‹ D'Inverness à Brighton Notes et sentiments sur les îles BritanniquesChapitre 7 sur 15 · ESPRIT POLITIQUE · texte numérisé non relu

ESPRIT POLITIQUE

• Je dt^cîsre que V A ngleterre n>ntentf prosp^wr qu'en aidant au Iriompho de la lib«rlé cbei louMt i«s natiODi. a ( Prince Aliibt ).

Il ij esl pas de contrée où l'esprit politique soit plus naturel, plus iosUactif qu'eû Angleterre. 11 semble, à première vue, que cette propriété de l'esprii public général , procède, coonne en tout lieu du monde, de Tesprit religieux, et que le peuple anglais obéit docileineuL à ces deux grandes causes auxquelles il emprunte ses ressources ordinaires, Tisolement du continent et la réformation chrétienne. Je ne veux pas dire qu'il soit étranger à ces deux grandes causes, mais il faut avant tout tenii cumpte de son génie politique, qui de toutesses qualités est la dominante. Ce qui tend a le prouver, c'est que l'élément politique de la liberté anglaise est antérieur à son élément religieux , car il émane du icitle" nagemot et se raltacbe au besoin que les peuples gothiques et teutoniques ont toi^ours témoigné de contrôler

leurs chefs, de se mêler de leurs affaires, de les discuter.

Le vvittenagemot ou assemblée de la nation , qui limite Taulorité royale , prononçait sur la guerre , sur la paix et sur les affaires d'un intérêt général; il était communément désigné sous les noms de Maîlum , Plaei-

ium^Parliamentum ^ et correspondait au Champ-âe-Mant OU de Mai en France , et au Cimcile de Tolède en Espagne.

Les hommes libres de l'assemblée générale publièrent,

à l'exemple des nations germaniques, un code de législation grossière, qui nous est parvenue sous le nom do Loi saxonne , rédigée dans le IX* siècle par Alfred-le* Grand , d'après quelques lois d'Ina^d'Offa, d'Elhelbert et autres princes do rHeptarchie.

La Loi salique est plus ancienne que la loi saxonne et l'a précédée de trois siècles. On voit qu'il en est de la législation barbare comme de l'art gothique: les Francs s'organisent avant les Anp^les et les Saxons.

GuUiaume-le-Conquérant , inexorable dans ses rigueurs contre les vaincus, comprit les biens de toute la nation dans une confiscation générale, qui donna matière à la création do 62,500 fiefs immatriculés dans lo Doomsday-Book ou Grand -Terrier du royaume. La dé-» poniile des déshérités servit à doter les chevaliers Normands , qui se trouvèrent tons enveloppés dans les liens de In vassalité à l'égard de la cuinuiiiio. Par là le gouverncmenL de l'Angleterre devint purement féodal, mais d'une féodalité modifiée au profit de la couronne. Peu à peu les possesseurs de fiefs accrurent leurs privilèges , prirent des allures iiulépendantes qui, si elles n'étaient pas sensibles à l'époque des croisades , finirent par se montrer dans tout leur jour, au moment oti les barons , premiers types de la féodalité , arrachèrent à Jean-aana-

Terre les deux fameuses chartes sur lesquelles les An-* glais semblent fonder leurs droits conslitullonnels. Le

pays proprement dit, la grande propriété domina si Wen la royauté que, sous Henri Vil seulement, la noblesse, décimée par les guerres civiles, écrasée de proscriptions et de confiscations, acheya de plier et de céder à Tautorité royale , sans toutefois lui obéir passivement , puisque nous voyons l'aristocratie contemporaine peser très-sérieusement dans la balance des trois pouvoirs constitutionnels. La grande charte octroyée f^t de bonne heure la base inebianiable des libertés anglaises, tandis que la France , dépourvue de charte politique, affaiblie long-temps par les guerres et les invasions des anglais , cédait à Tautorité royale comme à un besoin d'unité et de force centralisée. En France, les instincts gothiques s'effaçaient devant la civilisation du midi; le pouvoir royal dominait la féodalité au XV* siècle et remportait , sous Richelieu, une victoire si décisive, quels noblesse n'existait i lus, alors que le roi ou la nation aurait eu besoin d elle.

