LA LANGUE ET LA RACE
Les idées de langue et de race, parfois réunies dans l'usage, souvent aussi confondues avec celle de nationalité dans un but politique, sont en réalité distinctes l’une de l’autre. La Grèce aussi en donne la preuve : une seule langue y est cou-
È Lo
Fig. 6. — Siège dit Trône de Minos.
rante, dès une haute antiquité, et cependant, depuis lors, des gens d'origines diverses n’ont cessé de se heurter et de se mêler sur son sol; à des données linguistiques parfaitement nettes s'opposent, en Grèce comme ailleurs, des faits ethnographiques multiples et fuyants.
ÿ 2. — Civilisations préhelléniques.
La langue grecque a été introduite dans le sud de la péninsule balkanique par des immigrations successives, qui seront mentionnées au paragraphe suivant. Ces immigrés se sont ainsi trouvés en contact avec des populations variées dont les auteurs nous ont conservé quelques noms : Dryopes, Ektènes, Aones, Temmikes, Hyantes, Abantes, Minyens, Kaukônes, ete. A cette énumération faut-il ajouter les Pélasges, qu'on trouve, à une époque lointaine, fixés dans les plaines thessaliennes!? Les témoignages antiques sont imprécis à leur égard, et les savants modernes discutent pour savoir si ces Pélasges étaient ou non de langue hellénique.
Diverses fouilles opérées dans la Grèce continentale, aux environs d'Orchomène par exemple (Béotie), ont fait découvrir des constructions, des poteries, qui ont appartenu, soit aux peuplades susdites, soit à d'autres plus anciennes encore; mais rien dans ces fouilles n’a donné des indi-
Bibliographie. — MeuLer, Apercu d'une histoire de la langue grecque (Hachette), 1913, 2° édit.. 1921. — ScuraDer, Al/as de géographie historique (Hachette). — FoucÈrEs, Grêce (Collection des Guides Joanne, Hachette). — Drssatn, Les civilisations préhelléniques dans le bassin de la mer Egée, Paris (Geuthner), 2° édit., 4914.
4. Iliade, τι. 8#1-812 : « Hippothoos conduisait les tribus des Pélasges à la lance furieuse, qui habitaient Larissa aux mottes fertiles. » Cet Hippothoos était fils du Pélasge Léthos, qui régnait à Larissa, et ces Pélasges avaient pris le parti des Troyens. Comparer Il, xvu, 283.
CIVILISATIONS PRÉHELLÉNIQUES 17
cations sur le parler de ces peuplades. [n’a cependant pas complètement disparu. Des noms de lieux s’en sont transmis de bouche en bouche : Ἰζόρινθος, Corinthe, Προβάλινθος, Τριχόρυνθος, dèmes de l’Attique, Ἐρύμανθος, Érymanthe, etc., [Ιαρνασός, Parnasse, ομηττὸς, Hymette, Λυχαβηττός, Lycabette, etc. Ces formes, inexplicables par le grec, trouvent leur équivalent dans des formes en -νδος et -σσος fréquentes en Asie Mineure; d’où l’on infère que les Grecs, en arrivant ne le pays, y ont vraisemblablement trouvé des gens apparentés linguistiquement à ceux du continent d’en face.
Le fait est d'autant moins surprenant qu'au témoignage d'Hérodote et de Thucydide les îles de la mer Égée furent d'abord occupées par des Cariens ou Lélèges!, gens d’Asie Mineure.
Comme traces de préhellénisme en ces parages, on a trouvé à Lemnos une inseription écrite en caractères grecs, qui paraissent dater du vif siècle avant notre ère, et rédigée en une langue inconnue, dont la seule chose qu’on puisse dire est qu'elle rappelle vaguement l’étrusque. À Chypre, on s’est servi d’un alphabet syllabique pour
4. HÉRODOTE, 1, 471 : « Autrefois (ces Cariens), comme sujets de Minos et sous le nom de Lélèges, occupaient les iles, mais sans payer de tribut, aussi loin du moins que la tradition orale ne nermette de remonter »; voir tout le passage. THUCYDIDE 1, Ἐξ « Minos, ‘it Τὰ tradition orale, fut le premier qui se créa une marine. Il devint maître de la plus grande partie de la Mer hellénique actuelle et régna sur les Cyclades. La plupart de ceiles-ci furent même volonisées par lui pour la première fois. IL en chassa les Cariens el
y installa ses fils comme gouverneurs. »
WHOMÈRE A NOS JOURS. à
noter une langue indigène dont nous ne savons rien non plus, et cet alphabet ἃ été par surcroît employé pour le grec. Mais c'est en Crète que les découvertes archéologiques ont été le plus fécondes.
Des fouilles, entreprises par un Anglais,
Fig. 7. — Déesse aux serpents.
