ARRIVÉE
• Avec têt machines, tes vaitseaui, ses nUllow
d'ourriers, l'Anpleterre dîiffere aujourd'hrit detwiti» les Dations bien plut qu'au temps d'Eliéabeih. •
( WlOOl.IV ).
Il est peu de narrateore de voyages , qui n'atonl chanté
en tons mineurs, les tribulations de la douane et les horreurs du passeport*
le me range sous leur bannière pour fhire chorus avee eux. Je ne connais rien au monde de plus vexaloire , de plus humiliant que l'inspection des choses et des hommes aux frontières d'un peuple. Ma nature se révolte » formellement à lentes ces visites gui tiennent un peu de Hnquisition, et pourtant j'en comprends Tutilité, je tolère li s douaniers et les gens de police lorsqu'ils n'abusent pas de leur ministère. Toutes les fois que je considère tout ce qu'une tournée de deux mois en Italie a coûté à ma bourse, les cheveux se hérissent d'indignation. Cent francs > oui, cent francs pour visas, droits de Chancellerie^ caMea de aûreté, dans un paya oU j'ai échappé comme par miracle à une arrestation à main armée, an Diîlîeu du jour, sur la route apcanine de Bologne à Florence. Mais on n'a pas le droit d'éti e aussi sévère envers
le gouvernement britannique , et quoiqu'en aient écrit quelques mécontents, le service des douanes et des passeports n'y est pas plus Iracassicr qircii France, où le progrès, enmatièrede tolérance, s'accroît de jour en jour. L'Angleterre serait même plus tolérante ^ quoiqu'à vrai dire un peu inconséquente. Ainsi, abordez sans passeport, la côte sur un point où les voyageurs n'arrivent pas communément, votre entrée sera libre sur parole ; dans le cas contraire, vous payerez une amende de quarante shellings. Quant à la police intérieure elle est fort généreuse envers l'étranger, qui circule librement, protégé par la feuille de sûreté anglaise (alien bill) qui a été substituée à son passeport, investi de tous les droits de rhospitalité. La France est plus sévère et plus logique. D'ailleurs , sa police intérieure n'est exigeante qu'en apparence, et si Tauglais se prévaut beaucoup de cette prérogative qu'une fois le pied posé sur le sol de sa patrie, il n'a pas de papier civil ou militaire à montrer, le français répondra qu'il n'est soumis dans l'intérieur à la présentation de sa feuille de route, que par exception. Qui de nous allafit à Paris, s'est jamiads miseo quêta d un passeport, à moins qu'il ne descende dans un hôtel garni, où pour séjourner, il est tenu, d'après un règlement de police, de présenter le passeport au maître , d'hôtel. Cet usage sera modifié un jour , et bientôt viendra le temps où le i^oiivornement n'exigera plus le passeport qu'à la frontière. On nous reproche bien un peu d'avoir maintenu la gendarmerie , à nous qui avons dé* moli la Bastille et tant de trônes, ce reproche est mal fondé, parce qu il provient de faits mal compris. Sans doute, ce serait le propre d'un état bien civilisé de se passer de gendarmes, mais dans cette question et dans quelques autres, on ne peut raisonner en assimulant la France a 1 Angleterre; on no peut d'un trait de plume ,
méconnaître le caractère français, la situation continentale de ia France, notre esprit public, nos lois, nos habitudes, nos fatales agitations politiques. L'Angleterre est del'aveu générât un pays plus avancéque la France, oui, pour tout ce qui louciu) à la liberté iudiYiUueiie; elle est peut-être en arrière pour tout ce qui embrasse les rapports d'homme à homme, la simplieité des rouages adininislralifs et la concentration do la force nationale. Ahl si nous laissons le domaine des faits, pour n'envisager que la valeurdes idées, l'esprit de suite, les principes et surtout la foi dans les principes, il est incontestablu (|iie la France a eu le tort inuiionsu d'agir sans réflexton,avec une légèretôcoupâbie,et que l'Angleterre a montré plus de sens et de fixité, en progressant sans bruit et pacifiquement. Nous aurons d'ailleurs bien souvent à établir ces rapprochements entre les doux peuples voisins et rivaux, et plus d'une fois l'occasion de nous gourmander nous-mêmes sur le manque de foi qui nous
caractérise.
Pcu luûs un peu de Brighton , ok nous venions d aborder.
Une seule chose me causa de rétonnement à hi
douane de Brighton, ce fut la cherté du tarif de la librairie, je payai environ douze francs , un demi-souverain, pour un In-quarto de cent pages, somme exorbitante relativement au volume, dont le coût à Paris ne dépassait pas cinq francs. Comment supposer que la typographie anglaise, si supérieure à la nôtre par l'exactitude, la netteté, la finesse des caractères imprimés, redoute la concurrence de notre industrie en ce genret Faut-il croire que rintroduclion seule d'une œuvre étrangère oausait ce prix hyperbolique ? Voici l'expiication probable. L'Angleterre, pour ue pas être le pays de l'index, est toujours le pays de la fiscalité, et par
— Si —
une inconséquence inouïe ou un défaut d'occasion , Sir Robert Peel, ce Cheap Bread Premier, rhomme d'état
qui s'csL inipoisc tant de sacrilîces pour le libre échange des blés, a fait seul maintenir l'impôt sur les livres étran^rs, iiour quelques mille livres dans la caisse du fisc, le quittais la douane ( Custom^hawe )^ en proie à de mystérieuses réilexiuns, décide plus que jamais a la doctrine fraternelle du Free-Trade, Je bénissais Cobden et Bastiat^ les maîtres de la liberté illimitée du commerce, plus inquiet de mon intérêt particulier que soucieux du sort de mes industriels nationaux.
Je ne consacrai qu'un jour à la visite de Brighton , tant j'avais bâte d'arriver à Londres. Je parcourus divers quartiers de la ville, procédant toujours du même point, du Pavillon oriental et des écuries du roi Georges. Ainsi fait-on en voyage dans chaque ville, on tourne, on retourne sur ses pas et l'on revient toujours à un e^tre déterminé, sur la place publique, au forum, devant une cathédrale, un théâtre, une bourse. Paris a son rendez-vous magnétique aux boulevards , Londres à Regent-Street, Venise à Saint-Marc, Rome au Corso, Naines à la rue de Tolède.
Brighton est avant tout une ville de luxe , de dépenses frivoles, parce qu'elle est une ville do bains. Sa physionomie est orgueiileusa, aristocratique , hautaine , elle sent le riche parvenu ; et le noble chfttelain etrépicier millionnaire y composent la société pendant la saison (season), qui ne signifie pas, comme en français, seulement un quartier de l'année, mais toute époque consacrée à des occupations, à des divertissements spéciaux. Ses rues sont larges, bien alignées, très-propres, ornées de maisons de brique d'une architecture simple, comme c'est l'usage dans la Grande-Bretagne. Plusieurs maisons, celles qui forment les coins de rue ou de
l^ce, préseuteol des avaaeamcnU formés par 4eè pans de murs anguleux , de sorte que ees maisona ou portions de maisons n'oiA*ent que peu on point de f!i*
cade plaue, niais des pavillons dont In construction murale est pentagone, hexagone, à plusieurs côtés. Ce mode de eonstruetion, pins particulièrement usité dans les contrées septentrionales, est avantageux en ce sens qu'il permet d'établir un plus grand nombre de vitrages en rompant la monotonie par laquelle pécherait une surlàce unie couverte de fenêtres vitrées.Les appartements jouissent ainsi de pins de lumière et absorbent plus de calorique; leur forme intérieure est circulaire, jc parle du moins de ceux qui sont compris dans ces espèces de tours dont le caractère à angles saillans paraît dérivé plus des exigences du climat que du style de la Renais^ sance. Ce genre n'est point de mauvais ^^oût, il joint au besoin du confortable ( comfort J , le charme de ia coquetterie; car, il laissera quelquefois apercevoir la blonde hôtesse à l'ouvrage ou à la toilette si le rideav n'est pas suffisamment tiré. C est à quelques différences près pour le nord , ce que le balcon est aux maisons dans les contrées méridionales.
La promenade qui longe la mer est très-Mquentée ; elle reçoit en plein le soleil de midi, quand le ciel lui fait cette faveur inespérée. Aussi la ville de Brigbton a pour les Anglais des comtés septentrionaux et pour les Écossais une réputation tropicale; elle est la cheminée naturelli) des frileux insulaires, le foyer curateur du spleen et de l'anestbesie, absolument comme les villes d'flyèresetde Cannes seraient le s^our réparateur des Parisiens , s'ils daignaient y venir. Cette réputation de serre-chaude faite à Brigbton me parut moins un paradoxe , après la conversation que j eus nvec un vieil anglais de ma connaissance, l'ex-capitaiue de vaisseau
T...., qui me soutenait eiTrontément en présonce du no boutique de fruits, que son pays produisait plus de fruits que la France et qu'ils y étaient meilleurs. J'allais me mettre en colère , et je ne contins mon ressentiment qu'en vertu do la blanche chevelure de mon adversaiœ. Une pareiUe assertion devait ea eôet blesser l'âme d'un français; c'était porter un coup à sa nationalité, faire une trouée an milieu de son patrioUsme, le frapper en pleine jioiii ino. Gomment contester révidence? refuser au sol généreux et à l'atmosphère tempérée de la France la production des fruits? Autant valait soutenir que la Franoe n'est pas une contrée vinloole, ou bien nier l'existence même de la France et la rayer de la carte d'Europe. Cette outrecuidance me servit comme toute chose en ce monde. Mon esprit opéra un retour sur lui* même et me laissa entrevoir clairement, le rapport de tous lus peuples de la terre au point de vue du ridicule amour-propre , qu'il ne faut pas confondre avec le noble sentiment de la nationalité. Mes compatriotes ont à leur tour conté beaucoup d'inTraisemblanees à l'étranger, celle-ci par exemple , qu'ils étaient les inspirateurs el les maîtres du progrès, parce que leur gouvernement avait porté deux fois le nom de République et autres hérésies de cette force, qui eussent livré mon anglais sexagénaire à des vertiges, à des attaques de nerfs. Je résolus de dire adieu h Brighton, à la prétendue serrechaude d'Albion et de m'enfuir à Londres, où ma curiosité trouverait matière à se lasser , à demander trêve d'émotions.
Nous partîmes par le train de quatre heures , lancés par une vitesse à laquelle les ordonnances ministérielies françaises nous avaient peu habitués. B...., mon ami, s'endormit , je ne sais trop pourquoi , à cause de la chaleur de la teoipér-'ïture ot de rosciilalion des vvaggons,
peut-ôtrc. Moi, je veillais, projeUmt mes rcifurds à droite et à gauche comme un esprit chagrin à la poursuite d'un phénomène, d'une merveille, et pareil à sœur Anne je ne découvrais que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie. L'impatience et l avidité redoublaient à rapproche de Londres. Néanmoins rien ne m'avait intéressé, et ce n'était pas l'envie de l'être qui me faisait défaut ; je me plais tant en pays étranger (]ue j'observe tout, les choses les plus fuliles, les plus insignifiantes, celles que personne ne daignerait regarder au point que je serais encore capable de décrire la physionomie des villages, des maisons de campagne, du terrain et des grands clicnes qui bordent hi voie ferrée malgré la rapidité du parcours. Mais n'est-ce pas un sacrilège que de clore la paupière et de rêver des ombrages des Tuileries et de Fasphalle des boulevards, quand on est aux portes de Londres 1 Au contraire , mon imagination était fort exaltée , souvent troublée par les soucis de ma future installation à Londres, dans cette ville immense où l oa parlait un langage si hétérodoxe, où s'agitaient des milliers d'êtres humains, oii je craignais d'être baptisé du frenchrdog par les héros de Waterloo et de Trafalgar. Le français le plus arrogant sera humble et craintif à son début eu Angleterre, tant son éducation est modeste et peu formée aux extravagances de la civilisation britannique.
LONBRES.
t Une énorme masse de briques, de fumée, de navires, sftip, sombre, mais s'étendanl aussi loin que le regHrd peut atteindre ; une voile s'agitaut tout à coup, et pui<i perdue dans la forAt de mftts ; une solitude comme nlintée de cloeliert perçant leur daia noir comme la kouille : immenae eonnore semblable à la calotte d'un foa : toilÉ Londres. • ( Btkoii , Don Juan ).
« Le premier aspect de Londres est admirable : Toeil embrasse une étendue Immense de maisons, de rues et
de places, et finit par s'égarer au milieu des O^cbos , des clochers, des dômes qui s'élèvent do toutes pari* dans rborizon. — A Paris bien des choses pnraisseni , an premier aspect, plus brillantes, plus ornées, plus nouvelles, plus agréables qu*à Londres : mais il y a là plus de clinquant gue de valeur intrinsèque. Ici, à travers les murs somores et enfumés^ on voit percer à la fois plus de rie hesse et plus d'inditférence pour los petits moyens par lesquels les personnes moins favorisées de la fortune chercbent à répandre autour d'elle» une apparanca d'éléfanea at d'anément. Le bmit et le mouvement des nies ont ansri i Londres un caraelère différent de ceui des autres villes de l'Europe. A. Londres, c'est toujours le bruit de l'activité et de Mndustrie ; à Paris, c'est souvent celui de la vanité qui veut se frayer une route ; à Naples, c'est le bruit de la
Kresse ; k Berlin, tout au plus ealiu de petits enfants, s autres capitales de l'Europe ne sont que des capitales; Londres est à la fois Capitale et ville de Commerce , et c'est dans cette coexistence que réside le principie inépuisable de sa vie et de son agrandisse- OMOL» (M. I&wnw).
Généralement les grandes choses impressionnent
beaucoup , quelquefois même elles effrayent , surtout lorsqu'on ne les connaît pas. L'idée d'une population de deux millions d'âmes est faite pour torturer l'esprit d'un homme quelque peu novice au mouvement des capitales, l'imagine que cette panique est le plus souvent le l'ésultat des contrastes, par exemple, du plus grand avec le plus petit, du plus fort avec le plus faible. Le jchangement dans la société des hommes est aussi une
cause naturelle de cet effet. Le sauvage débarqué sur le sol français, malgré la confiance à l'hospitalité, est plus timoré qu'enthousiaste , le provincial redoute Paris, le parisien redoute Londres. Que peut craindre l'anglais, lui qui esL iayonné aux tuai billons de l'exislenco , lui qui affronte avec audace les aventures de terre et de mer? moins que tout autre. Les Anglo-Saxons sont les plus hardis entre tous les peuples, non pas pleins de cette hardiesse que nous Français confondons avec la jactance, mais de cette hardiesse vraie, qui place l'homme à l'égal de tous les hommes et qui ne connati de supériorité qu'en Dieu. Nihil admirari^ est beaucoup l;j devise dos Anî]rlais. Soit l'influence du climat , comme aurait pu le prétendre Moatesquieu, qui mettait tout, souvent avec raison, sur le compte du soleil et de la pluie ; soit rinfluence du^atîonalisme protestant, l'enthoiisinsmc a été fort étouffé de l'autre côté du détroit. La civilisation tempère l'enthousiasme, elle procède du calcul , et , qui calcule plus que le peuple anglais ? Donc, Farrivée à Londres m'était un pesant fardeau. L'ignorance que j'avais de la nation anglaise vue de près, me fesait naturellement plus méditer sur ses défauts que sur ses mérites. Une fois que je vis à la station de London-Bridge , que par un ordre admirable, sans le moindre bruit et la plus légère égratignure, on pouvait retrouver ses paquets de voyage, les placer dans une voiture, se caser soi-même en carrosse, atteindre sa destination , tout cela sans être volé ou assassiné, mes esprits avaient pris leur assiette et je devenais hardi, téméraire.