Cette différence de situation entre la France et TAn*gleterre est très^nsible au moment oU Jacques II se

réfugiait à la cour de Saint-Germain.

L'esprit politique n a donc jamais cessé , en Angleterre, d'appartenir à la classe noble et riche, pour contrebalancer rinfiuenoe royale; et le maintien de cette prérogative féodale est du en grande partie à la force de la race et des habitudes germaniques qui se sont propagées dans les Trois-Royaumes , oh la configuration naturelle était plus propre qu'ailleurs à conserver ce qui

était dans le goùL cl dans l inicrét du pays.

La configuration naturelle et la réformation n'ont été, ce me semble, que les auxiliaires de l'esprit politique anglais, et non les agents essentiels, comme le préten-

dent certains écrivains. Que si l'on amoindrit ia qnea* tion et qu'au lieu d'expliquer l'esprit public national, on

vienne à IraiLcr de Tori^'ine du gouvernement représentatif et constitutionnel, de sa puissance, de sa fécondité, de son maintien à travers les phases de Thistoire moderne et contemporaine, je ne conteste plusl'impor* tance de 1 ibuleincnt topographique et de la réforme religieuse dont on fait grand bruit, toutes les fois qu'il s'agit d'expliquer les lois générales de la Grande-Bretagne. Oui, sans doute, l'isolement et la réformatîon ont cuiistituole caractère politique de la nation, qui est l'indépendance unie à l'amour de la patrie, l'accaparement joint à l'opiniâtreté du travail ; beaucoup degensyajou*» tent la perfidie, mais je laisse à l'étranger le droit d'accuser aveuglémeiil et avec passion. Tous les bons nationaux sont haineux ; ils loûl leur devoir, à ce qu'il paraît, car le patriotisme qui consiste plus à jalouser les autres qu'à se juger soi-même, a toujours eu les fa<^

veurs de la mode. Espcruns que ces haines réciproques tomberont en même temps que les barrières qui séparent les nationalités, admises aujourd'hui comme des nécessités transitoires plutôt qu'à titre d'éléments duraijies, éternels , et que le christianisme opérera cette transformation , cette fusion de peuples. £t quand le christianisme aura suffisamment accompli ce progrès au sein de l'humanité , la forme du gouvernement, monarchique ou républicaine, sera devenue parfaitement indifférente.

La Grande-Bretagne n'a pas plus qu'une autre nation échappéàcetteloi générale qui subordonne la cause politique àlacause religieuse, etsuuûri^aiiisationàlafoîslîbéraicet conservatrice, date delalienaissance,de l'anglicanlsme, sareligion d'État. La propagande évangélique s'est mise au service des intérêts commerciaux ; eUe a été de

riiabHeté en matière de gouvernement et de la philanthropie au profit de la propriété. l\ est im untestable que l'Angleterre n a pas échappé à cette plaiesociale de faire quelquefois dépendre son ambiUon de la diffusion de sa foi. Que de Bibles répandues en guise de projectiles de bataille ! Combien la sympathie religieuse a plus d'effets que la violence et la brutalité 1 Charlemague n a soumis les Saxons qu'en les baptisant; les Maures n'ont dominé au moyen-âge qu'en vertu du code de Mahomet. Sans une messe, Henri de Bourbon n'eût jamais i*<^gné sur la France. Pour 1 amourdu pape et en haine de la politique d'Elisabeth, Marie Stuari a perdu la vie et sacrifié les^ droits que ses aïeux, les chevaleresques maîtres de TÉcosse lui avaient légués. La raison du plus fort n'est donc pas toujours la meilleure.

Non, en thèse générale, TAngleterre n'a pas de parti pris, et cela vaut mieux pour le succès. Dans un pays oti l'esprit politique, grfïce à une sérieuse éducation ^ réside autant dans l'individu que dans les pouvoirs , la propagande nationale est facile. Aussi l'empire des marchands de la Cité a plus duré que celui des glorieu» sol-^ dats de Napoléon.

