D'ENTRE CASTE AUX. '.I
« Une fois en possession de son commandement, ajoute le mémoire, le chevalier d'Entrecaslcaux entrera dans le (Jauge jusqu'à Chandernagor, pour y protéger notre commerce et lever le plan de Calcutta. Des reconnaissances seront dirigées à l'ouest sur la mer Rouge, à l'est sur les îles Andaman, l'archipel de Mergui, la presqu'île et le détroit deMalacca. Un navire se portera vers les Philippines pour visiter Manille. Bien entendu, le commandant ne devra jamais perdre de vue que l'objet principal de la station est de protéger le commerce de la Compagnie des Indes dans ces mers et d'y sauvegarder l'honneur du pavillon. S. M. attend que dans toutes circonstances le chevalier d'Entrecasteaux justifiera l'opinion avantageuse qu'elle a de ses lumières, de sa prudence et de sa fermeté. »
La Résolution partit de Brest le 9 mai 1785.
Son trajet, de ce port au Cap, s'effectua en quatre-vingttreize jours, sans qu'elle éprouvât d'intempéries trop marquées. On eut cependant à déplorer laperte de deux hommes, l'un noyé, l'autre mort du scorbut. La frégate aborda à False Bay, le 14 août. D'Entrecasteaux séjourna dans cette possession hollandaise le temps nécessaire pour y entretenir des intelligences et surveiller l'exécution de la convention franco-anglaise alors en vigueur.
L'objet de ses instructions rempli, le chef de division se dirigea, le 29 août, sur l'Ile de France, où il aborda le 22 septembre.
Le temps qu'il passa à Port-Louis pour y prendre des vivres fut employé à inspecter le port et l'arsenal, qu'il trouva dans un état déplorable*.
1. Le jugement sévère que d'Entrccastcaux portait sur l'administration des Mascareignes concordait avec le sentiment d'un grand nombre de marins. En 178v2, peu de temps après la bataille de Trinquemalé où Bouvet (Pierre Rcn<; Servais) sauva le vaisseau amiral, Suffrcn, mal secondé d'antre part, écrivait au ministre :
« Plusieurs ont tout mis en œuvre pour tâcher de me faire partir de
10 D*ENTRECÀSTEAtJX.
Le 20 octobre 1785 son enquête élait terminée et la 7/rsolutiov ; reprenait la mer, malgré la désertion de 19 hommes de son équipage. Ces matelots, dont la conduite avait été irréprochable jusque-là, furent débauchés par ceux d'un navire en partance pour la France. Grâce aux précautions prises par d'Entrecastcaux, cette équipée n'eut d'autre suite que de faire diriger les coupables sur Pondichéry, où les attendait une répression exemplaire.
Quelle route allait suivre le commandant pour rejoindre son poste ? Allait-il passer aux Seychelles, comme ses instructions le lui conseillaient ? Puis, prendrait-il l'itinéraire que venait de découvrir le chevalier Grenier — itinéraire qui abrégeait de 800 lieues le Irnjct adopté précédemment pour se rendre de Port-Louis à Trinquemalé ' ?
11 avait sur celle partie de sa route non des instructions formelles, mais seulement des indications que les événements et ses propres informations pouvaient modifier. Or, les renseigncmenls dont il s'entoura le disposèrent a tenter une expérience nouvelle. 11 conçut le projet de laisser de côté les Seychelles, sur l'avenir desquelles il ne fondait que peu d'espérances, et il pensa traverser en diagonale l'océan Indien pour se diriger droit sur Colombo (côte occidentale de Ceylan). S'il réussissait, il abrégeait encore la route de Grenier, rendait un service signalé à l'hydrographie et Iraçait la voie définitive qui devait nous conduire aux Indes.
Cette perspective lui sourit. Il se lança dans cette direction, mais sa tentative, sous l'empire d'éventualités impossibles à prévoir, le mit à deux doigts de sa perte.
l'Inde. 11 n'y a ici ni plaisir, ni argent à gagner; un se Irouva mieux à l'Isle île France) où l'on (ail fort inde'cemmcnl des fortunes indécente* 1. L'itinéraire de Grenier se trouve à la Bibliothèque nationale, section
des eartes et plans.
Le récit de celte traversée étant absolument inconnu, nous laisserons la parole à d'Kntrecasteaux lui-môme. Ainsi le lecteur pourra suivre les différentes parties de cet itinéraire, que nous avons essayé de reconstituer d'après des documents trouvés aux archives du Dépôt des cartes et plans1.