M. Evans, à partir de l’année 1898, lorsque l'expulsion des Turcs permit dans cette île des recherches scientifiques méthodiques, ont mis au jour à Knossos, tout près d'Héraclée, les restes du palais même de Minos, immense et magnifique construction. Une brillante civilisation, antérieure à l’époque hellénique et que nous ne
CIVILISATIONS PRÉHELLÉNIQUES 19
connaissions auparavant que par des traditions incertaines, nous a été ainsi subitement révélée (fig. 2, 3-9). Le touriste qui visite Knossos et le musée d'Héraclée, où sont conservés la plupart des objets trouvés au cours des fouilles, est stupéfait d’apercevoir, dans ce palais, les traces
Fig. 8. — Déesse aux serpents.
d'un confort tout moderne, et, dans le musée, des objets d'art, des détails de costume, qu'on dirait actuels et dont certains datent d'environ 3.500 ans. C’est aux descendants de ce peuple minoën qu'Homère donne le nom ἃ Ἰὑτεόχρητες « vrais Crétois ! », et leur type, distinct du type
4, Odyssée, xix, 171 et suiv. « La Crète est une terre — au milieu
hellénique, est aujourd’hui encore reconnaissable pour le voyageur qui parcourt l’ile de Crète.
On a trouvé dans l’est de l'ile, à Praesos, des inscriptions qui cachent, sous leurs caractères erecs, un idiome non identifié. Un disque, provenant des fouilles de Phaestos, près de la côte méridionale, au sud-est d'Héraclée, et une foule d’autres objets portent des caractères inconnus, correspondant à divers alphabets et notant une langue, ou des langues, qui ne paraissent pas ètre du grec. Il°est probable que, dans certains de ces cas, on est en présence du minoën. Sur ὑ ce qu'a été ce parler on restera dans l’indécision, tant qu'une inscription bilingue ou quelque heureux hasard n’en donnera pas la clé; mais on tient aujourd'hui pour très vraisemblable que le grec lui ἃ emprunté un grand nombre de termes. Les mots 4x2, olivier, ἔλαιον, huile, οἶνος, vin, σῦχον, ligue, u#vôn, menthe, χυπάρισσδε, 4 cyprès, ῥόδον, rose, λείριον; lis, ἀσάμινθος, "bai enoire, en grec et dans les langues où on les retrouve, paraissent provenir du minoën, ou de l'égéen, pour se servir de l'appellation qui lui est maintenant couramment donnée. Le mot λαβύοὐὐθος « labyrinthe » lui-même, qui renferme la
de la mer noirätre — belle et grasse, entourée d’eau. Il y ἃ des hommes nombreux, infinis, et quatre-vingt-dix villes. Les langues y sont entremélées. On y trouve des Achéens, et des Étéocrétois magnanimes, et des Cydoniens. et des Doriens aux trais tribus, δὲ de divins Pélaszes. Parmi ces villes est Knossos la grande, où Minos, le familier du grand Zeus, a régné neuf ans.»
CIVILISATIONS PRÉHELLÉNIQUES 21
. finale -»ÿ:: signalée précédemment, ne s'explique pas par l'indo-européen; on le rapproche de Λαβραυνϑξές, nom du Jupiter carien, dont l'emblème . est la hache (lydien λάβῤρυς), et cette hypothèse
Fig- 9. — Fresque dite de la Parisienne.
est d'autant plus plausible que la double hache est un emblème fréquent dans le palais de Minos; le fameux labyrinthe aurait été, croit-on, une partie du palais même.
Ces quelques faits suflisent à montrer combien complexe et peu claire encore est l’histoire de la Grèce avant la venue des Hellènes,
[Se εῷ
& 3. — Les immigrations helléniques.
Suivant la tradition antique, Deucalion, après le déluge, aurait compté, parmi ses nombreux fils, Hellen; et celui-ci aurait à son tour engendré Aeolos, qui occupa la Thessalie, Doros, qui eut la Grèce centrale, Xuthos, auquel échut le Péloponèse et qui fut le père d’Ion et d’Achéos. Éoliens, Doriens, Ioniens, Achéens, tels sont encore les quatre groupements importants que distingue la science moderne dans les immigrations helléniques.
Comme ces immigrations se sont toutes produites avant l’époque historique, beaucoup d’obscurité les enveloppe, mais on en peut néanmoins dégager l'essentiel. Elles se sont faites du nord au sud. La fertilité de la plaine thessalienne et de certaines parties du Péloponèse (Élide, Argolide, Messénie) a été de tous temps un appât pour des populations septentrionales. Au moyen ἂρ, des Slaves d’abord, des Albanais ensuite, se sont ainsi répandus par la Grèce, tantôt en masses compactes et les armes à la main, tantôt plus isolément, en poussant des troupeaux devant eux. Dans l’antiquité les choses ont dû se passer sensiblement de mème. On se tromperait d’ailleurs, en pensant que ces mouvements d’envahissement sont comparables à ceux d’une eau qui s’écoule plus ou moins vite, sans jamais remonter vers sa source : 1l y ἃ eu des