‹ D'Entrecasteaux, 1737-1793Chapitre 9 sur 45 · Voir archives du Dépôt des cartes et plans, vol. 82l · texte numérisé non relu

Voir archives du Dépôt des cartes et plans, vol. 82l

La traversée de Bencoelen (Sumatra) à Colombo (Ceylan) devait ménager de nouvelles épreuves à la Résolution. Au départ, le 17 janvier 178G, la frégate fut prise, toutes voiles dehors, par une rafale si soudaine qu'elle perdit une grande partie de sa toile. Pendant huit jours, des grains violents l'empêchèrent de porter môme la misaine. Les temps orageux se déclarèrent par le travers du détroit de la Sonde. Pensant trouver, d'après toutes les indications fournies jusqu'alors, les vents généraux du sud-est vers le 10e ou le 11e degré de latitude, il s'éloigna de la ligne équinoxiale, mais, à son grand désenchantement, il ne les rencontra qu'à partir du 15e degré et n'en reçut l'impression que pendant trentesix ou quarante heures.

Enfin, le 5 mars, après cinquante jours de navigation, d'Entrecasteaux arriva à Colombo, trop tard pour remonter à la côte de Malabar *,

Ce contre-temps n'eut pas de conséquences fâcheuses pour le pavillon, que les officiers de la station avaient, pendant la dernière saison, promené sur la côte occidentale del'Hindoustan.

Après avoir réparé les avaries qu'avaient causées à son navire dix mois de campagne, dont huit passés à la voile, le chef de division partit le 25 mars de Colombo pour Trinquemalé. D'après lui, la superbe position de cette baie, digne de fixer l'attention de toutes les puissances européennes qui fréquentent l'Inde, doit « faire gémir » de la voir dans un aussi faible état de défense. Il ajoute : « Le gouvernement de Colombo en sait toute l'importance, mais la lenteur naturelle aux Hollandais et l'incertitude des plans à adopter, qui, après avoir été examinés dans l'Inde, doivent être discutés en Europe, laissent peu d'espérance d'en voir de longtemps effectuer quelqu'un, et il est cependant bien

I. Voir lettre de d'Entrecasteaux au ministre de la Marine, 18 mars 1780. Archives du Dépôt des cartes el plans, vol. 10."»''.

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à craindre que ce ne soit le premier point d'attaque des Anglais à la plus légère apparence de rupture. »

Le 5 mai 178G, d'Entrecasteaux rejoignait à Pondichéry le chef des troupes.

Une fois en possession de son commandement, il assura son service et remplit la partie de ses instructions compatibles avec la mousson du sud-ouest. Il le fit avec une précision et une diligence d'autant plus grandes qu'il allait être dans la nécessité de s'éloigner de son poste pour accomplir à Canton une mission secrète.

Nous voudrions pouvoir reproduire les instructions si claires où le chef détermine la lâche de chacun, mais les limites d'une notice biographique nous interdisent ^de tels développements. Disons seulement que, pendant l'absence de d'Entrecasteaux, le capitaine de vaisseau de Kergariou, qui doit prendre le commandement de la station, se rendra dans le golfe d'Oman, à Mascate, afin de remettre au nom du roi un présent à l'Iman de cette contrée l. Cette démarche accomplie, il redescendra au sud-est pour se montrer le plus possible sur la côte de Malabar (Hindoustan), tandis que le capitaine de vaisseau de Rosily2, com-

1. Cette libéralité s'explique par ce motif qu'un corsaire français s'était emparé d'un navire appartenant à l'Iman. M. de Souillac, gouverneur général des Mascareignes avant d'Entrecasteaux, avait promis à ce souverain de lui faire accorder un vaisseau pour le dédommager de cette perle. Nous entretenions alors avec Mascate des relations commerciales qu'il était intéressant de ne pas compromettre. V. Archives du Ministère des Colonies, année 1789.

