‹ D'après nature (deuxième série). Eau forte de BruninChapitre 9 sur 14 · L'IDIOT · texte numérisé non relu

L'IDIOT

Saint-Eliph dans le Perche, Isidore exerçait la profession d'idiot.

Un grand gars de vingt-deux ans, Isidore, taillé en fort de la Halle, doux comme un Terre-Neuve. Sa tête était démesurément large, sa peau avait la transparence des cires pâles; ses joues roses étaient bouf-

fies ; au menton et aux lèvres pas un poil. Les yeux gros et gonflés sans éclat, semblaient voilés d'une taie, comme ceux de ces aveugles qui ont toujours l'air de fixer impunément le soleil.

Pauvre Isidore; — souffre-douleur du village !

Pas un moutard, le rencontrant, ne manquait de lui faire une niche; celui-ci lui tirait le pan de sa culotte, cet autre lui lançait des pierres ; on lui jetait des bâtons dans les jambes.

On lui faisait peur surtout.

Le malheureux garçon tantôt prenait des airs résignés, tantôt se fâchait et poursuivait les gamins en faisant entendre des cris de colère pareils à des gloussements de dindons.

Quelquefois, mais rarement, un paysan prenait sa défense.

Isidore vivait seul, dans une cabane pareille à un chenil adossée à un petit bois qui se perdait dans la colline au pied de laquelle s'étend ie bourg de Saint-Eliph.

C'est là que, comme une bête fauve, il se réfugiait le soir, sa journée finie ; car on l'employait au village à divers travaux qui n'exigent point grande intelligence : tels que les terrassements ou les charrois; à une certaine époque de l'année, en Août et en Septembre, Isidore était embauché par les marchands de volailles qui parcourent le pays et opèrent des razzias dans toutes les fermes pour approvisionner les hal-

les et on lui confiait l'exécution de tous les volatiles.

Il fallait voir alors l'idiot dans l'exercice de ses fonctions, spectacle étrange!

Assis au fond d'une des caves de la ferme principale de Saint-Eliph, Isidore enfilait un tablier à bavette de grosse toile, il déposait entre ses larges pieds une marmite de fonte, puis on lui apportait accouplés les poulets achetés dans tous les environs. Alors, les étranglant entre deux doigts, il leur coupait le cou avec une dextérité de sauvage et les j était derrière son épaule, après avoir laissé couler le sang pendant quelques secondes. A côté d'Isidore, une douzaine de commères plumaient les bêtes, chaudes encore, et tout au-

tour voltigeaient les duvets blancs et noirs qui se rabattaient et venaient se coller aux grumeaux de sang accumulés en croûtes noires, sur le tablier d'Isidore.

Tout en plumant les volailles, les femmes agaçaient l'idiot qui grognait férocement par instants ; puis, il se mettait à pleurer entre deux coups de couteau et alors toutes riaient aux éclats.

Quand sa besogne meurtrièrejétait accomplie, Isidore allait flâner au soleil devant l'église ; vu de loin, son tablier sanguinolent éclairé en lumière étincelait et semblait parsemé de rubis et de topazes.

Chaque année à la foire de Saint- Eliph, qui avait lieu précisément à l'époque où Isidore massacrait ainsi

les basse-cours, passait la belle madame Annette.

C'était une jeune femme coiffée à la bordelaise; aux yeux vifs illuminant une face aux tons chauds et bistrés; élancée, toujours proprette et vive et rieuse ; tous les paysans lui faisaient la cour à leur manière, en lui tapant sur les épaules et en lui chatouillant les côtes ; elle ne se fâchait jamais.

Sur le marché, dans la journée, elle déballait ses marchandises qui consistaient surtout en toiles bleues pour les blouses et en cotonnades pour les jupons; elle étalait aussi des cravates multicolores, des bretelles à ramages, des ceintures à fleurs pour pantalons et des foulards de rebut.

Elle criait à s'époumonner, vantant sa marchandise et appelant à tue-tète les chalands.

Le soir, elle parcourait les auberges et faisait tirer à la loterie en cachette des gendarmes. On gagnait à ce jeu des montres en argent, des pipes, des bagues, des boucles d'oreilles, jusqu'à des chapelets.

Depuis plusieurs années déjà, Mme Annette fréquentait la foire de Saint-Eliph, et elle ne vieillissait pas ; on la trouvait chaque fois plus belle encore. Sa vue réjouissait les amateurs de beau sexe.