Notre gîte ( hdging ) , était situé dans New-Road, ce grand boulevard qui enserre Londres du nord , et non loin d'Edgeware-Ruad autre artère pi iricipale qui divise 00 deux compartiments la ville de 1 Ouest, le West*Ënd,
au-dessus d Hyde-Park. C est de ce poinl que chaque jour je m'aventurais daua les sinueux replis de la plus populeuse cité du globe. Mon habitation, pour ne pas être centrale, avait ce rare avantage d'une position qui permet d'observer les choses et les hommes, sans être mêlé à eux. J'ai toujours préféré la tête au cœur d'une ville, uniquement dans le but de dire mon opinion avec entière impartialitc, sans l influence du milieu qui m'environne. Nul ne peut être juge et partie. Isolons-nous du tumulte que font deux millions d'hommes , qui se pressent chaque jour à la supcrlicie du même sol. D'ailleurs un anglais loge-t-il à Paris rue St-Denis ou St- Martin? Pourquoi le français à Loudres demeurerait-il dans Gornhill ou Graoecburch-street?
Avant d examiaer les détails, procédons par quelques généralités.
Si l'on étudie comparativement les plans de Londres et de Pans, on ne tardera pas k être frappé de la presque similiiude que présentent les deux cités rivales, au point de vue topogrnphique, placées comme dans Tordre naturel Tune vis-à-vis l'autre. Seulement les divisions par quartiers ne prennent pas des caractères absolument identiques et leur diflérence est telle que l'esprit des peuples le comporte. Paris et Londres, quoique fort rapprochés, sont les chefe^lieux de deux nations dont la physionomie conserve une profonde originalité , mal^^ré les puinis de contact, devenus plus fréquents en raison de la civilisation sans cesse croissante. Si, en vue d'établir un parallèle entre ces deux villes, on procédiiit comme à une superposition raisonnée , ou Unirait par composer un livre qui deviendrait entre les nkains d'un écrivain penseur tout une œuvre d'histoire morale et un ensemble de rapports fort instructifs. Sans approfondir toutes les rêdexious piquantes
auxqneUds se iivrerait an Ul)niyèr6 moderne, nous re«* marquons à Londres oomme à Paris on point oentral de
grande communication, le Pont de Londres et le Pont- Neuf. Là tout le monde y passe. Puis deux ûeuves d'une importance relative aux eités qu'ils traversent, les sé» parant en deux parties à peu près égales. Seulement la Seine et la Tamise coulent en sens inverse s, [larcc (|uc, disent les géologues, le mouvement de lormation d'Orient en Occident qui caractérise la France a éprouvé une réaction en Angleterre, ou bien, disent les politi-* ques , parce que les deux euulrées voisines et rivales devaient se faire face et s'observer mutueliement. Ainsi Dieu le fit, c'est toute mon opinion. Paris, ville d'inté--* Henr , étend son action sur la terre Itone , plus que svr la mer, ne se souciant ^mici c plus do i oml)ouehure de son fleuve que de sa source. On a bien dit que la Seine ne serait plusà Pavenir que la grande rue entre le Uàvre et Paris, personne n'a dit le canal : expressions pleines de sens et de valeur qu'il importait de ne pas confondre , à moins de tromper le public ignorant sur lo vdame d'eaa que charrie la Seine sous les ponts de Paris et de Mre considérer la grande ville comme une place maritime de premier ordre. D'ailleurs Pinfériorité relative de Paris vient surtout de ce qu'il n'est pas une ville aussi complète que Londres, capitale maritime, commerciale, industrielle, manufàcturière* Paris est surtout rftme de la France et, par expansion, l'essence du génie européen continental. Il était réservé a ia franche race des Gaulois de civiliser, par la tournure légère de son esprit , pins que par la tendance habile de son jugement. Londres est en ce moment la reine des mers ; pour le passé, elle empinintc moins aux Uoinauis, plus aux peuplades gei*mamques et gothiques, puis elle subit Pinvasion normande et reçoit par elle une demi-
teinte de la physionomie française. Presque tout ce que
nous retrouvons de la France chez la moderne Angleterre date de ia conquête, et malgré la prétention de quelques grands-bretons des plus entêtés à l'originalité absolue, il n'est pas malaisé de prouver en maintes oocasions les rrij^prochements seu^iljles entre les habitants des rives opposées de la Manche. Je citerai comme point de contact la formation et la composition de la langue anglo-saxonne, dans laquelle fourmillent des mots totalement français, ne serait-ce que ceux de racine latine dont la terminaison est écrite eu ton, puis ia majeure partie de la langue francisée parles décrets du Conquérant, ensuite les expressions purement latines en petite quantité, il est vrai, qui ont été transmises par les colonies de Jules César, de l'empereur Adrien , ou bien par les rapports avec les Francs chez lesquels elles s'étaient primitivement introduites. Quelques dérivés des idiomes de la province française parmi lesquels j'en ai trouvé d'intacts , appartenant à nos vieilles langues du Midi, gasconnes, provençales, et au wallon du Nord, apportés par le clergé séculier ou par les poètes nomades du bon vieux temps, modifièrent aussi la langue. L'anglais, tel qu'il est parlé, ne date que du XIV* siècle.
Outre la similitude que nous avons indiquée entre le nord et le sud séparés par un cours d eau, Londres et Paris ont aussi leur est et leur ouest; mais c'est surtout à Londres que ces deux qualifications de quartier oat une signification exacte, soit que le commerce plus étendu qu'à Paris, presqu'universei, ait donné à i'eât un caractère mieux tranché avec ses populations ouvrièrea concentrées sur ce point, ses marins, ses docks, ses navires, ses rail-ways franchissant les rues et les maisons , soit simplement par opposition à l'autre partie de
la ville qui ne subit paB oomnie à Paris une nouvelle di^
vision basée sur des traïUtioiis n la fois historiques et politiques , en faubourg Saint-tionoré etfaui>ourg Saint- Germain. Aussi deux noms communément employés, servent à marquer chaque portion de la capitale des Trois-Royaumes, le Wesi-End, le boutderoucst qui en est le type noble, heureux et paisible, et le Far-East^ ce qu'il faut traduire par pauvres habitants relégués dans les quartiers opposés à ceux du repos, de l'aisance et du luxe. Nous avons dit que la Tamise, au eontrairo de la Seine, coulait vers l'Orient, pressée d'écouler par la mer ses monceaux de richesses en échange des trésors qu'elle lui a procurés; elle est intime avec l'Océan, elle se confond avec lui, et se laisse si bien absorber par le flux des marées qu'elle semble ne pas exister. Les Anglais seuls i je parie de ceux qui ont constaté son origine à la source et en ont parcouru les bords fleuris jusqu'à Richmond, sont autorisés à témoigner de salé-* l^itime naissance. Un poète français amoureux du paradoxe s'exposa, dit-il, à perdre la vie pour avoir soutenu gravement cette thèse dans un club de la Cité, que Londres était géographiquement bâtie au fond d'un golfe formé par un bras de In aier du Nord. On peut juger de rimportance de la T iniise aux yeux des habitants do Londres par Tanecdote suivante : Un jour, Jacques I«* indigné de ce que la Gîté lui reftasaît un secours d'argent assez considérable, s*écria dans la colère : Eh bien, je transporterai ma cour ailleurs 1 Le lord-mairo lui aurait répondu : Sire, en nous retirant la faveur de votre présence , nous laisserez-vous au moins la Tamise ? Juge éclairé et sans passion, j'ai vu le fleuve majestueux do Londres, la gracieuse rivière de Windsor et de Richmond, et le calme ruisseau d'Oxford, se succédant sous le même nom, sans solution de continuité, et partout
digne 46 radmiratioa des hommes qjae aéduisent les charmes de la nature. SI je ne craignais de passer pour
hyperbolique J'affirmerais qu'il n'est peut-être aucun lieu sous la zone tempérée, empreint d'une suav ilé ausbi mélancolique, ^ussi attachante que les bords de la Tamise entre Windsor et Richmond. C'est une pastorale en rêve, une campagne sédative pour les maux de nerfeet les irritations do toute sorte, c'est un paradis terrestre que l'on ambitionne après quelques journées d'un dur labeur, c'est captivant, d*un attrait plus irrésistible que les bords fleuris de la Seine, malgré l'idylle de M* Deshoulières. Et ce qui le prouve c'est 1 aniuonce d'hommes illustres qui ont passé une portion de leur viedaus cette campagne enchanteresse, ainsi le roi Georges 111, la reine Caroline, le vicomte Bolingbroke, Horace Walpôle, AddisuD, liacon, William Pitt, les poètes Cowley et ïbomson , Pope , et même des français, M. de Caloune, le prince de Condé, Louis^Philippe,
Rentrons une fois de plus à Londres, qu'il fhut écrire London et prononcer selon sir Charles Dickens L'nd'n , qui est bien l'abréviation la plus rapide de Leundetm, Chaque matin je monte en omnibus, car ce meuble sociable d'Invention toute française, eiciste chez nos voisins plus socialistes que sociaux , et je m'clance au milieu du léviathan britannique pour rexpiorer dans ses mille plis et replis. En quelque lieu que vous alliei, vous prendres presque toujours la direction de la Banque. C'csL un fait, une fatalité dont il serait superflu de chercher le pourquoi , c'est ainsi que les aiïaires et les plaisirs le commandent, les affaires plutôt. Bank^lù Banque, et i?ax;l!kiii^s, la Bourse sont les aiguilles aimantées du mouvement diurne dans la métropole du commerce et de l'indusli io. On n'a pas à Paris i idée de
la foule qui se presse en tous sens, dans les rues qui
avoîainent la Banque et la fiaurae. Pourtant les principales rues de la Cité sont larges et la plupart seraient décortîes en France du nom de grandes dont ic eorrélalif anglais est toid. Elles ne le sont plus assez, par rapport à la multitude encombrante, et Gheapside appelle chaque jour à son secours Tauxiliairo d'une nouvelle voie qui la Uébarraase du trop plein.
Une fois arrivé à la Banque ou à la Bourse , l'on a atteint le cœur du colosse civilisé et l'on ne tarde pas à disliniruer le Cl) .'ictèi'c- }>cU'liculier de la Cité. Ce n'est plus le calme, la propreté du West-End, ce n'est pas encore la joyeuse patrie des nuirins, old merry englandy et le séjour des hordes faméliques de SpitalÛeld et de liethnal-grccn. Qu'est-ce donc? la quintessence britannique, ropiniàtreté du travail pour l'appétit du gain. Le
centre de la Cité est le centre du mouvement, le résumé de la civilisation, c'est dire Tensemble le plus varié de
tous les types connus jusqu'à ce jour. C'est vers ce point que sanâ se déranger, assis comme au parterre de ce nouveau théâtre, no6 écrivains et nos peintres de mœurs urbaines auraient le plus de sujets à reproduire, le plus d'anecdotes ou le plus de croquis à recueillir. Un monde ambulant pose pour eux. 11 n'existe en aucune ville du monde, pas même à Paris, une telle agglomération d'hommes portés sur le même point, s'agitant on sens divers, &o pressant les uns les autres pour des alla ires particulières , pénétrés de leurs propres devoirs et des obligations réciproques qu'exigent seulement Tordre et la paix chez un peuple essentiellement actif et coniinerçaiit. Au milieu de cet amalgame d'hommes, de voitures, de cavaliers, se ruant tous au pas accéléré, il semblerait qu'un tumulte étourdissant et un désordre inextricable en seraient les fatales consé((uences. Loin de là , le caractère britannique s harmonise bien avoQ cette activité
inusitée ailleurs, il pourvoit aux moindres embarras sans rigueurs, sans sommations; instinctivement, chacun occupe la place qui lui est assignée, la seule peutêtre qu'il puisse occuper, les allant prennent une file, les venant en suivent une autre, et ce qui serait impralicable en tout autre pays à cause de l'indiscipline et de rinsubordination, se pratique aisément à Londres, où l'anglais semble se piquer d amour-propre et se révéler dans tout son jour , dans toute Tintégriti de son caractère et de ses mœurs.
Grandiose et imposante manifestation de Fesprit d'or^ (Irc chez un peuple qui respecte et aime la loi . cette sauvegarde de tous les intérêts communs ! trop beureux seraient les peuples s'ils connaissaient la source intarissable de leur prospérité!
Si des hommes nous passons aux choses, le spectacle n'est point cbangé et les mêmes signes du progrès de la civilisation sont inscrits au faîte des édifices publics. Tous ces monuments qui s'élèvent au centre de la Cité ne soiU-ils pas le témoignage irrécusable des bienfaits du travail et de l'intelligenco? Y-a-t-il au monde un point habité où fourmillent autant de riches commerçants , où les transactions journalières atteignent iiiHj v;tluur au^bi exorbitante? les millionnaires s'y promènent en fouie, et là , comme si l'or et l'argent étaient des valeurs usées, on ne se paye plus que par des promesses ou des ^gagements inscrits sur un fragile papier. 11 y a matière à bien des réflexions, et peut-être plus de méditations à faire que de curiosités à voir. En sonune, un grand mouvement, un centre d'agitation cupide, de passions vulgaires à côté du travail et de l'intelligente spéculation, en vue d'accroître la propriété et le bien-être : un tout spécial, semé d originalités, quelque chose comme l'antipode des grâces pittoresques de
la sublime naiuro^ un monde positif, mathématique, résumant an miiieu d'un espace assez restreint, de Temple-Bar à la Tour, ia plus forte tendaïa'e du peuple cinglais et dé ia plupart des hommes au dix-ueuvième siècle.