"1. Le comte de Rosily-Mesros (François-Etienne) accomplit une brillante carrière. Né à ïîrest en 1748, il s'engagea à 14 ans et partit pour les Antilles. Lieutenant de vaisseau en 1778, il assista au combat de la Belle Poule (17 juin) et tomba entre les mains des Anglais malgré une résistance opiniâtre. Après vingt mois de captivité, il reprit du service et commanda la Cléopdtre, dans l'escadre de SulïYen. La guerre terminée, il reçut le commandement de la Vénus avec le grade de capitaine de vaisseau et consacra sept années à la rectification des cartes du Neptune Oriental. C'est pendant cette période qu'il fut placé sous les ordres de d'Entrecasteaux. En 1790, il dirigea la station de l'Inde. Promu

mandant la frégate la Vénus, s'engagera dans la mer Rouge, en corrigera les cartes, toutes défectueuses, et y affermira notre situation. Les deux officiers se retrouveront au renversement de la mousson sur la côte de Goromandel.

Dans une lettre du 22 octobre 1786, nous relevons ce passage qui dénote le caractère prévoyant de d'Entrecasteaux : « L'incertitude où je suis des époques où les bâtiments destinés à l'Inde arriveront à l'Isle de France, ne me permet pas de leur préparer à l'avance des instructions. Mais pour prévenir toute perte de temps, j'ai prié le gouverneur de l'Isle de France de vouloir bien destiner ceux qui arriveront dans la mousson du nord-est, à reconnaître pendant toute la durée de cette mousson les bancs et diverses isles qui forment l'archipel du nord-est et du nordouest de Madagascar, et de leur prescrire de se rendre au mois d'avril à Pondichéry, où sera le point de réunion de tous les bâtiments, après qu'ils auront rempli les diverses missions dont ils auront été chargés, et où je me rendrai moi-même pour leur donner de nouvelles destinations. Ce point de réunion faciliterait les moyens de pourvoir la station de vivres et de munitions navales *. »

Le commandant s'était réservé pour lui-même la tâche la plus importante et la plus délicate. Il allait se porter

contre-amiral en 1793, il fut presque aussitôt destitué comme noble, puis réintégré par le comité de Salut public et nommé en 1795 directeur gencral du Dépôt de la marine. Vice-amiral, l'année suivante, amiral en 1805, il commanda la flotte franco-espagnole après le désastre de Trafalgar. Cerné dans Cadix par des forces écrasantes, il dut se rendre en 1808. Napoléon, ne lui tint pas rigueur, et le lit président du conseil des constructions navales. Membre de l'Académie des sciences, du Bureau des longitudes et grand-croix de la Légion d'honneur, l'amiral de Rosily mourut à Paris le 12 janvier 1833.

1. Voir archives de la Marine, campagne de 1781». folio 2'2<».

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vers le détroit de Malacca, d'octobre 1780 à avril 17X7 *, pour se conformer aux instructions du roi et remplir en môme temps la mission spéciale qui lui était confiée.

Quelle est donc cette entreprise mystérieuse dont les dépêches officielles de la Cour ne font pas mention, bien que le commandant paraisse en avoir connu l'objet principal avant son départ de Brest - ? — Une note envoyée de Versailles à Pondichéry, le 17 février 1786, nous met sur la voie : elle avertit d'Entrecasteaux qu'il sera bientôt en possession des ordres « pour la mission qu'il est chargé d'exécuter à Canton, relativement aux sommes considérables que les Chinois doivent à nos négociants ». De son côté, M. Picot de la Motte, commandant à Mahé (Indes orientales), reçoit un mémoire du roi en date du 28 février de la même année, qui complète cette information. Après avoir établi que la dette contractée par les Chinois vis-à-vis des négociants français, était en 1785 d'environ 617,185 piastres (ou 3,334,362 livres tournois), Sa Majesté rappelle qu'en 1779 un commandant de frégate anglaise réclama au nom de son gouvernement les sommes dues aux commerçants de sa nation, et qu'à la suite de cette démarche le gouverneur de Canton s'engagea à faire liquider ce compte dans un délai de dix ans. Le mémoire ajoute : « Le chevalier d'Entrecasteaux pourrait se porter à Canton avec son vaisseau et une corvette , il prendrait à son arrivée des éclaircissements précis sur ce qui s'est passé en 1779 entre le gouvernement chinois et le commandant de la frégate anglaise; il examinerait les titres de créances des négociants français pour vérifier si elles sont bien exigibles ; il ferait une enquête sur les dispositions du gouvernement de Can-