Isidore se mêlait aux groupes et se laissait gouailler sans même manifester sa colère lorsqu'on le houspillait comme de coutume. Il restait

en extase devant Annette qui implorait la pitié pour lui, lorsque les plaisanteries devenaient trop cruelles.

Les deux mains derrière le dos, Isidore debout devant l'étalage de la marchande, rougissant et timide baissait la tête et la regardait en sournois. Puis, lorsqu'elle avait Uni sa vente et qu'elle rentrait à l'auberge, il s'enfuyait à toutes jambes et gagnait sa cabane où il s'enfermait à double tour.

Annette, à chaque tournée qu'elle faisait à Saint-Eliph, donnait un cadeau au pauvre gars, soit un foulard, soit une blouse ; alors Isidore lui baisait les mains avec rage et Mme Annette se laissait faire.

A la foire de Septembre de l'an

dernier,Mm9Annette arriva àSaint- Eliph avec tout un attirail nouveau.

Elle n'avait plus comme autrefois une simple petite voiture à bras ; elle possédait un gros âne noir bien râblé avec une étoile de poils blancs à la naissance de la queue ; il allait vivement, tirant derrière lui une carriole basse à quatre roues, dans laquelle étaient empilées les marchandises .

Ce fut un événement dans tout le village quand on vitla nouvelle voiture apparaître sur la route qui descend en spirales le coteau derrière l'église. Isidore, ému, étaitvenu au-devant de Mme Annette, se mêlant à tous les godelureaux de Saint- Eliph.

A la vue de cet équipage pom-

peux Isidore se mit à fuir comme épouvanté.

Annette étonnée sourit avec bienveillance; puis elle étala ses étoffés comme d'habitude et clama courageusement ses boniments d'usage ; l'âne et la voiture ayant été remisés à l'auberge.

Ce jour-là, elle attela de bonne heure et se mit en route dès la fin du marché ; elle avait renoncé à sa loterie du soir, on remarqua qu'elle s'était tenue beaucoup plus sur la réserve avec les diseurs de fadaises et les amoureux donneurs de coups de poing; aussi avait-elle été traitée avec mépris de "grande dame" ; quelques-uns l'avaient même grossièrement insultée après son départ.

Personne ne se doutait des plans formés par Annette.

En eflet, dès qu'elle eut contourné le vallon, comme la nuit était tombée et qu'il n'y avait pas de lune, elle revint sur ses pas, mit sa voiture et son âne à l'abri derrière une meule de blé et gagna la cabane d'Isidore; elle entra brusquement chez l'idiot et lui sauta au cou, d'abord en riant comme une folle, puis elle se mit à pleurer à chaudes larmes.

L'idiot était accroupi dans un coin et regardait béatement cuire des pommes de terre sous un amas de cendres roses.

Il poussa un cri terrible à la vue de Mme Annette, puis il se mit à balbutier et enfin courut à la porte. Il voulait fuir.

Annette se précipita et, d'un robuste coup de poing le rejeta au fond de la cabane.

Isidore tomba à ses genoux en suppliant.

— Non ! non ! m'ame Annette.

Non ! non !

Une heure plus tard, ils abandonnaient la cabane et regagnaient la meule où 1 ane et la voiture étaient abrités.

Isidore tenait la main dAnnette et marchait en chancelant.

— Va, monZidore, va, mon gros...

partons d'ici, disait la jeune femme en s'appuyant doucement sur son épaule ; mon pauvre enfant, tu seras heureux avec moi... t'es pas plus bête qu'un autre, je t'assure.

Et la voix d'Annette avait lestons câlins d'une musique de berceuse.

Ils firent route ainsi toute la nuit, à côté de la voiture qui longeait les fossés, et se heurtait comme ivre aux tas de cailloux et aux bornes ; ils marchèrent jusqu'au petit jour écoutant les bruits vagues des champs, le souffle de la brise dans les saulaies fraîches, s'effrayant lorsqu'un cheval au pâtis reniflait le long des barrières bordées de haies odorantes ou lorsque les chiens des" fermes voisines se mettaient à aboyer sur leur passage

On n'a plus revu l'idiot ni Annette à Saint-Eliph.

LA QU E UTT E

LA QUEUTTE

a. bourrasqueécheveléetournoie sur la maison et fait grincer une girouette ankylosée qui m'éveille la nuit.

J'aime ce temps- là; on rêve, on voyage, on se souvient; on peuse aux frayeurs éprouvées jadis, quand on était enfant, alors que les contes de nourrice se changeaient en eau-

chemars; on voit des navires aux prises avec les lames, prêts à s'engloutir, les mâts craquent, les cordages sifflent, on rase les écueils et pourtant on va là-bas, bien loin, vers des plages où la fortune vous attend peut-être...