Telle est la physicmottle de la cité de Londres , qui
<^.sl un des deux types principaux de la i\'ipilale d(3S Iruis-Royaumes. Le second type qui esl VVoslmiuster, a , comme la Cité, sa force d'ex|Minsion sur tout ce qui renvironne. Â ta Cité viennent s'adjoindre tous les quarliers du travail; k Westminster ceux de la propriété ac- <iuise, du repos physique, au moins.
Nous étions, simples observateurs de passage, demeurés aux palais de la Banque, de la Bourse et de la Poste, ou h Mansion-house , la résidence du lord-maire , ou à i.uiidiiall, mouuuiont correspoudaiU a 1 hùtei de ville français, quand nous analysions les secrets du commerce et de l'industrie, les rapports du travail et de la propriété, la fièvre du mercantilisme, ce qu'on appelle le haut et le bas d'un négociant, les avantages que procurent à certains hommes la prosaïque et louable persévérance du comptoir {labar mprobuê) , une heureuse et rapide spéculation , ou bien les terribles chances de la failiile, les rigueurs do ctiômage qui plongent toute une famille dans une détresse d'autant plus poignante que le plus ruiné de Londres doit supporter la vue de tous les parvenus enrichis.
Nous avons dit que la Tour (Tower), formait une des limites de la Cité. Je note, en passant, quelques particularités de cet édifice si souvent décrit, i*aconté dans les livres, les revues et par les voyageurs. Mon but n'est pas de parler sur tout, mais de ce qu(i je sais et de ce qui me plaît. Le caprice seul crée des nouveautés à côté des sujets rebattus* En fait de monument exploré par
l'éii aogeis la Tour est du nombre de ceux que l'on brûle de voir réeilemenl , parce que rimaginaiion nous présente les objets tels que nous les rêvons et non tels
qu'ils sont. Qu'orrive-t-il le plus souvent de ces contrefaçons imaginaires, illusoires, que nous bâtissons dans notre jeune âge, à l'école ou dans le silence du cabinet, à la veille d'un départ pour une région quelconque? Une mystification. Des mysLiliealions le chapitre est si étendu qu'il s'est formé, à cet égard, toute une école de touristes prudents dont la philosophie consiste à éviter les curiosités vulgaires , banales, fortune de gardiens grippe-sous, ou (le cicei unes ignorants et rabâcheurs. Moi aussi , en lisant les inforiuncs des rois et des reines de TAngleterre , en contemplant, rœil humide et le cœur serré , la peinture de Delaroche, représentant la captivité des enfants d'Edouard, j'avais construit ma Tour de Londres et j'avais eu la sottise d accorder une grande importance à cet édifice, jugeant la majesté du lieu digne de la gravité des événements. Quel n'a pas été mon désappointement quand je suis entré dans la vraie Tour de Londres , espèce de caserne et de forteresse modemée.
Pourtant, j'ai bonne sonvenance, un nombreux publie
languissait dans la salle d'attente et se désaltérait par le soâa^valer et le ginger-heer, comme pour se préparer à un spectacle dont il avait grand soif. De temps à autre, des gardes, vêtus encore commeau siècle d'Elisabeth^allaient et ramenaient des fournées de curieux. Notre tour arriva, et notez cette particularité qui est la preuve du sentiment du droit eu Angleterre et des bonnes leçons qu'un Français retire ici, c'est que nul n'anticipa sur notre rang et personne ne nous céda le pas. 0 grand jieupie de l'ordre, |)aree que tu es celui de la liberté 1 Mais criez a des sourds... Le garde i^guard) n a pas eu
grands efforts d'espril à déployer, il m'a montré des ca* nons qn'un récent Incendie avait fondus en partie, puis
un grenier ou bunt entassés pùle-nièlo, des hallebardes, des ferrailles, des hfiches, des billots régicides et des débris de rinyincible Armada , une autre salie où tous les monarques d'Albion, empaillés sur des chevaux de car- Ion , figurent comme dan^ un cabinet de personnaj^'os en eire. Le garde insistait volontiers sur les célrbrités du trône, et je remarquai qu'il donna, au nom d'Ëlisal)eth, un accent de plus à sa voix. Cet bomme était anglais, par conséquent pétri d'orgueil national, et il s adressait à un français. Le nom de Queen LisLet se prononce toujours avec satisfaction chez nos voisins. On me montra encore dans la salle des régales une portion du trésor de la couronne, de Torfévrerie d'or qui sert aujourd'hui dans les grandes occasions , comme celle du couronnement, et l'on me congédia. La jouissance du schelling était expirée, et, selon Tusage britannique, il (Allait ajouter de nouveaux schellings pour de nouvelles curiosités. J'observais , avec quelque raison, que je n'avais pas mis le pied dans la chambre des enfants d Edouard, je ne comprenais pas la Tour sans Tyrrel, le roi Richard et leurs deux blondes victimes^ Gomme le garde demandait un party^ c'est-à-dire, une société dequelques personnes pour l'indemniser du dérangement causé par cette excursion à la chambre où le drame de Tétouffement avait eu lieu, je jetais un simple coup-d'œil sur la fenêtre de l'*appartement oîi j'allais monter moyennant quelques schellings , et d'après le délabrement de la croisée ou mieux de Touverture dans le mur, je tirais cette induction , que la chambre des enDants d'Édouard ou celle de Laiy Jane (irey était vide de meubles , dénuée de tout intérêt et qu il m importait en cette circonstance de rester dans la catégorie de ces phisosoiAes dont j'ai cité
te prudoDce loul à Theure , parce qu'ils savent à propos éviter les duperies et les mystiflcations.
Au moment où je m'enfuyais, mvs oreilles étaient agréablement touetiées par la symphonie d'une musique de régiment. Pour la première fois, je pensais qu'il y avait des soldats à Londres et que les régiments anglais avaient un corps de m u sinions capables d'exécuter une partition aussi bien que les français. La force armée est ce qu'il y a de plus invisible dans les Trois-Royaumeset l'armée de terre particulièrement. Quant aux marins et à leur majestueux empire, il faut aller dans les ports de mer pour les trouver. En France?, au contraire, on rencontre partout le soldai et, d'ailleurs, il y semble mieux vivre dans son élément L'armée, en France, l'armée de terre avant toute autre, est tellement ce qu'il y a de plus sérieux, de mieux ordonné, de plus franchement national qu'on n'ose pas lui supposer une rivale possible; notre marine militaire n'est pas moins brave et honorable, mais je ne pense pas qu'elle atteigne jamais le degré de puissance de la marine britannique. Estimons-nous heureux de ne pas être soumis à ces deux fléaux d une discipline brutale , an régime de la bastonnade et de la presse des matelots.
De la Tour à la Monnaie, il n'y a qu'un pas h faire. Un obligeant ami m'avait écrit une lettre d'introduction auprès de Sir Hutcbinson,le directeur; comme j'avais oublié l'épttre, je neme présentais pointetfen demande pardon à l'un et a lautrc de ces Messieurs. Le môme jour, je regagnais mon gite par la voie de la Tamise, et je notais en passant que les steamboats qui font le service d'omnibus aquatiques, étaient fort sales, enduits d'unecouche de fumée, empreints d'une certaine couleur relative aux rives du fleuve, qui, selon toutes raisons de convention ou de convenance doivent présenter le même
aspect de rigidité enfumée. Ces ateamboats si miiHU
pliés sur le flcuvo qu'ils ressemblent à un essaim do noirâ insectes bruyants et pressés, circulent avec autant d'aisance que les gondoles dans les canaux de Venise , sans le moindre choc; ils passent sous des ponts dout le parisien ne soupçonne pas la majestueuse ordonnance, et que je comptais placer au rang des grandioses monuments de Londres, dans mes conversations avec les provinciaux français qui estiment une ville par le nombre de ses monuments^, aiment Paris pour cette raison, ne présument pas que les ponts à Londres sont de véritables monuments et que les monuments de Londres sont
il une autre nature que ceux de Paris.
En débarquant sur la grève devant le marché d'Hungerford, nouvelle merveille, nouvelle surprise. J'eus Toecasion de voir une de ces curiosités qu'on ne voit nulle part, si ce n'est dans la Grnnde-Bretagne, et en lait de curiosités, le voyageur ne doit estimer que celle» qui sont tout-à-fait originales, celles qui appartiennent spécialement au pays qu'il traverse. C'est ainsi qu'un moulin en France est chose banale, parce que la HoVlande a la spécialité des moulins, un chemin de fer en Italie et en Espagne me semble déplacé, parce que TAn* gleterre n'a bientôt plus un sentier qui ne soit traduit en railvvay ; nos ruines de l'Europe n'ont pas encore ce caractère de vénérable grandeur qu'ont les ruines de l'Egypte, de la Perse ou de l'Inde, il n'y a que Palmyre qui offre, dit-on, de véritables ruines. Ainsi, j'allais, pénétré de cette idée, qu'il y avait aux lies Britanniques tout un monde connu parce qu'il était renouvelé du continent, et un autre petit monde, indigène, excentrique, dont j'avais ^'rand appétit. Rien n était plus propre à sastisfaire un glouton que le marche «i'Hungerford. Là, dans un édifice solidement taillé pour l'utile et l'a-
gréable , accusant la forme elliptique, étagée d'un yaia» seau de haut bord ou d'une moderne salle de spectacle, se
trouvent réunies les ehosesqui servent aux besoinsjourlUiliers de la vie, depuis la viande et le poisson jusqu'au iilet à l'aiguille. Gbaque objet a sonétageetson compara timent, selon sa nature et son emploi ; Tordre le plus parfait et la propreté la plus scrupuleuse régnent dans ces sortes d'établissements. Plus tard, j'ai remarqué les marchés des villes de Tintérieur et partout j'ai retrouvé la même grandeur, la même commodité, à Liverpool, à Aberdeen en Ecosse où la construction granitique ajoute à la splendeur du bâtiment.
Chaque jour devient le siiget d'une nouvelle expédition et d'une découverte. Les omnibus et plus rarement les voitures de louage servent à ces transports de l'individu. Une place dans l'omnibus coûte deux fois plus qu'à Paris ; mais comme presque toujours la distance est lon^q:ue et la vitesse accélérée, on n'est pas volé, on y prolite pour son argent, attendu ({ue les voitures de de louage se payant à tant le mille (mile) il en résulte pour rétranger des conflits sans nombre. Je m'adresse le plus souvent à Conveyance Association^ qui devient mon meuble de locomotion favori, comme le parisien qui conûe sa vie et son temps à THirondelle , à la Dame^Blanche > aux Favorites et autres moyens de transport.
Je reviens à la patrie du commerce, nu pays des dockSf au faubourg de Soutbwark et au Tunnel qui met ces deux mondes dans l'intimité.
Les images et les lanternes magiques ont ce point d'affînité, qu'elles mentent toutes deux. Le Tunnel n'est point ce passage lumineux, brillant, sillonné par un monde affairé et élégantcommeleprétendentlesestampes à vin^t-ciuq centimes; c'est d abord un puits de mine dans lequel vous descendez moyennant deux pences et
une bonne vue; au fond vous trouvez deux ç^alerics p.Tralicles daiis lesquelles vous pénétrez 6n prenant à votre gré la droite ou la gauche. Les savauts estimeoi les GombîDaîsons mathématiques du génie de Brunei, vain* queur de tant d'obstacles: les sots, et alors je suis de ce nombre , considèrent qu une masse d'eau aussi prodigieuse que celle de la Tamise , pourrait soudainement faire in*upiion et engloutir les petits mortels qui se sont aventurés dans ces galeries souterraines.
Des docksàGreenwich (prononcez Grinich et gardezvous d'y manquer, cette ignorance est la seule coupable et impardonnable), une forêt de mftis de navires marchands ; do Greenwich à la mer, une série d'arsenaux, un peuple de marins, une nature océanique.
Au nord el au sud, des populations d'ouvriers, confinés dans des quartiers spéciaux. Spitalfields , monde contrefait par le labeur et la misère, séjour des tisserands; Whito^hapel, avec son humeur et son langage tout britannique, conserve encore des maisons de Tancicn régime uL joue Shakespeare avec une telle verve que l'amateur, m'a-t^m assuré, vient à Whito-Ghapel pour applaudir les œuvres du grand maître. Là , on est gai , mais un peu voleur ou filou. White-Ghapel a des pépinières de , pour déjouer la llnesse des plus habiles policemen. Saint-George-1' ields est une école de vices; New-Cut a sa provision de recéleurs, BethnaK Green, de gueux et d*indi gens ; il faut toucher aux li* mites dllarkiiey pour éprouver de la consolation , respiror un air moins délétère : la campagne n'est pas éloignée.
Voulons-nous gagner notredemeuredansPaddington, suivons le canal du Régent, traversons 1 aimable et pieux Islington, Pcntonvilie quijnous rapproche des heureux , Mary-to-Bone qui complo tant d opulents
bourgeois. 4*
Nous vivons au miliett du calm6 de la vie oisive
et élégante. Cette portion de la ville de Londres qui comprend le Parc du Régent, Hyde-Park, S'-James- Parky Westminster, est admirablement découpée pour l'hygiène et le plaisir des habitants. C'est là que demeure la fashion avec son com/'ori intérieur, son luxe aristocratique d'équipages et de valets.
