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une jeune el jolie femme qui cachait une sottise avec une bouche mignonne: la sottise était bien loin qu'on s'enivrait encore du sourire!
Trois mois après le grand succès de la Fiancée, le 1 2 avril 1829, on lisait ce fait-Paris dans tous les journaux :
I académie royale des Beaux-Arts de l'Institut a, dans sa séance de ce jour, procédé au remplacement de M. Gossec dans la section de musique. Elle a nommé, à la majorilé absolue des suffrages, M. Auber au troisième tour de scrutin. Le nombre des votants était de 35 ; majorité, 18. Au premier tour, M. Auber a obtenu 16 voix, M. Champein, 12, et M. Reicha, 6. » Au dernier tour, le scrulin a donné à M. Auber 1!) voix, et 15 à M. Champein.
A cette date, Boïeldieu est à la veille de donner son dernier ouvrage, les Deux Nuits, el d'entrer dans le repos glorieux d'une longue et légitime renommée. Il va céder au chantre de la Muette et de la Fiancée son litre de représentant de l'école française, titre dont M. Auber est plus que jamais en possession après trente-quatre ans de travaux sans interruption, de succès sans nuages.
FRV-DIAVOLO. — CRITIQUE RETROSPECTIVE. — TACTIQUE DU FEUILLETON. L'ÉCHELLE
DU COMFOSITEIR. — LE MAGE, LES ETOILES, LE MONT BLANC ET LES BUTTES MONTMARTRE. — RETOUR RUE SAINT-f.EORC.ES. — LE DIEU ET LA BAÏADF.RE. — LE PHILTRE. — L'ELISIR d'aMORE. — LE SERMENT. — UNE IDÉE DE CRITIQUE. — LE COMPOSITEUR A UNE SEULE IDEE.
Une année franche sépare la Fiancée de Fra~D/(/vo/o.Le célèbre bandit historique, singulièrement adouci par les mœurs de l'Opéra f.omique.fit sa première apparition à Venladour le 28 janvier 1830. J'ai peut-être un peu abusé des citations. Je demande grâce pourun nouvel emprunt fait à la critique du temps ; il est court, et je le crois instructif :
« Cet ouvrage, fait sans doute à la hâte pour venir au secours de note vieux Opéra-Comique, ne saurait être comparé aux productions des mêmi s auteurs la Muette et la Fiancée). Ils se sont trompes cette fois. Espérons qu'ils prendront bientôt une brillante revanche... Une série de chansons fort insignifiantes, un chœur de soldats d'un joli caraclère (lequel? il yen a deux dans la partiiion, et ils sont plus que jolis, ils sont originaux), un trio fort médiocre, un premier finale, où les faibles accents de quelques voix usées ne pouvaient se faire jour à travers l'accompagnement, un anécrit pour Chollet : tels sont les morceaux de cette partition. Il est inutile de. faire observer qu'il n'y a pas un duo (et le duo de l'Anglaise et de Fra- Diavolo?). L'exécution musicale est ce qu'elle peutêliv:! l'Opéra-Comique, et si cela continue, i! faudra absolument que lu police s'en mêle, o
1,1 est, dans un journal place au sommet de l'opinion et signé d'une plume accréditée, le compte rendu de la partition. L'ouvrage, si indignement, si légèremenl traité, est au répertoire de Taris et de la province depuis trente-trois ans. Il est classique en Allemagne, on l'a goûté en Italie, Roneoni ne dédaignait pas le rôle secondaire de l'Anglais, et s'y faisait applaudir à Covent-Garden, il y a deux ans à peine. Fra-Diavolo est assurément un des chefsd'œuvre du genre, et, aux yeux de bien des gens, il passe pour le chef-d'œuvre de M. Auber. — Mais, direz-vous, c'est le temps seul qui a donné raison au compositeur contre son critique, et celui-ci ne pouvait lire dans l'avenir? — Sans doute ; mais il pouvait se dispenser de parler avec ce dédain et ce ton d'inexcusable insouciance qui transforment sa mauvaise humeur en mauvaise action. Quand bien môme on aimerait peu ou point un maître, un ouvrage, une école, la probité de l'écrivain veut qu'on fasse passer la mérité avant ses préférences. C'est commettre sciemment un faux en matière de jugement, que de traiter de chansons insignifiantes une série de motifs heureux et originaux, que la mémoire de tous a gardés, que la satiété n'a point émoussés, et pour lesquels chaque année qui passe crée des admirateurs qui resteront. Écrire avec cette légèreté coupable, c'est faire une œuvre plus répréhensible encore que celle des faux monnayeurs; car les faux monnayeurs mettent en circulation des pièces fausses pour des bonnes, et les critiques dont je parle interdisent la circulation des bonnes pièces à l'égal des mau- % aises.
M. Aubcr, par ses longs et glorieux travaux, devait plus que tout autre fournira la critique matière à un procédé commode, dont la formule ne varie point. Ce procédé consiste à battre le musicien aujourd'hui avec son succès d'hier. Donne-t-il Emma : la critique se souvient, avec un gros soupir, de la Bergère Châtelaine. Le Maçon esl-il joué avec grand succès : elle fredonne les naïves cantilènes à' Emma. Dès l'ouverture de Fiorella, elle songe aux franches inspi- ; liions du Maçon. Ne lui vantez ni la Fiancée, qui l'arrache aux
gantes mélodies de Fiorella, ni Fra-Diavolo, qui lui gale le grand succès de la Fiancée. La critique ressemble aux enfants qui commencent par briser leurs jouets avant de s'en amuser.