Maintenant, que 1 instinct d ordre et d'accaparement,, tout à la fois, soit le fait des besoins du pays, du système industriel et colontal, de la grandeur maritime^ delà richesse mercantile, puis de quelques ft'audes envers le droit des gens, cela me semble hors de doute^ Le génie de la France, pour être moina vaste, molus^ obéi, est aussi plus^ populaire, plus aimable; ît n'a riei» d'emprunté, de forcé, il a plus de naturel, et sa fran~ chise cause sa perte. Je ne m'étonne pas du reprocha de perfidie que les Français adressent aux fils d'Albion^ et s'il est entaché U>ujouPS de vulgarité et souvent d'injustice, il s explique par une lutte de sentin^ents hostir-

les et rivaux. Ce reproche , fondé quelquefois, a le défaut d'ôtre érigé en système , en caractère permanent, et c'est à ce poini de vue que je le blâme. Il manque de mesure, et pour cela aussi il manque de portée. Chaque jour^ par exemple, notre presse retentit de récriujiuations injurieuses contre les interventions égoïstes de l'Angleterre dans les affaires d'un peuple chez lequel elle sèmerait la mésintelligence, et la France, n'a-t-elle pas eu cette maladie agressive ? Ou bien, dit-on , une des ruses de guerre, passées à l'état de système pratique chez les Anglais envahisseurs , est de rechercher les gouvernements de régence, de se poser en tuteurs, de se glisser dans le tripot avec des guinées corruptrices, de se déclarer enfin propriétaires pour le prix de leurs services, d'être , en un mot, le type humain de la fable de La Fontaine :

Laissez leur i)rcndre un pied chez vous^ Ils en auront Inentôt pris quatre,

J ai lu avec une prolonde horreur les barbaries des lords Clive et Hastings, pour l'affermissement de la puissance britannique aux Indes-Orientales, et j'ai écoulé, en frémissaiil , les rapports des tueries de nos braves soldats en Algérie^ tout cela pour une insulte diplomatique et mieuK pour une influence dans la Méditerranée, pour Tutllité d'une colonie voisine alors que les plus lointaines nous échappaient. Quand on étudie avec sang-froid les misères nationales, on sent bien la portée du mot de Franklin, qui se disait plus qu'un citoyen , un homme.

La valeur de l'individu est donc la suprême force politique* L'on ne s'explique l'extension du régime colonial anglais qu'en analysant la valeur intrinsèque , la suffisance de chaque colon. Celui-ci acquiert mémo ,

loin de la patrie, on sentiment de liberté illimitée qui surprend el furcc i adiaii alion ; et comme il se sent garanti dans ses propres droits, toujours couvert par le pavillon national ^ il a'en soit que la liberté et la sécucité dont il jouit deviennent les principales sources de la richesse et de la puissance do l'Angleterre. Le coiuii anglais a beaucoup perdu de cette morgue que l'on reproche aux habitants privilégiés des grandes villes et de la métropole. Le colon est plus (ju un père de famille, il est roi absolu de sa uiaison, de son domaine; fièrement il se fie à lui et ne deuiaode secours qu'à Dieu. RobinsoD Crusoé n'est-il pas Timage de cette abstraction philosophique? Cette valeur individuelle puisée dans la liberté et la respoiisaliilité humaine Utjvail amener au sein d'un peuple patriote, une force de cohésion, «n lien de jonction si solide qu'il nous senble impossi-* ble de prévoir la rupture de ce contrat tacite passé entre tous les huiniiies d'une môme nation, qu'on ;i|ipfllc d'abord la politique nationale et qui se traduit au grand jour par une constitution.

La Constitution britannique a probablement été édifiée sur une ferme base, avec des matériaux adhérents, puisqu'elle a résisté à la mobilité des siècles, qu'elle a été louée par des hommes d'État étrangers, qu'elle est encore préconisée par les meilleurs esprits et approuvée intimementparbeaiicunp de çrens qui parlent peu et n'écrivent pas. Sou mcritc semblerait un peu démontré par l'imitation qu'en ont tenté plusieurs peuples civilisés. Et la mode des gouvernements constitutionnels et re^ préôcntatifs, pour s'être refroidie un moment, ne paraît pas sur le point de s'éteindre.

