Voir Mémoires secrets, t. III, p
1. A vrai dire, quand d'Entrecasteaux priait officieusement le ministre de le relever de son gouvernement des Mascareignes, son désir était de revenir en France auprès des siens. Il ne songeait pas, en 1790, à l'éventualité d'un nouveau départ l'année suivante. Mais les événements survenus en France depuis l'ouverture des États généraux et les bouleversements dont il fut le témoin à Brest, ne le disposèrent pas à dépenser sa vie dans les luttes stériles de la politique. Peut-être aussi sa situation de fortune assez précaire avait-elle rendu son séjour en France plus onéreux qu'il ne l'avait pensé d'abord. Une lettre adressée le 13 mars 1791 à M. Dufresne de Saint-Léon, commissaire du roi pour la liquidation de la dette publique, donne une certaine vraisemblance à cette bypothèse. L'auteur de cette lettre, après avoir fait l'éloge de d'Entrecasteaux, s'appuie sur ses mérites et sur ses droits acquis pour réclamer en sa faveur l'indemnité qui a toujours été accordée aux gouverneurs des colonies pour les frais de leur premier établissement (cette indemnité variait de 25,000 à
L'incerlitude qui planait depuis deux ans sur le sort de Lapérouse, avait fait place à l'inquiétude. Le roi, l'Assemblée et le monde savant s'étaient émus, et l'opinion publique anxieuse souhaitait qu'une expédition fût envoyée à la recherche des deux navires la Boussole et V Astrolabe.
Aujourd'hui la cause de cette disparition soudaine est connue. Dumont d'Urville nous a décrit le lieu du naufrage ' qu'il eut le mérite de découvrir le 28 février 1828; de nombreux biographes ont relaté les circonstances marquantes de la carrière de Lapérouse et la Société de géographie a largement contribué à faire revivre son souvenir en célébrant avec éclat son centenaire2.
En 1790, on en était réduit à des conjectures sur le compte de ce navigateur, que tout le monde en France regardait
50,000 livres pour le gouvernement des Mascareignes). Il était également d'usage de continuer aux gouverneurs leur traitement jusqu'au jour de leur débarquement en France. Bref, il était dû à d'Entrecasteaux, au minimum 24,000 livres de premier établissement, plus 14,000 livres de traitement, soit 38,000 livres. « Ce secours vous aurait été certainement accordé si vous aviez été en France, lui écrivait M. de la Luzerne, et j'en aurais fait la proposition au roi, si je n'avais pas eu les mains liées par le décret de l'Assemblée nationale qui suspend l'arriéré ». Necker promit aussi de s'occuper de cette dette contractée par l'État vis-à-vis du fonctionnaire; mais d'Entrecasteaux n'eut aucune nouvelle de la démarche promise. En 1791, une lettre de change d'environ 12,000 livres fut tirée sur lui, pour l'acquittement du reliquat des frais de son premier établissement à l'Ile de France. « Il sera poursuivi, dit l'auteur de cette missive, si l'État ne vient à son secours; laissez-lui, du moins, pour toute récompense de tant de services rendus, une honorable pauvreté. • V. archives de la Marine, dossier personnel.
1. Voir le Contre-amiral Dumont tlTrcille, par le baron Ilulot, brochure in-iS°, publiée par la Société de géographie en 1892.
2. Le centenaire de Lapérouse a été célébré par la Société de Géographie, en séance solennelle, le 20 avril 1888; les communications présentées dans cette séance font l'objet d'une brochure extraite du Bulletin de la Société, 2e trimestre, 1888.
comme le marin le plus capable de poursuivre les gigantesques découvertes de Cook. Louis XVI l'avait charge d'un voyage de circumnavigation dans un but commercial, politique, humanitaire et scientifique, et le grade de chef d'escadre avait été la récompense de ses généreux efforts.
Le 1er août 1785, il était parti de Brest, accompagné par les vœux du pays tout entier. Il emmenait avec lui un certain nombre de savants et d'artistes choisis parmi les plus distingués. Sa correspondance, qui stimulait au plus haut point la curiosité publique, s'interrompit soudain en février
1788. Il avait écrit de Botany-Bay que son intention était de se rendre à la fin de cette année dans l'Ile de France ; mais d'Entrecasteaux qui s'apprêtait à l'y fêter, attendit vainement sa venue'. Plus de deux années s'étant écoulées sans
1. Le 8 février 1789, d'Entrecasteaux, gouverneur des Mascareignes, transmettait au ministre de la Marine la copie d'une lettre de M. Chevalier, agent de France à Batavia, annonçant la mort de M. de Langle et donnant des renseignements intéressants sur l'expédition de Lapérouse. On la trouvera aux archives coloniales, dossier de l'Ile de France, année
1789. Elle est ainsi conçue :
« J'ai l'honneur de vous informer qu'il ûent d'arriver ici un des vaisseaux qui a transporté des malfaiteurs anglais à Botany-Bay, sur la côte orientale de la Nouvelle-Hollande. Il nous a appris que la Boussole et V Astrolabe avaient mouillé dans cette baie le 9 janvier 1788, trois jours après l'arrivée du capitaine Philipps commandant l'expédition anglaise.
« Suivant le rapport du capitaine du transport VAlexander of London, et de M. Collin, lieutenant des troupes de la marine, porteur des paquets du Gouverneur au secrétaire d'Etat et passager sur ce vaisseau, j'ai la douleur de vous informer que M. le chevalier de Langle a été tué par los insulaires de l'isle des Navigateurs, où les vaisseaux avaient séjourné pendant cinq à six semaines, vivant dans la meilleure intelligence avec les naturels.