L<i Muette, en donnant à M. Auber une gloire confirmée par l'Europe, allait placer le compositeur heureux dans la nécessité de monter plus haut à chaque ouvrage, en se surpassant toujours. Lorsque l'artiste, après une ascension glorieuse, est arrivé au dernier pic de la montagne, nos exigences redoublent avec ses succès. Il a touché le sommet de son art, il faut à présent qu'il escalade le nuage ; comme les divinités de la mythologie, il trouverait le moyen de se voiturer, sa renommée en croupe, sur un char de vapeurs, que nous le condamnerions à se loger dans les étoiles. Quand il nous plaît de le chercher dans des cieux imaginaires, il aurait beau se maintenir sur les hauteurs du mont Blanc, que nous soutiendrions mordicus qu'il a roulé plus bas que les précipices de glaces de Chamounix.
J'ai là une belle idée de faire voyager la gloire de M. Auber sur le mont Blanc, après l'avoir nichée dans les étoiles! Je vois sourire ce Parùien de Par/s, qui n'irait pas chercher la renommée sur les buttes Montmartre. Montmartre est, pour lui, aussi loin du boulevard que les grandes Indes.
Le Dieu et la Bayadère fut représenté à l'Opéra le 13 octobre 1830, huit mois après le grand succès de Fra-Diavoln à l'Opéra-Comique. Nourrit jouait Brama, Levasseur le juge OU four ; M"" Taglioni Zoloc , et Mm0 Damoreau la bayadère chantante. M. Auber, qui a écrit de si jolie musique de ballet, s'est surpassé dans le-Dieu et la Bayadère.
Mais on eut tort de chercher uniquement la partition dans les pirouettes d'une grande danseuse, et de traiter les mélodies chantées comme un accessoire de la pantomime. Pour ne citer qu'un morceau, la chanson dialoguée de Nourrit et de Mme Damoreau : Aux bords heureux du Gange, était un polit chef-d'œuvre d'inspiration et de goût.
Au cœur de l'été, le 20 juin If5!! I , l'Opéra nous convia à la paysannerie île MM. Scribe et Auber, ce Philtre, qui, à quelques mois delà, allai! inspirer à un maître, qui commençait à devenir populaire on Italie, nne délicieuse partition bouffe, l'Elisir d'Amure. L'an passé, rencontrant sur le boulevard l'auteur du Philtre, je lui disais : « Si j'avais l'honneur d'être directeur de l'Opéra, savez- » vous, mon cher monsieur Auber, ce que je ferais? — Quoi donc? » — Je ferais traduire le libretto italien qui entoile la partition de » Donizetti, e1 je donnerais le même soir VÉlixir d'Amour et le » Philtre.
» — C'est une idée, me répondit le compositeur; mais elle fc- » rait mieux les affaires de Donizetti que les miennes.
» — Elle vous ferait valoir, au contraire, l'un par l'autre, et, à » ce jeu des contrastes, vous auriez le meilleur rôle. L'Elisir » d'Amore est une partition écrite de verve ; mais qu'elle est loin » d'avoir l'esprit, la distinction et les adorables élégances de l'opéra » français! Le meilleur morceau de l'œuvre italienne est le duo » dans lequel le charlatan Dulcamarra veut vendre ses fioles à » Adina, qui se moque spirituellement des effets du boire amou- » revx. La situation est excellente, et Romani ne l'a pas emprun- » tée à M. Scribe. »
Lorsque parut le Philtre, lorsqu'on aperçut Adolphe Nourrit en sabots, les vieux amateurs se voilèrent la face et protestèrent en invoquant les divinités de l'endroit. Des sabots à l'Opéra, et, dans ces sabots, de la paille! Cola leur semblait plus horrible et plus révolulionnaire que l'invasion de la carmagnole et du bonnet rouge aux Tuileries dans la journée du 20 juin. C'était la fin du monde mythologique, la destitution en masse des dieux et des héros! Ils ne pouvaient avaler la tartine à l'ail du paysan Guillaume sur la scène où avaient brillé et braillé Lainez, Dérivis, et M°" Branchu. Le Philtre c'était, à leur dire, le fredon italien brodant un canevas digne du genre e1 du théâtre où excellaient et houffonnaient Odry, Vcrnel et leurs compères.
Une nouveauté d'exécution signala la première représentation du Philtre. A la veille de chanter Thérésine, Mme Damoreau fut prise d'une indisposition passagère. Son rôle avait été étudié en double par M"r Dorus; on laissa l'amante en titre du beau Guillaume prendre des gargarismes et du repos , et ce fut un « second sujet » qui créa la fermière du Philtre. A la troisième représentation M Damoreau reprit le rôle et le garda. M"e Dorus le disait bien ; son chef d'emploi, devenu sa remplaçante, le chanta mieux encore. Sans qu'il en résultât le moindre froissement d'amour- propre, tout le monde avait fait son devoir. Ne jugez pas sur ce trait les rivalités d'artistes , effrénées sous l'ancien régime comme sous le nouveau. L'exemple de Mm" Damoreau et de M"" Dorus ne prouve rien, hélas! « En ce temps-là, — dirai je en parodiant un joli refrain de M. Auber, — ce n'était pas toujours comme ça! »
Nous voici arrivés à une date où le musicien va expier ses grands succès, sa légitime renommée; où le feuilleton n'aura pas assez de coquilles pour bannir cet Aristide du contre-point. Cette revanche de la critique sera la soirée du 1er octobre 1832, date de la première représentation du Serment. On avait bien accusé sournoisement et en passant M. Auber d'avoir composé le Dieu et la Bayadère avec les rognures de la Muette, et d'avoir, sous le pavillon du Philtre, donné au flonflon droit de cité sur la scène de Gluck et de Spontini. On s'efforçait de le diminuer en y mettant des formes hypocrites; on va souffler sur sa gloire, — et la voilà éteinte. Le Serment servira de texte à son oraison funèbre ; les splendeurs de Gustave lui tiendront lieu d'enterrement de première classe.
