‹ D.F.E. Auber, sa vie et ses œuvresChapitre 3 sur 6 · MUSICIEN · texte numérisé non relu

MUSICIEN

On arriverait bien tard pour parler du grand succès du Domino noir, des vingt-six ans de popularité de la musique de M. Auber, de l'accueil que reçut, indépendamment de sa musique spirituelle, la pièce absurde et si amusante de M. Scribe. Les deux collaborateurs avaient fait dix fois aussi bien ; le compositeur, pour sa part, comptait en foule des œuvres plus fortes d'imagination et d'haleine; il est vrai qu'il n'avait jamais montré autant d'esprit. Il avait surtout compris admirablement que, dans un poëme où l'auteur a donné beaucoup à V action, et à une action invraisemblable, il faut chanter vite, ne pas chanter longtemps, et ne chanter que des choses d'un relief qui se puisse graver rapidement dans la mémoire. Les yeux du spectateur suivaient, avec une curiosité dont rien n'eût pu les distraire, et à travers leurs transformations inattendues, la femme masquée du premier acte, la servante aragonnaise du second qui le met sur la piste d'une danseuse ou d'une reine d'Espagne,

et la novice du sang royal du dernier acte, laquelle doit ignorer jusqu'à la dernière scène, si elle se fiancera à Dieu ou si elleépousera Horace : comment ce spectateur, placé par lepoëme sur des charbons ardents, eût-il conservé le calme nécessaire pour écouler la musique pour la musiçue? Le musicien devait se presser et courir comme l'auditeur; sinon, on l'eût planté là.

Berlioz n'y avait donc pas suffisamment réfléchi, lorsqu'il écrivait, en venant d'entendre le Domino noir : « On a trouvé la mu- » sique de M. Auber, comme toujours, vive, légère et piquante. » Quelques personnes, d'un goût sévère, lui reprochent, il est vrai, » ses formes un peu étroites, ses mélodies courtes, sa tendance » vaudevilli'/ue. » — Mélodies courtes, formes étroites, « tendance vaudeviliique, » si vous voulez encore : tout cela qui vous semble être le défaut capital de la composition et l'amoindrissement du compositeur, est ici, au contraire, une qualité et la preuve d'une habileté très-grande et d'un tact très-sûr. Un homme d'esprit, arrivant dans une grande soirée où les invités s'entassent, se pressent, s'étouffent, ne va pas réclamer un peu de silence et d'immobilité afin de placer un beau morceau d'éloquence.

11 laissera la foule se jeter dans les salons où l'on danse, et, se tenant dans une pièce où il pourra circuler à l'aise, s'asseoir commodément, parler sans élever la voix, il «'abandonnera à une causerie discrète, et prendra, sans croire déroger, le ton superficiel de l'auditoire en habit noir et en robe de bal qui l'écoute. La musique de M. Auber, dans le pêle-mêle des scènes d'une action trèscompliquée, c'est cet homme d'esprit au milieu d'un bal, qui ne veut pas élever la voix plus haut que les violons, et fait de jolis mots, et non de longs discours.

Indépendamment des grâces de sa musique et de Tinté et de son poème, le Domino était le dernier jet de flamme d'une voix qui allait s'éteindre, le sopranino de W" Damoreau. La pièce était, d'ailleurs, jouée supérieurement par Couderc, et avec un rare ensemble par Moreau-Sainti, Henri, Grignon, l'excellente M"16 Boulanger, et

une actrice au teint olivâtre et aux yeux de créole, Julie Berthaud, une prima donna des grandes villes de la province, qui a fini par les Lisette et les Marton au second Théâtre-Français. Les yeux noirs de Julie Berthaud sont restés célèbres dans la mémoire du dilettantisme lyonnais. Avec une voix capricieuse mais argentine, Mathilde ou Zerline ne chantait pas toujours juste; mais lorsque, pour racheter une intonation douteuse, elle détendait l'arc de son sourire, et lançait par-dessus la rampe une noire étincelle; lorsque surtout, sur l'accord final d'un opéra, elle multipliait les chatteries et les révérences, le public était dans l'ivresse, et l'on disait le lendemain : « Julie Berthaud n'était pas en voix... quelle soirée délicieuse nous avons passée! »