C'est aussi une étude intéressante d'examiner Tin* fluenœ de la constvtutioQ britannique sur les autres systèmes, et si i imitaliuii anglaise semble quelquefois

pernicieuse, c'est que les peuples auxquels ce régime est appliqué ne sont pas capables , pas assez fonnés

pour jouir des bienfaits d'un régime à la fois libre et conservaleur. Touteâ les constitutions in:>pirées par le génie anglais à rétranger et surtout aux colonies, sont des chefs-d'œuvre de logique et de philanthropie. Aux îles Sandwich la peine capitale est rayée du Code! Et TAmérique du Nord , celte ûlle émancipée qui dans un siècle a passé de l'état sauvage à la civilisation, et dépasse avgourd'huî en forces et en richesses les plus grands empires du monde ! Superbe héritage que des honunes de la trempe de Penn et de Washington ont légué à leurs frères, à leurs concitoyens I N'est-ce pas le vent consLiLulionncl de l'Angleterre qui a soufllé sur TAmérique pour la féconder , non pas de son génie aristocratique, mais de son génie dindépendance qui a aussi créé l'empire des Indes et celui des deux Océans ?

J'avoue ici en toute humilité que je n*ai pas encore parcouru les États de l'Union, et je crois que c'est une lacune importante chez un homme qui prétend avoir une opinion assez exacte des mœurs de l'Angleterre, tant est grande la connexité de ces deux nations. Même langue, môme costume, presque les mômes vertus, les mômes vices. De part et d'autre cependant, une prétention bien décidée à l'originalité absolue, ce qui m'a toujours paru une puérilité. Les citoyens de r Amérique ont beau couper ras, toute leur barbe et leurs cheveux, fumer du matin au soir, rechercher sur notre continent la compagnie du plus pauvre et du moins lettré, nier les chances du danger, chérir plus particulièrement dans le christianisme le côté philosophique ; s'ils rejeta tent le respecLabio, ils n'en tiennent pas moins que les Anglais au confortable. Gomme eux, ils adorent l'individu , veulent l'empire de la mer et se passionnent pour

la richesse et les extravagances. Ils sont facilement républicains parce que leurs ancêtres leur ont appris à se servir de la Eible, et que les derniers conquérants leur

ont laissé un vaste champ à défricher uL a possédor. Le duc de Devonshire, fut-il né à New-York, qu'il n'y eût pas autrement vécu que le riche et généreux Livingston, ancien nmire de cette ville.

Le jour oîi l'Angleterre répudierait son aristocratie, elle différerait seulement de TÂmérique par son passé féodal et monarchique, et ne pourrait s'en souvenir qu'à l'aide de rhistoire si intéressante de ses révolutions. Je sens que je suis en contradiction avec beaucoup de français qui simaginent encore que Louis XVI, M. de Lafayette et quelques braves cadets de famille ont fondé rUniou. Je n'ai jamais cru à l'efficacité décisive des coupsdecanon. Waterloo eût-il été une victoire, qu'elle n'eût pas conjuré la fatalité de nos revers. L'expédition française pour l'indépendance nous fait honneur, à coup sûr , mais l'esprii qui l'avait dictée fut pour le roi un siget de légitime orgueil démontrer sa marine, d'appuyer nos ft*ères de la Louisiane et du Canada , et pour la noblesse et le clergé qui la dominait, moins un enthousiasme républicain qu'une hostilité systématique contre les prétendues hérésies religieuses et politiques des Anglais. Les adversaires du libéralisme eurent to^ijours l'Angleterre pour cauchemar. Jamais je ne me sentirai plus à Taise de la louer, qu'en rappelant que ses fils persécutés à la vérité par leur propre mère, les pèlerins débarqués sur le rocher de Plymouth, furent les premiers parents de la reine des colonies, et ici surtout c'est un sqjet d'orgueil pour la mère-patrie, quand des millions d'hommes répandus dans les cinq parties du globe agissent, pensent comme elle et s'expriment dans son langage.

Pourtaui ii ne faudrait pas prendre au pied de la lettre leâ rapports de similitude entre l'Angleterre et l'Âméri-

que du Nord. Quiconque voudra se pénétrer en résimié de leurs oppositions naturelles, n'aura qu'à lire les romans de sir Walter Scott et ceux de Fénimore Cooper. Celui-ci, par exemple, dans les Pionniers^ après avoir peint t haqiie colon de la petite résidence dcTempleton, après avoir cité les Irails durs et sans couleur , les os des joues très-saillants de l'écossais , nous laisse un piquant détail sur l'anglais qui, lorsque le reste du personnel se mudiliait, conservait ses vêtements, sa nourriture, et fesait passer la charrue à travers les vieilles souches du champ comme ii avait lahouré les terres du Norfolk. Je croîs, en effet, que les fatigues du travail manuel et l'abandon des eoutuinus locales répugnent à l'anglais, qui est plus homme d organisalioû et moins homme d'action que l'américain.