D'après la revue générale que nous venons de passer des principaux quartiers de Londres, il apparaît de suite que la majeure partie de la ville appartient à la classe aisée et le reste à la classe moins aisée, indigente et malheureuse. Dans la première catégorie figurent les familles nobles {nohiîity)^ et la gentilhommerie (gentry)^ qui se distinguent spécialement en Angleterre, puis la bourfreoisie encore assez nombreuse et bien plus nombreuse qu'on ne le pense sur le continent, enfin le haut, le moyen et le petit commerce; dans la seconde sont les travailleurs à tâche ou àjournée, ceux surtout qui par Texiguïté des gages ou par leurînconduite n'accroissent jamais leur bien-être, en dernier lieu les pauvres et les criminels de toute sorte. A ne juger que parce tableau de lafortune particulière, il est incontestable que lamajeure portion des habitants de Londres se s-uffit ut pourvoit à tous ses besoins; mais, pour le voyageur qui pRssc à travers Pimmensitéde la capitale de PAngieterre, il n'est pas aussi facile de juger Pétatde la répartition de la fortune, et il résulte de rinspectioii générale une certaine impression défavorable au milieu des quartiers habités par les honunes qui travaillent pour amasser des richesses, et ceux qui ne sont pas ou ne seront jamais les fôvorîs de la fortune. La physionomie dominanLo de la ville n'exprime pas le bonheui*, tout en montrant à chaque pas ractivité du commerce et ses résultats positifs. Londres a ses pauvres et on lui reproche chaque jour
d'en avoir un trop grand nombre. En l'étal de la civilisation, la viUe de Londres ne néglige aneun effort pour parer à Finyasion d'un mal sans cesse croissant, et les
sacrifices qu'elle s'impose, s'ils necicntrisent pa^ lotalement les plaies, servent du moins à tempérer le mal et à rarrôter dans sa marche envahissante. Le gouverne* ment d'un côté et les citoyens de l'antre rivalisent d'efforts et de zèlu iiuiir entraver la inorche du fléau qui les désole. La propriété foncière, eomme appartenant aux riches, la première dans Tordre et les qualités hiérarchiques, supporte la taxe des panvres dont le produit s'élève aux environs de dix millions de livres sterling et se répartit pour une forte portion entre les malheureux habitants de Londres. On m'a assuré que la taxe des pau« vres, dontresprit est plus condamnable querorganisation, lire sua orii^Miie de l'article 38 du Code anglican , ainsi conçu : « On est rigoureusement tenu de faire ranmône. » Le système paroissial est une admirable in-^ vention due à l'esprit religieux et socialiste des Anglais et vient en aide aux habit an ts qui sont reconnus par les administrateurs des secours de la paroisse dignes de ces secours. C'est ainsi qu'une personne de ma connaissance , d'origine française et élevée dans une doctrine religieuse opposée à la doctrine anglicane, a été secourue trois fois, parce qu'il a été reconnu que ses malheurs ne provenaient pas de sa négligence. Cette personne est aujourd'hui en mesure de payer les généreux services qu'elle doit à la paroisse. Les institutions de bienfaisance sont innombrables et le gouvernement qui a élevé tant d'hospices, tan t de maisons pour prévenir et corriger le vice et le malheur, se voit devancé dans cette tendance par la piété des particuliers dont on s'est presque inquiété, parce qu'on a cru discerner à travers €ette passion de faire le bien,' do créer des fondatiûa&
sans nombre et de toute nature ^ une certaine manifestation de Torgueil et de l'ambition. €e souci des moralistes méliculeux me semble fondé en ce qui concerne les libéralités des vivants , mais quand un homme, à son lit de mort, lègue des millions pour l'amélioration du sort de ses semblables , et le cas est plus fréquent à Londres qu'en aucun lieu de la terre, il me semble que ses iii;nios comptent peu tirer parti de cette munificence. Ainsi Londres renferme beaucoup d'infortunes , et, en revanche , beaucoup de gens empressés de les secourir.
Il n'est pas de reproche plus acéré, plus sanglant, lancé par la critique étrangère contre la civilisation britannique , que celui de son paupérisme croissant dans des proportions fabuleuses. Je m'empresse d'élever la VOIX contre la masse des accusateurs , elle est incompétente. Pour avoir le droit de formuler un reproche, il faut en être exempt soinnéme : et la France, qui nous sert d'exemple , de terme de comparaison y ce qui doit être quand on aspire au titre de rivale de i Angleterre, n'est pas davantage à l'abri de cette plaie funeste, quoique la plaie y soit moins large, moins béante. Réduisons encore les deux points d'cxainca , nous avuiis Londres et Paris sous les yeux. Uue fait-on de mieux à Paris qu'à Londres, pour entraver la progression asoen* dante des misères humaines? Rien, assurément. Nos réformateurs sont donc bien malvenus à jeter le gant à leurs voisins, peuple d'expansion civilisatrice avant tout. Depuis la Révolution, la politique flrançaise a vécu presque toujuursdans les errements du système anglais, et après tout elle a bien fait, car elle doit plus qu elle ne pense à cette imitation ; alors sont venus des hommes qui ont proféré des cris et des menaces contre la fièvre du mercantilisme. Celle-ci a développé la richesse en proportion du travail et la population en proportion de
la richesse. Quoi de mauvais jusque-là? La France a donc beaucoup travaillé , le i^and malheur I Mais elle
soullre toiijoui&j dira-t-on , ses grandes villes ont lâ maladie , celle que vous savez, le varans repos, marche sans l'arrêter.
Toujours est-il que nous ne concevons pas le reproche ïiilressé à la France, sur raiigmentaiion do sa richesse publique, il jest puéril, s'il n'est absurde. Une fois la propriété consacrée en principe, le travail encouragé, il fallait viser à la richesse, sous peine d*étre dupe dans celte lutte coi ps à corps entre citoyens et môme entre peuples. Les Français sont allés à Tœuvrc , les Anglais aussi; ces derniers ont eu des éléments meilleurs, ils l'ont emporté : Londres a plus de riches et plus de pauvres que Piiris. En ne consultant que le point de départ , ce qui me semble assez logique , nous ne pouvons à la fois applaudir et blâmer les Anglais, leur jeter à la face sel et encens. La passion ne raisonne pas, et l'on a fait plus do livres sur les plaies du paupérisme anglaib que d'efforts pour cicatriser celles du nôtre; notons qu'en l'état , il serait plus aisé et plus poli d*agir en sens contraire. La maxime évangélique qu'un point chez autrui est plus visible qu'une énormité chez soi , sera d'un éternel à propos.
On ne saurait nier que le milieu de notre siècle se présentera à l'histoire avec cette éminenie qualité, d'à* voir manifesté une tendance sérieuse à Tamélioration du sort des classes pauvres. Deux écoles , quoique vieilles comme le monde, semblent rajeunies par les efforts qu'elles ont tentés, sous les dénominations peu rationnelles d'école économiste et d'école socialiste. Je dis peu rationnelles , parce qu'elles tendent au mémo but avec deux noms et deux moyens différents. Dans la première seraient les partisans de Tassistance , dans la
seconde, ceux de la solidarité, c'esMt-dire la lie cik e , ce mot élant pris en bonne part, opposée a la régie. Je fais à cbacuDe l'hoimeur de la^ croire chrétienne et mue par le pieux sentiment de la fhkternité ; mais toutes les deux ont à mes yeux le tort de tomber dans le dogmatisme , de ressembler à des systèmes , alors que les systèmes sont des dangers, tout au moins des inutilités encombrantes dans une société qui se prétend chré* tienne.
Les partisans les plus absolus du dogme de l'assistance ont toujours contesté l'alliance fatale, qu'ils ont trop souvent consacrée , surtout en France , dans le Code de la loi civile, avec les principes ilcl ori^nnisation sociale; et, cette alliance prouvée et mal défendue à la fois, était un danger ou une inconséquence qu'ils auraient dû scrupuleusement éviter.
Il est incontestable que notre Code au chapitre des successions et à celui du mariage est éminemment socialiste, au point que nous souifrons du morcellement forcé de la propriété et des unions l^itimes traitées comme des affaires de commerce.
La loi religieuse anglaise est quelquefois socialiste, lorsqu'elle invite au mariage, par exemple, lorsqu'elle organise la charité, lorsqu'elle prtjche que les secours d'une certaine nature sont une dette pour des chrétiens; mais la loi civile Test infiniment peu et paraît subordonnée à la loi religieuse. Gomme la loi de Dieu se fraye toujours un passage à travers la loi de rhomino, il s'en suit que la morale charitable a préféré la règle à la licence, ce qui explique comment le protestantisme, de déductions en déductions, est arrivé un jour h ta possibilité de la secte des Aniis, qui pour ne pas avoir de pauvres a eu recours à la solidarité et a l'obligation d'une profession. Le protestantisme oflQciel , i'épiscopat aussi
bien que le presbylérianisme n'avaient pas pour mi$sioo de supprimer radicalement l'indigence, mais deralté"
nuer avec tout l*' zèle possible. La générosité du peuple anglais s'est ici parée d'un nouveau lustre et l'on a vu le Parlement subvenir au déficit des particuliers en prodiguant les millions aux malheureux. Il n'est donc pas si avare, que beaucoup de gens mal informés le prétendent. Par quelle amélioration s'est tant signalée la France ? Elle est parvenue à interdire la mendicité, ce qui serait un progrès incontestable, si la bonne cause était suivie d'un bon effet. Ce n'était pas tout que do faire rentrer au bercail un tas de paresseux qui préforent les chances du métier avilissant de la rue aux justes rémunérations du travail , il fallait donner du pain à tous ceux qu'un motif sérieux éloignait du travail et ne pas les exposer à la fainiiie et à toutes les douleurs de l'abandon. Nier la mendicité a été le premier pas delà besogne à faire, formons les vœux les plus ardents pour que le gouvernement, k qui on ne contestera pas Tîntelligence et les sages intentions, accomplisse le second pas y le plus important des deux , à la vérité le plus difficile. Cependant je doute que le gouvernement civil ait à sa disposition des moyens supérieurs à ceux des psroisses soit catholiques soit réformées. Londres aura long- temps encore le triste privilège d'avoir des pauvres, tant que Paris ne fera pas aussi bien et mieux qu'elle , pour extirper le germe d'une infortune sociale aussi invétérée. Vienne donc le jour où le prubicme de la misère soit parfaitement résolu ! Pour cela , il est de meilleur goi^t d'agir chez soi, avant d'accabler les au* très sous le poids de ses malédictions. J'oubliais en terminant, un dernier grief suscité aux anglais par les politiques à imagination vive, principalement par quelques-uns de nos démocrates passionnés qui accusent
i arislocnitie du nom et du sol, de toutes les inforiuues du peuple. Je ne m'adresse pas ici à certains républicains éclairés de la France, qui tiennent peu compte de la forme gouvernemenlnle et lui préfèrent le fond, c'està-dire l'esprit de suite, les faits et les résultats; mais, plutôt à ceux qui nient la.prospérité d'une nation, là où la propriété du sol n'est pas morcelée. Leur plus grande erreur ne vient pas seulement de ee qu'ils se préoccupent plus d'égâlilé que de bien-étro en matière de gouvernement, mais de ce qu'ils ne tiennent pas compte de la situation des empires, de lenrs conditions dimatériques et agricoles. Qu'un de mes contradicteurs daigne visiter attentivement les îles Britanniques, et ii sera promptement convaincu, que si la terre subissait les mêmes fractionnements qu'en France, elle n'y nourrirait pas un habitant de plus et un pauvre de moins. Telle est , la condition des pays septentrionaux : c'est d'être moins propres à la division que les contrées flréquemment visitées par le soleil. La France du midi qui subit la mùim loi civile des partages que la France du nord, n'est-olle pas infiniment plus partagée que celle-ci ; et les départements du nord qui contiennent une plus nombreuse population sur un sol moins partagé, n ont-ilspas plus de pauvres? En dernière analyse, pourquoi le r^ordne se morcelierait-il pas davantage , s'il avait la garantie d'être sinon plus riche, mais plus heureux? C'est que Dieu, dans sa sagesse, ne créa rien le niveau à la main, et qu'il n'a trouvé d'harmonie possible qu'avec la diversité et l'inégalité. L'aristocratie anglaise, sans être exempte de défauts , n'est donc pas l'ogre qui dévore le peuple , puisqu'elle a servi à lui livrer le monde en pâture.
Telle est la dissertation à laquelle les horreurs du paupérisme anglais ont donné lieu. Pour revenir au point do départ, il me souvient d avoir été frappé, comme
tout le monde, de ces vices inhérents aux cités populeuses, je i](M"!oniprendi'aisi);is un voyaj^^nu'a l^ondrcs, fût-il anglomanc enthousiaste, qui n'inscrivît sur son album quelques notes touchant les infortunes de cette ville. Je comprendrais encore moins celui qui, par mesure de passe-temps ou par irréflexion , rejetterait toutes les fautes sur lu gouvernement anglais, sans songer a ce qui se pratique en son propre pays. Et, quand on mesure toute la difficulté du problème de la misère, des vices que celle-ci fait naître et des faibles moyens que possède le législateur et le moraliste pour les extirper ou les prévenir, on éprouve un certain découragement. Qu'on lise, par exemple, les paroles suivantes et Ton saura ce que le réformateur doit avoir de magnanimité pour persister dans sa tâche et ne pas se dégoûter. Voici ce qu'a écrit un déporté dans ses mémoires : « Morale , principes, sermons de prédicateurs ( j'en ai entendu plus de trois mille dans ma vie, grâce aux différentes prisons que j'ai habitées), que votre puissance est petite et faible en face de celle de la faim , de l'exemple , de rhabitude et souvent de Timpunitél » Comme le vice avec son horrible nudité semble dominer partout les considérations de la philanthropie! De l indulgence donc pour le malheur, et du zèle, du bon vouloir pourTatténuer et l'anéantir, si c'est possible 1
Quelques mots encore sur la capitale de la civilisation britannique qui oflre, à l'étranger, tant d'enseignemunts utiles dont on ne prolilera d'ailleurs qu'avec de bonnes dispositions et sans préventions; car, l'homme irréfléchi doit trouver Londres pitoyable : ses merveilles sont moins du domaine des yeux que de celui de l'intelligence.
Les plaisirs ne manquent pas ici, mais ils sont d'une autre nature qu'à Paris; ils empruntent moins à la féi*
volité, plus à la réilexion. . • • 5
Pour ma part, naturellement amoureux des voyages, observateur assidu et pointilleux , d'un Jugement aussi unpartiai que le comporte la fragile humanité, je me suis imposé le devoir d'être juste envers les pays où j'ai reçu l'hospitalité. J'aime Londres , sa majestucubc grandeur; calme et noble , industrieuse et bruyante , toujours cette incalculable agglomération d'hommes égoïstes et patriotes, d'une fierté qui va jusqu'à la morgue , d'une activité qui va jusqu'à l'imprudence, remplit Tàme d'une louable émotion comme d'une sorte de jalousie qui vou-* draitrendre à la pairie, les avantages que cette immense cité, petit monde dans l'univers, semble lui avoir ravis.
Londres est la clef des deux hémisphères, Paris n'est que la clef de l'Europe.
Nous ne préjugeons pas l'avenir qui est l'infini, Tincertain, le doute même.
i'estime qu'un mois au moins est nécessaire à l'étranger qui tient à prendre une connaissance exacte de Londres. Je n'attache aucun crédit à ces tournées en cinq jours, en huit jours, qui sont indiquées dans les Guides j comme le moyen infaillible de tout visiter en parfôite connaissance de causes, sans fatigue et sans dépenses. Libre aux innocents de prêter le H a no aux habiles de cette force ! Je partage encore moins l'avis de celui qui sait Londres par cœur, après l'avoir traversé en un jour: celui-ci est un indifférent, un adver* saire né de l'inconnu, il n'estime pas plus la pyramide qui surmonte la fontaine de son hameau que le tombeau des Pharaons égyptiens. D'autres explorateurs donneront dans l'excès contraire et vous affirmeront avec leur placidité habituelle, qu'un an ne suffit pas à l'observateur le plus diligent.
le mis le temps à profit et trouvai fort à me divertir et à m'instruire pendant trente jours.