1. Voir lettre du capitaine de vaisseau de Kergariou. Archives de la Marine, 1786, folio 227.

-. M. Henri Cordier, professeur à l'École des langues orientales vivantes, se propose de réunir les éléments de cette importante question, dont nous ne donnons dans cette étude qu'un simple aperçu.

ton, au sujet de cet acquittement, et il éviterait tout éclat, dont la conséquence serait de compromettre à la fois le pavillon et le commerce national. A cet égard le succès dépendra de la bonne conduite de M. d'Entrecasteaux, qui devra se régler sur les circonstances. Ce commandant mérite par sa sagesse et par ses lumières toute la confiance du Roi. Enfin cette expédition peut être très utile par les connaissances nautiques que M. d'Entrecasteaux pourra se procurer. »

L'importance de cette mission se dégage d'elle-même. La France, qui avait perdu sa situation prépondérante dans les Indes par le traité de Paris, n'était pas parvenue à la reconquérir après celui de Versailles, et l'Angleterre, reconstituant à son profit l'ancien empire du Grand Mogol, rêvait d'absorber tout le commerce d'Extrême Orient. Tolérer un tel accaparement sans essayer d'en entraver le progrès eût été d'autant moins politique de notre part qu'alors notre ancienne Compagnie des Indes avait fait place à une nouvelle Compagnie l qu'il fallait encourager tout en provoquant la liquidation des dettes antérieures.

Qu'y avait-il de fondé dans les réclamations de nos nationaux? Où en était la situation commerciale de l'Angleterre en Chine ? Comment faire parvenir nos revendications à la Cour de Pékin sans éveiller la curiosité des conseils de l'Empire ni la vigilance de la Grande-Bretagne ? Enfin quelle route suivre pour arriver à Canton au moment opportun ? D'Entrecasteaux avait envisagé ces questions sous toutes leurs faces, et moins que personne il ne se dissimulait les difficultés d'une pareille tentative. Mais convaincu

1. Lorsque le roi, en 17G9, suspendit le privilège de la Compagnie des Indes, il s'engagea à on payer les dettes; la Compagnie, en vertu do cet engagement, lui céda toutes ses propriétés tant en deçà qu'au delà du cap de Bonne-Espérance. Le comptoir de Chine lut certainement regardé' par le Gouvernement comme compris dans cette cession. Voir folio .'.S. vol. 19\ Asie, 1787-171)1, Archives des Allaites étrangères.

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que gagner du temps c'était l«i manière la plus sûre de garder le secret de sa mission, il résolut de remonter de l'Inde en Chine a contre-mousson ',

Dans ce but, il s'adjoignit M. de La Croix de Castries, lieutenant de vaisseau, qui commandait la corvette la Subtile.

Le 22 octobre 1775, ils appareillèrent tous deux de Trinquemalé (Ceylan) et firent voile vers Batavia.

De ce port, d'Entrecasteaux écrivait au ministre de la Marine 2 : « J'ai appris que le vaisseau de la Compagnie, la Reyne, destiné pour Chine, avait trouvé la saison trop avancée pour entreprendre ce voyage et qu'il hivernait dans l'Isle de France. Si, comme j'ai lieu de l'espérer, le nôtre se termine heureusement, cet exemple pourra engager à l'avenir les vaisseaux français à suivre cette même route, qui, dans le fait, n'a encore été tentée par aucun navigateur de notre nation et pour laquelle loin de trouver des éclaircissements à Pondichéry, l'on ne m'a présenté que des obstacles. Comme cependant j'ai la certitude qu'elle a été entreprise par des navires anglais, je ne vois nulle raison qui puisse nous empêcher de faire nous-mêmes ce qu'ils ont exécuté; mais aussi suis-je disposé à croire que ce sera le seul produit utile de ma campagne. »

