‹ D'Homère à nos jours; histoire, écriture, prononciation du grec. --Chapitre 22 sur 65 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

$ 1°. — Reuchliniens et Érasmiens.

Les sons d’une langue, par le fait seul qu’elle est parlée, évoluent peu à peu. Nous prononçons aujourd hui avec une voyelle é, notée dans l’écriture au moyen de ai, des mots comme j'avais, français, qui au xvi* siècle sonnaient couramment à Paris j'avoës, françcoës, et s’écrivaient J'avois, francois. Plus on remonte haut, plus les différences sont sensibles; c’est uniquement par des changements progressifs de la prononciation que des formes latines telles que collocare, legere, sont devenues coucher et lire.

Bibliographie. HAvVERCAMPUS, Sylloge scriptorum, qui de linquae graecae vera et recta pronuncialione commentarios reliquerunt Leyde, 1736-1749, 2 vol. — ἔμιπε EGGer, L'hellénisme en France, Paris, 1869, 2 vol. — Fr. Brass, Ueber die Aussprache des Griechischen. Berlin (Weidmann), 1888, 3° édit. — Gusrav MEYER, Griechische Grammatik, Leipzig (Breitkopf), 1869, 3° édit. — P. KRETSCHMER, Die grie-

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La prononciation se transforme plus ou moins vite, d’après les lieux et les circonstances ; jamais elle n’est indéfiniment stable; et il suflit de savoir que le grec-n'a pas cessé d’être parlé au cours des siècles, pour pouvoir aflirmer que des changements sont survenus dans sa phonétique, de l’antiquité à nos jours.

Durant tout le moyen âge, les très rares Occidentaux qui étudièrent le grec ancien le firent avec à { la prononciation des Grecs de leur

| temps; et, quand aux environs de MF ἢ 1453, d'autres Grecs, fuyant le | ER Ὁ Ὁ joug ottoman, firent refleurir en ! | Europe le goût des lettres helléniques, ce fut-encore leur prononciation qu'ils propagèrent. Elle était πῶ 1 déjà, d’ailleurs, ce qu'elle est auεἰ ' ; jourd’hui.

: Ils n'ignoraient point cependant qu’elle ne correspondait pas à la prononciation ancienne. En 1494 par exemple, l’un des plus marquants d’entre eux, Janus Lascaris, écrivait

mi eg dt

TERHANS-SCHWYZER, Grammatik der altischen Inschriften, Berlin (Weidmann), 1900, — N. G. HATZIDAKIS, Ἀχαδημειχὰ ἀναγνώσματα

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RAR τ e va

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qu à l’époque où les Hellènes se servaient d’un alphabet de dix-huit lettres, l’ârx était le signe d'une aspiration et qu'ensuite on l’employa pour marquer un e long. Ce furent très probablement ces Grecs qui attirèrent sur ce point l'attention des savants européens. Certainement on discuta plus d’une fois ce problème dans les séances de l'Académie des Alde à Venise, et tout porte à croire qu'il y avait à cet égard accord de principe entre les érudits occidentaux et leurs maitres grecs.

Mais, tandis que ces derniers paraissent n'avoir envisagé la question que fragmentairement et théoriquement, en continuant à se servir de la prononciation hellénique, leurs élèves lui donnèrent jlus d’ampleur et se préoccupèrent aussi de son application pratique. Dès 1508 au moins, Alde Manuce la posait publiquement, pour ce qui concernait les voyelles et l’accent. En 1510, l'Espagnol Antonius Nebrissensis (Antonio de Lebrixa) la traitait plus largement, dans son livre intitulé /atroductiones in latinam grammaticam. En 1513, Girolamo Aleandro létudiait également, dans ses Tabulæ, publiées à Paris. En 1527, Jacobus Ceratinus {de son vrai nom, Teyng, de Hoorn en Hollande) reprenait à son tour cette question, dans une dissertation dédiée à son compatriote Érasme. Mais c'est à Désiré Érasme lui-même, que revient sans conteste possible le mérite d’avoir systé-

matisé la doctrine. Dans le traité qui a pour titre De recta latini græcique sermonis pronuntiatione (1528), il s’est proposé de rechercher quels sons les Anciens donnaient aux différentes lettres, et sa théorie, pour le grec, peut se résumer ainsi :

Voyelles : «à —a,E =er = ον — 0, v —u français.

Diphiongues : οἵ = 01, αἱ — ai, εἰ = el, αὖ —

aOU, εὖ — eOU, où — OOU.

Quantité. On marquait dans la prononciation les brèves et les longues. Donc ἡ — ὃ long, w = 0 long.

Accent. L'accent était constitué, non par un allongement, mais par une élévation de la voix; et à ce point de vue, on faisait une différence entre l’aigu, le grave et le circonflexe.

Consonnes : 7, 6, e — p, b, f bilabial; τὸ 5,6 — ἔς à grec moderne? (la description d'Érasme n’est pas claire), th anglais; x, y, y = k, δ. ch allemand de ach; ζ — βὲ (le à comme précédemment). Les autres consonnes ne sont l’objet que d'observations de moindre importance.

