‹ D'Entrecasteaux, 1737-1793Chapitre 39 sur 45 · I. 11 février · texte numérisé non relu

I. 11 février

Rien alors ne pouvait l'aire supposer à d'Entrecasteaux qu'il s'était rapproché du théâtre de la catastrophe. A ce propos nous nous rangeons à l'opinion qu'émet M. de Hossel dans sa préface : « 11 est sans doute à regretter que l'objet spécial du voyage de M. d'Entrecasteaux n'ait pas été rempli, et que ce contre-amiral n'ait pu rendre M. de Lapérouse, ou au moins quelques-uns de ses compagnons, aux vœux de leurs compatriotes; mais, si noire espoir à cet égard n'a pas été réalisé, et il ne pouvait l'être que par l'effet d'un hasard heureux, au moins verra-t-on que l'expédition du contre-amiral d'Entrecasteaux ne laisse rien à désirer dans les parties dont le succès pouvoit dépendre des talens du chef auquel la direction en étoit confiée. »

Les relations que nos embarcations nouèrent avec les indigènes de Santa-Cruz n'amenèrent aucun éclaircissement nouveau. Poursuivant ses investigations, le navigateur reconnut, du 25 mai au 8 juin 1893, la partie méridionale de l'Archipel de Salomon qu'il n'avait pas déterminée l'année précédente, et dans ce groupe il nomma le cap de YEspérance à la pointe ouest de l'île Guadalcanar, non loin d'un banc de corail où la frégate de M. d'Auribeau faillit se briser.

Parvenu à la hauteur des îles Hammond, il fit gouverner au sud, vers les côtes septentrionales de la Louisiade, où M. de Lapérouse avait annoncé devoir se rendre. Dans cet archipel, que Bougainville découvrit, il signala plusieurs terres inconnues dont la plus importante est Vile Rossel, défendue à l'ouest par une longue bande de récifs (12 juin). Signalons encore les îles Saint-Aignan, Trobriand, Riche, et, sur la côte sud-est de la Nouvelle-Guinée, le golfe Huon.

Le 29 juin, le détroit de Dampier l était franchi. L'expédition avait accosté de fort près la Nouvelle-Bretagne, tandis

1. Deux détroits sur la carte générale de Beautemps-Beaupré, portent le nom de Dampier, l'un à l'est, l'autre à l'ouest, sur la côte septentrionale de la Nouvelle-Guinée. C'est du premier de ces détroits qu'il s'agit.

que sur sa gauche elle observait l'éruption d'un volcan émergeant des flots.

Lorsque d'Entrecasteaux parvint à l'extrémité septentrionale de la Nouvelle-Brelagne, il se décida à faire route au nord-ouest pour se rendre à l'île de Java, où il devenait de jour en jour plus pressant d'arriver. Le vin qui restait à bord s'était aigri, les farines étaient échauffées et l'on commençait à manquer de toute espèce de provisions. La santé des équipages, épuisée par les fatigues d'une navigation longue et pénible, exigeait qu'on put relâcher dans un pays qui offrît d'assez grandes ressources pour réparer les forces de chacun et pour approvisionner de nouveau les frégates.

Le journal de d'Entrecasteaux s'arrête au 8 juillet 1793. Depuis deux mois, le chef de l'expédition souffrait de la dysenterie et du scorbut. Ses forces s'affaiblissaient de jour en jour et il se vit dans la nécessité de confiera son capitaine de pavillon la rédaction des notes de voyage, en se réservant encore pour lui-même le choix de la route.

L'état d'épuisement des équipages, bien plus que ses propres souffrances, l'engagea à se rendre aux Moluques. Il se décida donc à s'éloigner de la Nouvelle-Guinée et prit ses dispositions pour passer au nord des îles de l'Amirauté et du groupe des Anachorètes.

Le 12, il doubla la Vendola, dont la position avait été exactement déterminée en 1792, et il put ainsi lier les opérations des deux années. Du 13 au 16, les vents furent très variables et le temps pluvieux.

