Les Grands Hommes de la France, Paris
douce et plus facile... Enfin on verra sur les mers les plus perfides, dans les sinuosités des archipels les plus dangereux,autour de ces îles peuplées d'anthropophages, errer des hommes recherchant d'autres hommes pour se précipiter dans leurs bras, les secourir et les sauver. »
Toutes ces considérations devaient peser d'un grand poids sur la détermination des constituants, dont l'esprit, imbu d'idées généreuses poussées jusqu'à la sentimentalité, cédait souvent aux inspirations du cœur et aux élans de l'imagination1.
Le 9 février, l'assemblée décréta que le roi serait prié de
1. Dans une brochure très documentée ayant pour titre : Une Expédition oubliée à la recherche de Lapérouse, M. Gabriel Marcel constate que, dès le commencement de 1791, l'inquiétude causée par l'absence de nouvelles était devenue générale. Les sieurs Garnier, Torkler, Piron et Dusiault, négociants à Lorient, demandèrent, le 22 février 1791, au ministre de la Marine, un passe-port pour une expédition qu'ils destinaient au commerce des pelleteries au Kamtschatka, et à la recherche de Lapérouse. Le navire destiné à cet armement était la Flavie, de 300 tonneaux, commandé par Magon de Villaumont, de Saint-Malo. Nous avons lieu de croire qu'il ne fut donné aucune suite à cette tentative.
Il n'en fut pas ainsi d'une autre expédition due à l'initiative privée et qui, à l'exemple de la première, mêlait fort habilement des vues intéressées et une tentative humanitaire.il s'agit du projet de Dupetit-Thouars.
Ce lieutenant de vaisseau, qui devait sa vocation à la lecture de Robinson, et dont la correspondance dénote une nature enthousiaste, se proposait, avec l'agrément du roi, d'ouvrir une souscription pour l'achat d'un bâtiment qui partirait en juin ou juillet, visiterait la Nouvelle-Guinée et gagnerait Nootka, où, par les bénéfices qu'il espérait faire dans le commerce des fourrures, il subviendrait à la paye des matelots et dédommagerait les souscripteurs de leurs avances. Il comptait prendre un bâtiment de 70 tonneaux seulement, baslingué et armé de pierriers ainsi que d'espiugoles. Ainsi pourvu, le bateau devait arriver au cap Vert, gagner le sud de la Nouvelle-Hollande, visiter le canal de Dampier, se rendre à la côte nord-ouest d'Amérique pour y acheter des fourrures qu'il vendrait à Canton. Tel était le projet. « Nous savons également, ajoute M. Marcel, que Dupetit-Thouars, averti de la décision qui confiait à d'Kntrecastcaux le commandement de deux navires de recherches, avait écrit au comité de la Marine pour lui demander d'adjoindre à la sienne l'expédition qu'il organisait; mais le 24 juillet, ce comité lui répondit qu'il n'était pas d'avis û'amalgamer cette expédition à celle de d'Ëntrecasteaux,
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faire armer deux bâtiments pour aller à la recherche de Lspérouse. Ce décret est ainsi libellé1 :
c L'Assemblée nationale, après avoir entendu ses comités réunis d'agriculture, de commerce et marine,
« Décrète que le roi sera prié de donner des ordres à tous les ambassadeurs, résidents, consuls, agents de la nation auprès des différentes puissances, pour qu'ils aient à engager, au nom de l'humanité, des arts et des sciences, les divers souverains, auprès desquels ils résident, à charger tous les navigateurs et agents quelconques qui sont dans leur dépendance, en quelque lieu qu'ils soient, mais notamment dans la partie australe de la mer du Sud, de faire
et, cet officier général ayant fait certaines objections et ayant émis l'opinion que les recherches opérées par Dupetit-Thouars seraient sans doute plus fructueuses, on lui donnait toute liberté d'agir séparément ».