Voici les lignes que publiait, au lendemain de la première représentation des Faux Monnayeurs , à l'Opéra , un littérateur Ho beaucoup d'esprit et d'humour, qui a créé un style, en matière de feuilleton, et en est resté le maître. Dieu me garde de vouloir récriminer contre cet homme aimable! Tous, tant que nous sommes, nous avons donné comme lui dans des sévérités inouïes,
cruelles, souverainement injustes, sans avoir, comme lui, l'excuse du caprice et de la fougue de l'improvisation. 11 faut, d'ailleurs, pardonner beaucoup aux gens de lettres parlant musique, car, en vérité, ils ne savent ce qu'ils font! Ils dissertent sur les sons comme les aveugles sur les couleurs, ou, pour mieux dire, leur plume, s'escrimant dans les morceaux fragiles d'une partition , est un bâton d'aveugle qui fourrage dans les pièces d'un magasin de porcelaines.
Mais donnons la parole à cet enfant terrible et charmant, qui joue à l'ogre et à la dînette, et croque ses plus jolies phrases en s'imaginant dévorer un grand compositeur. — Je vous donne ce repas cruel par grosses bouchées. Il faudrait vous servir le festin tuut entier :
« A l'Opéra-Comique et à l'Opéra, M. Auber a régné en maître; il régnait encore avant- hier... Nous étions bien loin du Serment. A partir d'Emma, qui me paraît la transfiguration de M. Auber, le musicien monla en grade; en même temps changea le rôle du public. Avant Emma, c'était le musicien qui le sollicitait, le chapeau bas et l'âme troublée; après£mma, le solliciteur passe de l'antichambre dans le salon. Ce fut le public qui fit antichambre. Alors M. Auber se conduisit avec son parterre en vrai parvenu. Ce fut alors qu'il découvrit la méthode de faire un ouvrage entier avec une seule idée. Pourvu qu'il eût une idée nouvelle, une seule, il ajoutait un opéra nouveau à son répertoire. Sa fécondité augmenta alors eu sens inverse de son imagination... »
Quels sont les opéras d' Auber écrits avec une seule idée? 0 candeur funeste, ô ignorance coupable des gens de lettres! Ils s'agitent el leur plume les mène ! Mais voici notre écrivain qui va se dédire trois lignes plus loin :
« Prodigue d'abord de toutes ses richesses (M. Auber, le compositeur à uue seule idée), il a recommencé à mettre sous clef ses idées, son trésor, dont il n'ouvre plus la porte que de temps en temps, et encore pour nous donner avec beaucoup de réserve la monnaie de ses précédents travaux. Pendant ce temps, fortune, gloire, décorations, fauteuil d'Académie, tout ce qui fait l'espérance, le bonheur et l'envie de L'artiste, arrivaient sans re-
lâche chez l'heureux auteur, qui, n'ayant rien de mieux à faire, s'esl Ionjours tenu plus acare devant le publie et devant l'opinion, à mesure qu'il les voyait plus prodigues l'un et l'autre. C'est ainsi qu'en passant, toujours en déclinant, nous sommes arrivés, par le Dieu et la Bayadère et par le Philtre, jusqu'au Serment, cette maigre et insipide production, qu'il nous est impossible d'expliquer... M. Auber est tombé d'un coup du Philtre au Serment; de la Muette au Philtre, il n'avait fait que glisser... »
Cet artiste tombé, cet homme mort, ce musicien que M. Fétis se dispose à enterrer, vienne Gustave, devait heureusement sortir de sa tombe pour écrire le Cheval de Bronze, Actéon, l'Ambassadrice, le Domino noir, le Lac des Fées, les Diamants de la Couronne, la Part du Diable, la Sirène, Haydée, P Enfant prodigue.
Fiez-vous donc à Hamlet, qui vous dit que la mort est un sommeil! Il est vrai qu'il ajoute : « C'est un réveil peut-être! »
L'homme d'esprit dont je viens de vous citer des fragments de fantaisie critique, avait succédé aux fonctions et à l'autorité de Castil-Blaze. Il faisait de son mieux pour parler une langue qu'il ne connaissait point. Mais, comme dit le proverbe : « Chacun son métier, et la critique sera bien gardée. »
Mil
GUSTAVE OU LE BAL MASQUE. — LES FREDAINES DE L ARISTOCRATIE PARISIENNE. — l'N MOT DE M. IET1S. — CHERL'BINI ET Al'BER. — LESTOCQ. — LE CHEVAL DE BRONZE. — ACTÉON. — LES CHAPERONS BLANCS. — M""= DAMOREAI . — M11" LAVOYE ET FÊL1Ï-M10LAN. — l'aMBASSADRICE. — HENRIETTE BARiNECK ET HENRIETTE SONTAO.