Cette dernière appréciation, sur laquelle d'Entrecasteaux insiste à toute occasion, témoigne de son peu de confiance dans le résultat final. Il nous exposera plus tard ses raisons de douter de la bonne foi des Chinois et de la légitimité de

l.Dans une lettre confidentielle, qu'il adresse au maréchal de Castries, se trouve ce passage : « J'ai un motif décisif pour partir à contre-saison... Il n'y a pas actuellement de bâtiments anglais dans ces mers; mais si l'on en envoie en station l'année prochaine, il y en aura sûrement ù destination des mers de Chine. La grande influence qu'a cette nation à Canton pourrait nuire infiniment à l'objet pour lequel j'y suis envoyé et il m'a paru, en conséquence, essentiel de prévenir nos rivaux (28 septembre 1786, d'Entrecasteaux au maréchal de Castries; Marine, dossier personnel).

3. Voir lettre du 22 novembre 178G. Archives des Affaires étrangères.

la plupart de nos revendications; mais, pour le moment, il ne poursuit qu'un seul but : arriver, en dépit du mauvais temps, au terme de son voyage et remplir le plus discrètement possible l'objet de sa mission.

« Je tâcherai, dit-il, d'obtenir du gouverneur ou de quelque autre homme de mer des cartes hollandaises des mers que nous allons parcourir. Ce sont les seules bonnes; mais ils en sont très jaloux et je n'ose me flatter de réussir dans ma demande: ce serait cependant le seul moyen d'abréger ma route; car, sans cartes, je serais forcé de naviguer avec les mêmes précautions que dans les mers inconnues où l'on va faire des découvertes. » D'ailleurs, « comme on est parfaitement instruit à Batavia des affaires de Chine, je compte y prendre des renseignements sur l'objet de ma mission. Les négociants étrangers qu'il m'est recommandé de consulter sont moins suspects dans cet éloignement que sur les lieux mêmes où mille motifs peuvent les engager à dénaturer les faits. »

Comme d'Entrecasteaux l'avait pensé, il obtint à Java d'utiles indications sur les relations des Anglais avec la Chine, mais, à rencontre de ses prévisions, les cartes hollandaises, sur l'exactitude desquelles il avait compté, ne lui furent d'aucun secours.

Parties le 1er décembre 1786 de Batavia, la Résolution et la Subtile n'arrivèrent devant Macao que le 7 février 1787. Pendant les soixante-huit jours qu'avait dures la traversée, les navires avaient effectué un véritable voyage de découvertes, qui devait désormais ranger le commandant parmi les navigateurs les plus capables de diriger une exploration dans les parages les plus périlleux et les moins connus.

Voici comment, dans une lettre du 8 février 1 787 au maréchal de Castries, d'Entrecasteaux raconte sa traversée l.

1. Voir archives des Affaires (Urangères;'Asie, Indes orientales, Chine, Cochincuine, 1787-171)1, vol. 19*, Polio 13.

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c Je crois pouvoir assurer que ceux qui voudront suivre désormais la même route auront beaucoup plus de facilites que je n'en ai eu moi-môme sans cartes satisfaisantes et sans renseignements. Cette campagne a été très épineuse. Knvironné d'écueils de toutes parts et entouré de brumes, j'ai été deux fois vingt-quatre heures cherchant un passage et le seul que je pouvais espérer de rencontrer était précisément celui d'où venait le vent. Enfin j'ai eu le bonheur d'en sortir.