Dupetit-Thouars adressa aussitôt un nouvel appel au public. D'Entrecasteaux l'encouragea, ainsi que M. de Puység.ir et le marquis de Vaurireuil. Voyant que les souscriptions n'affluaient pas, malgré l'exemple donné par Louis XVI, qui s'inscrivit en tète de la liste, Dupetit-Thouars vendit le peu de bien qu'il possédait. Il reçut de l'Assemblée nationale, sur la caisse de l'extraordinaire, à titre de gratification, une somme de 10,000 livres. Après bien des entraves qui retardèrent son départ, il partit. En récompense de sa généreuse initiative, le brevet de chevalier de Saint- Louis lui avait été accordé. Le Diligent, qu'il avait acheté, mit à la voile le 12 août. Aux îles du Cap-Vert, le capitaine recueillit généreusement 40 matelots portugais laissés là par leur armateur. Forcé à cause de cette libéralité de refaire ses approvisionnements, il relâcha à Santiago. Son équipage y contracta le germe d'une épidémie qui fit périr le tiers de ses hommes. Il dut mouiller à Fernando de Noronha. Le gouverneur de ce port refusant d'ajouter foi à son récit sur le but de sa mission, retint Dupetit-Thouars prisonnier et saisit le Diligent, qui fut conduit à Pernambouc. Ainsi fut mise à néant une expédition organisée à grand'peine ot conduite par un homme intrépide dont le seul crime fut d'avoir été trop bon. Conduit avec son équipage à Lisbonne, Dupetit-Thouars protesta. La lumière se fit, mais trop tard, sur le véritable but de sa mission. En 1796, il rentra en France et fut rétabli sur les listes de la marine, d'où il avait été rayé comme nohle. Avec le Tonnant, il fit la campagne d'Egypte et mourut en héros à la bataille d'Aboukir. Voir Une Expédition oubliée à la recherche de la Pérouse, Paris, Baudoin, 1888.
1. Voir préface du Vogage de d'Entrecasteaux, par M. de Rossel, 2 vol. in-l°, Paris, 1808, Imprimerie impériale.
toutes recherches des deux frégates françaises la Boussole et l'Astrolabe, commandées par M. de Lapérouse, ainsi que de leurs équipages, de même que toute perquisition qui pourrait constater leur existence et leur naufrage; afin que dans le cas où M. de Lapérouse et ses compagnons seraient trouvés ou rencontrés, n'importe en quel lieu, il leur soit donné toute assistance et procuré tous les moyens de revenir dans leur patrie, comme d'y pouvoir rapporter tout ce qui serait en leur possession; l'Assemblée nationale prenant l'engagement d'indemniser et même de récompenser, suivant l'importance du service, quiconque prêtera secours à ces navigateurs, pourra procurer de leurs nouvelles ou ne ferait même qu'opérer la restitution à la France des papiers et effets quelconques qui pourraient appartenir ou avoir appartenu à leur expédition;
« Décrète en outre que le roi sera prié de faire armer un ou plusieurs bâtiments, sur lesquels seront embarqués des savants, des naturalistes et des dessinateurs, et de donner aux commandants de l'expédition la double mission de rechercher M. de Lapérouse, d'après les documents, instructions et ordres qui leur seront donnés, et de faire en même temps des recherches relatives aux sciences et au commerce, en prenant toutes les mesures pour rendre, indépendamment de la recherche de M. de Lapérouse, ou même après l'avoir recouvré ou s'être procuré de ses nouvelles, cette expédition utile et avantageuse à la navigation, à la géographie, aux arts et aux sciences1. »
Le 28 mai 1791, d'Entrecasteaux reçut du ministre de la Marine, qui était alors M. Thévenard et non pas M. de Fleu-
1. Ce texte est suivi de cette mention : « Gollationné par nous, président et secrétaires de l'Assemblée nationale. A Paris, ce 24 lévrier 1791. Signé : Duport, président; Givré. Boussion, secrétaires.
