CHAPITRE III
D'Ëntrecasteaux, gouverneur général des îles de France et Bourbon : ses attributions, ses vues personnelles. — L'agriculture, le commerce, l'industrie aux Mascareignes; état du marché, crise monétaire. — L'administration intérieure; projets de réforme; la milice. — Situation extérieure, organisation de la défense. — Caractère et personnalité de d'Entrccasteaux : sa nature, son esprit, ses croyances.
Pendant que d'Entrecasleaux faisait ressortir dans sa campagne de Chine ses qualités de marin, le maréchal de Castries lui écrivait de Versailles(lerfévrierl787) : «Quoique vous ayez craint d'être chargé du gouvernement de l'Isle de France, vos amis, en tête desquels je me place, ont pensé qu'en mesurant vos forces et votre situation, il convenait que vous vous chargeassiez de ce gouvernement, d'autant plus qu'il serait utile au service du Roi que vous y fussiez nommé. »
Le vicomte de Souillac, qui remplissait alors cette fonction, parut éprouver quelque dépit à la nouvelle de son rappel1. Quant au chef de division, averti officieusement de sa nomination, il refusa, dans ces termes, de se rendre sans ordre à Port-Louis : « C'est dans ces mers qu'est mon poste ; je
1. Voir lettre de M. de Souillac à M. de Cossigny (Archives de la Marine, dossier personnel, lsle de France, 19 mai 1787) : « Le ministre m'annonce mes successeurs : M. de Conway pour l'Inde et M. d'Kntrecastcaux pour les Isles. Je suis maître de partir quand je le voudrai. même sans les attendre. J'en profite, malgré la saison avancée, et je compte partir dans quinze eu vingt jours sur la flûte llslc de France. » Voir également lettre de M. de Souillac à M. d'Entrecasteaux, 16 mai 17S7. Dans une correspondance antérieure, M. de Souillac demandait son rappel en France, ce qui rend assez inexplicable le ton dos deux lettres précitées.
n'ai pas cru pouvoir le quitter avant la venue de mon successeur l. »
Peu après, les ordres arrivèrent. La Résolution quitta Pondichéry et se rendit à l'Ile de France, qu'elle atteignit le ±2 octobre. Le 5 novembre, d'Entrecasteaux fut reçu à la tôle des troupes parle vicomte de Souillac, qui le lit reconnaître en sa qualité de gouverneur général des îles de France et Bourbon.
Le mémoire du roi, qui expose d'une façon sommaire les attributions du gouverneur général et celles de l'intendant, mériterait d'être analysé. En voici la substance3 :
« Les îles de France et de Bourbon ont été établies pour servir de relâche aux vaisseaux français qui vont en Asie. Les vaisseaux peuvent y être réparés, les équipages rétablis et les approvisionnements renouvelés.
La position de ces îles ne se borne pas à l'utilité de la relâche : des vues plus étendues ont fait sentir que l'Ile de France, placée à l'entrée de la mer des Indes et à l'ouvert de tous les détroits de cette partie du monde, pouvait être un entrepôt de forces capables d'opposer en temps de guerre, à des armements affaiblis par une longue navigation, des troupes fraîches et des vaisseaux bien équipés, et de disposer, avec autant de promptitude que de secret, des expéditions qui pussent porter des forces dans tous les points de l'Asie où l'on aurait à attaquer ou à se défendre. »
Ce mémoire comporte une série d'articles. Ils concernent :
La religion : « le gouverneur et l'intendant devront s'appliquer à faire respecter la religion et donner la considération à ses ministres, à veiller sur leurs mœurs et leur conduite et à empêcher qu'ils ne s'écartent de leur devoir et ne se mêlent de choses étrangères à leur état » ;
La justice : « elle est rendue dans les îles par une juridic-
1. Archives de la Marine, campagnes, Pondichéry, 22 juin 1787.
2. Voir Archives du ministère des Colonies, Ile de France, correspondance générale, 1787, 77-C*.
tion royale, un conseil supérieur et un tribunal terrier clans chacune des deux îles. Il importe de veiller à ce que les conseils ne contrecarrent pas les juridictions royales. » La connaissance de toutes les matières de haute police appartient encore au gouverneur et à l'intendant;
Le commerce et la culture : « on pourrait peut-être acclimater la canne à sucre, l'indigo, le coton, etc. ; le « jardin du roi » à l'Ile de France sera un dépôt de plantes, d'épiceries et de toutes autres productions utiles soit pour Gayenne, soil pour les deux îles, jusqu'à ce que Ton soit assuré de son dtgré d'utilité ». 11 faut également favoriser la culture des céréales;
La population : les désordres entre blancs et gens de couleur sont fréquents. Les maîtres sont assujettis à assurer la subsistance non seulement aux esclaves, mais aux affranchis lorsque ces derniers sont hors d'état de gagner leur vie;
La marine : cet article se divise en deux parties qui concernent : l'une, les escadres et vaisseaux du roi envoyés d'Europe pour la défense des colonies ; l'autre, les flûtes, corvettes, bricks et autres bâtiments destinés au cabotage des deux îles;
Le service des ports s'étendra sur un port marchand à l'anse de Codan et sur le port du roi qui restera du côté de l'isle aux Tonneliers; un capitaine en fera le service.
