Affaires étrangères, vol. 19s, folio
-2. A flaires étrangères, 9 mars 1787, folio 58, vol. 19».
Il était évident, pour qui connaissait d'EntrecasIeaux, que celui-ci ne se contenterait pas de remplir avec habileté son rôle de messager. Son esprit investigateur s'est livré à une véritable enquête sur la situation commerciale de la Chine, et c'est merveille de voir avec quelle dextérité il réussit à débrouiller l'écheveau de la politique anglaise en Extrême Orient.
Le secret qu'il tint à garder sur l'objet de sa mission lui rendit ses recherches particulièrement délicates. Néanmoins, tant à Macao que sur les différents points de son itinéraire, il recueillit des renseignements qu'il sut grouper et coordonner avec une méthode si sûre qu'il dénonça les calculs de nos rivaux d'outre-Manche.
Sa correspondance sur le commerce de la Chine peut se résumer de cette façon :
Le nombre des vaisseaux anglais qui trafiquaient en 1786 avec les Chinois dépassait d'un tiers le chiffre total des navires de toutes les autres nations. Sur une cinquantaine de bâtiments venus d'Europe à Canton, l'Angleterre en comptait vingt-neuf, et ce dernier chiffre doit d'autant plus éveiller notre attention qu'il n'est nullement justifié par l'importance du trafic effectué avec la Chine. L'offre anglaise augmente sans cesse, alors que la demande reste stalionnaire. Il en résulte forcément que la compagnie anglaise fait de mauvaises affaires. Aussi, cette année, elle n'a pu solder son expédition. Quel mobile peut donc la pousser à augmenter sans cesse le nombre de ses navires? N'obéit-elle pas à un mot d'ordre parti de haut, et la Grande- Bretagne n'aurait-elle pas l'intention de supprimer la concurrence européenne en rendant onéreuses pour tout Européen les conditions du marché? Cette manœuvre cause déjà un
d'kntrecasteaux. :{1
préjudice énorme. L'excessive abondance des marchandises apportées par l'Angleterre fait baisser tous les prix des articles de provenance étrangère dans une telle proportion qu'il devient impossible de soutenir la lutte.
En 1787, le nombre des bâtiments anglais venus en Chine a été supérieur à celui de l'année précédente1. Il y eut moins de navires de la compagnie, mais beaucoup plus de vaisseaux de côte. Sans aucun doute, l'Angleterre est décidée à accaparer le monopole du commerce avec le Céleste-Empire, en provoquant une baisse de cinquante pour cent sur les produits importés. La conséquence de celte politique s'est affirmée sans délai : les Américains, qui avaient l'année précédente expédié cinq navires à Canton, n'en ont envoyé qu'un seul; les Portugais ne sont plus représentés par aucun bâtiment, alors qu'ils en comptaient cinqenl786-.
Enfin, symptôme plus grave, la nouvelle se confirme que Londres accrédite un ambassadeur auprès de l'Empereur de Chine3. Cette innovation couvre de grands projets, soit une entente commerciale, soit une autorisation de fonder
1. D'après un état conservé aux archives du ministère des Colonies, la liste des vaisseaux anglais expédiés pour la Chine en 1787 fut de 33. Les vaisseaux des autres puissances européennes se répartissaient ainsi : français 3, suédois 3, danois 3, hollandais 5, toscan 1, prussien 1, américain 1.
c2. V. le registre de l'Ile de France (1787-1789), appartenant à M. de Lubac, lettre du 13 mars 1788 au ministre de la Marine.
3. L'ambassade qu'annonçait d'Entrecasteaux en 1789 eut lieu trois ans plus tard. C'est en effet en 1792 que lord Macartney partit de Spillicad avec le Lion et Y Hindous tan pour se rendre à Pékin. Il passa par Java, longea la Cochinchine, franchit le détroit de Formose et parvint en août 1793 aux bouches du Pei-Ho. De là, la députation fut dirigée sur Pékin elle lord obtint une audience de l'empereur Kiang-Loung; mais l'Angleterre ne retira pas de cette démarche coûteuse tout le profit qu'elle en espérait, tant au point de vue commercial qu'au point de vue diplomatique. Consulter à ce sujet le Voyage autour du monde de Dumont d'Urville et surlout la carte « sur laquelle on a tracé la route des vaisseaux le Lionel YIndoslan depuis le golfe de Pékin en Chine, et ensuite du golfe de Pékin jusqu'en Angleterre » par Tardieu l'aîné. Paris.
des comptoirs sur la côte. Pour mieux enserrer Pékin dans ses filets, l'Anglais accapare tous les approvisionnements de thé; cette petite précaution lui permettra de surprendre au besoin ce commerce, qui est de première nécessité en Chine, si l'Empire du Milieu n'entre pas dans les vues de S. M. Britannique1.