« Le scorbut dont d'Entrecasteaux fut attaqué après notre départ de Balade, écrit Hossel, avait déjà fait chez lui de tels progrès, que le 7 juillet, jour où nous avions achevé la reconnaissance de la Nouvelle-Brelagne, il avait les jambes très enflées : on y apercevoit déjà ces taches noires qui annoncent ordinairement l'approche des dernières périodes de cette maladie. Son état n'avoit cependant pas

encore pris ce caractère funeste qui s'est manifesté dans la suite; et nous étions loin de prévoir la perte irréparable dont nous étions menacés... Les temps humides que nous éprouvâmes après avoir perdu de vue les îles de l'Admiralty avoient développé les principes du scorbut qui s'étoient manifestés à bord des deux frégates. L'état du contreamiral d'Entrecasteaux avoit surtout empiré de la manière la plus alarmante... Nous espérions qu'un séjour à terre de quelque durée contribueroit, plus que toute autre chose, au rétablissement de sa santé. Jl résista à nos instances et répondit constamment qu'il ne s'écarteroit jamais, pour son avantage personnel, des ordres qui lui avoient été donnés dans ses instructions. Nous l'entendîmes souvent dire, dans celte circonstance, que les objets d'une utilité générale, et principalement ceux qui avoient rapport au service de l'Etat, ne dévoient point être sacrifiés à l'intérêt particulier. Il ne céda à nos instances que le 19 juillet, veille de sa mort... Dans la nuit, les douleurs de M. d'Entrecasteaux devinrent si violentes et lui causèrent une telle agitation que l'on s'aperçut d'un désordre dans les idées qui annonçoit le délire... Le mal résista à tous les remèdes. A midi, les symptômes alarmants parurent s'affaiblir, nous nous flattâmes de quelque espoir; mais il ne fut pas de longue durée : l'homme respectable dont l'existence nous étoit à tous si précieuse passa insensiblement de la grande agitation qu'il avoit éprouvée à un affaissement absolu... » A sept heures et demie du soir, il exhala son dernier soupir.

Le 21, on rendit les derniers devoirs religieux et les honneurs militaires au chevalier Bruni d'Entrecasteaux, au milieu de la consternation générale.

Nous ne pouvons passer sous silence cet hommage rendu à l'amiral par son capitaine de pavillon : « D'Entrecasteaux étonna les marins les plus expérimentés, par sa hardiesse à braver les plus grands périls, hardiesse qui auroit pu passer pour témérité dans un autre, mais qu'il justifia toujours par

les ressources de son esprit juste, fécond et lumineux : car le péril qui auroit pu surprendre un homme ordinaire, étoit toujours entré dans ses combinaisons; et l'événement prouvoit qu'il n'avoit semblé le défier que parce qu'il étoit sûr de le vaincre. Nous osons nous flatter qu'après la publication du journal, où il rend compte des détails de ses opéralions, les géographes et les hommes de l'art le placeront au nombre de ces navigateurs illustres qui ont acquis des droits à la reconnaissance de tous les peuples, et qu'aucun de nos lecteurs ne pourra se défendre d'accorder un sentiment d'intérêt à l'homme religieux et sensible qui mérita si bien de l'humanité. »

A l'appréciation d'un officier, joignons celle d'un volontaire. M. Jurien de la Gravière, qui n'était pas tendre pour tout le monde, s'exprime en ces termes sur le compte de son chef: « A bord des deux corvettes, la mort de l'amiral causa une stupeur générale... Nous confiâmes son corps à la mer, ce muet tombeau qui a englouti tant de nobles dépouilles et dont les gouffres se refermeront encore sur tant d'illustres victimes. Pendant la lugubre et triste cérémonie, des larmes et des gémissements n'exprimèrent pas seuls les pénibles sentiments dont chacun de nous était affecté. L'éloge du chef si respectable, si bienveillant, si humain était dans toutes les bouches, comme son souvenir devait rester gravé dans tous les cœurs. »

La postérité n'a pas accompli, jusqu'à ce jour, le souhait que Rossel formulait en l'an VIII, ni conservé le souvenir que Jurien de la Gravière avait gardé de son chef. D'Entrecasteaux, mort à une époque troublée où l'attention du monde était concentrée sur Paris, n'a pas dans l'histoire de France la place qui doit lui revenir. Ce sera l'honneur de la Société de Géographie d'avoir entrepris de ranimer la mémoire de l'un des navigateurs qui ont rendu le plus de services à la marine d'exploration et contribué le plus eflicacement à faire connaître l'Océanie.

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