Mu furie française, style italien , m'emporlait si loin le premier jour de l'arrivée , que je m'égarais bel ei bien à travers le réseau de rues entre Edgeware-Road et le pont de Westminster. A onze heures du soir j'errais encore, après avoir multiplié par vingt zigs-zags, le trâijel que je devais parcourir pour atteindre ma demeure. J'avais beaucoup trop souvent levé la tête pour contempler la grave ordonnance des maisons d'Eaton et de Belgrave- Square; j'avais demandé et Ton m'avait répondu entre autres choses que les Squares d'Eaton et de Belgrave étaient nouveaux et si modernes que la quintessence nobiliaire, dont ie goût pour les traditions du passé est bien connu, préferait habiter Grosvenor, Hanover, Cavendish square; au milieu du square Victoria, j'avais démontre à un i^^cntlemanquc la statue du sa jeune reine posée sur la boule du monde accusait une abusive prétention , ce que n'admettait pas le gentleman , parce que la puissance selon lui excluait la modestie; sur le pont , j'avais posé des questions iatcrmiiiables à maints passants de maintes conditions, car il y a moyen de causer avec les Anglais, ils consentent à perdre le temps s'ils n'ont des affaires, ils deviennent alors assez traita^ bles, môme les jours où souffle le vent d'est, qui au dire de Voltaire dans sa correspondance , les rendait les plus sots corps de la terre. Ce ne fût qu'à la nuitdose^ assez tard au mois de juillet , que regagnant mes pénates je fis fausse route, et comme les Londoniens du bon ton fréquentent peu la rue, je me trouvai isolé comme Robinson, maudissant la pluie qui me pénétrait, cherchant des hommes au milieu d'un labyrinthe dont je ne tenais point le fil conducteur, lorsqu'au plus fort de mon désespoir qui s'était accru avec l'ondée , apparut un policeman qui s'empressa de m'indiquer l'itinéraire, ëomuiaircûiunt, avec cette brièveté d'élocution dont tou^i
— sa-
les peuples de la terre usent envers l'étranger. Je savais par cœur la carte de Londres, coimue un bon écolier sa leçon, et saisissant quelques noms au hasard, assaisonnés de contours à droite et à gauche, je remerciai cet ami improvisé avec suffisance et j'allai mon train. Mes renseignements étaient si peu précis et si confus qu'avant un quart de mille, ma situation était gravement compromise. 0 Ijonhuur inespéré 1 Encore un individu vétu de la redingote a longs pans, un agent officiel de rordre public, et cet individu était mon policeman qui m'avait suivi à la piste, soit pour me prêter son assistance, soit peut-être pour me traîner à la géôlo, flagrante delicto de vagabondage. Il avait bonne opinion do moi à ce qu'il paraît, puisqu'il m'avait deviné gentleman français, et accourait cette fois en m'offlrant sa compagnie pour me laisser à In porte de mon numéro, New-KoadSouthampton-Row; sa mission l'appelait dans ces parages et plus loin encore. Je fus séduit par cette marque dliospitalitéet je bénis pour la première fois cette sage police anglaise dont j'ai quelquefois, après cette mésaventure, éprouvé les salutaires effets.
Je me permets ici de transcrire, presque littéralement, quelques règlements de cette organisation, et quelques réflexions tirées d'un excellent ouvrage publié récemment.
— L'ancienne police présentait de nombreux abus et
une réforme était devenue indispensîiblo. Le peu de garantie qu'offraient les anciens gardes de nuit {watchmen) ne suffisait plus au maintien de l'ordre public. Ce fut pour répondre au besoin généralement senti que Sir Iloliert Peel, en ISii'J, créa la nouvelle i)olice qui laisse peulrétre bien des choses à désirer et dont les avantages, cependant, sont supérieurs au système qu'elle a remplacé.
La police de Londres ae compooe de compagnies dont te nombre correspond à celui des sections de la ville. Chacune de ces compagnies, forte de 1 65 liumuies , savoir : 4 sormteiidaiii, 4 inspecteurs, 46 sergents et U4 constables^ se subdivise en 46 détachements de 9 hommes et i sergent. QuaUc détachements forment uiio escouade, commandéô par un inspecteur, qui, lui-môme, est sous les ordres d^un surintendant. Chaque constahle est revêtu d'un uniforme bleu, espèce de firac avec des boutons de métal blancet un chapeau rond de cuir verni, ou simplement eu u vert de cuir verni pour garantir la partie supérieure. Au collet de son habit se trouve une lettre de Talphabet indiquant la division à laquelle il appartient et un numéro qui correspond au nom sous le^ quel il est inscrit sur les registres de la police, de manière qu'on puisse toiigours le désigner et le retrouver au besoin.
Le devoir des eonstables est de parcourir les mes, les
cours, les allées de leurs sections, d'y maintenir le bon ordre, d'arrêter les voleurs et tous ceux qui troublent la tranquillité publique. Us n'ont pour toute arme, si on peut rappeler ainsi, qu'un petit bâton (staff) j long environ d'un pied et demi. Ils ne doivent s en servir qu autant qu'ils seraient attaqués et seulement en cas de nécessité absolue. On ne leur remarque guère, pendant le jour, cet attribut de leur charge. Lorsqu'on leur oppose de la résistance et qu'ils sûiU obligi's (i rijijieler du secours, ils se servent d'une crécelle qu'ils portent toujours sur eux, et au bruit de laquelle lesagents de police qui sont de surveillance dans les rues voisines se hâtent d'accourir. Il est bien difficile, de cette manière, qu'un malfaiteur puisse échapper. Le service de ronde se fait sans interruption, seulement les hommes qui le
composent sont moins nombreux le jour que la nuit. Ils
sont relevés de six en six heures. Lorsque les consiables
font le tour de leur section , ils prennent leur direction de manière à se rencontrer en faisant la ronde. On les voit alors s'arrêter et se communiquer en passant leurs observations.
Les devoirs de la police sont clairement définis par les règlements publics dont il est facile à chacun de prendre connaissance. Tout agent doit strictement se renfermer dans les limites qui lui sont tracées par ces règlements. Le moindre acte arbitraire , souvent môme tine faute légère suffirait, sur la plainte qui en serait faite ) soit à l'inspecteur, soit au commissaire du gouvernement, pour entraîner son renvoi immédiat. En cas d'abus grave ou de violence exercée sans nécessité, la personne qui en aurait étél'objel peut s'adresser au magistrat chargé de la police du quartier. Celui-ci punit alors sommairement le constable qui s'en est rendu coupable ou le renvoie devant le jury, selon la gravité du cas.
Dans chaque corps-de-garde {station house) il existe des registres qui indiquent les lieux oh sont les pompes de la paroisse , afin de se procurer, par ce moyen , en cas d'incendie , immédiatement des secours qui , sans cela, pourraient se faire attendre long-temps dans une si vaste capitale. Pour atteindre une grande célérité, on a imaginé un moyen fort ingénieux , celui de récompenser le zèle et l'activité par une prime de cinq guinées pour la pompe qui arrive la première, de trois pour la seconde et d'une pour la troisième.
Ainsi par l'effet de l'habitude et par le bénéfice des institutions libérales, il exiblcdans le peuple, un respect moral , une religion d obéissance pour les agents de i ordre public. Les constables forment, dans la hiérar* chie de l'administration » le dernier échelon desfonclioii-
naires publics, ils constituent dans llntérieur du pays, le pouvoir exécutif du juge de paix et les instrument!» de contrôle dans les communes des lord-lieutenants et des sbérifs. Cen*est point, comme en France, une crainte dii pouvoir constitué rt do ses agents, une peur du chfttimeut ou delà peine, dont icii iiious cl les voleurs font uno exception, parce qu'ils ne respectent rien. C'est en Angleterre une habitude morale de respect pour une ancienne autorité historifjue, inhérente iiiix mœurs de la nation. Cette autorité morale est sans doute leur meilleur auxiliaire en cas d'agression. Aucune troupe ne garde la ville , dont toute la surveillance est confiée aux agents de police.
Londres est aujourd hui l une des grandes capitales du monde civilisé, où pendant la nuit, la sécurité publique est la mieux garantie. L'éclairage éblouissant des rues et des moindres ruelles se réunit à l'activité ambulante des nombreux agents de police qui font la ronde, et dont le nombre est doublé la nuit.
Rien n'échappe à leur vigilance.
La police rurale n'est pas moins bien organisée que la police url):iiiic: sa composition est la même. Elle puiso une grande partie de sa force dans le bon esprit des gens de la cam]mgne (ctnmtrymen) , et dans les moyens artificiels , tels que fossés, haies vives, qui sont un obstacle aux déprédations et dont la transgression constitue en Angleterre une faute capitale.
Il n'y a rien de plus à sgouter sur cette organisation prévoyante dont le perfectionnement appartient à l'esprit vigilant de Sir Robert , si ce n'est un regret (|iie la France , constamment agitée par les révolutions et les contre-révolutions , obligée après de stériles dé^ bats d'emprunter beaucoup aux mœurs de ses voisins , û ail point encore compris l'imporlance d une police
dans un pays qui prétend à la supériorité et qui aspire à la direction morale delà civilisation européenne. Il n'est pas de réforme à introduire en France, qui me paraisse plus essentielle que celle de la police protectrice et préventive. Il en est des états comme du corps humain , Us n'éprouvent nucun malaise, gouvernés hygiéniquement; les guérisons thérapeutiques sont rares et accompagnées de flots de sang. Les aveugles ou les ennemis des progrès de llmmanité peuvent à leur aise tenir ce langage, que chaque peuple a un caractère spécial, incompatible avec les institutions étrangères. Cette opinion a le tort d'être formulée comme un axiome . Evidemment je n^ambitionne pas pour la France une telle mélamorphose qu'elle alièuu son esprit, ses mœurs, ses possessions mémo , pour s assimiler l'Angleterre. Mais je forme des vœux sincères pour qu'elle s'approprie avec intelligence les perfectionnements étrangers. llau-« vais argument , celui qui tient la nature humaine pour indocile, ingouvernable-, tous les ressorts tiennent à l'homme, les bons et les mauvais, et tous les hommes obéissent finalement aux lois générales. Ne sonMls pas chrétiens, ces hommes de l'Europe qui parlent des langues diverses, sous des pouvoirs divers? Croit-on, par exemple, que les Romains actuels ne seraient pas les Romains d'autrefois, sans leurs institutions modernes ; quelesdescendantsdes Indiens de l'Amérique ne seraient pas tels que les adorateurs du soleil , si avancés en civilisation sous les Incas , sans la prise de possession des Gortès et des Pizarre? Que la France moderne reçoive une direction morale quelconque , qu'elle apprenne à adorer son Dieu, à aimer sa patrie, et plusieurs auiélioralions sociales du peuple anglais lui seront t)roiitables.
La propreté et la décence que Ton remarque dans les rues de Londres , est encore le bon effet de la police ;
c'est plus 6ûcor6 Teffet du coasanlemeut el du zèle das habitants qui rougiraient d'avoir à supporter l'odeur des immondices ou la vue d'obscénités siupides et ignobles. C'est une particularité dont on n'a pas assez loué les contrées protestantes , que la propreté et la décence sont originelles chez elles. L'Angleterre , la Hollande , la Suisse , TAmérique du Nord présentent ce même caractère , ce respect pour Thomme qui l'ennoblit et le relève aux yeux de ses scmblai>les, malgré 1 inégalité des conditions.
Outre la flânerie dans les rues à honiïques (shoppingj^ comme le Strand, Piccadilly, Holbom, Pall-Mall,à Oxford-Street où selon le proverbe les passants reprcsenlenL l'activité, à Bond-Street l'oisivité deropuicuce, et à RegentrStreet Toisivité du vice, il n'est pas de délassement comparable à celui des Parcs. Là, devant ces rangées (rou-^ krrace) de somptueuses iiabitatiuus, paissent d'innocents troupeaux sur un gazon fin et velouté; tantôt des coursiers de Gleveland (Yorksbire) traînant un carrosse passent k droite, lorsque tout à coup retentit à votre gaucho le trot des chevaux qui emportent au loin , par des sentiers sinueux ombragés d'arbres séculaires, toute une société d'bommes et de femmes aux al* luresies plus gracieuses. Les enfants montent les poneys, petite race sémillante et velue, native des Shetlands et connue dans ces îles giacées sous le nom de shelties; les piétons vont et viennent, libres et sans fausse bonté. Tel est le terrain sur lequel l'ode et l'idylle semblent se marier. Le parc du Régent est de beaucoup le plus agreste, il contient des curiosités, comme le Colosseum ou Colysée, établissement oix le goût et la spéculation ont réuni un panorama, une galerie chauffée à des degrés variés, contenant les végétaux et les oiseaux qui 66 plaisent dans ces diverses températures , puis un
chàlel suisse et une cascade, imilalioù de la chute du Rhin Ott du Niagara. Non loin de là , se trouve une in»* titution botanique horticole, présidée je crois pàr le princtî Albert: on aime LaiU les fleurs à Londres, que la vente sur les marchés est évaluée à la somme énorme de 45,000^000 de francs ; enfin , la perle des jardins, le jardin zooloLique oh Ton entretient, à grands frais, des milliers d animaux de toute espèce, depuis le lion de la Numidieet le tigre du Bengale, jusqu'à rornithoriaque paradoxal de l'Australie, ce canard-marmotte, vrai mystère de la science. Honneur à Sir Humphry Davy et à Sir Stampford Raffles,qui fondèrent par souscriptions, zoological garden, chef-d'œuvre de bon goût scientifique 1 Hyde-Park, situé à l'extrémité des deux plus grandes rues de Londres , artères interminables qui la coupent sur une longueur de quelques lieues, participe un peu plus du mouvement affairé de la cité ; le monde et le beau monde se porte en foule du cété de Kensington, pour y jouir de ia promenade à pied et à cheval, y entendre la musique militaire , et puis s'étudier, s'épier mutuellement, comme le font tous les hommes et surtout les femmes réunies en société. Le nombre incalculable de promeneurs à cheval étonne tout d'abord l'étranger qui ne comprend pas bien la nécessité d'agiter son corps en tous sens pour parader ou gagner l'appétit (riding and tàke airing). Ainsi la mode (qu'il ne faut pas confondre avec la mode française, consigne dictée par Paris aux départements , cette mode qui selon Byron désignait un français), ainsi la mode et une bygiène bien entendue le commandent. Le seul monument qu'on aperçoive dai)sH\ ih>{)nrk non loin d'Apsleyhouse, résidence grillée et barricadée de Wellington , estla statue du noble duc, malencontreuse statue toute nue, qu'on m'aassuré avoir été érigée au héros par les dames
de î.ondres. La statue est posée en Achille terrassant un hydre. Ah I vieille el patriotique Angleterre, vaus péehez bien un peu parla délicatesse du goût, quand, avec votre pruderie ordinaire, vous commettez de telles œuvres! Ce qui a vi aiment imiiiorlaliso Hyde-park, aux yeux du monile entier, c'est le fameux Palais de cristal, ce prodige devant lequel les cinq parties du globe sont venues déposer les témoignages de leur admiration. Nous avons tous vu l'exhibition universelle do 4851, et ce féerique palais , ouvrage d'un horticulteur que la Reine a justement anobli , pour avoir donné le plan de cette ingénieuse serre dans laquelle ont été abrités tous les produits du globe. Cette construction avait réuni tous les suffrages, parce qu'elle alliait Tutiie au beau, et l'Angleterre ne se permettra pas la moindre faute de goût , quand son génie artistique sera approprié à Tutile.