« Au moment du départ, les vaisseaux étant sous voiles, deux chaloupes qui étaient à terre, commandées par M. de Langle, furent attaquées par les sauvages. Il y eut neuf à dix hommes tués sur la place et beaucoup de blessés dont plusieurs sont morts des suites, et d'autres qui n'étaient pas encore guéris lors de la relâche à la baie de Botanique; parmi eux, un des médecins botanistes du Roy (on n'a pu me le désigner que parce nom) qui a eu deux doigts coupés et un coup de hache de pierre sur le front, a succombé pendant la relâche de la Nouvelle-Hollande; de môme un ahhé (j'ai pris toutes les informations possibles pour savoir son nom,
80 d'entrecaste\ux.
qu'on eût reçu de ses nouvelles, on pouvait craindre qu'il n'eût péri dans les mers semées d'écueils où il avait eu l'intention de s'engager avant de prendre le chemin du retour.
La Société d'histoire naturelle, qui comptait plusieurs de ses membres parmi les passagers de la Boussole et de Y Astrolabe, déposa à l'Assemblée nationale, le 22 janvier 1791, une adresse dans laquelle elle demandait qu'une expédition fût organisée pour se mettre à la recherche de ces navires. « Peut-être Lapérouse n'a-t-il échappé à la mort, dit-elle dans ses considérants, que pour être livré aux tourments continuels d'un espoir toujours renaissant et toujours trompé; peut-être a-t-il échoué sur quelqu'une des îles de la mer du Sud, d'où il tend les bras vers sa patrie... »
Cette adresse très applaudie fut renvoyée séance tenante au conseil de la marine. L'Assemblée nationale se passionnait pour cette idée qu'il fallait « envoyer aux bornes du monde de pieux navigateurs interroger sur le sort de leurs frères, les hommes, les déserts, les antres, les rochers et même jusqu'aux écueils ».
mais inutilement) ; après le départ des vaisseaux, les sauvages ont déterré le corps et coupé la tète qu'ils ont exposée au bout d'une perche.
« M. de La Peyrouse est sorti de la baie de Botanique les premiers jours de mars de cette année. Suivant les apparences, il avait l'intention de diriger encore sa route au nord. Il a fait construire pendant sa relâche deux chaloupes pour remplacer celles qui ont été détruites dans l'archipel des Navigateurs. M. de Clonard a remplacé M. de Langle; tons leéquipages se portaient très bien; il n'y avait point de scorbut à bord.
« Je suis désespéré de ne pouvoir vous donner des détails plus circonstanciés. J'ai le malheur que la seule personne qui parle français à bord de ce vaisseau est un jeune homme qui n'est pas marin et que toutes ces choses embarrassent fort peu. Je n'ai cependant négligé jusqu'à cet instant aucune occasion de prendre des informations certaines. Il y a beaucoup à présumer qu'à la réception de cette lettre vous serez mieux renseigné que moi.
« Le capitaine de ce vaisseau de transport est chargé des paquets de M. de La Peyrouse. pour remettre à l'ambassadeur de France à Londres. Il lui en a donné un reçu et un à M. Philipps... »
Le reste de cette lettre, malheureusement un peu confuse, est consacré à rétablissement des Anglais à Port Jackson.
d'entrecasteaux. si
Le rapport qui résuma les débats a été publié l. Nous n'en donnerons qu'un extrait, tout imprégné du faux goût de l'époque, mais inspiré par une émotion communicativc :
« Nous ne pouvons raisonnablement espérer que ses vaisseaux sillonnent en ce moment la surface des mers; ou ce navigateur et ses compagnons ne sont plus, ou bien, jetés sur quelque plage affreuse, perdus dans l'immensité des mers innaviguées et confinés aux extrémités du monde, ils luttent peut-être contre le climat, contre les animaux, les hommes, la nature, et appellent à leur secours la patrie, qui ne peut deviner leurs malheurs. Peut-être ont-ils échoué sur quelque côte inconnue, sur quelque rocher aride : là, s'ils ont pu trouver un peuple hospitalier, ils respirent et vous implorent cependant; ou s'ils n'ont rencontré qu'une solitude, peut-être des fruits sauvages, des coquillages entretiennent leur existence; fixés sur le rivage, leur vue s'égare au loin sur les mers pour y découvrir la voile heureuse qui pourrait les rendre à la France, à leurs parents, à leurs amis... Si cette idée vous touche, si elle vous frappe, vous ne pouvez plus dès lors vous livrera d'impuissants regrets : l'humanité le veut, il faut voler au secours de nos frères. Hélas où les chercher? ... Heureusement nous savons la route qu'il faut suivre dans une aussi douloureuse recherche ; heureusement, nous pouvons remettre à ceux qui seront chargés de cette touchante mission, le fil conducteur du périlleux labyrinthe qu'ils auront à parcourir... De pareils actes illustrent aussi la nation qui sait s'y livrer, et le sentiment d'humanité qui les détermine caractérisera notre siècle. Ce n'est plus pour envahir et ravager que l'Européen pénètre sous les latitudes les plus reculées, mais pour y porter des jouissances et des bienfaits; ce n'e^t plus pour y ravir des métaux corrupteurs, mais pour conquérir ces végétaux utiles qui peuvent rendre la vie de l'homme plus