Deux mois après la première représentation du Serment, Gustave lll ou le Bal masqué entrait en répétition à l'Académie Royale de Musique. A cette date, M. Auber n'avait écrit que les deux premiers actes de sa partition. De décembre à février, il lui fallut de toute nécessité achever l'opéra et l'instrumenter, au milieu du travail précipité des répétitions. 11 était au théâtre tout le jour, et il travaillait toutes les nuits.
La grande affaire de l'Opéra, en montant Gustave, ce n'était, il faut bien le dire, ni le drame de M. Scribe, ni la musique de M. Auber; mais la mise en scène d'un ballet splendide, réglé par M. Duponchel au cinquième acte de l'ouvrage. La vaste scène de l'Académie Royale de Musique devait présenter un coup d'œil féerique, un spectacle vraiment nouveau, et, comme il s'agissait d'un bal masqué, on avait voulu étaler toutes ces magnificences en plein carnaval parisien. L'assassinat du mi de Suède n'était qu'un thème, la conspiration qu'un moyen d'arriver au galop monstre. Le bal de
Gustave, c'était le bal de l'Opéra réalisant, dans une société positive, la merveille d'un conte des Mille et une Nuits.
L'opéra de MM. Scribe et Auber fut représenté le mercredi 27 février 1833. Ses principaux interprètes étaient Adolphe Nourrit, qui jouait le roi; Levasseur, qui faisait Ankastroëm. M"e Falcon n'était pas encore la Valentine des Huguenots, mais son apparition dans Alice de Robert le Diuble avait fait une sensation qui durait toujours. Toutefois, dans le rôle de la duchesse d'Ankastroëm, soit malaise artistique, soit que le personnage ne convînt pas à son talent, la cantatrice parut faiblir. Sans se soucier de lui accorder une revanche, l'on en prit occasion d'insinuer au public que son inspiration était un feu de paille, sa voix déjà un souvenir, et son aurore un crépuscule. Du reste, on effeuillait çà et là dans la presse quelques fleurettes sur sa tombe.
Le bal de Gustave, — le succès s'était circonscrit dans ce cinquième acte si étourdissant, — causa à Paris une véritable fièvre de danse. L'épidémie du fandango avait auprès de cela les graves allures du menuet. La fleur des pois de l'aristocratie, après avoir assisté au galop vertigineux, de la salle et en loge découverte, voulut devenir actrice de spectatrice qu'elle était. Elle corrompit, à prix d'or, la mère Crosnier, le Cerbère de la petite porte de l'Opéra, afin de se mêler aux galopeurs de la scène. Les pauvres choristes de notre premier théâtre de musique, en voyant passer comme un éclair les danseuses de ce ballet marron, calfeutrées dans leurs dominos, purent s'écrier comme Buridan : « Ce sont de grandes dames, de trèsgrandes dames ! » El Xincognito de plus d'une duchesse fut à demi dévoilé par les plumes malicieuses du feuilleton ou du fait- Paris. Heureusement, la chronique n'était point inventée en ce temps-là, et les patriciennes des deux nobles faubourgs purent satisfaire, sans grand péril, leur péché mignon de curiosité féminine et s'encanailler, un loup sur le visage, au bal du roi Gustave. 11 y eut peu de jolies femmes à Paris qui ne risquassent le voyage de Suède; et les maris n'étaient pas toujours dans la confidence!
ompositeur, condamné à improviser au jour le jour, n'en avait pas moins écrit des choses qui, chez d'autres, eussent voulu l'effort du temps et de la réflexion. Le deuxième acte de Gustave était de l'Auber de première qualité ; la scène chez la sorcière avait un grand souffle, et méritait qu'on y regardât à deux fois avant de Iraner un pareil maître de faiseur de contredanses. M. Auher, qui ne parle pas de lui volontiers, me disait dernièrement à propos île ce tour de force d'iniprovisation, et en faisant, comme toujours, à d'autres honneur d'une de ses rares qualités : « C'est aux bonnes » études que j'ai faites chez Cherubini que je dois de fixer rapide- » ment mes idées sur le papier, et de trouver, au besoin, en une » heure aujourd'hui ce qu'il m'arrivait avant cela de chercher des » mois entiers sans le trouver. » Puisque l'occasion m'en est offerte, je veux parler de l'influence de la direction auslère d'un homme tel que Cherubini sur le plus souriant des compositeurs modernes.
« Mon père, me disait à ce sujet M. Auher, était très-lié avec le musicien de Médée. Il n'avait pas grande foi dans mes succès de salon, et, un jour, il voulut en avoir le cœur net. Il demanda à brûle-pourpoint à Cherubini l'opinion du maître sur ma vocation musicale : « — Votre fils ne manque pas d'imagination, dit-il à mon père; mais il lui faudrait commencer par oublier tout ce qu'il sait, en supposant qu'il sache quelque chose. »
» 11 fut convenu que j'irais me mettre au B — A — BA chez le grand prêtre de la doctrine musicale. Cherubini, de retour de Vienne, où sa Famiska n'avait qu'à moitié réussi, souffrait en ce temps-là d'une maladie nerveuse. Napoléon n'aimait ni sa personne ni sa musique. Toutes ses faveurs étaient pour l'auteur de la Caverne. Les médecins avaient interdit à Cherubini le travail de la composition, et les leçons qu'il voulut bien me donner devinrent son unique distraction. Il y prit goût au point de s'impatienter et de me rudoyer quand j'étais de quelques minutes en retard sur l'heure de la leçon. Il me semble le voir encore assis de-
vanl une petite table, où je venais prendre place vis-à-vis de lui. Cette forte éducation dura trois années. Mais en sortant de l'école du maître, ainsi que tous les écoliers, j'avais hâte d'user de ma liberté et non de me produire. Je mis donc au fond d'une commode la science que je venais d'acquérir, et, pendant trois autres années encore, je n'y songeai plus. »
C'est eu rendant compte de Gustave, dans l'ancien journal le Temps, de Jacques Coste, que M. Félis, considérant M. Auber comme un homme qui n'était bon qu'à enterrer, commença, à la manière de Bossuet : « Un homme était né musicien... » M. Auber est, de tous les compositeurs bien portants, celui pour lequel on a usé le plus de linceuls et dérangé le plus souvent les pompes funèbres. Ce qu'on l'a tué de fois est inimaginable, et nous ne sommes pas au bout.