Depuis Gustave, M. Auber avait cessé d'écrire pour l'Opéra. Il lui apporta le Lac des Fées, qui fut représenté le lundi l*r avril 1839. L'ouvrage obtint un grand succès, et présenta un contraste assez piquant : Mm0 Stoltz, qui allait créer l'année suivante la Léonor de Donizetti, jouait un rôle ingrat et secondaire à côté de M"" Nau, pour laquelle avait été écrit le rôle sympathique de la pièce. Mignonne de sa personne, élégante et jolie, douée d'une petite voix aux sons purs et flûtes et d'une grande agilité de vocalisation, l'élève de prédilection de Mme Damoreau était la plus adorable fée qu'on pût voir et, — en s'y prêtant un peu — la plus délicieuse cantatrice qu'on pût entendre. Elle conquit, ce soir-là, sa réputation, et la mérita quelques années plus tard dans Lvcr.

La réaction contre Duprez, inévitable après tant de succès et après tant de fatigues dont les marques ne pouvaient être plus longtemps dissimulées au public, cette réaction date de la soirée du Lac des Fées. Ce fut Berlioz qui attacha le grelot et, le premier, fit entendre le cri d'alarme. On pouvait lui reprocher d'y mettre un peu de cette exagération qu'il reprenait dans les éclats de voix énormes de Duprez. Après avoir loué quelques beaux effets chez le virtuose, le critique ajoutait :

« Ceci est de l'art et du grand art. Mais ce qui s'en éloigne, ce sont ces éclats de voix énormes dans des situations où l'accent naturel, autant que les convenances scéniques, "comporteraient, au contraire, le chant le plus soutenu et le plus doux ; ce sont ces efforts terribles qui font mal à la poitrine des spectateurs et ne charment guère l'oreille de l'auditeur; ce sont, enflu, toutes les conséquences de la fatigue et du dépérissement de la voix de Duprez. »

Duprez était très-faligué en effet, et c'est probablement à cause de cela qu'il venait d'abandonner son rôle dans le Benvenvto Cellini d'Hector Berlioz.

Le Lac des Fées est un des trois ou quatre ouvrages d'Auber que je n'ai pu entendre. 11 réussit à Paris, il tira de la foule, à Bruxelles, une jeune et jolie cantatrice, M"e Charton, devenue Mra° Charton-Demeur, que nous avons applaudie, il y a quinze ans, place Boïeldieu, que nous applaudissions, il y a deux ans à peine, dans Desdemone, et que nous retrouvons, place du Châtelet, dans la Didon des Troyens, de Berlioz.

La critique le prit sur le ton de la commisération avec l'opéra nouveau : « La musique de M. Auber, dit-elle, semble avoir été » écrite à une de ces époques de fatigue où se sont trouvés les plus » grands artistes, et pendant lesquelles leur imagination se refuse » à créer rien de saillant et de neuf. » — Remerciez, mon cher monsieur Auber ; elle ne s'est pas toujours montrée aussi polie. C'est une pilule; mais elle a pris soin de vous la dorer!

Zanetta, représentée le vendredi 15 ou le lundi 18 mai 1840 (la date est restée pour moi indécise), est venue au monde entre deux causes célèbres : l'affaire de l'instituteur Éliçabide et le procès de M010 Lafarge ; sans compter les tribulations d'un déménagement. L'Opéra-Comique abandonnait sa salle à boyau de la place de la Bourse pour venir se loger fastueusement place Favart, dans la salle reconstruite après le sinistre des Italiens. Le soir où M'"° Damoreau fredonnait, avec plus d'art et moins de voix que jamais, ses mélodies et ses points d'orgue, la sonorité tempérée de l'orcheslre de M. Auber était dominée par un bruit de papier froissé, qui par-

tait de toutes les loges. On assistait à l'opéra nouveau, le nez dans les journaux du soir. On dévorait les détails donnés par eux sur l'assassin Éliçabide. — Il a tué une femme, — il a assommé ses deux enfants à coups de marteau, — il est bachelier es lettres, — il écrivait dans les journaux... — voilà les propos échangés entre deux cavatines. C'est dans Zanetta qu'on vit se coucher l'astre de Mme Damoreau et se lever l'aurore de Mme Rossi-Caccia. L'ouverture, traversée par un délicieux trait de flûte, fut vivement applaudie ; le premier acte annonçait un de ces triomphes promis à l'association toujours heureuse des noms de Scribe et d'Auber ; en avançant, l'intérêt musical et dramatique sembla faiblir, et, Éliçabide se jetant à la traverse, Zanetta fut un opéra et un succès de transition.