Les autres articles ont trait aux fortifications, aux troupes ,sur lesquelles d'Entrecasleauxaura l'autorité attribuée aux gouverneurs et commandants des provinces du royaume; aux officiers d'administration, aux hôpitaux, magasins et bâtiments civils, aux finances, aux domaines. Les instructions royales s'appliquent encore à certaines dépendances de ce gouvernement. C'est ainsi que, sous la rubrique Madagascar, nous trouvons cette indication : « L'île de Madagascar a été regardée depuis la prise de possession, non seulement comme une ressource d'où les îles de France et de Bourbon pouvaient tirer des bestiaux, du
ri/, et des esclaves, mais encore comme un lieu propre à la fondation d'une nouvelle colonie... Toutefois en se retraçant tous les événements qui sont arrivés depuis l'établissement de Flacourt en 1652 jusqu'à celui des sieurs Modave et Beniowsky en 1760 et 1772, on ne peut s'empêcher de convenir que l'intempérie du climat, la perfidie et l'état toujours sauvage des « Madegasses » rendent ce projet trop difiicile dans son exécution, à moins d'une conquête qui coûterait beaucoup d'hommes et d'argent sans une utilité bien réelle1. Le sieur d'Enlrecasteaux conservera donc le seul comptoir établi à Foulpointe sans paraître abandonner les autres propriétés françaises de la côte est de cette île. » La question se pose encore d'abandonner notre établissement des Seyc li elles et de Rodrigue, de retirer l'agent que nous entretenions, pendant la dernière guerre, au cap de Bonne-Espérance.
Enfin ce mémoire se termine par la délimitation des fonctions particulières du gouverneur et de l'intendant. « Tout ce qui a rapport au commandant des armes, à la sûreté intérieure, à la défense des colonies, appartient de droit au sieur d'Entrecasteaux en qualité de gouverneur. » — «L'intendant sera chargé spécialement de la manutention de la caisse, de tous les paiements à faire, le gouverneur se réservant la faculté de s'occuper des dépenses relatives à l'artillerie et aux fortifications. »
Dans ses nouvelles fonctions, le chevalier d'Entrecasteaux allait se distinguer comme administrateur par sa prudence, sa justice et son esprit d'initiative. Il savait dans quel état d'anarchie se trouvait le gouvernement des Mascareignes et il était effrayé du poids de la charge qui lui incombait, comme on peut en juger par ce passage d'une lettre au maréchal de Gastries2 :
1. Cette appréciation est intéressante à noter au moment où les chambres françaises discutent le projet de loi relatif à l'expédition de Madagascar (novembre 1894).
'-!• Port-Louis. 23 novembre 1787.
« 11 faut tout ramener aux règles générales de service, lesquelles doivent être les mêmes dans les colonies .que dans le service de mer. C'est la seule manière d'arrêler les prétentions déplacées, qui sont la source de toutes les tracasseries... Je trouve le fardeau de ce gouvernement bien pesant, mais je vous réponds en même temps de mon zèle et de mon attention à vous prévenir dès que je le trouverai au-dessus de mes forces, ce que je crois entrevoir déjà. »
Le registre de lettres que d'Entrecasteaux tint à l'Ile de France, du 23 novembre 1787 au 10 novembre 1789 ', nous permet de le suivre pas à pas et d'apprécier les services qu'il rendit en dépit de ses appréhensions. Ce volumineux recueil mériterait d'être publié, et c'est à regret qu'il nous faut condenser en quelques pages une correspondance, dont la lecture permet de pénétrer dans la vie intime de nos colons, à la veille de la Révolution française.
Avant de commencer cette enquête, que les documents réunis aux archives du ministère des Colonies permetlent de compléter, nous laisserons la parole au nouveau gouverneur, qui, dans une lettre particulière adressée au maréchal de Gastries2, expose la situation générale de la colonie et sa façon de comprendre l'administration des Mascareignes.