« Arrivé jusqu'au nord des Célèbes, après avoir éprouvé des contrariétés étonnantes dans le détroit de Macassar et n'ayant plus que vingt lieues pour m'élever à la hauteur de Gilolo dans les Moluques, la mousson du nord-est s'est déclarée avec une violence qui ne me laissait plus l'espoir de pouvoir passer au nord de cette île1. Dans cette position j'ai pris le parti, et il m'a parfaitement réussi, de redescendre par le détroit de Gilolo, de traverser les Moluques et d'entrer dans la mer du Sud par le détroit de Pitt ; de là, courant Test 1/4 nord-est, j'ai rencontré très inopinément et par un vent impétueux, de nouvelles isles sur lesquelles une heure de nuit de plus nous aurait fait faire naufrage infailliblement. Le désir ou plutôt la nécessité de parvenir promptement à ma destiuation ne me permettait pas de prendre des précautions auxquelles n'ont pas manqué de se conformer ceux qui ont fait une route à peu près pareille. Jusqu'à la hauteur des Mariannes, cette étendue de mer est semée d'isles et d'écueils, au travers desquels il est peu prudent de naviguer la nuit ; mais il fallait arriver et par conséquent fermer un peu les yeux sur les inconvénients d'une trop grande précipitation 8. »

1. Voir le plan de cette route, page 25, et la carte des voyages de d'Entrecasteaux in fine.

t. D'Entrecasteaux revient sur cette navigation dans un rapport conservé aux archives du Dépôt des cartes et plans : « Il n'y a nulle instruction à donner sur la route du détroit de Pitt en Chine, dit-il. Nous avons eu des vents si extraordinaires qu'ils ne permettent de faire aucun cal-

Cependant les obstacles ont été surmontés, et d'Entrecasteaux arrive sain et sauf à Macao. Il y attend impatiemment les pilotes qui doivent le faire entrer dans la rivière de Canton. Ceux-ci sont occupés à redescendre des vaisseaux anglais, dont le nombre augmente sans cesse.

Dans le courant de Tannée 1786, vingt-neuf navires de cette nationalité alimentèrent le trafic du port. Auprès de ce commerce, le nôtre était bien misérable et notre prestige se ressentait de cette infériorité, à laquelle s'était ajouté le déplorable effet d'un incident survenu, le 18 janvier, dans l'île de Wampou. A cette date, une rixe s'était produite entre matelots français et matelots anglais. Cent de ceux-ci avaient assailli un petit groupe de marins, grièvement blessé un lieutenant de vaisseau du navire le Dauphin et dévasté notre hôpital de Bancassal. A la suite de cette agression, un garde-marine de YAsia et deux matelots du Barwell, qui avaient entraîné leurs camarades, furent mis aux fers et fouettés ; mais cette réparation insuffisante n'eflaça pas la mauvaise impression que le retentissement de cette affaire produisit dans toute la province de Kouang" Toung *,

Telle était la disposition des esprits en Chine quand la Résolution et la Subtile jetèrent l'ancre devant Macao.

Pour éviter les pourparlers qu'eût provoqués la nouvelle de l'arrivée d'un bâtiment de guerre, d'Entrecasteaux fit passer sa frégate pour la Reyne, vaisseau de la Compagnie, qui s'était annoncé. Suivi de sa conserve, il parvint, le

cul, et le nombre des isles est si multiplié qu'il est impossible de prononcer si, pour les éviter, il convient d'aller plus ou moins dans l'est. La seule recommandation nécessaire, c'est une très grande vigilance pendant toute la nuit. »

1. Il eût fallu des règlements sévères émanant de l'amirauté anglaise pour mettre un terme à des excès d'autant plus dangereux qu'ils s'exerçaient dans un pays totalement dépourvu de police. Voir archives des Affaires étrangères, mémoires et documents, Asie 1784-1786, vol. 18*, folio 277 et 418 et vol. 19;-, folio 31.

d'knthecastkaux. 1~)

13 février 1 7 <S 7 , devant la tour du Lion, à l'entrée de la rivière du Tigre, ayant à son bord un agent français, M. de

Guignes, venu à Macao pour prendre ses ordres. Le premier soin du commandant avait été de prévenir de sa présence

M. Vieillard, notre consul à Canton. C'était la première fois que notre pavillon paraissait dans les mers de Chine; il s'y montrait pour protéger, au nom du roi, notre commerce d'Extrême Orient. Dans ces conditions, «l'affaire devait être brusquée, si l'on voulait tirer profit de la surprise que cette apparition ne pouvait manquer de causer dans une nation aussi timide qu'elle est défiante »; d'ailleurs, la Résolution n'avait que peu de temps à consacrer à la Chine.