Une lettre du commandant écrite en mer, à bord de la Résolution, le 30 octobre 1785, débute ainsi:
Monseigneur,
(( J'ai eu l'honneur de vous prévenir dans ma lettre du 14 octobre que je n'irais vraisemblablement pas aux Seychelles, parce que, d'après des informations détaillées que j'avais prises à l'Isle de France, ces isles ne présentaient aucun objet de découverte, que leur position et les ressources qu'elles pouvaient offrir étaient aussi parfaitement connues qu'il est possible de le désirer.
« Dans la vue néanmoins de rendre mon trajet dans Tlnde utile à la navigation, j'ai essayé de prendre une route plus directe, et au lieu de m'élever dans le nord jusqu'au parallèle du 4e ou 5e degré, conformément à l'instruction de M. le chevalier Grenier, j'ai coupé diagonalement par le nord-est; mais ce n'est que par le 10e ou 11e de latitude (sud) que les vents m'ont permis de suivre cette nouvelle roule, et je n'en ai point été fâché, parce qu'elle me faisait passer entre le banc de Saya et celui de Saint-Michel. La position de l'un et l'autre banc étant très incertaine et le passage peu fréquenté, il m'a paru avantageux de le bien reconnaître... »
Les sondages et les observations diverses que d'Entrecasteaux fit le 27 et le 28 octobre dans ces parages l'amenèrent à conclure qu'un courant nord-ouest était établi en cet en-
1. Voir in fine la carte des itinéraires suivis par d'Kntrecasteaux.
droit, que les deux bancs n'étaient que le prolongement l'un de l'autre, que le fond était tantôt de sable, tantôt de corail, et qu'enfin la position du premier banc était de 9° 10' de latitude sud et 59° 35' longitude est.
Un léger vent qui s'éleva lui permit de mettre le cap au nord-est et de continuer sa route. — Il ajoute dans cette même lettre : « Des marins très expérimentés m'ont assuré à l'Isle de France qu'il était indifférent pour la route que j'allais entreprendre de partir à l'époque où j'ai mis à la voile, qui a été le 20 octobre, ou d'attendre le 15 novembre, parce que, la mousson d'ouest necommençant qu'à la fin de ce mois, je passerais très infructueusement tout ce temps à la mer; mais cette opinion même m'a confirmé dans le dessein de partir tout de suite, afin d'être à portée de reconnaître l'époque du renversement de la mousson et la manière dont s'opérait ce changement. »
Tout semblait répondre aux désirs du chef de division. La route s'annonçait intéressante et facile, et cependant personne ne recevait plus de nouvelles de d'Entrecasteaux. A l'Ile de France, à Geylan, à Pondichéry, on se perdait en conjectures. L'inquiétude avait dû se propager et, des colonies, gagner la métropole, quand enfin arriva au ministre de la Marine une lettre datée de Bencoelen1, dans l'île de Sumatra, le 3 janvier 1786.
Voici cet important document conservé au Dépôt des cartes et plans :
a Monseigneur,
« Des contrariétés étonnantes, mais bien différentes de celles qui m'avaient été annoncées à l'Isle de France, m'ont enfin forcé à venir relâcher dans l'établissement principal
1. Bencoelen ou Bcnkalen est sur la cote occidentale de Sumatra, vers le 4° degré latitude sud.
des Anglais à l'île de Sumatra. On m'avait fait craindre de ne ressentir la mousson d'ouest au sud de la ligne que vers le 20 novembre, et, des le premier de ce même mois, elle a été établie sans la moindre interruption. — Tous les mémoires de la navigation de ces mers s'accordent à reconnaître que cette mousson commence toujours plus tard que celle du nord-est dans le nord de la ligne; j'avais par conséquent tout lieu de me flatter qu'ayant coupé la ligne du 85e au 86e degré de longitude, le vingt-quatrième jour après mon départ del'Isle de France, je serais rendu très promptement à Colombo, et je m'applaudissais d'avoir suivi une route qui devait si considérablement abréger ma traversée ; mais arrivé au nord de la ligne, les vents ont régné constamment nord-nord-ouest ou nord-ouest presque calmes; je me suis élevé jusqu'au 8e degré de latitude (nord). Des distances de la lune au soleil, prises à cette époque, m'ont fait connaître que j'avais été considérablement jeté dans Test, et le grand nombre d'oiseaux aperçus dans le même temps m'a confirmé que je devais être, en effet, très près des isles Nicobar. Quoique vers la fin de novembre, la mousson du nord-est n'était pas encore formée, j'ai tâcbé de gagner dans l'ouest. Parvenu le 5 décembre, d'après mon estime, par les 80 degrés de longitude et très près par conséquent de l'isle de Geylan, dont les approches m'étaient d'ailleurs annoncées par des morceaux de bois flotteurs et par un grand nombre d'oiseaux, j'ai constaté que la latitude observée ce même jour était de 7° 4'.