La salle de l'Opéra-Comique, badigeonnée et dorée des baignoires au plafond, rouvrit ses portes avec Lestocq, de MM. Scribe et Auber, le samedi 24 mai 1834. L'ouvrage était en quatre actes, je le note en passant. 11 eut du succès, et même beaucoup; mais il n'y avait plus une seule étoile dans la troupe. Chollet, le dernier des Romains, s'était exilé au théâtre de la Monnaie; Mme Casimir initiait les Bordelais aux fantaisies de sa vocalisation d'un goût douteux, servie par une voix au timbre d'or. Le musicien de Lestocq avait pour interprètes le tenorino d'Etienne Thénard et le sopranino de M"p Massy (aujourd'hui M"'0 Hébert, grave professeur à la succursale de Toulouse).
Dix mois après ce succès, le lundi 23 mars 1835, le théâtre donnait une des plus belles et des plus complètes partitions du maître, ce Cheval de bronze que l'Opéra semble avoir enlevé à son petit confrère, uniquement pour lui jouer un malin tour. Ainsi que le chien du jardinier, il ne touche pointa m pâtée, et défend qu'un autre y mette la dent.
Le défaut de l'œuvre qui nous occupe, c'est peut-être la profumoii des idées du compositeur. Les trois actes de cet opéra-féerie
sont comme les souterrains du géuic Amgyad, de /a Statue. Le public, qui l'écoute, a de la mélodie jusqu'à mi-jambe; il a l'éblouissement de Sélim, et ne sait que choisir, sollicité à droite et à gauche par des tas de diamants et des boisseaux de perles. Le Cheval de Bronze est le dernier ouvrage et la plus étincelante partition de la seconde manière de M. Auber. La comédie musicale, élégante, spirituelle, est sur le point de naître avec Actéon, l' Ambassadrice et le Domino noir.
M. Auber, en homme vraiment doué, va modifier et rajeuni? sa forme, en subissant la nécessité, toujours très-dure pour un musicien, de la plie; à la nature de l'interprète qu'il doit faire valoir. Le difficile, en pareil cas, est de rester artiste en se faisant tailleur, et de ne point glisser au valet musical comme un Puccita. En ne voulant faire qu'un vêtement à une cantatrice française au goût italien, M. Auber sut se créer un style qui restera définitivement |e sien. Pour donner tout son relief, tout son éclat à cette vocalisation si savante et si suave, à cette voix si élégante, mais en même temps un peu affaiblie et bornée, il faut renoncer à écrire de grands finales, mettre une sourdine aux duos et aux trios, multiplier les thèmes peu développés autour desquels vont s'ébattre, comme autant d'oiseaux jaseurs, les points d'orgue capricieux de la virtuose. Qu'il en soit fait ainsi que le veut le succès de Mrae Da moreau. Pour passer des profusions d'idées du Cheval de Bronze au travail de lapidaire, qui constitue l'acte exquis et charmant (V Actéon, il n'en coûtera qu'un trait de plume a M. Auber. L'art d'une Damoreau, c'est cette flûte, dont parle le poëte Horace, faite pour plaire à un auditoire « honnête et retenu, » et non point au « paysan grossier » et au « rustre sans gêne. » L'auteur du Domino, seul de tous les maîtres, pouvait écrire une musique appropriée à cet instrument qui allait charmer les oreilles délicates.
Lorsque Mme Damoreau, — qui n'était alors que la signorina Cinti, — ; quitta les Italiens pour l'Opéra, rien ne ressemblait plus à son chant que sa personne. Des yeux noirs dont la douceur tempe-
l'ait la couleur ; un nez lin, aristocratique, busqué à l'Espagnole; un \isage aux lignes très-fermes, adouci par une physionomie d'une grâce toute française : en un mot, la femme était brune et avait le charme des anges que la tradition fait blonds.