rien, comme le croit M. de Kossel, une lettre conçue dans les termes les plus flatteurs *. Nous en détachons les principaux fragments :
« Je vous annonce avec plaisir, monsieur, que le roi a bien voulu vous nommer au commandement des deux bâtiments qui vont être armés à Brest pour aller à la recherche de Lapérouse. Sa Majesté, en vous confiant une expédition aussi importante, s'est rappelée que, dans la campagne que vous avez faite en 1785 et 178G2 sur les côtes de la Chine et de la Gochinchine, vous avez déployé des talents supérieurs, et qu'ayant fait votre partance à contre-mousson, vous avez affronté les dangers d'une navigation périlleuse, en vous frayant une route nouvelle à travers des mers inconnues. C'est à la fois une marque de confiance et une preuve de satisfaction que vous recevez aujourd'hui de Sa Majesté. Elle a daigné en même temps m'autoriser à vous mander que son intention était de vous élever au grade de contre-amiral avant votre départ; bien entendu que, si l'organisation du corps de la marine n'était pas faite à celte époque, vous tiendriez secret cet avancement, et vous n'arboreriez le pavillon de ce nouveau grade qu'à une certaine distance d'Europe... Le roi laisse à votre disposition le choix des officiers, hommes d'équipages et autres individus qui seront employés dans cette expédition. Vous voudrez bien, en conséquence, proposer à Sa Majesté, les officiers et élèves qui vous paraîtront le plus propres à vous seconder. . .
a J'ai proposé au roi d'engager M. de Fleurieu à donner ses soins à cette expédition, ainsi qu'il l'avait fait pour celle de M. de Lapérouse. . . »
1. Voir Archives de la Marine, lettre du ministre de la Marine M. Thévenard à M. d'Entrecasteaux, chef de division des armées navales à Paris, 27 mai 1791.
2. Le voyage de 1785 comprend l'itinéraire de Brest à Pondichéry, tandis que la traversée ;\ laquelle le ministre de la Marine fait allusion fut effectuée en 1786 et 17N7.
L'allusion que fait Thévenard à la réorganisation du corps de la marine nécessite quelques explications.
Sous le régime de 1704 *, ce corps ne se recrutait que dans les rangs de la noblesse. Les volontaires gentilshommes pouvaient aspirer à l'honneur de servir en qualité d'officiers sur les vaisseaux du roi. Les jeunes gens de bonne famille qui étaient admis à naviguer sur les bâtiments de Sa Majesté dans l'emploi de volontaire, concurremment avec les jeunes gentilshommes, n'étaient destinés, ce noviciat expiré, qu'à commander les bâtiments des particuliers. Parfois, ayant une commission d'officier, en temps de guerre, ils ont obtenu, comme grande faveur, de servir sur les vaisseaux du roi après de belles actions.
Une ordonnance rendue en 1786 2 effaça la distinction établie entre les gentilshommes et ceux qui n'avaient pas cette qualité. Les fils de sous-lieutenants de vaisseau ou de port, de négociants en gros, d'armateurs, de capitaines marchands et de « gens vivant noblement » purent briguer, après six ans de service dans l'emploi de volontaire, le grade de sous-lieutenant de vaisseau et continuer leur carrière dans la marine royale. Grâce à cette disposition plus libérale, Juricn de la Gravière servit comme officier sur les vaisseaux du roi, ainsi qu'il le relate dans ses mémoires3.
L'organisation nouvelle dont parle Thévenard dans la lettre qu'on vient de lire, acheva la transformation commencée par le maréchal de Castries. Le 22 avril 1791, Brulard, au nom du comité de la marine, proposait à l'Assemblée4 « de supprimer le corps de la marine dans sa totalité pour le recréer aussitôt par une organisation nouvelle». Le
1. Voir ordonnance du 11 septembre 17(5i, contresignée Choiseul. ?. Voir ordonnance du 1er janvier 1786, contresignée maréchal 'le Castries.
3. Voir Souvenirs d'un Amiral, publiés par son fils, l'amiral Juriondt la Gravière; Paris, Machette.