La bourrasque redouble, elle gronde dans la cheminée et balaye les cendres éteintes contre legardefeu, c'est tout un orchestre gigantesque avec des effets terribles de grosse caisse.

Quelquefois on a peur : un bruit métallique a résonné sur le pavé, c'est un tuyau qui vient de dégringoler; une toiture qui s'est envolée, — comment la maison tient-elle debout?

Tant pis ! on ferme les yeux avec

un bonheur égoïste en pensant aux pauvres êtres qui sont forcés pour vivre d être dehors; puis, dans le demi-sommeil, la mer s'efface, c'est la forêt, c'est la montagne qui apparaissent toutes deux tourmentées par cette bise aiguë et folle...

Pour moi, quand les bourrasques d'automne viennent ainsi me bercer sinistrement, je pense toujours à ces tristes solitudes de Picardie et de Flandre où j'ai vécu dans mon enfance.

Là, le vent souffle à l'aise; rien ne l'arrête; toujours la plaine plate à peine montueuse par endroits ; pas d'arbres; si ce n'est sur la grande route qui va de Paris à Lille, où passent encore quelques diligences vermoulues faisant le service des

voyageurs entre le chemin de fer et les petites villes éloignées des stations.

La chanson du vent est claire; elle n'est modulée ni par les bouquets de bois touffus ni par les haies frissonnantes .

Spectacle grandiose la nuit !

La plaine noire que balaye la bourrasque, que lavent les averses intermittentes, est éclairée ça et là par les lueurs diaboliques de hautsfourneaux éparpillés à l'horizon ou par la vapeur rouge des fabriques de sucre pareille à une aurore boréale.

Sur une butte en dos d'âne, un moulin à vent agite ses grandes ailes dans la tempête et moud du blé.

Sa petite lucarne clignote et pro-

jette sa lueur pâle sur les terres labourées.

Dans le ciel, les nuages se culbutent les uns sur les autres et laissent parfois apparaître la lune embrumée ou percer quelques étoiles scintillantes comme des pointes de diamants. Quand le vent fait rage sur nos toits, ce sont ces grandes solitudes qui me réapparaissent et je songe toujours à l'une de ces nuits fantastiques qui laisse dans mon esprit un souvenir ineffaçable .

Il y a déjà longtemps !

J'étais l'hôte de mon ami Sénéchal, brave garçon, riche heureusement et maître d'agir à sa guise ; aussi avait-il dans le pays l'exécrable réputation d'un débauché et d'un viveur. .

Il avait entamé largement sa fortune en menant à Paris la vie large et folle dans le monde des cercles louches, et des petits théâtres, en compagnie de sportsmen de bas étage et de cabotins affamés.

Dégoûté de son genre d'existence bête, parfois il s'enfuyait sans rien dire et s'installait avec un ami dans une petite ferme qu'il avait conservée tout exprès au bord de la route de Flandre, à deux lieues de tout village. Il restait là un mois environ à chasser, à manger, à boire et à dormir, sans voir personne, si ce n'est l'ami qui consentait à le suivre, et les gens de la ferme qui lui servaient de domestiques.

De préférence, il » allait se met-

tre au frais » ainsi vers la fin de l'automne.

J'avais accepté l'invitation, cette année-là. Or, par une de ces nuits de tempête, tout à coup il lui prit fantaisie d'aller flâner sur la grand'route exprès, — il faisait un vent de chien.

Nous voilà partis, à onze heures du soir, haut guêtres, un revolver dans la poche, un gourdin à la main, un caban sur le dos, le capuchon rabattu sur nos chapeaux de feutre mou.

Nous marchions silencieux, l'œil fixé devant nous, dans l'obscurité parfois éclaircie par quelques voitures de rouliers allant au pas ; les grelots des chevaux tintant avec une douce monotonie.

Soudain, une forme indécise nous apparaît au bord d'un fossé, Sénéchal marche droit vers cette masse qui paraissait remuer faiblement.

— Allons voir ! me dit-il.

Je tremblais, je l'avoue.

— Monsieur, ne me faites pas de mal, et parlez bas, nous sommes sous le vent, disait une petite voix flûtée.

— Qui es-tu? que fais- tu là? fit mon ami.

— Je suis poursuivie, j'ai de la dentelle, des livres et du tabac sur le dos... ils sont là- bas, près du moulin, les gabelous, continua la voix.