En devenant la Dona Lucrezzia, d'Actéon, M"" Damoreau avait pris l'embonpoint qui sied à une signora de famille patricienne. Chez elle, si le bel ange était parti, la jolie femme était restée. Quant à la voix, c'était toujours, ce devait être jusqu'à la lin la voix de la signorina Cinti, — une voix de velours, d'une égalité parfaite, d'une sonorité douce et caressante, qui ne s'enflait point et ne se surfaisait jamais pour paraître plus grande ou plus passionnée. Le style de la cantatrice pouvait se dispenser d'être grand, car il avait l'excuse d'être parfait. M"" Damoreau était toujours égale à ellemême; cette qualité, — qu'elle devait à un goût exquis uni à son savoir d'excellente musicienne, — Unissait par être un défaut. On se fait vite aux beautés de l'art qui sont toujours en pleine lumière; mi s'en fatigue plus vite encore. Le talent de la cantatrice manquait Nombres (pour les auditeurs vulgaires, c'était manquer de couleur); il n'y fallait pas chercher ces grandes oppositions passionnées que l'artiste n'obtient qu'au prix de la sanlé et de la durée de son organe. Elle a chanté avec la même supériorité sur trois scènes différentes et n'y a jamais poussé un cri. De toutes les virtuoses passées, présentes et futures, ce bonheur ne sera arrivé qu'à elle. Il ne faut songer à comparer Mm< Damoreau à aucune des grandes i hanteuses dont elle fut la contemporaine ou l'institutrice. Elevée à l'école des virtuoses italiennes, elle les écoula et ne les imita point; formant, à son lour, des cantatrices françaises, elle est restée inimitable. Dans la cavatine du Barbier : Una voce poco fà, la Fodor et la Sontag avaient plus d'éclat : elles n'avaient pas plus d'art. A l'Opéra, M"" Branchu pouvait mettre plus de passion que M"c Cinti dans l'air d'Amazilly, de Fernand Corlez : elle ne le disait pas avec plus de sensibilité et de suavité amoureuse. Dans la petite salle des Nouveautés, où il ne fallait que fredonner spirituellement, M""' Da-
moreau se montra dans Actêon, l 'Ambassadrice et le Domino Noir, la plus accomplie des cantatrices spirituelle*. Condamnée à faire tenir son style dans le cadre d'un couplet, elle le condensa et en fit un diamant.
Nous voici arrivés à l'année 1836. Ce fut pour le maître français une phase de fécondité vraiment exceptionnelle. Le musicien écrit, sans reprendre haleine, Actéon, joué le samedi 23 janvier; les Chaperons blancs, représentés le samedi 9 avril, et, enfin, l'Ambassadrice, qui parut le lundi 20 décembre.
Les Chaperons blancs ne furent point heureux, et la faute en e>t tout entière à l'auteur du poëme. Les hommes de goût ont toujours regretté le désastre immérité de la partition. Elle pas«e pour une des meilleures qu'ait écrites le musicien. Le public n'en connaît que l'ouverture, qui figure de nos jours dans les concerts, et un trio plein de verve qui a trouvé sa place au premier acte de FraDiavolo.
Actéon, qui servit de début à Mme Damoreau, au petit Opéra de la place de la Bourse, même après la retraite de cette cantatrice parfaite, fit valoir deux talents que je ne songe point à comparer : la vocalisation savante, mais un peu roide, de Louise Lavoye, et, en dernier lieu, le style et le charme de Caroline Miolan ; Actéon est la pierre de touche de l'art d'une cantatrice ; et quand il cesse d'être au répertoire, on en peut conclure que le théâtre attend encore sa prima donna.
Actéon fut créé par Révial, Inchindi, M™es Damoreau, Pradher et Camoin. L'œuvre brille comme une étoile, dont la lumière, il est vrai, n'arrive pas en ce moment jusqu'à nous. Quant aux interprètes, ils se sont réfugiés, hélas ! au pays des vieilles lunes.
Malgré le succès très-vif qui salua son émigration de la rue Le Peletier à la place de la Bourse, Mme Damoreau ne fut la maîtresse au logis, et ne sentit son talent définitivement acclimaté à l'Opéra- Comique qu'à partir de /' Ambassadrice. La chanteuse n'avait plus de gages à donner au public ; mais on pouvait douter encore jusqueà de l'aptitude de la comédienne. Le jeu agréable mais un peu
contraint, de doua Lucrezzia avait fail naître des doutes à ce sujet. L'esprit et l'enjouement d'Henriette prouvèrent que les vieux habiiin's s'étaient alarmés à tort. Sans valoir la chanteuse, la comédienne, chez M"" Damoreau, avait son prix. Et puis, comme elle était secondée dans l'Ambassadrice! Couderc, plein de l'enthousiasme de la jeunesse et du talent! Jenny Colon, blonde, jolie, gracieuse, avec sa voix facile de grisette et de fauvette!
L'Ambassadrice avait encore pour les contemporains un attrait qui nous échappe. Ce n'était qu'un roman dramatique, mais, dans ce roman, le public croyait bien lire une histoire vraie, celle d'une grande cantatrice qu'il avait beaucoup applaudie et beaucoup aimée, et qui, semblable à la nièce de Mm0 Barneck, venait d'abandonner les prime donne pour jouer les comtesses. Comment, d'ailleurs, ce prénom A'Henriette, choisi par les auteurs avec une intention marquée, n'eût-il pas fait prononcer tout bas aux spectateurs le nom d'Henriette Sontagî
Quand on vient à songer à cette mort lointaine et tout à fait inattendue de la rivale de la Malibran, on trouve très-sage le dénoûment de M. Scribe, et l'on se dit qu'Henriette a eu raison d'épouser Bênédict.
SCRIBE ET AUBER. — POURQUOI LEUR ASSOCIATION FIT HEUREUSE. — LES HABITUDFS DE L'HOMME CHEZ LE COMPOSITEUR. — DU BAILLEMENT EN MUSIQUE. — DEUX ANECDOTES SUR SPONTINI. — LE LIVRE D'OR DE M. AUBER. — LE MARIAGE DE LA MUSIQUE ET DD POEME. — HISTOIRE DUNE ÉPINETTE. — LA CHAMBRE DU DEUXIÈME ÉTAGE. — LE SUPPLICE DU CHAUDRON. — LE DOMINO NOIR.