« Pour nous, conclut d'Entrecasteaux, il ne nous reste que peu de chances d'améliorer notre situation à Canton. Nous n'avons presque rien à donner aux Chinois en échange de ce que nous venons chercher chez eux, et notre offre ne peut se faire que dans des conditions ruineuses... Pourquoi n'essayerions-nous pas, s'il en est temps encore, d'établir une factorerie au port d'Emony (Amoï), placé sur la côte de la province de Fou-Kien, en face de l'île de Formose? N'est-ce pas le véritable grenier des provinces septentrionales du Céleste-Empire ? Là, le riz et les grains sont récoltés et troqués contre le thé de Chine. Les Espagnols ont fait librement le commerce sur cette côte pendant la dernière guerre; peut-être pourrions-nous y bénéficier d'une reprise des affaires2. »
D'Entrecasteaux, qui vient de nous dirigera travers les écueils de la politique française en Chine, n'est pas moins explicite quand il aborde la question de notre influence en Indo-Chine. Ce sujet, qui a repris tout dernièrement un caractère d'actualité, était bien fait pour attirer l'attention de ceux qui, à la fin du xvme siècle, déploraient la perte de notre empire des Indes. Qu'on en juge par cet aperçu :
Avant son départ pour Canton, le commandant des forces navales de l'Inde reçoit du gouverneur des Mascareignes une lettre où celui-ci paraît regretter qu'un capitaine de vaisseau de la station ait reçu à son bord le roi de Cochinchine. Aussitôt d'Entrecasteaux écrit au ministre
1. V. registre de l'Ile de France, lettre au ministre, du "21 juin 1789. u2. Archives de la Marine, campagnes : lettre du 2 novembre 1786, folio 21*.
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pour revendiquer l'entière responsabilité de cet acte : « L'instruction donnée à M. de Richcry1 a été signée par moi... (Juoique l'objet politique ne me concernait en aucune manière, j'y ai porté la même attention qu'aux autres objets... Depuis plus de deux ans, le gouvernement de Pondichéry donne asile au fils du roi de Cochinchine. Dès lors, quel plus grand inconvénient trouverait-on à recevoir le roi lui-même? Si l'on parvient à réunir le père et le fils, le temps peut amener des circonstances qui rendent cette réunion très profitable. La position de Tourane2 est si importante, soit que l'on veuille former de nouvelles branches de commerce avec la Cochinchine, soit qu'en temps de guerre on veuille troubler le commerce immense des ennemis en Chine, que l'assurance d'en obtenir la possession en favorisant le rétablissement de ce prince n'est pas un objet à négliger et qu'il est toujours utile d'avoir à sa disposition la personne à qui l'on veut arracher ce sacrifice, ne fût-ce que pour l'empêcher de faire les mêmes offres à la puissance rivale... » D'ailleurs, les Anglais ont obtenu du sultan de Mindanao3 la cession d'une petite île qui peut leur servir d'entrepôt pour le commerce de la
1. Joseph de Richery, qui s'était distingué comme enseigne sous les ordres de Suflïen, fut nommé capitaine de vaisseau en 179)5, puis rayé des cadres comme noble. Réintégré peu après, il reçut le grade de contre-amiral et la mission de détruire avec une escadre de 8 navires les établissements anglais de Terre-Neuve. Le 7 octobre 1795, il s'empara, près du Cap Saint-Vincent (Portugal), d'un convoi de trente bâtiments de commerce qui se rendait en Angleterre ; puis il gagna Terre- Neuve, coula plus de 80 navires et ruina le commerce de la Grande- Bretagne dans ces parages. Richery prit part à l'expédition d'Irlande et mourut à 39 ans, le 22 mars 1799.
2. Tourane, près de Hué, était alors compris dans la Cochinchine. On se souvient en effet qu'au commencement du XVIIIe siècle, la Cochinchine s'accrut du Cambodge et qu'elle devint ainsi le noyau de l'empire d'Annam, qu'on désignait parfois sous le nom d'empire de Cochinchine. Comme l'avait pressenti d'Entrecasteaux, les représentants de la dynastie de Cochinchine régnèrent sur tout le pays d'Annam à partir de 1795.