Green-Park, dont la dénomination est assez menteuse pendant Télé, n'est autre qu'un vaste champ qui aboutit à Buckingham-Palace, le palais de ville de la Reine, lames-park, qui s'étend devant le palais, est assez borné, mais gracieux, couvert de vertes pelouses menant à des lacs dont les cygnes et autres paliiiipcdes ne so nourrissent que de gâteaux qu'ils doivent à la générosité des enfants; c'est là que Charles il venait porter la pâture à ses canards fàvoris. A Textrémité opposée au palais de la Reine sont des bâtiments d'assez noble architecture contenant l'Amirauté, la Trésorerie et les gardes à cheval {horêe-guardêjj cavalerie de parade, montée sur des chevaux de pur sang par de beaux hommes à l'habit rouge, coiffés d'un heaume empanaché. Je ne doute pas que la valeur de cette gai*de ne corresponde à son équipement.
La Reine a eu une généreuse idée en fesant planter un parc qui porte son nom dans les quartiers pauvres du
Nord-est. J*ai vn ce parc <|ttî est encore trop jeune et
manque d'ombra^res. — C'est pourtant bien entendu et au fond très-charitable.
En fait de jardins publics et d'une réputation non imméritée, il est permis de parler de Surrey-Garden, dans Kennington , fréquenté par les personnes qui habitent la portion méridionale de Londres; puis du Vauxball, qui malgré son bel éclairage du soir perd chaque jour son ancienne splendeur. Les jardins du VauxhaU sont quasi déserts, ils ne sont plus que les fantômes d'un Iji-illant passé , alors que la société dépravée du dernier siècle s'y rendait pour danser ^ jouei; et rire. Du temps d'Hogarth on riait encore. Les ministres des premiers rois Georges, et le second Walpole principalement, aimaient le Vauxhalltnridis qu'aujourd'hui les grands personnages de Londreseu ignorent peut être Texistence. De notre temps ony danse peuoupoint, différence caractéristique avec les lieux publics de Paris, oii la danse est si animée , qu'elle ne se compose plus que de convulsions lascives et de contorsions, qui seraient fort goûtées des sauvages, s'ils recevaient une éducation tant soit peu firançaise. — On nous égaya d'un concert, de quelques chansons bûulTes débitées avec une voix sèche et nasillarde, et d*un divertissement de cirque. John Bull ne se sent pas de joie avec les jockeys , les devras et les grosses l^rces d'hippodrôme. Quel dommage, il a renoncé à ses
combats de t^oqs !
Outre les jardins et les parcs que leur étendue et leur nature assimile à de vastes champs des comtés agricoles, le WesU-End est encore doté de larges rues, qui selon la position et l'importance sont appelées place ^ puis d'un grand nombre de squares, qui me paraissent une heureuse invention britannique et d'une importation avantageuse au continent. Ce brillant quartier de Touest
qui défie par sa spieûdeur Qi sa âoleanité ce que les capitales de l'Europe possèdent en ce genre, est calme et silenclenx , comme les hôtes qni l'habitent, et pourtant il me pruaîL plus vivant que notre faubourg Sl-Germain de Paris. Cela tient à ce que la vie de la civilisation est capricieuse, et comme à Londres les révolutions y sont infiniment plus rares qu'à Paris, on n'y signale pas ces usurpations de castes qui plonçrent des villes entières dans l'abandon et la solitude. Le mouvement est un , parfaitement coordonné à Londres, tandis qu'à Paris, il s'est tratné long-temps sur les deux rives de la Seine, aux faubourgs rivaux, jusqu'à ce que Saint-Honoré ait remporté la victoire sur Saint-Germain. Qu'un anglais naisse dans la paroisse de Saint^Dunstan-Stepney , quil fasse fortune dans celle de Saint-Paul, il terminera ses jours dans lu WcsL-Knd, entre Priddington el Chelsea. La fortune seule opère ce voyage de droite à gauche j les inhabiles ou les infortunés restent sur place, les enfants prodigues ou les amateurs d'aventures sont plus long-temps en route, ils partent d'un point de la capitale et au lieu de terminer leur carrière au West-End , ils atteignent les extrémités du globe, le Cap, Sidney, Shang-HaL
Je consacrai une de mes premières visites au Parte*
ment, au centre do la vie politique des trois royaumes. Je fus introduit dans le temple législatif par un noble personnage , un grand citoyen que je remercie en cette occasion de sa gracieuse bienveillance. En 4846, les
deux chambres étaient modestement installées par suite de l'incendie de 4834 ; les Communes se rendaient dans un local comparable à une grange, et je jugeai bien par cette simplicité ce peuple politique chez qui Paccessoire
n'absorije jamais le principal, qui ne si- préoccupe nullement du lieu oU se prononcent les plus brillants dis-
cours et où s'élaborent les plus sages projets de loi. La séance fut toute de pétitions , d'un ennui mortel , je
m'esquivai sans avoir entendu le débat er et les leaders de chaque parti. L'absence de plusieurs notabilités me causa du dépit, et comme à l'inverse de tous les conteurs de voyages, je ne sais pas diriger les événements à mon gré, les inventer à point nommé, selon l'intérêt du lecteur si facile à tromper, jo maintiens ma mauvaise chance. Aujourd'hui Pairs et Communes siègent dans Westminster-Hall, le plus moderne, le plus splen* dide, le plus anglais de tous les monuments de Londres. Un édifice immense surmonté de tours carrées saxonnes ou mieux angio-normaudes , d'aiguilles et de flèches féodales, sortant deTeau de la Tamise comme un palais vénitien de TAdriatique, alliant un peu de monotonie a une excessive richesse, tel est l'aspect îrénéral du nouveau Westminster profane, construit sur l'emplacement de Tancien Westminster de GuiUaumo-le-Roux et de Richard IL
Il n'est pas de ville au monde qui, plus que Londres, contienne des établissements pieux et charitables, soit que la munificence royale les ait élevés , soit que les associations privées aient concouru à les édifier. Les citoyens ont encore plus de zèle que le çrouvernement , et l'initiative vient de ceux-ci. Le moyen généralement employé pour subvenir à ces énormes dépenses pour ramélioration (improvemmt ) de telles personnes ou de telles choses, pour ravanccment f advancing ) de iei progrès moral ou de telle science, est dans l'association, sorte de fraternité qui rapproche les esprits sympathiques, etdans les souscriptions libres ou contributions volontaires qui produisent rapidenitnt d importants capitaux. En France, avec notre système des quêtes et des loteries qui force la charité et engendre bien des
fraudes ^ nous n'atteignons Jamais la vingtième partie des secours de toute nature (luo distribue la Grande- Bretagne, tout conii)lt; fait de la diirérencc do la population et de la richesse publique. Aux rois d'Angleterre, on doit les hospices militaires de terre et de mer (hospital ) , de Chelsea et de Greenwich ; aux évéques et aux baruii6 du moyen-âge , les cathédrales , les châteaux, etc.; aux particuliers, des milliers de chapelles y des rues, des places , des institutions scientifiques, des asiles, des maisons de' charité, des sociétés philanthropiques , des dispensaires , des maisons de secours pour les pauvres, les inlirmes. Le dispensaire général dont les souscripteurs paient une guinée, vient en aide à plus de vingt mille personnes. Nous exceptonsde ce grandiioaibre d'institutions, les sociétés encouragées par l'exemple libéral des Anglais, formées par les étrangers résidant, pour leur compatriotes mallieureux, comme la société française que feu l'aimable et généreux cumLe d Orsay a tant développée. Les maisons de condamnation même , les prisons et les pénitenciers témoignent, malgré les exigences de la loi pénale , des sentiments humanitaires des Anglais , et s il était permis d'exagérer la charité, nous dirions que c'est le fait de l'Angleterre ohron trouve, en quelque sorte, des philanthropes de profession. Enoorela philanthropie est-elle quelque fuis entravée par les coiibcquences d'une politique indépendante, où l'état ne centralise rien , et oh les corporaticms et les communautés religieuses apportent les embarras de leurs jalousies rut; j promues. Il n'en est pas ainsi en France où la centralisation politique et religieuse par le catholicisme n'offre pas le même inconvénient. Mais en revanche, on progresse moins et principalement Ton Invente moins en matière de progrès. Gomme dans tous les étais
cbrétieiis du 1 Europe tout procède de Tesprit etducode religieux, en Angleterre on confient à souffrir mille difRr cultés pour jouir de l'indépendance des cultes. D*un autrecôté, la manie de la tradition estpousséesiioinque ia muiiicipalitu de Londres maintient, contre la volonté du gouvernement et le terme de ia loi , les orgies et les misères de ia Cour du MiUeu^ dans la prison de Newgate. Toutes les prisons pourtant ne présentent pas les mômes vices , et quelques-unes sont di s mudcles de correction humanitaire. Je recommande aux amateurs d'études socialeSi le pénitencier de Ghelsea, comme disposition et conmie système d'amélioration des infir* mités morales des grosses populations; d'après k s indications qui m'ont été données, le régime cellulaire combiné avec le travi^l , tel qu'il a été créé à Pliiladelptûe , est le plus souvent et le plus utilement employé, le système correctionnel du silence d'Âuburn et celui des classifications de Genève sont un peu délaissés.
Dire qu'une portion de la grandeur britannique repose sur cette lii)éraUté, c'est affirmer un principe incontes^ table, sujet de gloire pour ce peuple et d'admiration pour les étrangers impartiaux. — Je parle d'impartialité parce que rAngieterre, excitant beaucoup de jalousie, a pour elle des amis et des adversaires. Depuis que le monde moderne prend goût aux révolutions, ces variations du cœur ne doivent pas surprendre. Et n'est-ce pas l'Angleterre qui a appris à bégayer le langage des révolutions, disent les anti-anglais, les anglophobes, ceux qu'éveille le cauchemar de la perfidie ? Mais, arrètons-nous en chemin, nous irions nous perdre à travers le dédale de ces divagations du pour et du contre , du pourquoi et du parce que.
Vous ennuyè2-vous à Londres, le jour, dans ces heu« res où le spleen, comme échappé des brouillards, frappe
à la porte des oiâifg qu'il pourchaBserait impitoyable^ ment jusqu'aux sabler de la mer (le spleen n'a jamais
franchi POcéan)? Allez an club. Étroeluhiste n'est point ici faire métier d'opposilioi}, acte de rébellion ^ c'est marquer un secret penchant pour la sociabilité, la gen* tilhommerie. Chaque parti politique , religieux a son club; chaque qualité do la condition humaine a son club; toute utilité, style Bentham , a son club. Les clnbs sont de tons les produits de la civilisation du Nord , celui qui a le plus contribué à rapprocher des hommes que leurs habitudes réfléchies eussent iiop isulés ; ce moyen , quasi-providentiel, a opéré de grands bienfaits, j'en excepte Tégarement de quelques ftls de fàmille étourdis et les faiblesses de es^ins maris qui se seraient perdus tout de même avec la bosse de l'amativiié.
ATattersail, on décide du mérite des dievaux, on règle les courses, on parie des guinées sur les chevaux dressés et sur ceux qui naîtront et que Ton dressera.
A Almack, il s'agit de toilette, de fashîon, de bon ton, de dandysaie, de danse, bal et toutes frivolités.
La porte de Carltoa-iiousc no s ouvre qu'aux blasons les plus rouiiiés.
J'allais parler du club des tories, du club des whigs, et peutnétre me serais-Je abandonné à louer le second an détriment du premier, à manquer ainsi mon ojjiiiioa par la raison d'une préierence. Non, il ne convient pas à un hôte bien accueilli , de taxer les senttments d'auprès les variations souvent in^rceptibles de l'esprit de parti.
Étes-vous ias de la polémique, de la lecture des journaux et de leurs rédsanes, fréquentez les cours publics que le génie anglais a presque unlvers^lementr consacrés aux sciences physiques, positives ; ou bien errez
dans las bazars, dans celui du Strand , par exemple, oii ron peut acheter en on instant tout Téquipement d'un
voyage, carrosse , chevaux, peut-éUc inême le cocher. Procédez au goûter {lunch)^ pour aider i'eslomac à supporter les fatigues d'un touriste de capitale^ puis amusez-vous à ces expéditions de curiosités exotiques, telles que Eyyptian hall^ où Ton liioiitre TÉgyptesous toutes ses faces, depuis 1 ibis , richueumon et le crocodile^ jusqu'à Sésostris et aux Ptolomées, telles que Chinese halî^ ob se déroulera sous vos yeux l'Empire Céleste, avec ses porcelaines et son thé odorant, que de vrais chinois vous délivrent dans un costume tout chinois et un langage tout britannique. Âh 1 c'est que les dernières conquêtes asiatiques des Anglais leur ont communiqué une passion d'orientalisme qui n'est pas sur le point de s'arrêter. Les hommes ont étudié les idiomes du Sind et du Gange, les dames se sont engouées des parfdms de la Perse et de Ceylan, des mcuLlcs du iaque, des étoffes de laine tramées d'or et d'argent. Flèches, cimeterres et kangiars , en un mot la panoplie des Afghans et des Malais , décorent les murs des cabinets des jeunes gens.
On se promène à dos d'éléphant au jardin zoologique; et, pour complément de ce goût extérieur, llmmixtion dans les mets d'excitans tels que poivre , gingembre, poudre de Garik et de Gayenne^ l'absorption duthéenfin, arrivent à un tel deirré, que les physiologistes du pays s'en alarment, craignant une prompte dégénérescence de la race anglo-saxonne.
En somme, je conseille comme passe-temps, aux esprits spéculatifs, l'inspection des établissements scicntiûquesou charitables ^ ce qui est réelicmeat d utilité publique, écoles, prisons , fiy>riqu6s , chantiers de construction. Au naturaliste et à l'artiste , je conseille le Musée briluunique (british Muséum). L'édiiice de Great<-
Russel Street, élevé sous la direction de noli e architecte Puget, n'eut jamais contribué à fonder sa gloire^ s il no Tavait appuyée sur des travaux plus estimables. Mais si vous dédaignez un moment l'ancien palais desHontagu, pour n'en étudier que ses précieuses collections, vous n'aurez qu'à vous féliciter de cette fructueuse inspection , qui , d'ailleurs et chose bien rare cbez nos voisins les économistes utilitaires, est gratuite et libre à tout venant.