Avec le Domino, M. Scribe allait naturaliser, à l'Opéra-Comique, la comédie à surprises. Cette nouveauté, qui passionna sur-le-champ le public de l'endroit, consistait à faire des trois actes d'une pièce le premier, le second et l'entier d'une charade, dont on nous faisait attendre le mot jusqu'au dénoûment. Pour que la musique trouvât sa place dans ce va-et-vient de personnages et ne fût point étouffée entre deux scènes, il fallait tout l'art et tout l'esprit de M. Auber. On a conclu un peu légèrement, de cette association si heureuse du poète et du musicien, que leurs talents étaient jumeaux dans deux arts différents.
C'était fort mal raisonner, et voilà près de quarante ans qu'on raisonne ainsi. M. Scribe possédait de l'auteur dramatique toutes les qualités, une seule exceptée : l'art d'écrire. Doué d'une imagination inépuisable pour échafauder une action et en embrouiller les incidents à plaisir ; pour tenir vingt gageures contre le sens
commun ot les gagner toutes; pour placer ses personnages en équilibre sur des situations extrêmement tendues, d'où ils ne semblent pouvoir sortir qu'en se cassant le cou, et les en tirer avec une dextérité qui tient du prestidigitateur, il ne lui a manqué, pour être un bomme de génie, qu'un peu plus de grammaire et de souci de la langue.
Or, M. Auber, avec le don de trouver des chants heureux, écrit supérieurement la sienne. C'est un styliste et même un délicat; sa phrase — comme on disait autrefois — a le tour, le contour et le détour. La grâce et l'élégance mêmes, elle est au patois de M. Scribe ce qu'un Parisien du boulevard des Itatiens est au sauvage de la Nouvelle-Zélande, laquelle, ainsi que chacun sait, est placée aux antipodes de Paris.
Non, Scribe et Auber ne se ressemblent point et ne se touchent par aucun côté, bien que leur longue collaboration ait été une bonne fortune pour tous deux. Et, à ce propos, je crois le moment venu, pénétrant avec le musicien dans son cabinet de travail, le suivant à la promenade, m'asseyant près de lui au théâtre, de le surprendre dans le déshabillé de sa pensée et en tête-à-tête avec son inspiration. Chaque artiste a ses procédés qui lui abrègent les douleurs de l'enfantement. Etudions ceux de M. Auber; nous serons peut-être bien près de saisir comment il collaborait avec M. Scribe.
M. Auber compose toujours. Vous le rencontrez flânant le long des boulevards : il travaille. — Vous prenez au théâtre une stalle voisine du fauteuil où il s'est installé et où il ne tardera pas à s'endormir : il travaille. — Vous passez rue Saint-Georges après minuit; la rue est noire à droite et à gauche, à l'exception d'une fenêtre derrière laquelle une lampe discrète tamise la clarté; cette lampe est celle du musicien : il travaille. — Vous frappez chez lui à six heures du matin; une portière, cassée comme la fée Urgèle, vous indique le premier étage. Une femme décharge, vieille comme Baucis, vous renvoie à un valet de chambre aussi âgé que Philémon. Ce valet de chambre vous introduit dans un salon hospitalier,
et déjà les sons du piano arrivent jusqu'à vous : le musicien travaille. Il n'importe; il vient gracieusement à votre rencontre ; mais vous rendrez compte à la postérité d'une mélodie qui allait naître, et dont vous lui faites tort.
Ce maître, — le plus jeune et le plus laborieux de tous, — vous avouera avec simplicité, si vous l'interrogez là-dessus, qu'il n'a jamais connu, en composant, d'autre muse que Y ennui. « On trouve ma » musique gaie, me disait-il un jour; j'ignore comment cela se fait » et peut se faire ; il n'y a pas de motif, parmi ceux qu'on a la bonté » de trouver heureux, qui n'ait été écrit entre deux bâillements. » Je pourrais vous montrer tel passage où ma plume a glissé sur la » portée et formé un long zigzag, au moment où mes yeux se fer- « maient, où ma tète, alourdie par le sommeil, s'inclinait sur ma » partition. Et ce sont pourtant ces tristes enfants de l'ennui qu'on » nommait autrefois, qu'on nomme peut-être encore les contredanses » d'Auber. »
Ne croyez pas à une modestie jouée ; le compositeur est sincère avec les autres et avec lui-même. « Je n'ai jamais feuilleté une de » mes anciennes partitions, me disait-il encore, avec la joie qu'on » doit éprouver à revoir des visages qu'on a connus et aimés, et » quand cela m'arrivait, je me disais qu'il y a bien des morceaux » que je recommencerais, si ma partition était à refaire. »
Bien différent d'Auber, Spontini avait en lui la foi de l'apôtre ; que dis-je? la foi du pape infaillible. Même en robe de chambre et en pantoufles, il se sentait mentalement couronné du laurier du chantre de la Vestale et de Femand Cortez.