L'année suivante, le samedi 6 mars 1841, la partition des Diamants de la Couronne obtenait, pour Zanetta et pour son propre compte, la revanche complète du compositeur. C'était le recommencement du succès du Domino, avec une veine musicale beaucoup plus abondante que dans le Domino. Il faut dire pourtant que l'ouvrage ne réussit pas aussi complètement à Paris qu'en province et à l'étranger. Le rôle de la Catarina, écrit pour Mme Damoreau, fut chanté par Mme Anna Thillon, avec tous les agréments d'une jolie femme, et aussi, avec toutes les défaillances d'une écolière. — Des cheveux blonds adorablement crêpés, un visage de vignette anglaise, un pastel jouant la comédie, et un accent anglais fortement prononcé, c'était charmant, c'était même original; mais ce n'était pas suffisant dans ce rôle, le plus beau de l'emploi des soprani à l'Opéra-Comique. Les jaloux de la gloire constante du musicien dirent que M. Auber portail la peine de son inconstance et de son ingratitude. Le fait est-il bien prouvé, et Mme Damoreau, dont on avait dit dans Zanetta : « C'est toujours la virtuose par excellence, mais sa voix n'a plus de sonorité, » eût-elle porté jusqu'au bout, sans fléchir, le fardeau de cette création importante? Le doute est au moins permis.

Une seule femme a chanté la Catarina, et Paris n'a point connu

cette virtuose, ou ce que Paris a entrevu de ce talent formé loin de lui, ce sont les promesses du matin et les feux bien pâlis du soir. M01* Miro-Camoin, qui s'exila en province, et sut dorer cet exil après avoir créé le rôle de la laide dans l'opéra de F Éclair, a été la vraie Catarina. Quand elle jouait et chantait l'Henriette d'Halévy, elle n'était pas encore; lorsqu'elle ne fit que passer, dix ans plus tard, dans l'Ambassadrice, elle n'était plus. Mais il reste des témoins de la puissance et de la séduction de l'actrice et de la chanteuse dans ce rôle qu'elle avait fait sien, et j'en appellerais au besoin, pour justifier mon enthousiasme rétrospectif, au témoignage du nouveau chef d'orchestre de l'Opéra, M. Georges Hainl, qui a monté à Lyon, pour M™" Miro-Camoin, les Diamants de la Couronne.

Les Diamants étaient joués, à l'origine, par Couderc, Mocker, Ricquier, Henri , Mmes Anna Thillon et Darcier. Le rôle de Diana de Campo-Mayor était bien peu de chose ; mais, avec sa grâce et son esprit, M"c Darcier le mit sur le premier plan au troisième acte, et elle ne dédaignait point de le jouer, alors qu'elle était l'actrice souverainement aimée à son théâtre.

M'" Lavoye, M"e Delille et M"" Duprez ont abordé toutes trois, à dix ans de distance, ce rôle d'une reine cheffe de faux monnayeurs. La première et la dernière y déployèrent un beau talent de vocaliste ; toutes deux laissaient désirer plus de charme ; la seconde s'y montrait femme et jolie femme. Peut-être qu'en jetant les trois Catarina dans le creuset de Rebolledo, on en eût tiré la Catarina que nous attendons encore. Faut-il donc l'attendre toujours cette Philis des cantatrices?

Une anecdote sur les Diamants. M. Auber avait été invité par le duc d'Orléans aux fêtes militaires de Compiègne. Cette entrevue d'une tête couronnée et d'une tête qui croyait l'être, rappela l'entrevue de François I" et de Charles-Quint. Le prince fit un accueil royal au chef de l'École française ; mais celui-ci paya royalement l'hospitalité de Compiègne. La veille d'une grande revue, il demande une plume, de l'encre et du papier réglé, et, sous les yeux

du prince, il improvisa la marche-fanfare, que le compositeur a placée plus tard dans l'ouverture et au troisième acte des Diamants de la Couronne.

Le grand succès des Diamants de la Couronne désarma-t-il la critique ? Fit-il pardonner enfin au compositeur ses vingt ans de triomphe et sa popularité que nous enviait le théâtre étranger? Je vous le dirai tout à l'heure. Je veux auparavant placer en regard deux médaillons de notre musicien , accrochés tour à tour au clou du feuilleton du plus considérable, du plus littéraire de nos journaux.

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