‹ D'Entrecasteaux, 1737-1793Chapitre 15 sur 45 · I. 12 mars 1 788. (Registre de d'Entrecasteaux · texte numérisé non relu

I. 12 mars 1 788. (Registre de d'Entrecasteaux

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les Mascareignes. Avec son autorisation, les colons et négociants-armateurs de Port-Louis se réunissent à deux reprises, en septembre 1788, pour protester contre le privilège exclusif de la Compagnie des Indes orientales, et, dans ces assemblées de citoyens, on est tout surpris d'entendre formuler des représentations très catégoriques en faveur de la liberté commerciale *.

La position des Mascareignes est exceptionnelle, et cependant le marché s'y trouve dans une situation fâcheuse. D'où vient cet état de langueur et comment y porter remède2? « Lorsque le papier-monnaie a été supprimé aux isles de France et de Bourbon, et que, pour le montant des billets qui avaient cours, il a dû être délivré des récépissés payables par le trésorier des colonies et de la marine à des époques fixées, plusieurs négociants en Europe ont spéculé sur l'achat à faire des dits récépissés. Ces effets furent vendus par des porteurs qui n'auraient pas pu continuer leurs affaires jusqu'à la date arrêtée pour le remboursement de leurs billets... La suppression totale du papier-monnaie a dû faire connaître à tous les négociants le besoin que la colonie avait d'une autre monnaie pour continuer le commerce. Les récépissés devant être envoyés en Europe afin d'en obtenir le montant, ces négociants (attirés par l'appât d'un gain de 30 ou 40 p. 100 en deux ans) se sont déterminés à envoyer des piastres aux isles pour entreprendre cet agiotage... On n'a pas tardé à voir arriver des sommes considérables en piastres... Dès ce moment, tout le monde s'est cru riche et les marchandises de l'étranger affluèrent dans la colonie. L'engorgement dans toutes les affaires était infaillible. Le numéraire s'écoula en deux ans, absorbé par l'intérêt disproportionné des prêts et par l'achat des articles d'importation. Il fut prouvé que non seulement

1. Voir archives coloniales, correspondance. générale, 1788, 80-0.

2. Mémoire du 28 janvier 1788. (Registre de d'Entrecasteaux.)

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1rs anciennes dettes de la colonie n'étaient pas acquittées, mais qu'au contraire d'autres dettes avaient été contractées depuis la suppression des billets, et que, par conséquent, la splendeur momentanée du commerce à l'Isle de France n'avait été qu'apparente. Aujourd'hui, les envois de piastres se sont arrêtés, le commerce ne trouve plus à emprunter pour faire face aux paiements. Et ce n'est point au défaut de billets ou au défaut de piastres que les négociants doivent attribuer leurs faillites, mais bien à leur imprudence et au désir blâmable d'avoir voulu acquérir une fortune considérable en un clin d œil, ce qui, depuis dix ans, les a toujours tenus beaucoup au-dessous de leurs affaires... Si l'on ne parvient pas à réduire le taux de l'intérêt (qui atteint 12 et 24 p. 100) le commerce ne pourra se relever qu'à moins d'une banqueroute générale. D'ailleurs, tant que les commerçants seront aux expédients pour faire face aux échéances de leurs engagements, les intérêts resteront à ces taux prodigieux. Toutes choses ne pourront donc reprendre leur équilibre, quelque système de finances qui puisse être adopté, que le jour où l'on aura soldé les anciennes dettes et où les négociants se contenteront d'un profit honnête. »

Dans la lettre qui accompagne ce mémoire, d'Entrecasteaux reconnaît que la mise en circulation d'un papiermonnaie spécial à la colonie faciliterait les opérations du commerce dans l'intérieur de l'île et n'exposerait pas les négociants à tenter des entreprises trop considérables au dehors, comme ils le font avec les piastres. Mais ce palliatif ne serait pas suffisant pour arrêter la crise ; il serait important de faire examiner avec soin la situation du commerce des Mascareignes, ses ressources, ses moyens, ses dettes, sans l'abandonner au caprice' de ceux qui l'entreprennent sans principes et sans facultés pécuniaires. On pourrait presque assurer que la majeure partie, non des grands négociants, mais de cette classe

qu'on appelle banians, a débuté sans autres avances que celles de l'emprunt à un taux usuraire et ruineux. Une chambre de commerce, une juridiction consulaire, en un mot une surveillance éclairée serait plus nécessaire à l'Ile de France que dans tout autre place de commerce *.