L'Angleterre peut toujours à bon droit se flatter d'avoir contribué à la crcalion de TAmériquedu îS'ord et de régner encore sur elle par son esprit, ses habitudes , son langage.

D'un autre côté, si l'Angleterre n'a pas créé toute

seule une si vaste et si riche nation que la nation angloaméricaine, elle est en mesure de prouver que cette force de création ne lui a jamais manqué, puisqu'elle règne surune foule de points du globle,oii elledéveloppe partout son génie politique , commercial , maritime. Qu'on jette les yeux sur 1 immense empire de l'indo- Ghine, qui commence aux Arabes et auxËthiopiens, passe par les Sikes, les Birmans et les Malais, domine la race Mogole et Chinoise, et Ton sera promptement édifié sui la valeur politique du peuple anglais. La encore, aux antipodes de la mère-patrie, s'élève une puissance colonisatrice qui couvreen superflcie des millions de lieues

carrées. Le preader navire qui sort d*uii port de Vkn^

gleterre, peut navisriicr consUaunient autoui*du iiiunde, à travers un courant britannique et prendre ses étapes dans des contrées qui relèvent de la couronne. Je suppose que le navire quille Soulhampton dans l;i Mnnclie, il trouvera des ports et des comptoirs nationaux dans le nord du Portugal , sur la côte Occidentale de TÂTrique, à Sainte-Hélène, au Gap, à TUe Maurice, sur la côte d'Adel, à Socolora la clef de la Mer dus Indes, à Bombay, à Ceylan, à Calcutta, à Singapoor,en Chine, puis en Australie, dans TArchipel, aux îles Sandwich, aux Antilles ou dans la Nouvelle-nretagne. Cette puissance colonisatrice vaut à elle seule tous les royaumes du Monde. Et comment s'aequiert-elle cette puissance, par la perfidie, n'est-ce pas? Gomme si la perfidie était un nouveau mode économique qui eût remplacé le travail , cette source féconde de la richesse des nations. 11 n'est que trop vrai et trop démontré, que cette puissance d'expansion et de conquête , tient à des qualités sérieuses • iunees dans la race auglo-saxonne, aux exigences naturelles de la mère*patrie et au travail, sublime faculté dont tous les hommes peuvent largement profiter. Comment affirmer que la Grande-Brcta^rne n'a pour expédient que la pertidie, lorsqu'en 1 850 elle applaudissait lord John Russel , annonçant Témancipation future de 1 Australie, tandis qu'aujourd'hui lord Derby exprime le désir querinde reçoive bientôt des institutions libres ? Be pareilles espérances, de telles mesures me semblent de la magnanimité ou tout au moins de la spéculation humanitaire et intelligente.

Enfin s'Use glisse un peu de perfidie dans les procetU s généraux de colonisation, il entre une probité, une droiture, une gén^osité dans la pratique des afflaires privées, susceptible d'honorer le peuple qui s'en rend digne. Et

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81 dans nos relations extérieures eommerciales , nous avions toujours livré à Texportation la qualité et la quantité des marchandises promises, si nous avions négligé la camelotte et le clinquant pour n'expédier que des oIh, jets bien établis, plusieurs marehés du monde ne se seraient pas fermés contre nous, pour s'ouvrir aux anglais.

Venons maiiiLcnaal a la Uaditiou liistorisque , aux scènes de Tiiitérieur.