Animaux, végétaux , fossiles , minéraux , sculptures, livres, manuscrits sont renfermés dans ce Musée fondé en grande partie parla libéralité de quelques donateurs
et dirigé par des savants d*un mérite éprouvé. Comme mon compagnon de voyage est un fanatique amateur de plantes , nous sommes introduits avec une lettre de M. de Jussieu auprès du vénérable botaniste Robert- Brown , un des pères de la science, puis présenté à son subalterne M. fiennett dont les services et la politesse à notre égard sont inappréciables. Moins bibliophile qu'artiste, je m'attachai do préférence aux œuvres d'arts, je délaissai un peu la vaste bibliothèque publique (library) qu'au besoin Ton parcourrait en voiture, les manuscrits persans, te Koran gravé sur un roulean de papyrus, les autographes d'O. Cromwel et la grande charte de Jean- Sans-Terre , endommagée par le feu ( damaged by tiie fire). Je leur préférai la galerie des marbres et sculptures antiques , les bas-reliefs du Parthénon , le fameux relief de l'apothéose d*Homère,le vase liarberiniJe type le plus parfait de Tantique pureté, le cabinet des gravures qui ne m'a point para aussi riche que celui de Parts , et oh l'on m'a montré un ravissant vase de Benvenuto et une sculpture sur bois d'A. Dûrer, chef-d'œuvre de finesse et de sentiment, digne de figurer parmi les merveilles de Dresde, de Munich , de Florence ou de Rome. Les
dessins des œuvres de J. Reynolds, de T. Lawrence et de Wilkie m'ont vivement intéressé. Tout le monde sait ce qu'il faut eatendre par marbres d'Ëigiu. Ce sont une série de bas^reliefs , œuvre de l'immortel Phidias et de son école, arrachés aiil-arthénonci au leniplod'Erecthée, achetés par lord Elgin pendant son aml>assade à Gonstantinople et vendus au gouvernement pour la somme de 35,000 livres sterling. A cet égard, j'ai toujours déploré que la Grèce n'aii pas été en mesure de conserver le Parthénon d'Athènes dans une intégrité religieuse; en second lieu , que les reliefs apportés au Musée firitanni^ que soient dans un tel état de dégradation qui les rend presque méconnaissables. On est en train de les restaurer , d'ajuster de nouveaux membres à ces hommes et à ces chevaux pressés en foule. Dieu veuille que la i^estauration soit habile, sobre et modérée I Cependant avec un œil exercé et une âme sensible, on trouve encore au milieu de ces débris deTantiquité, toute la consciencieuse élaboration de Pbidias avec son culte pour les lignes, avec sa noble composition si simple et jamais naïve, avec son art des draperies légères et souples telles que la nature dans son réslisme nous les présenterait peut-ôtre mémeavec moins de vérité, sous un jourmoins favorable. Toutes ces o uvres supposent plus que du génie , mais une étu lc lente et approfondie de toutes ies conU)inai8ons du goût le plus pur.
Notre liaison avec les savants du Musée nous valut des relations agréables, soit à Londres, soit dans tout le Royaume-Uni. En Angleterre comme à Paris et plus qu'à Paris , on a la charmante habitude d'inviter à déjeuner ou à dîner ses amis, ses hâtes avec lesquels on est en rapport d'ailaires ou de plaisirs. On m'a assuré que la faveur accordée dans la Grande-Bretagne aux invitations à dîner familièrement, vient delà tradition biblique, oh
il est consacré qu'il y a avantage à être invité à la môme table, od Ton doit être uni d'esprit et de cœur. Je me
suis parLiculièremcnt rappelé hi partie que nous fîmes au jardin de iiew, chez le directeur du jardin , le docteur Hooker dont le tact et l'aménité sont parfaits. Quel* ques membres de la société linnéenne avaient été convoqués, entre autres M. OwendunL le nom dansla science aoologique est devenu universel , et l'évôque de Norwich 4pii est un Stanley et doit probablement appartenir à la famille de Tillustre comte de Derby. J'ai attaché d'autant plus de prix à cette réunion, qu'elle a été la première à laquelle j'ai assisté à Londres, et qu'elle m a fourni Toocasion d'étudier une portion des mœurs intimes du pays.
A Chiswick comme à Kew, j'ai trouvé des serres élevées à grands frais à tous les genres de plantes, aux cultures tempérées, aux cultures tropicales et même équinoxiales , depuis l'oranger et le grenadier jusqu'au dattier, depuis le thé et le café jusqu'à la vanille et à toutes les orchidées. L'ordre et la commodité régnent partout, et malgré les rigueurs du climat , tous les véi^'ciaux paraissent satisfaits du régime auquel ils sont soumis.
Je n'en finirais plus si j'énumérais tous les établisse-*ments de cette nature fondés dans un but de luxe scientifique. Seulement a ciiaque amateur sa fantaisie et comme j'ai la mienne en fait de végétaux, que je professe pour les palmiers et en général pour toutes les cycadées un enthousiasme déréglé, je n'hésitai pas à eii«treprendre le voyage de Hackney , quartier de Londres tout opposé au nôtre, pour jouir de la forôt de palmiers qu'un amateur bien connu M. Lodidges, abrite sous un temple vitré et chauffé. Mon imprévoyance me perdit , le jour de cette excursion était dimanche, et le pieux
possesseur de palmiers demeura inflexible dan& son isolement. Je lui mandai par la servante, carte de visite ,
lettre de créance , rien ne put l'ébranler; j'abandunnai donc cette maison consterné comme un assiégeant qui bat retraite devant une place imprenable. L'occasion m'ayant ihanqué de revenir à Hackney , j'ai bien juré que l'on m y reverrait à un prochain voyage a Londres^ mais pas un dimanche. Los dimanches suivants, je ne m'exposais plus à de pareilles défaites et j'allais aux champs me reposer des fatigues de la ville.
Non loin de Londres, à quelques milles au S. 0., en remontant le cours de la Tamise , on atteint le château d'Uampton- Court, l'ancienne résidence du cardinal Wolsey. Le château actuel reconstruit en 4690parWr6n, ressemble à tous les châteaux de cette époque, français, anglais, allemands. L'édifice composé de briques et de pierres, présente d'un côté sur un jardin du style de Lenôtre, et du côté opposé sur la Tamise. Quelques statues, quelques bas-reliefs, quelques vases forment le bagage artistique de ce jardin classique, nullement dépourvu de charme et de msgesté. On y fesait de la musique et je puis assurer de la très-bonne musique. Plusieurs groupes de dames étaient réunis sous les grands nrbn3s; de jolis enfants, des enfants beaux comme ceux de la Grande-Bretagne, se livraient à tous les jeux de leur âge. L'intérieur du château peut être considéré comme un musée , tant il renferme de précieuses peintures, le plus souvent mal disposées et mal éclairées. U n'est pas permis d'exhil)er ( pour me servir d'un mot ressuscité des Latins), les cartons de Raphaël, dans un K 'ietas pareil! Ces cartons de Raphaël qui sont le chefd œuvre du dessin, s'ils ne sont et ne peuvent être celui de la peinture , demanderaient à être moins haut placés , avec un jour égal et dans une salle d'un style
sé?ère, si Ton veut, mais propre , bien tenue , et mieux
encore dans un salon brillant , bien parqueté et d'une ordonnance piusj royale que celle de la galerie d'Hampton. Oh 1 c'est pitié d'assister à une teiie négligence, à un tel délaissement des saines traditions du goût I Si j étais la reine actuelle, j'irais avec un architecte et je ferais disposer sur-le-champ dans le château un salon dans lequel je rendrais à Raphaël la noble position qu'il doit occuper en quel lieu du monde que se trouvent ses œuvres. On peut être sensible à r;iifiiable génie des beaux-arts, sans cesser d'être un peuple de marins. Ces dessins coloriés (c'est ainsi qu'on devrait nommer l'œuvre de Rsiphaël) représentent des sujets bibliques , au iiuuihi'e de sept, savoir : la Pcche miraculeuse, Pierre interpellé , Pierre et Jean guérissant le boiteux à la porte du Temple, la Mort d'Ananias , Elymas le sorcier privé de la vue, un Sacriflce offert aux apôtres Paul et Bariiabé, Paul préchant à Athènes. Si j'avais à marquer une préférence, ce serait pour le Miracle des poissons, ok l'on trouve cette sobriété du style , cette majesté de la composition qui font de Raphaël lu maiUe ila i^oùL par excellence.
Passons dans les autres salles. Ici Tintoret et Holbein semblent s'être donné rendez-vousou y avoir été conviés
malgré eux, — passe pour un anachronisme; le liutoret est prodigué et son authenticité souffre un peu de cette abondance. Dans un coin du salon, ne manquez pas d'examiner une des fort rares peintures de Michel- Ange. En fait de peintures de Michel-Ange, je suis d'une circonspection qui approche du scepticisme et d'un scepticisme qui n est pas éloigné de la négation. Le Gany* mède d'Hampton ne manque pas de finesse, mais il n'a rien de l'énergie des fresques du Vatican et ressemble peu aux peintures de Florence. Les portraits d'Uolbein
doivent trouver plus de crédit; ceux qui représentent Henri VIII ont un prix significatir pour des anglais. Quant à Jauut Cloiiet, notre compatriote , l'habile imitateur d'Uoli)6in , il est inscrit au catalogue sous le plaisant nom de Janette. Voulez-vous voir un panneau traité de mains de maître , arrêtez-vous devant TAdam et Ève deMabuse, ce qui n'empêche pas d'admirer liubens , Véronèse.
Dana une salle dite de TraMgar, M. Higgins a pefnt plusieurs épisodes du grand combat naval. Ici , les Français détournent la tôle et se consolent par le souvenir de Versailles où sont inscrits tous leurs fastes militaires. Ces tableaux olfioiels paraissent tirés des panoramas ; si l'on avait le bon esprit de ne plus s^entretuer , nous serions exempts des tableaux officiels de batailles. No serait-ce que pour cela qu'on devrait le faire ?
Je vous fais grâce de la treille d'Hampton qui produisit, un automne, deux mille livres de raisins, et jo retourne a Londres, perché sur le premier coche venu, traversant, avec une secrète joie, cette vallée de la Tamise dont le souvenir nie poursuit en tous lieux du monde. A Bushey-Park, errent des troupeaux de daims qui fuyant à notre approche. A Twickenham, la place d Orléans me rappelle le séjour de la jeunesse de Louis- Philippe qui vieiit de mourir exilée non loin de là, et repose àWeybrigde, quelques milles au-dessous de Claremont. Fatale destinée qu amène le flux et le reflux de la popularité 1 Kichmond, peuplée comme une petite ville de quelques mille âmes, a l'aspect d'une capitale. Ses maisons et ses boutiques rivalisent de luxe avec celles de Portland-Place et d'Oxfurd-Streetde Londres. Nos grandes villes, y compris Paris, ne sont pas environnées de petites villes aussi richement construites et richement habitées. Que signifient Sceaux et St-0eais à o6té
de Richmond? Des demeares de fermiers et d'artisans retraités à côté iVun inuiuic coquet, intelligent et riche. L'opinion commune attribue cette diffdrenoe toute à l'avantage de rAngleterre, à l'opulence de rarîfttocnitle, ce qui est une erreur profonde; car rarisiocratio ne forme la masse nulle part, et, en Angleterre surtout, elle oontriboe moins que h bonrgeoisie aisée A animer et è décorer les villes : elle esl simplement le f»H des mœurs indépendantes et voyaîj:euses des Anglais, qui les poussent à porter leurs pénates partout où bon leur sem* ble, apportant leur goftt, lenrs habitudes de eomfort et de religiosité. J'estime que les bourgeois de Paris, fatigués du séjotir ÎH iiyant do la grande ville, auraient encore assez d'or et de loisir pour donner à Sèvres, à St- Cloud, à Versailles, cette apparence de brillante anima-^ tion qu'on signale à Richmond, mais il n arrivei rj jamais aux bourgeois de Paris, possédant une honnête fortune, d'abdiquer leur demeure du Marais on de ia Chausséed'Antin. C'est d'ailleurs une faute que de jnger les An^glais, plus par leurs richesses que par leur naturel li))i'e et lier, leur humeur colonisatrice qui sait donner aux Heux quils habitent cette physionomie de propreté et de gentillesse si connue, et cette fôute est un préjugé fort répandu. C'esl cotte môme indépendance dont ils ont exagéré les défauts et les qualités, qui leur a valu tant de richesses, et c'est avec cette fàculté diversement combinée qu'ils ont acheté et occupé le monde. Or, le trait caractéristique de la nation anglaise est d avoir des qualités et des défauts qui lui sont propres. Ainsi, prenons des exemples : les Anglais aiment ta propreté, puisque vous la retrouvez partout chez eux au même degré ; il m'est, au contraire, démontré que las Français raiment infiniment moins, puisqu'il n'y a de villes propres en France que Paris et quelques villes se-
€OAdaif€S, el, qu'à part ces rares excepUons, les autres villes , grandes et petites , les villages et les hameaux sont d'une saleté déshonorante. Pourtant, en France, on est convaincu qu'on est un peuple très-propre, et Ton ne fait pas attention que l'on égalerait en saleté les Italiens ou les Grecs, si Ton ne jouissait d'une civilisatton un peu plus avancée que ces derniers, c'est-à-dire un peu plus britannique. Combien les choses encore se sont modifiées depuis la Révolution! Sans Paris, qui semble faire métier de goût» la province française ne différerait pasextrêmementderitalieetderEspagne, belles contrées qui sont toutefois à l'index en ninLièrc de modes. Il D'en est jamais ainsi de la Grande-Bretagne oii la propreté est générale depuis la simple ferme jusqu'à la capitale, et si cette nation pèche par la mode, parce que rien n'est coordonné, centralisé dans son esprit, elle n'en a que plus de mérite quand elle réussit à bien faire. Il est donc permis de dire alors, le peuple anglais a telle qualité, tel défaut.
' De Richmond à Londres, vous n'avez qu'un pas à faire. La route est une rue bordée de villas et de jardins d'une fraîcheur printanière; vous devinez l'approche de là capitale à mesure que ces Jardins s'amoindrissent; vous longez Putney-Road où chacun jaidino, cL vous abordez Brompton et Pimlico, respectables quartiers où règne la plus douce félicité.
G'^ ainsi que le temps à Londres se partage en explorations sérieuses ou frivoles ; mais si les provinciaux de France conviennent que le temps vole à Paris, que le jour équivaut à une demi-journée , à plus forte caison en considération des distances et des brumes opaques , prétendraient-ils qu'il s'évanouit ici et qu'un, jour équivaut à un quart de journée.