Un mois plus tard, les négociants de cette colonie forment une requête à l'effet d'obtenir l'installation d'une chambre d'escompte dont les billets mis en circulation pussent suppléer au défaut de numéraire, défaut qui, d'après eux, occasionne la stagnation des affaires et cause des faillites. Sans hésiter, le gouverneur écarte cette proposition manifestement contraire à l'édit du 8 août 1784 (article 8). Il sait, d'autre part, que le défaut de numéraire a non pas entraîné la chute des négociants, mais seulement dévoilé le secret de leur faillite antérieure, dissimulée jusque-là par des emprunts. Un tel projet est illusoire : on propose une souscription de deux cent mille piastres, mais il n'y a pas deux cent mille piastres dans l'île ; la souscription ne sera pas couverte. En admettant que ce but soit atteint, les piastres qui resteraient en circulation seraient tellement rares qu'elles feraient prime; les billets ne seraient plus au pair avec cette monnaie, et quand, au bout de trois ans, arriverait le jour du remboursement en piastres, la spéculation qui a déjà causé tant de ruines entraînerait de nouveaux sinistres2.

Après avoir critiqué les différents systèmes financiers qui lui ont été soumis, le gouverneur des Mascareignes aborde lui-même la question monétaire dans une lettre particulière où il demande que les payements du roi aux îles de France et Bourbon soient faits non en piastres ou en billets, mais en monnaie de France. Cette lettre, qui nous permet d'apprécier la façon dont d'Entrecasteaux expose sa théorie et discute la question des finances, est ainsi conçue :

I. Lettre du 38 janvier I78N. (Rogistiv de d'Entrecasteaux.) •>. 20 février 1788. (fbid.)

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Port-Louis, le 22 novembre 1788.

« Monseigneur,

« Ce n'est que dans une lettre particulière que j'ose me permettre de vous adresser des observations sur les divers systèmes de finances proposés pour l'Isle de France. Cette matière m'est si étrangère et me paraît si difficile que ce n'est qu'avec une extrême défiance que je puis hasarder de mettre sous vos yeux quelques idées sur un sujet dont les personnes les plus éclairées s'occupent depuis si longtemps et sans un très grand succès.

« Je vous prie, Monseigneur, de vouloir bien agréer ces réflexions plutôt comme un témoignage de bonne volonté que comme un plan que je me permette de présenler; aussi n'est-ce pas en ma qualité d'administrateur que j'ai l'honneur de vous les adresser :

« La grande difficulté d'un système de finance propre aux isles de France et de Bourbon consiste à prévenir l'agio nécessairement attaché à une monnoye factice, en entretenant cependant dans ces colonies un numéraire qui y soit toujours en circulation.

« La piastre, monnoye de tous les pays, semble être la plus propre aux paiements qui se font par le Roy aux isles de France et de Bourbon ; mais les piastres, à raison même de leur universalité, devant être encore plus considérées comme marchandises que comme monnoye, ne peuvent être retenues dans ces isles quand l'intérêt des négociants exige leur extraction. Sans doute, on remédiera au fléau de l'agiotage en ne mettant en circulation que des piastres; mais des que l'on ne peut être assuré de les y conserver, on expose les cultivateurs à ne pouvoir se procurer les avances nécessaires aux progrès de l'agriculture et les négociants à des suspensions de paiement par le défaut de numéraire.

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« Le papier-monnoye ne sort pas de l'isle, il est vrai; mais comme il est absolument impossible qu'un papier, que l'on ne peut pas réaliser à volonté, soit au pair d'une monnoye véritable, il est hors de doute que le Roy, obligé, en dernière analyse, de rembourser ce papier en lettres de change, supportera la perte inévitable de ce papier, et que les salaires du Roy éprouveront cette même réduction qui diminuera un traitement beaucoup trop modique déjà.