Sans délai, d'Entrecasteaux sollicite une audience du vice-roi de Canton et se fait précéder d'une lettre qui peut se résumer ainsi1 : « L'intention de l'Empereur, mon maître, est que son pavillon paraisse dans tous les lieux où s'étend le commerce de ses sujets, pour faire connaître aux princes, chez qui ils sont admis, le désir sincère qu'a S. M. d'entretenir la bonne intelligence qui règne entre elle et eux, et pour prouver, en même temps, à toutes les nations la ferme résolution où elle est d'accorder à ce même commerce sa protection la plus efficace sur toutes les parties de la terre. Dans la vue de prévenir les abus qu'une liberté trop indéfinie dans les échanges pourrait occasionner, S. M. a confié ce trafic exclusivement à une compagnie nouvelle, dont la considération écartera tout soupçon de mauvaise foi. S. M. ne doute pas que ceux de ses sujets, qui ont fait jusqu'à présent le commerce, n'obtiennent sans difficulté la liquidation de leurs dettes respectives avec les Chinois. La même liquidation, que je sollicite, ayant été accordée aux sujets de S. M. Britannique et à ceux de la compagnie de Hollande, l'Empereur de France a le droit d'attendre que ses sujets ne soient pas traités d'une manière moins favorable. »

Par une fâcheuse coïncidence, le vice-roi de Canton était parti la veille pour la frontière de la province de Fou-Kien,

1. Archives des Affaires étrangères, vol. l'.l"', folio 17, à bord de h Résolution, 12 février 1TS7.

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où l'on craignait une descente des insulaires de Formose révoltés contre leurs mandarins. Ce contre-temps décida notre ambassadeur extraordinaire à garder le secret le plus absolu sur sa mission. Seul M. de Grammont, missionnaire aposlolique, alors à Canton, fut mis dans la confidence*. D'Entrecasteaux le chargea de traduire sa lettre adressée au vice-roi, de la remettre à Tsong-Fou en personne et d'en faire parvenir une copie à la cour de Pékin.

Les autorités de Canton, très impressionnées par l'arrivée soudaine de deux vaisseaux de guerre, usèrent de mille détours pour les faire reculer jusqu'à Macao. Elles en furent pour leurs frais et n'obtinrent pas davantage l'autorisation de visiter les navires. Toutefois, comme il fallait dissiper les inquiétudes et écarter tout soupçon, M. de Grammont assura le Poult Chin'sse (trésorier général) des dispositions amicales de la France. A la suite d'une réunion au palais de Siun-Fou, le conseil de la ville commit le lieutenant de police auprès du chevalier d'Entrecasteaux.

Celui-ci élut domicile chez le second subrécargue de France pour cette entrevue, qui s'effectua suivant toutes les règles de l'étiquette. La conversation roula sur les besoins des bateaux et le commandant justifia sa présence par la nécessité où il s'était trouvé de chercher des vivres. Aussitôt un comprador, qui se tenait à genoux, reçut l'ordre de faire le nécessaire. Le 22, des politesses furent échangées entre Anglais et Français, et le 28, d'Entrecasteaux retourna à son bord.

Dans l'intervalle, il écrivait au ministre : « La présence de nos bâtiments de guerre paraît donner de l'inquiétude au

1. Sa confiance était bien placée, comme en témoigne la correspondance de M. de Grammont avec M. de Ventavon, missionnaire français à Pékin. Ce dernier se chargea de traduire en chinois la lettre de d'Entrecasteaux, puis de la communiquer au ministre Ho-Chin et aux fils de l'empereur, auprès desquels il avait accès (Archives des Affaires étrangères, 15 février 1787, folio 24).

conseil de Canton... J'envoie la Subtile à Manille, où doit se trouver M. de Lapérouse, qui se proposait de ne se remettre en mer qu'au renversement de la mousson1. » M. de La Croix de Castries devait présenter notre agent en Chine, M. de Guignes, au gouverneur de Macao, tâcher d'obtenir à Manille des éclaircissements sur la situation de la compagnie anglaise et se rendre par Hle de France en Europe2.