On cite de lui cette courte allocution aux symphonistes et aux chanteurs, à la dernière répétition de son opéra à'Olympie, à Berlin. Tout le monde était à son poste, sur la scène et dans l'orchestre. Spontini arrive le dernier, en costume de gala et la poitrine constellée de toutes les décorations de l'Europe. Il marche gravement. Il se place au pupitre du chef d'orchestre avec la ferveur du prêtre montant à l'autel. H élève son bâton de mesure, et, embrassant d'un
regard circulaire la double armée qu'il commande : « Messieurs, » dit-il en élevant la voix et en appuyant sur certaines syllabes, » l'ouvrage que nous allons avoir l'honneur de répéter est un chef- » d'oeuvre. Commençons. »
Un autre jour, il fait venir son tailleur et lui commande une redingote. Le maître, auquel on prend mesure du vêtement, se campe dans l'attitude du Jupitier olympien; on eût dit que le plafond s'abaissait vers ce front qui montait toujours.
— Monsieur Spontini, lit le tailleur, voulez-vous que la redingote descende jusqu'au genoux?
— Plus bas, répond le compositeur.
— Bien. Jusqu'au mollet?
— Plus bas.
— Alors, jusqu'à la cheville?
— Plus bas, plus bas, vous dis-je.
— Plus bas, c'est impossible, reprend avec douceur l'honnête Allemand ; cela vous gênerait pour marcher.
— Marcher! — s'écrie le compositeur en planant avec son regard d'aigle au-dessus du tailleur courbé en deux. — Est-ce que je marche!
Revenons à M. Auber. Le musicien possède plusieurs albums extrêmement précieux : ce sont des volumes de papier réglé, reliés sans aucun luxe, et sur lesquels il note ses citants à mesure que l'inspiration les lui envoie. A-t-il un opéra à écrire, il consulte ses albums, il fait son inventaire, il compte son trésor, et il n'a plus d'autre souci que l'embarras des richesses; mais celui-là n'est pas mince. Dans les arts comme dans la vie, il ne suffit pas d'acquéiir des millions : l'essentiel est de savoir les bien dépenser.Telle mélodie, écrite depuis vingt ans sur l'album de M. Auber, attend encore sa place dans une partition ; son père n'a pas trouvé jusqu'ici le couplet auquel il voudrait la fiancer. Patience, et soyez sans inquiétude sur l'avenir de la demoiselle à marier! le marieur viendra un peu plus tôt, un peu plus tard; elle est trop jolie pour coiffer sainte Catherine.
Lorsque M. Auber a fait ce que j'appellerai sa conscription d'idées pour une campagne prochaine et une prochaine victoire, il bifle avec une croix les mélodies auxquelles, les appropriant aux paroles, il va donner une forme définitive. Nous touchons au secret de la collaboration du musicien avec son poète. Du temps de Scribe, cette collaboration était des plus curieuses, et, dans la tâche ingrate, — non pas de régler la musique sur les paroles, mais de faire marcher le vers sans boiter sous la musique, — l'associé de M. Auber a exécuté de véritables tours de force. Il arrivait parfois que le musicien donnait au poëte un monstre sur lequel ce dernier devait placer des rimes de longueur toute pareille. Le récit de Raimbaud dans le Comte Ory, l'air de donna Lucrèce, à'Actéon : Souvent, un amant ment, sont, en ce genre, les chefs-d'œuvre de M. Scribe.
Quand M. Auber a trouvé une mélodie (et pour lui ce n'est pas une affaire), n'allez pas croire qu'il la couche sans plus de façon sur son livre d'or, après l'avoir essayée sur le piano qui meuble son cabinet de trav&il. Elle doit passer auparavant par Yépreuve de l'êpinetle. Malheur à celle qui n'y résiste point; elle est condamnée à rentrer dans le néant d'où le compositeur l'avait tirée.
Voici en quoi consiste Yépreuve de Tépinette : M. Auber habite seulement le premier étage de son hôtel de la rue Saint-Georges. Dans une chambre du deuxième étage (véritable nid d'artiste), le compositeur a fait placer le vieux piano qui fut le compagnon de sa pauvreté. Lorsque la main interroge ses touches délabrées, vous croiriez entendre se plaindre et monter vers les cieux les âmes de plusieurs chaudrons; c'est à donner à un étameurla nostalgie du pays natal. Eh bien! il faut que le chant nouveau-né, condamné à passer par ces notes enrhumées et boiteuses, en sorte à sa gloire. S'il charme l'oreille du compositeur, en dépit de la chaudronnerie qui le défigure, M. Auber n'exige rien déplus : Dignus est intrare, et l'album lui est ouvert.
Cette halte dans la biographie de notre musicien n'était pas inu-
tile, puisquelle nous a permis de le voir et de l'étudier de plus près. En route! je vois une date qui verdoie et un succès qui poudroie^ l'horizon. La date est celle du lundi 4 décembre 1837; le succès a nom le Domino noir.
LE DOMINO NOIR. — UNE CHANTEl SE LYONNAISE. — LE LAC DES FÉES. — Mme STOLTl.
— MU* NAU. — DUPREZ. — LA RÉACTION. — ZANETTA. — LE THÉÂTRE-ITALIEN BRULE, L'OPÉRA-COMIQUE RENAIT DE SES CENDRES. — ÉLIÇAB1DE ET Mm<! LAFARGE. — LES DIAMANTS DE LA COURONNE. — Mme ANNA THILLON. — AUTRE CHANTEUSE LYONNAISE.
Mme MIRO-CAMOIN. — AUBER CBEZ LE DUC D'ORLÉANS. — DEUX MÉDAILLONS DU