« 11 me sembleroit que les payements du Roy faits en monnoye de France, au lieu de piastres dont le commerce se pourvoiroit selon ses besoins, remédieroient aux deux inconvénients que l'on vient de citer. Cette monnoye avec laquelle tous les payements se feroient un tiers en louis d'or ou écus de six et trois livres, un tiers en pièces de 24 ou 12 sols, et le reste en pièces de 2 sols, de 1 sol et de 2 liards, cette monnoye, dis-je, s'échapperoit moins facilement, parce qu'il seroit plus facile d'en empêcher la sortie et qu'elle seroit d'ailleurs moins recherchée; mais comme elle a cependant une valeur réelle, correspondante à celle de la piastre, elle ne pourroit donner lieu à l'agio, du moins quant aux payements à faire par le Roy; la lettre de change, tant sur le Roy que sur le particulier, ne feroit qu'exprimer le véritable prix de l'objet ou de la somme pour lesquels elle seroit délivrée, et le retard de la lettre de change seroit supporté par celui qui la désireroit, puisqu'elle ne seroit plus donnée en payement.

« Les partisans du système des payements en piastres se refusent à croire que les piastres puissent sortir dans une proportion plus forte que celle de la consommation intérieure; mais l'état cy-joint de l'extraction des piastres faites par le commerce, depuis le mois de novembre de l'année dernière, époque de mon entrée dans l'administration, jusques au commencement de novembre de cette année, prouve avec évidence que la sortie des piastres s'est élevée beaucoup plus haut que ne le supposent les adver-

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saires du papier monnoyc; d'où l'on peut conclure que les armemenls augmentent avec le nombre de piastres que les négociants présument être sur la place, et qu'ainsi on ne sera jamais assuré d'en avoir la quantité nécessaire pour la circulation.

« Les défenseurs du papier monnoye pensent que la préférence doit être donnée à leur système à raison de la présence assurée de ce papier; mais quelque précaution que l'on puisse prendre, la différence essentielle entre la valeur du papier et celle d'une monnoye effective, entretiendra toujours l'esprit d'agiotage que Ton paraît surtout avoir en vue d'extirper. Une seule réflexion prouvera l'impossibilité de mettre le papier au pair de la piastre ou de toute autre monnoye réelle : pour comparer les diverses monnoyes entre elles, il est nécessaire de les rapporter à un même objet que l'on puisse se procurer avec ces différentes monnoyes : dans le moment présent, la piastre vaut sur la place de sept livres cinq sols à sept livres dix sols en lettres de change ; — on s'assure de cette égalité de valeur parce que l'on paye avec sept cent vingt-cinq ou sept cent cinquante livres en lettres de change ce que l'on achèterait avec cent piastres payées comptant. — Or, s'il y a, entre la lettre de change dont le payement est assuré et la piastre qui est et qui sera toujours la vraie mesure du prix des choses, une aussi grande différence, combien plus en existera-t-il entre cette même piastre et le papier monnoye dont les remboursements en lettres de change ne seront jamais complets, et qui éprouveront une réduction d'un quart ou même d'un tiers,, puisque le montant des lettres de change à accorder ne doit être à peu près que les deux tiers du montant du papier monnoye qui sera déposé pour être converti en lettres de change. Cette double considération me ferait pencher sur la monnoye de France de préférence aux piastres et aux papiers monnoyes. C'est aux personnes plus instruites que je ne le suis de ces matières à juger si ce sys-

tème ne présente pas d'inconvénient qui m'ait échappé; mais ce dont on ne peut disconvenir, c'est que le Roy doit gagner infiniment à faire ses payements en espèces plutôt qu'en lettres de change, parce que les emprunts qu'il est obligé de faire en Europe pour se procurer ces espèces, ne supportent que l'intérêt de l'Europe, au lieu que le retard de payement qu'occasionne une lettre de change tirée à six mois de vue après cinq ou six mois de traversée, que ce retard, dis-je, d'un an au moins, est payé au taux exorbitant de l'intérêt de l'argent à l'Isle de France, intérêt nécessairement englouti dans le prix des objets vendus au Roy. »

Comme administrateur, d'Entrecasteaux insiste pour que les règlements et les ordres émanant de la métropole soient rigoureusement précis et d'une portée générale, seule façon d'éviter à la fois les tâtonnements et l'arbitraire.

Il revient sans cesse sur la question des honneurs dus au gouverneur, aux fonctionnaires civils et militaires, sur la nécessité de délimiter les attributions de chacun, sur l'importance de rendre les lois exécutoires aussitôt qu'elles sont promulguées.