11 nous reste , pour achever cette mue sommaire de
Londres ^ à parler des Ihé&tres et des divers spedaele» auxquels nous avons assisté.
C'est au théâtre de la Reine ( Her Majestys) ou théâtreitalien, que s'assemble le monde aristocratique de la grande et petite noblesse, et du haut commerce. La sallede spectacle , quoique d'une forme un peu trop elliptique, est vaste, bien ornée, enluminée de dorures et^ décorée de soieries jaunes. Les places y sont fort chères, toii^ours en vertu de ce principe que la cherté est la marque distinclive du respectable et de V honorabilité^ sorte de vertu réelle ou factice attachée à tout citoyen riche et nohlement élevé. 11 est de rigueur d*y apporter une tenue sévère , le pompeux costume exprimé brièvement par ces mots full dress^ l'bâbit noir et la cravate ^ blanche.
Ordinairement, pour la ration, qui comprend le printemps et un ou deux mois d'été, la salle est comble, fréquentée à la fuis par les amateurs de la bonne musique , les beaux et les oisifs du monde fortuné , les Brammel et les d'Orsay du moment.
— A la salle Ventadour de Taris, la société cbL do même nature.
Tant les caractères généraux de l'humanité sont identiques.
On duiiiiait le Barbier où Lablache , ce gros génie de Tart théâtral , déploie une fmesse toute italienne , une intelligence consommée du réte, une organisation vocale si pure, qu'il reste le type le plus achevé du grand musicien; et Lalla Rook^ un ballet tiré du poëme de Thomas Mooro, où Cérîto préludait aux ovations qu'elle n'a cessé de recueillir.
Une tentative d'opéra anglais (english opéra or lyceum) a eu lieu en 1809. Le dénouement prévu s'est réalisé, la salle du Strand reconstruite et réparée n'a pu soutenir
8ûn programma et Topér a anglais a cédé la place au mélodrame , cette ressource moderne des impossibilités
philharmoniques. Singulière destijn l' d'un peuple qui occupe un rang bi distinguo dans les i>eiics-le tires, qui réussit assez bien dans la peioture , trèfr-biea daus la statuaire, tous les arts plastiques, Farcbitecture même, et qui est naturellement rebelle à la composition musirnlo ! Caractère sai&i$$ant , essentiel de la grande famille bretonne.
Goventr-Garden et Drury-j^aue sont deux théâtres d'uu aspect classique et quelque peu délaissés. Ils rappellent le temps où le théâtre était autant un sujet de dissipation que d'éducation artistique. Ils ont été l'éoole de la première moitié de ce siècle. Le londonien n*a jamais été un frivole partisan du spectacle, et son penchant, loin de s'accroître avec les perfectionnements de l'art lyrique et les raffinements du luxa, se serait plutôt amoindri. Aussi la décadence des théâtres est assez gé« nérale. Shakespeare et Shéridan trouvent peu ou point d'auditeurs. Le succès n'est dû qu'aux danseuses , aux cbevaux , aux éléfibants ntême et toujours au respectable du théâtre de la Reine. Le commerce avec ses chances périodiques, qui occasionnent une forte tension d'esprit, quelquefois le sentiment religieux qui ébigne beaucoup de chrétiensdetousdivertissements mimiques, font à ranglais une règle du repos du soir, de la vie de famille , du séjour intime du foyer domestique.
A Drury-Lane, malheureusement situé dans un quartier de vices et de débauche, et à tous les théâtres oU les recettes ne sont pas assurées, on ne paio après neuf heures, que moitié prix (second priée). Voilé comment la génie de la si)écuialiun se môle aux ai ls lyriques et dramatiques. Une troupe de Bruxelles, Bmssel's cornpany, donnait le PosHllm de lor^umeau et le Rossignol ,
tant il entre dans les habitudes de notre Franee de
fournir son rcpurtoire à l'étranger. La salle était déserte ; faute d'enthousiasme , je fus pris du dégoût de prêter roreiiie et je tuai le temps en comptaut les rares assistants et en me posant cette question , pourquoi le I>eijplo qui est si souvent la proie du spleen, ne recherche pas davantage la distraotioa? Je crus trouver la démonstration du théorème , en imaginant qu'il appartient à la nature humaine si bisarre, de se complaire au milieu de ses petites misères et de les endurer par orgueil plutôt que de les avouer.
Shakespeare , Timmortel l^mkespeare , est à peu près le seul génie national qui ait survécu à toutes les vicisâiiudes, et comme Ton sait , il a eu des interprètes qui rivalisent hardiment avec nos plus habiles tragiques , Semble, Kean^ Mistriss Siddoas, Macready.
A Haymarket, au contraire , il y av;iit foule. Je lus aussi charmé de la décoration de la salie que de 1 exécution des pièces. WonderfuU water cure, tradaisea l'Eau merveîUense, Ait chanté avec entrain , avec jus* tesse ; puis un vaudeville sur des épisodes tic i'clection parlementaire, les Borough's politicSj excita une franche hilarité. On rit tellement que je passai le temps plus à m'étonner qu'à rire ; le style grave et le style extravagant sont de la compélence des Anglais , le plaidant et le sévère sont de la nôtre.
Saint-James est comme une hôtellerie où descendent nos bons artistes comiques et tragiques. La création de ce théâtre est une galanterie de l'Angleterre vis-à-vis de la France, et nous avons à rendre cette justice à notre fière voisine qu'elle met beaucoup d'empressement à venir applaudir nos oeuvres et nos artisans.
Chez Davy , au cirque du pont de Wcsiminstcr , elle est dans son élément. Là, tontes les scènes sont parfai-
iemeal originales et sympathiques au pays qui a voué UDe sorte de culte au cheval , à ses instincts, à ses allures. Là , les chevaux , les écuyers , les clowns , les jockeys , les conducteurs , les palefreniers, sont parfaitement anglais , de mœurs , de costumes , de langage. C'est là qu'on entend les vp , les stop , et autres monosyllabes prononcés avec cet accent guttural et sec, qui appartient à la langue des chevaux que nous avons importée en France. Là encore , se forment ces victimes d'une gymnastique forcée , qui paradent sur un tapis et n'olTront au j)Libiic que des membres disloqués , contrefaçon ignoble do la sublime nature humaine. Cette pantomime brutale me révolte, et j'ai bien souvent regretté que cet échantillon de mauvais goftt anglais ou anté- « ricain se suit introduit sur le continent. Ah l si la protection douanière s'étendait sur la morale et le goùi comme sur les objets de consommation 1
Telle est , en somme, la substance des récréations londoniennes. Après ces explorations qui engendrent fatigues et dépenses, l'étranger qui demeure une saison entière, éprouvera encore de l'intérêt à s'initier à la vie intime , il étudiera à son aise, avec profit, les mœurs de la famille et celles de toutes les classes de la société, lion séjour à Londres n'a pas été de bien longue durée; mais je dois à un séjour assez prolongé dans la Grande- Bretagne et à la fréquentation des Anglais sur le continent, une certaine connaissance de leurs habitudes qui m'a permis de porter quelques jugements sur leur compte et de recevoir l'approbation de tous ceux qui ne redoutent pas la vérité , quelle qu'elle soit , accompagnée d'éloge ou de blâme.
L'impression que l'on éprouve dans fa société^de Londres, correspond généralement à l'opinion que Ton avait d'avance. Ainsi, chez lurd M. et chez lord B., j'ai trouvé
une éducation tellemeat complète qu'on Isr supposerait^ exagérée, si l'on ne savait déjà toute l'habileté des an-
glais de bonne compagnie à assigner des limites à dos choses même qui semblent ne pas en avoir besoin. J'ai trouvé une politesse od toutes les formes de Tétiquette s'allient à une aflM)tiité exquise, une politesse tout anglaise, moins naturelle, moins spirituelle que la politesse française de nos aïeux , plus digne et plus facileà la fois que celle que nous pratiquons ai^ourd'huirr sans-édats de rires et sans gestes abusifs. Au fond , quelque peu d'orgueil, petit péché de l'individualisme, applicable à tout gentleman. Est-ce une qualité? Est-ce un défaut? La question n'est pas tranchée, elle n'est point comprise* et placée sor son véritable terrain.
Chez mon banquier de la €ité, se manifestaient des instincts d'ordre^ de précislua, de calcul, pardessus tout une passion cupide , qui se reflète sur la face de tous^ ceux qui spéculent moins pour améliorer leur sort que pour vivre dans le tourbillon des affaires , rêvant nuit et jour des montacrncs d'or, oublieux des catastrophes quf terminent la carrière de ceux qu'un rayon de bon sens ne vient pas éclairer à temps, pour les inviter à une retraite qui leur serait si profitable.
Chez l'artisan, chez le serviteur se présente une infinie variété de tons et de manières. Avec plus d'originalité d'esprit, celui-ci a un moins grand nombre de facultés personnelles. Le peuple ne tient pas de» mœurs d'une classe, d'une catégorie; c'est tout au plus dans la sphère de la famille qu'il sa manifeste, et maintes fbis sans famille, il se réfugie dans une sorte d'isolement? qui permet peu de le saisir en détail. Le peuple pauvre (mob) manque comme partout d'éducation, celui de Londres est inférieur au peuple d'Edimbourg et de Glasgow 0& l'éducation et l'instruction primaire ont c(»iduità/dea
résultats plus salifaisanls; ii a sa i)art do grossièreté, et toutes les fois qu'un sentiment religieux ne le tient pas sur les bords de l'abtme, il y tombe et ne s'en relève plus. La grossièreté dans les grandes villes, n'est pas comme chez nous la négation de l'inteUigence et de l'éducatiou combinée, elle se perd dans une sorte de brutalité assoupie par les vices de tonte espèoe , passîone déréglées, jenx de hasard , boissons fermentées dont le terme fatal est la dégradation de l'espèce. Une femme d'esprit qui avait demeuré ioug-tenikps.à Londres et qui avait probablement fait la triste expérienoe des vioes. de la basse population, connaissait si bien la grossièreté d'une certaine catégoiMe du peuple, qu elle disait à son fils au moment de se séparer : « Mon fils , gardez-vous bien du ridicule à Paris , de Tinquisîtion à Madrid et de la canaille à Lundres. » Les français grossiers ont cet avantage qu'ils se dégradent moins , qu'ils reviennent ou qu'ils reviendraient plus aisément de eet état abrupte et pitoyable qui ravale l'homme au niveau de la béîe; ceux-ci jurent et menacent; ceux-là préméditent leurs fautes, donnent plus à la réflexion qu'aux paroles. Âiore que l'Angleterre n'éiâit connue que d'un très^petttnom^ bre de français, avant la Révolution et môme encore il y a vingt ans, nous croyions vulgairement qu on n'était abordé à Londres que par ces mots peu parlementaires , french dog , ou bien que Messieurs les excentriques ne débutaient jamais dans la conversation (^ue par goddam^ au point que du temps de mon enfance les goddem étaient encore les anglais, qu'une expression était synonyme de l'autre, tout comme au siècle de Jeanne-d' Arc. Vivez un mois, six uiois, un an dans la Grande-lU'etagno et vous n entendi*ez que fort rarement, peut-être jamais le^oddamen question. Quant au freneh dog^ ii était déjà inusité au dernier siècle : les porteurs de chaises
— Si —
et les comittissionnairos se permellaieai seul^ cette te* jure à l'apiuroche d'an français ei même de tout Atnm* ger. Je mets en ftiit, qu'il est peu de pays civilisé, car iiialhcurcusement on peut appartenir à la civilisatioa avec de tels vices, où l'on jure moins qu'en AngletOTe» Les jurons ou serments irréfléchis y sont d^uilé extrême raretc. Sans parler des jurons ordui iers, d'origine fran** çaise, italienne ou espagnole, trop souvent encore prononcés en France, on n'entendra jamais dans la couvert sation ces banalités, ces fstm serments, mon Dieu , miséricorde, à CieL que les {ilus honnêtes gens de Franco multiplient à Tintini. Je ne m arrête pas au tant jn«, tant mieux, qui est plutôt une locution vicieuse qu'un juron. C^est à cette pawrre locution si employée dans le langage usuel que Sterne reconnaissait les français du cru. La raison de tous ces verinages que le temps fera disparaître insensiblement, vient de ce que notre conversation est moins circonspecte que celle de nos voisins froids cl pensifs , et que leur amour de la règle s étend si bien à tout qne le plus sale débauché de Londres , le plus noyé dans le vice, ne prononcera jamais mon Dieu, parce ((ue sa iiroiriicre éducation le rappelle au commandement, Dieu en vain m jureras y qui délend telles expressions qui blessent la morale et oflènsent Dieu. Voilà bien des généralités.
Si nous passions a l'étude de la vie famiiicre, si nous écrivions les mœurs de nos amis, nous accomplirions un devoir de reconnaissance, mais nous ninspirerions que peu d'intérêt.
Pourtant, qu'il nous soit permis, en quittant Londres, de faire agréer nos sentiments de gratitude à la famille B..gon, dont robligeance et le désintéressement ne se sont jamais ralentis à notre égard. M. B. a été capitaine au service de la Compagnie des Indes orientales j sa
femme, Mrs. Eilen li. , est la iillc, Tune des oombreuscs filles de lord Maxwell, pair d Ecosse, mort Ueutenanlgénéral au service dans l'Inde. Cette aimable dame joint les grâces de la beauté aux charmes d'une éducation parfaite. Comme beaucoup d'anglaises, envers qui la nature s'est montrée prodigue, elle possède une grande instruction, parle couramment quatre langues, le françaii>, l'allemand, 1 inJoblaiii cl sa langue nialernelle; elle excelle dans le dessin , la broderie, touche également du piano et de la harpe, vocalise facilement et quand elle monte à cheval, elle a autant d'aisance que de hardiesse. AssuremuiUl tducation de toutes les anglaises ne donne pasies mêmes résultats , mais il est pénible d'avouer qu'avec une nature plus vive, plus souple, et la peine que l'on prend en France pour élever les femmes, elles n'arrivent qu'à des avanlages imparfaits; aussi suis-je toujours plus pénétré de cette idée, que la direction des enfants et l'esprit public lènt fausse route en France, et suiiL comme des cuUures doiil la récolte est infructueuse. A quoi cela tient-il? à l'incon séquence , tout à rinconséquence de notre caractère. Telle mère aimerait à voir dans sa fille, une femme de ménage, et prend elle-uiénie à l'égard de ses servantes des airs de précieuse ou de pédante ^ tel père incrimine le système universitaire comme immoral ou irréligieux, et n'ose lui-môme se présenter à Toffice.