La mission confiée à d'Entrecasteaux était terminée. D'une part, la présence inopinée de nos navires de guerre à Canton avait causé une impression salutaire; de l'autre, le secret avait été bien gardé, personne n'ayant réussi à percer le mystère de cette arrivée soudaine; et tandis qu'Anglais et mandarins se perdaient en conjectures, MM. de Grammont et de Yentavon se chargeaient de porter les revendications de la France, le premier au vice-roi de Canton, le second à la cour de Pékin.

D'Entrecasteaux ne dissimula jamais le peu de confiance, qu'il avait dans le succès final. On sait qu'avant son départ de Trinquemalé il faisait déjà ses réserves. Au moment de quitter Canton, il exprime également la crainte que la Chine ne paye pas les dettes contractées par ses commerçants vis-à-vis de nos nationaux. A son avis, l'affaire est en elle-même plus compliquée qu'on ne le croit de loin. Outre que la nouvelle Compagnie n'a aucun intérêt à cette liquidation, dont le seul résultat serait d'indisposer les hanistes 3, les débiteurs chinois sont souvent insolvables, et d'ailleurs,

1. Affaires étrangères, folio 32, vol. 19r*. Canton, 25 lévrier 1787.

"2. M. de La Croix de Castries, retenu à Port-Louis pour des raisons de santé, n'a pu remplir que la première partie de son itinéraire. Voir vol. 196, folio 54.

3. D'après Dumont d'Urvillc, les hanistes, au nombre de douze, formaient à Canton une société nommée Kong-hang. Celte compagnie avait reçu du gouvernement chinois le privilège exclusif de faire le commerce avec les étrangers, et elle était composée des plus riches commerçant* de ce port. Ses fonctions relevaient du Hou-pou, chef des douanes, nommé directement par l'empereur.

d'entrecastbaux. 2'.)

si nos négociants ont fait des avances, ils ont aussi contracté des engagements dont le règlement des dettes devra tenir compte. « Je présume, écrit d'Entrecasteaux, que cette opération fera découvrir beaucoup de choses malhonnêtes, où les chefs de la nation se trouvent compromis1. Cependant, puisque nos revendications sont formulées, il faut leur faire sortir tout leur effet.» Le commandant charge donc M. Dumoulins, agent de la Compagnie, « de prendre des renseignements sur l'étendue et la nature des créances et des dettes françaises, afin que la liquidation respective puisse en être faite au retour de la frégate, qu'il se propose d'expédier à la prochaine mousson 2 ».

Des suites de cette affaire nous n'avons pas à nous occuper; mais il n'est pas sans intérêt de reproduire ce passage d'une missive que d'Entrecasteaux, devenu gouverneur des îles de France et Bourbon, adresse au ministre de la Marine le 12 mars 1788 : « La lettre de M. Haumont vous fera connaître qu'il n'y a rien à espérer pour la liquidation des dettes. Ainsi que je le prévoyais, les difficultés viennent surtout de la Compagnie, qui n'a aucun intérêt au payement des dettes anciennes... Il est heureux toutefois que le secret ait été si bien gardé que personne n'ait pu se douter de l'objet de ma mission. Une démarche de cette nature, infructueuse et connue, eût été désagréable et d'un très mauvais effet. D'ailleurs, Monseigneur, la dette des Français est si considérable qu'il me paraîtrait bien difficile de pouvoir obtenir le remboursement de nos créances sans acquitter celles que nous devons nous-mêmes, et j'ai eu l'honneur de représenter à M. de Castries combien une pareille compensation présenterait d'embarras et combien elle serait injuste. »

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