Pourquoi, par exemple, l'ordonnance de 1776 concernant la régie des arsenaux n'est-elle point en vigueur dans les colonies, alors qu'elle produit d'heureux résultats dans les ports de France? « 11 faut une surveillance, écrit-il à M. de Latouche1. Je suis peu jaloux d'autorité; mais il est sûr qu'il existe de grands et de très grands abus, dont j'ai

I . Il s'a- it vraisemblablement ici de La Touche-Trkyille qui contribua à la rédaction du code maritime de 1780. C'est lui qui, après avoir conduit La Fayette en Amérique, repoussa sur YHermione l'attaque de la frégate anglaise l'Isis soutenue par trois autres vaisseaux (7 juin 1780). Député de la noblesse aux États-Généraux de 1789, il fut de ceux qui se réunirent au Tiers. Il était contre-amiral en 1793, quand on le destitua commenoble, Le premier consul lui donna le commandement delà

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une certitude entière, sans en avoir une preuve légale, parce qu'il n'est pas en mon pouvoir de me la procurer. Gomment dès lors y porter remède1? » Et il ajoute : « Je vous prie, mon cher Latouche, de mettre cette lettre sous les yeux de M. de Castries. Comme je n'ignore pas que le Bureau des Colonies opposera les plus grands obstacles à ce changement, j'ai jugé qu'il valait mieux que mes réflexions fussent présentées par quelqu'un tel que vous, capable d'apprécier tous les avantages du régime de 1776. Ma lettre au ministre serait renvoyée dans les bureaux et y demeurerait sans réponse. »

C'est là ce qui advint malgré les précautions prises par le gouverneur. Le départ du maréchal de Castries, qui quitta la Marine pour le gouvernement des Flandres, rendit cette démarche inutile.

Craignant l'effet de tant de lenteurs, d'Entrecasteaux réitère sa demande, le 2 février 1789; mais on se contente de lui faire espérer un prochain changement dans l'organisation de la Marine.

En décembre 1788, le régiment irlandais de Walsh au service de Louis XVI débarque à l'Ile de France. Grâce à des ménagements infinis, d'Entrecasteaux réussit d'abord à éviter les froissements entre ce corps et le régiment français. Cependant, en l'absence d'ordres positifs, force est d'appliquer ce principe du droit national établissant que, dans aucun cas, un détachement de troupes étrangères n'a la droite sur ceux des régiments français. Les susceptibilités s'éveillent : « Faute de renseignements précis, la mésintelligence règne entre le régiment de Pondichéry et celui de Walsh, à propos de la place réservée aux grenadiers de tel ou tel régiment à la procession de la Fête-Dieu. Le colonel du régiflotte de Rrest, puis lui confia l'organisation de la flottille de Boulogne. Nommé vice-amiral, il dirigea l'escadre de Toulon et mourut en activité de service le 19 août 1804.

1. Port-Louis, 11 novembre 1787. (Registre de d'Entrecasteaux.)

ment étranger se considère comme lésé, ses grenadiers n'ayant pas eu le pas sur les premiers. Il est très important qu'une décision ministérielle écarte toute idée d'arbitraire1. » Par le fait, ce point de détail amène des tiraillements entre les deux corps; le gouverneur de Pondichéry prend, fort mal à propos, le parti des Irlandais, et d'Entrecasteaux ne parvient à aplanir les difficultés que grâce à son tact et à sa persévérance.

La législation concernant les milices coloniales est également incertaine. D'Entrecasteaux supplie le ministre- « de décider si en temps de paix le corps des négociants est dispensé du service de la milice . . . Nous n'avons aucune base pour la formation du corps des milices. Les exceptions trop nombreuses font qu'il n'est composé que de la classe la plus inférieure des citoyens . . . Une règle invariable est nécessaire. » A la nouvelle que le gouverneur veut convoquer pour la revue des milices tous les colons qui ne sont pas expressément dispensés par la loi, des murmures se font entendre. « Afin de prévenir des troubles pareils à ceux qu'ont éprouvés toutes les colonies pour le même objet », d'Entrecasteaux adresse une circulaire aux habitants; il prescrit à chaque commandant de paroisse la conduite à tenir et provoque une discussion au Conseil colonial, pour qu'il décide, en attendant l'arrivée d'ordres positifs, si les anciens magistrats (non pourvus de lettres d'honoraires) doivent être compris dans les exemptions de service. Sur ce dernier point le gouverneur s'est fait une opinion personnelle qu'il est intéressant de reproduire3 : « La vétérance seule est un titre d'exemption. On l'obtient dans la classe ordinaire des citoyens à 55 ans; dans l'ordre des magistrats, par lettres d'honoraires; dans l'état militaire par une pension ou par la croix de Saint-Louis. Gomment d'anciens magis-

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