« La route à l'ouest devait me faire attérir à 40" au Nord des Basses sur la côte est de Ceylan et je pouvais, dès lors, la continuer sans danger pendant la nuit. Le matin, je n'aperçus rien ; mais la hauteur observée à midi me fit connaître, à mon grand étonnement, que j'avais été jeté dans le sud de 1° 30' déplus que l'estime. La longitude conclue le même jour fut de 78° 20'; je trouvais par conséquent autant de différence au moins dans l'ouest que j'en avais trouvé
dans le sud. Cette observation me parut suspecte et je la rejetai môme tout à fait, parce que je ne pouvais me trouver au point indiqué par cette longitude sans avoir passé par dessus la terre. Le lendemain nous avions encore une différence sud d'un degré; de nouvelles distances, de la lune au soleil, prises en plus grand nombre que le jour précédent, nous mirent par 77° 14'; de sorte qu'il n'y eut plus moyen de douter de l'exactitude de celles du jour précédent et il est constant, par là, que, dans l'espace de deux fois vinglqualre heures, nous avons été déviés, à très peu près, de trois degrés dans le sud et delà même quantité au moins dans l'ouest ; ce qui ferait environ 80 lieues en ligne droite, mais il est hors de doute que le chemin parcouru a été beaucoup plus considérable et que les courants nous ont fait suivre les différents contours de la côte de Ceylan. Notre position devenait infiniment critique : nous étions sous le vent de l'isle de Ceylan et sans espérance de pouvoir l'atteindre. Des courants aussi rapides devaient nous jeter très promptement sur les Maldives. Nous manquions d'eau. Dans cette situation, il ne nous restait d'autres ressources que de repasser la ligne : 1° pour recueillir l'eau de pluie qu'il est ordinaire d'avoir quand on la prolonge; 2° pour retourner à Ceylan, seule manière de pouvoir m'y rendre, ou pour aller à Sumatra, selon la quantité d'eau dont j'aurais pu me pourvoir; mais, comme dans tous les cas le trajet devenait très long, j'ai été forcé de réduire, dans ce climat brûlant, l'équipage à trois quarts d'eau et à supprimer entièrement la soupe. Heureusement encore n'ai-je pas eu de malades, car j'aurais été dans le plus grand embarras. C'est le 10 décembre que j'ai fait route directement au sud ; j'ai passé la ligne le 16; mais, cette fois et par une suite de contrariétés que je n'ai cessé d'éprouver, le temps a été d'une sécheresse sans exemple, tant au nord qu'au sud de la ligne, de manière qu'il ne m'est resté d'autre parti que de profiter des vents d'ouest pour arriver le pluspromptement possible
;\ l'isle de Sumatra. Les cartes de M. d'Alrympe, dont le commodor anglais que j'ai trouvé à False-Bay a bien voulu me (aire présent, m'ont servi à venir à Bencoelen, où j'ai mouillé le 2(> décembre.
« C'est un pays d'une médiocre ressource; la communication avec la terre y est très difficile et elle est entièrement interrompue quand la brise de terre ne souflle pas. C'est ce que nous éprouvons depuis quatre jours. Le gouverneur tâche de me procurer tout ce dont j'ai besoin et je n'ai qu'à me louer de ses honnêtetés ; il aurait désiré que j'eusse salué la place, mais d'après l'assurance que je lui ai donnée que tout salut était supprimé entre la France et l'Angleterre, il a paru satisfait et ses dispositions, depuis lors, ont été plus favorables qu'elles ne l'étaient dans le principe.
c Vous devez bien croire, Monseigneur, que j'ai grande hâte de partir d'ici pour me rendre à Colombo. Bencoelen n'est même pas un point assez important pour souhaiter de prendre des renseignements sur le comptoir : les objets de commerce y sont en bien petite quantité et les Européens en bien petit nombre. Cette place ne mérite pas la célébrité qu'on a essayé de lui donner...
« Le courant qui m'a fait contourner si rapidement l'isle de Ceylan a dû, selon mes conjectures, avoir été occasionné par quelque inondation ou ouragan survenu à la côte de Coromandel. Deux jours avant les événements, nous avions eu, presque sous vent, une mer aussi grosse et aussi agitée que celle du golfe même de Gascogne et telle que ceux de nos marins, qui ont navigué plusieurs années dans l'Inde, n'en avaient jamais vu de pareille. ..La violence de ce courant est, je crois, sans exemple dans ces mers. En arrivant à la côte de Coromandel, je vérifierai si mes conjectures sont exactes...»
La lettre se termine par un éloge complet de l'équipage et des officiers, qui tous furent à la hauteur de leur tâche \