Du règne d'Elisabeth à celui de la reine actuelle, pen* dant Tespace de trois cents ans, de sérieux événements se sont succédé et ont rempli cette période de l'histoire, qui! n'est pas permis à un homme d'état d ignorer dans ses plus minces détails, et qui, soit dit en passant, n'a été étudiée en France que par un petit nombre d'esprits éminents et passionnés pour les recherches. Cette négligence me paraît d'autant moins pardonnable que les français employés aux missions consulaires ou diplomatiques ne puisant pas dans leur origine bourgeoise, uncéducation aussi complète, ou les mémesmotifs de désintéressement que les seigneurs anglais, devraient avoir de plus qu'eux la science et surtout cette science politique si vaste qui embrasse Thistoire, la morale, le droit public, les langues vivantes, l'étude du la naiure. Nos diplomates et nos ministres des affaires étrangères sont le plus souvent d'une faiblesse désespérante : que peut-on attendre d'hommes qui laissent le barreau, le commerce ou l'armée pour s'installer a l liôtcl de leur ministère ? 11 résulte que le gouvernement, faute d'être soutenu ou conseillé par des politiques profonds qui n'existent pas , du moins en grand nombre , passe le plus souvent pour la plus parfaite sécurité du pays, entre les mains d'un seul , du roi ou de rempcreur.

L'Angleterre, au dire d'un homme d'état, était au siècle dernier dans le même dénûmént. « En général ,

disail^il, nous ignorons en Angleterre les affaires étrangères, les intérêts, les vues, les prétentions des autres

cours. Cette portion de connaissances n'occupe jamais noire esprit et ne fait point partie de notre éducation ; ce qui fait que Ton trouve parmi nous, moins que dans tout autre pays de l'Europe, des sujuts propres à être cbargeâ de commissions à l'étranger; et quand il arrive que ces sortes d'affaires sont discutées en parlement ^ on les y traite avec une ignorance incroyable. »

Ce reproche un peu exagéré, inspiré par l'engouement français au siècle des philosophes , n'est plus fondé de notre temps; il s'adresse aujourd'hui tout à nous et non à nos voisins.

Nous aurions besoin d'une école de ministres plénipotentiaires 9 et à défaut d'aristocrates inféodés à leur pays comme partie intégrante,notts compterions des savanls honorables parce qu'ils seraicriL français. 11 csL à remarquer que les solides études sur l'histoire de TAngleterre datent de la première moitié de notre siècle, et que tous les hommes qui s'y sont adonnés, ont été ou auraient été de vrais hommes d'état. M. Ciiizut ([ui,det0U8 nos ministres modernes, a le plus long-temps gouverné la France, dut en grande partie son succès à sa profonde initiation au régimeparlementaireanglais.MM.deChateaubriaud, de Talleyrand, Thiers, Viilemain, deRémusat, Thierry sont aussi des autorités fort compétentes.

Nous avons établi au commencement de ce chapitre, que l'esprit poliLitiue avait été le premier à donner Timpulsion au peuple et au royaume anglo-saxon. Ce grand fait est manifeste, irrécusable jusqu'au moment oh l'Angleterre achève de constituer sa nationalité. Les barons du moven-âge, pour être soumis au roi , n'en tiennent pas moins la fameuse charte qui est pour le triomphe absolu de la royauté, un obstacle invincible, et de cette

manière l'esprit public ne cesse d'être indépendant, tout en reconnaissant le principe monarchique comme Tex-

pédient conservateur par excellence. Sous Henri VIII , on pouvait croire un momeul que la monarchie tendrait à rabsolutisme; mais comme il a été déjà expliqué précédemment, l'Angleterre, peuple, roi et nobles , plaçant ses intérêts dans la réforme , il s'ensuivit néanmoins sous Elisabeth qui chérissait la liberté à la façon du tyran son père, la formation mixte du gouvernement bri-> tannique avec ses vices et ses vertus , et surtout avec cet ensemble d'esprit politique dont nous a apercevons plus dans l'histoire la moindre solution de continuité.

Le règne d'Elisabeth est le premier grand règne de la politique anglaise. Le docteur Lingard qu'on ne saurait suspecter d'enthousiasme, convient en ces mots de la situation matérielle : o L'esprit d'entreprise commerciale sous le règne d'Elisabeth donna une vigueur nouvelle à l'esprit public. Les hommes de toutes les professions aspirèrent nux richesses, à l'indépendance, el tous se lancèrent a i envi dans la carrière du progrès. »

On peut assigner à la seconde ère de la grande politi(iue, la date de la révolution de 4698 ou bien quelques années aupai avaiU, alors que les factions wliig et tory n'étaient plus un mystère pour personne. J'ai lu quelques définitions de ces deux mots whig et tory qui reviennent à tout propos dans l'histoire moderne et dans l'histoire contemporaine; je lésai trouvées toutes mauvaises. Ce sont peut-être de ces mots qui signifient beaucoup et qui ne se définissent pas.