Sénéchal se pencha et dit tout à coup : C'est une femme! puis il ajouta :

— Parbleu ! tu fais la contrebande, eh bien ! il n'y a pas de mal à cela, lève-toi ; veux-tu queje t'abrite pour la nuit? Suis-nous, là tout près, à la ferme.

— Ah! je sais, Monsieur, je vous reconnais, vous êtes M. Sénéchal, n'est-ce pas ?

— Tu es bien jeune, petite...

— J'ai dix-sept ans.

— Une mioche alors... et comment t'appelles-tu ?

— On m'appelle La Queutte.

Elle nous suivit.

Un quart d'heure après, nous entrions à la ferme.

La Queutte s'assit au coin du feu, après avoir déposé sa lourde hotte près de la table.

Nous la regardions avec curiosité.

C'était une grande fille svelte, maigre, aux yeux bleus enfoncés sous un front bombé que recouvrait une chevelure rousse en désordre.

Elle était pieds nus et ses mollets crottés passaient sous une robe d'indienne déchirée par les ronces.

— Ah! j'en ai assez, dit-elle, ils m'ont fait courir pendant une bonne lieue, mais je les ai dépistés... Je serais restée là jusqu'au jour sans vous ; je n'ai pas peur, allez! ça me connaît ce métier-là; les hommes sont moins solides que nous autres.

Et elle nous regardait avec sévérité.

— Où allez-vous me coucher ?

— Là, dans une chambre d'ami.

— Parbleu, je pense bien que vous

ne m'avez pas amenée pour... autre

chose, je sais à qui j'ai affaire, quoiqu'on ne me connaisse pas.

Nous baissions les yeux.

Elle avait faim. Elle tira de sa poche une miche de pain et se mit à grignotter sans rien dire.

Sénéchal lui arracha sa miche, courut à la cuisine, à la cave et mit le couvert ; on la fit souper : un morceau de lièvre froid, de la salade, du fromage et des pommes.

Puis, nous trinquâmes avec du vieux cognac, et l'enfant demanda à aller dormir.

Le lendemain matin :

— Eh bien, La Queutte? dit Sénéchal.

— Quoi ? fit-elle, je m'en vais, vous voulez me renvoyer, n'est-ce pas ?

— Non, répliqua Sénéchal, tu es ici chez toi.

— Je partirai à la nuit. .. voilà le vent qui recommence, il fera sombre, je vais continuer ma route, merci.

— Voyons, demanda mon hôte, où faut-il que l'on porte ta marchandise ; est-ce loin? As-tu confiance en moi, veux-tu que je m'en charge?

— Vous ! fit La Queutteen ayant l'air de réfléchir; vous! tiens, c'est une idée, vous ne risquez rien, seulement il ne faudrait pas tarder, quand retournez -vous à Paris ?

— Demain, si c'est utile.

— Alors tope-là ! il y a vingt francs à gagner pour vous, si ça vous va ; prenez le train-omnibus, il a été visité à la frontière, on ne vous visitera plus en arrivant à la

gare, allez à cette adresse-là : faubourg St-Denis, — c'est chez un marchand de vins ; il vous donnera un reçu avec quarante francs pour la commission, vous en garderez vingt pour vous, nous partagerons, n'est-ce pas? Il faut que ça soit vous pour que j'aie confiance, je sais que vous ne me feriez pas de tort.

Nous restions ébahis tous deux, en présence de La Queutte impassible.

Elle, les deux mains sur les hanches, appuyée au chambranle de la haute cheminée, nous regardait avec une sorte de dédain et d'orgueil.

— Et pourquoi ne viendrais-tu pas avec nous? demanda Sénéchal

dune voix tremblante. Nous pourrions te trouver une place,tu ne serais pas obligée de mener une vie aussi pénible...

— Pas de danger! Et mon homme qui est en prison à Lille depuis trois mois pour avoir rossé un gabelou, qu'est-ce qu'il dirait ?... il sort après-demain, faut que je sois là bien sûr.

Nous nous regardions étonnés.

A la nuit, La Queutte partit en emportant sa hotte vide et les quarante francs qu'elle devait toucher et que Sénéchal lui donna ; elle nous serra la main en nous remerciant chaleureusement.

— Merci, bonsoir les amis! à charge de revanche ; vous êtes de braves gens.

Le lendemain, nous déposions le ballot de contrebande à l'adresse indiquée par La Queutte, au grand étonnement du marchand de vins qui nous prit pour des mouchards.

5fê

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