« Monseigneur,
« Dès l'instant que j'ai été informé de la marque de confiance que vous aviez bien voulu me donner en me nommant au gouvernement de l'Isle de France, j'ai dirigé toutes mes pensées vers ce point et n'ai cessé de réfléchir à l'importance de cette colonie et à la difficulté de bien saisir le système total d'administration qu'il fallait y adopter. Il ma paru, Monseigneur, que les isles de France et de Bourbon
I. Ce registre contient I8W2 lettres officielles ef plus de 5X1 lettres particulières; la plupart de celles-ci sont adressées au maréchal de Gastries i. Port-Louis, 24 novembre 1787.
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pouvaient être envisagées sous des points de vue très différents, ou plutôt qu'elles réunissaient tous les genres de destinations : ee qui rend l'administration très compliquée, parce que de la diversité des principes propres à chaque destination résulte la nécessité de les combiner de telle manière que, sans nuire à la prospérité de ces colonies, on puisse néanmoins leur faire atteindre le but qui les rend si précieuses à l'Etat et qui force à les conserver malgré l'énorinité des dépenses qu'exige leur entretien.
« Ces isles, Monseigneur, sont en même temps un dépôt de forces, un arsenal de marine, un lieu de ravitaillement pour les escadres, le lien de l'Europe et de l'Asie : elles offrent encore un sol également propre aux productions de première nécessité et aux productions étrangères qui y sont naturalisées. Il faut donc, pour remplir ces diverses destinations, que l'on balance avec la plus grande sagesse les moyens d'encourager la culture des denrées de première nécessité, lesquelles doivent servir à l'approvisionnement de nos escadres en temps de guerre, avec les moyens qu'exige la conservation non moins importante des bois propres à la construction et au radoub des vaisseaux; il faut que cette mesure soit si bien combinée qu'en s'assurant des grains nécessaires pour fournir à tous les besoins on puisse encore s'occuper de la culture des objets d'exportation, qui ne peuvent manquer de donner un très grand essor au commerce des isles et les garantir par ces ressources inespérées de tous les malheurs où elles pourraient être plongées soit par des circonstances de guerre, soit par la pénurie des fonds, soit même par l'incertitude des principes. L'heureuse situation de ces isles peut et doit leur procurer un avantage inestimable : celui de devenir l'entrepôt du commerce général de l'Europe et de l'Asie, en ouvrant ses ports aux étrangers; mais de ce plan, lequel doit assurer à jamais la prospérité de ces isles, il résulte encore un nouveau système de finances essentiellement différent de celui
qu'il conviendrait d'adopter si Ton abandonne cetle colonie à ses ressources intérieures. C'est, Monseigneur, je le répète encore, cette variété de principes selon la diversité des rapports, qui a rendu jusqu'à présent l'administration de ces isles si incertaine et qui doit presque faire désespérer de rencontrer le point de perfection. Aucune des branches de cette administration ne doit être favorisée de préférence à l'autre. Il faut, s'il est permis de s'exprimer ainsi, les mener toutes de front et tout système exclusif sera, je ne crains pas de le dire, défectueux par là même. J'ai cru devoir vous adresser particulièrement ces réflexions, Monseigneur, avant que les projets nouveaux, que vous avez bien voulu m'annoncer, me soient parvenus, pour que les observations que je serai peut être dans le cas de faire ne vous paraissent pas ou un effet de prévention ou une suite de l'éloignement que l'on a presque toujours pour les nouveautés. G'està ce que j'ai l'honneur de vous mander danscemoment que je vous prierais de vouloir bien comparer mes observations ; c'est d'après les principes que je viens d'établir et qui me paraissent incontestables que je vous prierais de les juger ; je peux m'égarer, mais je ne serai sûrement pas en contradiction avec moi-même... »
Cette page que nous avons tenu à citer in extenso est, pour ainsi dire, la préface du dossier que nous allons parcourir. Afin de rendre plus facile le dépouillement de ce registre, on peut classer les lettres qui le composent en trois catégories, suivant qu'elles se rapportent à la situation économique, aux différentes branches de l'administration intérieure ou à l'organisation de la défense.
Economiste, d'Entrecasteaux ne se pique pas de l'être. Souvent, en abordant une question d'échange, il s'excuse
de prendre part au débat ; mais quelles que soient les précautions oratoires dont il entoure ses théories, il n'en exprime pas moins des idées précises, qu'il expose clairement et qu'il défend avec beaucoup d'habileté. L'agriculture, l'industrie, le commerce l'intéressent. D'Entrecasteaux n'appartient à aucune école, mais il est au courant des grands problèmes que les physiocrates se sont évertués à résoudre. Sans conclure avec eux que la terre est la source unique des richesses, il s'efforce de développer les productions du sol et surtout la culture des grains. Comme Gournay, il encourage les échanges; comme Turgot, il considère que les lois économiques ne sont pas séparables des lois morales, et il reconnaît que les avances, c'est-à-dire les capitaux préalables, sont indispensables pour fonder une entreprise; mais, tout en admettant que la légitimité de l'intérêt est une conséquence immédiate de la propriété, il voudrait en limiter le taux dans les îles de France et Bourbon, où les prêts usuraires consomment la ruine des emprunteurs. Partant des effets, il remonte aux causes, et sa propre expérience le met en garde contre les théories séduisantes d'une application dangereuse. Son esprit curieux se complaît dans l'étude des besoins du marché et des difficultés financières. Ici l'homme d'action fait place au raisonneur ; le marin s'efface à mesure que le politique apparaît. Il semblerait que du pont de la Résolution le capitaine de vaisseau a été subitement transporté sur les bancs d'une assemblée législative. Cet aspect imprévu de la physionomie de d'Entrecasteaux est digne d'attirer et de retenir l'attention.