Dans ce traité, la légèreté voulue de la forme n'exclut aucunement le sérieux du fond; l’auteur s'y montre, en plus d’un passage, phonéticien très avisé. C’est à tort qu'on a vu là parfois un simple badinage; le caractère méthodique des observations d'Érasme n’est pas niable, et le fait que celui-ci continua à user, dans la pratique,

ts ie rétine Hit 23

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de la prononciation moderne, n’enlève rien à la valeur scientifique de son ouvrage. Quoique le principe de la théorie ne soit pas d’'Érasme, quoique l'application n’en ait pas été identique à celle que préconisait le savant hollandais, il n’en reste pas moins que son Dialogue ἃ servi de base à la réforme. C’est donc à juste titre que celle-ci a été qualifiée d’érasmienne.

Au système érasmien on oppose chez nous, suivant un usage allemand, le système reuchlinien (ou néo-hellénique). Reuchlin (1455-1522), qui fut le fondateur des études grecques en Allemagne et enseigna aussi en France, le pratiqua en effet, mais sans avoir à prendre parti contre les théories d'Érasme, qu'il ne vit pas imprimées. On donne aussi aux érasmiens le nom d’éfacistes, et à leurs adversaires celui d’iacistes, en se basant sur la façon dont ils désignent respectivement la lettre ἡ (éta ou ca).

Le problème, une fois soulevé, passionna les érudits. Dès 1542, le fameux évêque Stephen Gardiner, alors recteur de l’Université de Cambridge, menaçait de peines très sévères les professeurs et les élèves qui, s’écartant de la tradition, distinguaient dans la prononciation x de :, εἰ et οἱ de :. L'esprit de libre examen, qui se développait alors, trouva là matière à s'exercer. Ce n’est pas, semble-t-il, l'effet du hasard si, parmi les adeptes des théories nouvelles, apparaissent

chez nous en première ligne des réformés comme Pierre Ramus, Denys Lambin, Théodore de Bèze et Henri Estienne.

A la fin du xvi° siècle, ils avaient, on peut dire, cause gagnée. Au xvu°, la prononciation néo-hellénique n’était plus pratiquée en Europe que par un petitnombre de personnes; en France, Ménage y restait attaché, et Molière, qui dans les Femmes savantes ἃ représenté cet auteur sous les traits de Vadius, fait dire à celui-ci :

On voit partout chez vous l’ithos ! et le pathos.

Mais il advint que la théorie érasmienne, juste dans son principe ét susceptible de perfectionnements scientifiques à mesure que les connaissances de grec ancien gagnaient en précision, prit un caractère surtout pratique. Il en fut du grec comme du latin; chaque peuple y introduisit les traits essentiels de sa propre phonétique. Une grande diversité s’en est suivie : ce ne sont plus seulement les Grecs qui ne comprennent pas les Européens; les Européens mêmes, lorsqu'ils hsent du grec ancien, ne s'entendent plus entre eux.

Assurément c’est une tâche ardue que de déterminer quelle ἃ été la prononciation du grec ancien. On se rendra compte des difficultés du

1. H6o:, partie de la rhétorique qui traite des mœurs; πάθος, expression des passions.

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problème, si l'on songe combien cette langue à varié avec les classes sociales, les lieux et les temps : du lettré à l’esclave; entre Athènes, Sparte et la Béotie par exemple; de l'époque homérique à la période attique; de celle-ci aux premiers siècles de notre ère. Le problème cependant est loin d’être de tous points insoluble.

Ce que nous rechercherons de préférence, dans les pages qui vont suivre, c'est la prononciation d'Athènes, au moment de l'épanouissement intellectuel de cette ville, donc au v° siècle avant J.-C. Les renseignements alors sont assez nombreux et assez précis pour permettre plus d’une conclusion ferme. Et on peut en tout cas délimi- . ter les chances d’erreur.

Il est clair, en effet, que par les inscriptions, notre source la plus abondante en l’espèce, c'est une langue oflicielle, littéraire, que nous atteignons le plus souvent. Le risque couru, en se * basant sur elles, est donc de verser un peu dans l’archaïsme. Mais le dommage est minime : si, dans 2.500 ans, ceux qui s’occuperont de la prononciation parisienne actuelle placent au xx° siècle quelques faits du xvn°, n’auront-ils pas encore atteint une précision suflisante ? Or, il ne semble pas que, pour l’athénien classique, l'écart possible soit beaucoup plus considérable.

D'HOMÈRE A NOS JOURS. î

S 2. — Notions générales.

La voix « se forme en ouvrant fort la bouche : ἃ

(MouiÈrE, Bourgeois gentilh., n, 6.)

Pour décrire les sons grecs sans trop d’ambiguité, il est indispensable d'expliquer tout d’abord quelques termes de phonétique générale.

Voyelles: — Les voyelles se répartissent en deux grandes catégories, suivant la position de la langue au moment de leur émission : antérieures ou palatales (é, i,,u), postérieures ou gutturales

Une voyelle peut être longue ou brève : ὃ est long dans fête et bref dans prét; a est long dans pâte et bref dans pâtisserie, malgré l'accent circonflexe.

Elle peut être aussi ouverte, moyenne ou fermée; mais comme les voyelles moyennes ne jouent qu'un petit rôle en grec ancien, on les passera ici sous silence.

L'a est ouvert. c'est-à-dire voisin de ὃ, dans le parisien »madame, car, char, cage. I] est fermé, c'est-à-dire voisin de ὁ dans le parisien plätre, gaz, espace *?.

1. Souvent aussi on compte l'a comme une voyelle intermédiaire

ou neutre.

2. Certains auteurs envisageant, non pas la position des lèvres, mais celle de la langue. appellent fermé l’a qui va vers ὁ et ouvert celui qui va vers 0. J'ai conservé les dénominations usuelles.

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