à la hâte, qu'est-ce que cela voulait dire ? quel remède ?

j'étais impatient de débrouiller cette énigme.

Dès que je fus essuyé, je m'empressai d'interroger le coiffeur.

— Ah ! Monsieur, me dit-il, je

comprends que cette conversation vous ait étonné. Voici de quoi il s'agit : quand vous avez comme ça des douleurs dont on ne peut venir à bout, il n'y a qu'un moyen, c'est celui dont nous parlions. Vous aurez beau dire que c'est des blagues, des remèdes de bonne femme, ça ne rate jamais ; il faut prendre deux ou trois petits chats à peine sortis du ventre de leur mère, vous les faites cuire et vous les avalez ; mais (je le lui ai bien recommandé, vous avez entendu), il faut qu'ils n'aient pas encore vu clair. Ça vous guérit radicalement, au moins pour deux années, c'est ça que je lui racontais à mon client. J'en ai vu les effets, c'est épatant !

Je restai abasourdi, réprimant

une envie de rire; le garçon approuvait son patron, et la dame qu'on venait de coiffer s'était approchée et ouvrait de grands yeux.

— Ça ne m'étonne pas, disait-elle, la nature a tout prévu ; c'est un rude service que vous lui rendez là, car il est beau garçon encore, ce pauvre infirme.

Le patron prit un air solennel :

— Voyez-vous, ça a l'air d'une farce et pourtant, scientifiquement, c'est bien facile à expliquer; les chats sont pleins d'électricité, n'estce pas!... Vous n'ignorez pas qu'on traite les douleurs par l'électricité ; eh bien ! les petits chats à peine nés sont beaucoup plus chargés de fluide que les chats ordinaires, c'est pour cela qu'ils guérissent ; moi, j'ai foi

dans ce remède, et ces messieurs qui font de la médecine et qui viennent ici, ne sont pas du tout ennemis de ce système curatif.

La femme du coiffeur s'était approchée, elle écoutait son mari avec attention et approuvait de la tète :

— Eh bien! dit-elle tout à coup, je sais ce qui répugne, c'est de croquer ces pauvres petites bètes, que diable ! Vous avalez bien des huîtres vivantes, des escargots, des moules ; c'est pas plus sale, après tout. Tenez, moi, si j'avais des douleurs comme ce pauvre monsieur, je n'hésiterais pas, même je m'arrangerais un petit plat agréable : fe ferais fondre du beurre, bien roux, j'y ajouterais une pointe d'ail, un peu d echalotte, du vinaigre et je laisserais revenir

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