Nous avons vu dans sa lettre du 24 novembre l'importance qu'il attache aux questions agricoles. Il y revient, notamment à propos de concessions de terrains accordées sur les réserves du roi. L'empressement que mettent les colons à demander des terres diminue singulièrement quand il s'agit pour eux de défricher le sol. Ce manque-
ment à l'engagement pris peut entraîner le retrait pur et simple de la concession, mais faut-il sévir et appliquer la loi dans toute sa rigueur, sans tenir compte des circonstances? D'Entrecasteaux ne le pense pas et base son avis sur les considérations suivantes l : «c On estime que les défrichements de l'Isle de France ne s'élèvent pas au tiers du sol. Trente mille noirs environ sont employés à la culture de la partie défrichée. Il en faudrait donc, au moins, deux fois autant pour mettre le reste en valeur. Ce seul point de vue démontre l'inutilité de faire rentrer au domaine les terrains concédés déjà et non défrichés, puisqu'il serait impossible de les distribuer de nouveau aux conditions exigées. Ils resteraient réunis au domaine sans aucune valeur, sans nul avantage pour la colonie; au lieu qu'entre les mains des propriétaires qui n'ont pas encore le moyen d'en tirer parti, c'est toujours un fonds qui fournit aux contributions exigées ou exigibles pour l'entretien des chemins, des paroisses et des édifices qui sont à la charge des habitants. L'état de la colonie ne peut pas permettre de longtemps qu'on s'y procure le nombre suffisant d'esclaves pour cultiver tout ce qui est encore à défricher. Il est même important de s'opposer à une augmentation trop subite des noirs, parce qu'un accroissement aussi prompt ferait excessivement surhausser les prix. 11 serait avantageux de vendre les terrains libres au profit de la commune et d'en employer le produit à des objets d'utilité publique, ce qui diminuerait considérablement les charges à imposer... Deux choses, en un mot, sont également nécessaires à la prospérité de la colonie : les défrichements et les chemins ; mais puisqu'il est impossible d'avoir, de longtemps, le nombre d'esclaves qu'exigerait la culture, ne semblerait-il pas convenable de tirer parti des terrains
1. 10 novembre 1780. (Registre des lettres de d'Entrecasteaux à l'Isle de France.)
incultes en les vendant et en affectant le prix a d'autres objels non moins importants?... » Le gouverneur tire de celle argumentation la conséquence que l'intérêt privé sait mieux que bien des règlements donner l'essor à la culture; c'est à lui qu'il convient de s'en rapporter, d'autant plus que des défrichements inconsidérés auraient pour effet d'amener le manque de bois dans un port où ce produit est de première nécessité, ensuite d'entraîner le dessèchement du sol en tarissant les sources qui entretiennent la fertilité dans le pays.
Deux industries établies dans l'Ile de France pendant le gouvernement de d'Entrecasteaux lui ont fourni l'occasion de présenter un rapport. La première concerne une fabrique de poudre : «C'est une importante manufacture qui comprend un moulin à poudre et tous les ateliers nécessaires à la confection de ce mélange. Toutes les branches de cette industrie qui, en Europe, sont séparées, se trouvent réunies et permettent d'exercer une surveillance plus étendue. » La seconde est une indigoterie : « Les espérances que l'on avait conçues du succès de cette production nouvelle sont à présent changées en certitude ; on peut désormais la regarder comme une des sources de la richesse de cette isle.Les profits, que cette manufacture donnera, paraissent devoir être si considérables qu'il est à craindre que tous les habitants ne tournent leurs vues vers une culture aussi lucrative que celle de l'indigo et n'abandonnent par le fait même celle des denrées plus nécessaires... En tous cas cette entreprise, dont les avances s'élèvent à plus d'un million, ouvre à la colonie une branche de commerce nouvelle et infiniment avantageuse *. »
La pensée que les îles de France et Bourbon sont un lien entre l'Europe et l'Asie témoigne assez de l'importance qu'attache d'Entrecasteaux à l'extension du commerce dans