Il faut remarquer d'ailleurs que les dénominations de partis ont toujours été si ténébreuses, sî entachées d'hypocrisie, qu'elles n'ontplus leur signilicaliou exacte à mesure que le temps a effacé bien des souvenirs. A cet ^ardy un de nos critiques dit : « Ne vous fiez jamais à

ces Anglo-Saxons; les mots ont loujuurs pour eux un autre seos que pour nous; ils sont pleins de contradictions et s'entendent à merveille à fouler aux pieds la

logique , lorsque leurs intérêts sont menacés; avec eux, là où vous croirez rencontrer Platon , déiiez-vous, — vous trouverez Hobbes. »

En remontant aussihautifue possible, le torysme n'apparaît, sinon dans sa dénoinnialion, du moins dans son esprit, qu'après l'établissement du schisme d'iienri VIII, et le whiggisme signifie d'abord l'esprit de résis* tance et le zèle des dissidents à l'église établie. Je trouve , dans un vieil auteur , cette bizan orie , que le wbiggisme remonte aux LoUards et que les whigs ne sont pas encore nés sous Henri VIII. Ainsi, comme en toutes choses, les principales foctions politiques participent de la révolution religieuse ; et s'il m'ctaiL pt i nus de cherciier, dans le mouvement européen , un rapport essentiel quoiqu'indirect à Teufantement de la politique anglaise, je dirais que Luther, en inspii*ant les modifications à l'orthodoxie romaiiic , anglicanes et anli-papistes, maintint par la nature de sa doctrine, le sentiment de l'inégalité, de l'aristocratie -, tandis que Calvin ramenant le dogme aux principes de l'égalité, le rapprocha (lu radicalisme, et que les tories et les whigs furent quelque peu à la politique, ce que ces deux sectaires avaient été pour la religion. Les whigs étaient les hommes de la révolution , du mouvement , par rapport aux tories; aussi ces derniers entretinrent quelque temps la haine la plus invétérée contre les partisans de la nouvelle famille régnante , de celle qui succédait aux infortunes des Stuarts. Mais, comme l'esprit de parti est le plussouvtînl inconséquent, quuiciue le principe avoué, ostensible des tories fût le droit divin des rois, leur principe réel , secret , fut le droit divin des nobles* Puis

le droit diviD fit place aux convenances, auxcaprices^ à inutilité. Le vieux régime s'efflaca devant un nouveau.

Burnet explique de la façon suivante Tétymologie de \vhig. Après la bataille de Preston, les Covenantaires se ruèrent sur Edimbourg; on appela cette incursion celle des Whigamore^ nom donné à ces paysans , soit de whiggam ^ mot eiiii lnyé par eux en conduisant leurs chevaux, ou de triuij (en ani^dais irhey) , boisson de lait aigre, qui formait un des principaux articles de leurs repas. Gromwell mort, un ennemi du rot, un adversaire de la cour , fat désigné sous le titre de whig. I.n flénomination de tory signifiait originairement les irlandais, qui , ayant été dépouillés des Liens de leurs ancêtres , vivaient de déprédations sur les colons an<glais. Au milieu du règne de Charles II, elle s'employait en converbittion pour indiquer un penchant secret :iu papisme et au despotisme. Enlin le temps vint où ces vieux termes de reproche, firent adoptés sans difficulté par lespartis euxHnémes.et se sanctifièrent à leurs yeux en devcnaiit le signe indicatif des principes politiques qu'ils faisaient profession de chérir et de défendre.

Dès le règne de la reine Anne , les noms de whig et de

tory étaient iaturprétés si notoirement comme des mots vides de sens et perdus de valeur, que le doyen Swift, quoique lui-môme attaché en quelque sorte à la faction tory, dit que ces noms fantastiques devraient être oubliés de son temps. Peut-être cette philosophie de Swift venait-^lle un peu de son secret mécontentement, d'assister de son vivant à la défaite de son parti ou du pressentiment de cette défaite par les dominateurs proleslanls de la moitié du dix-septième siècle et de tout le dix-huitieme. En elfet, le sens des mois avait dégénéré , mais les partis étaient dans toute leur intégrité.

Sous io règne des deux premiers rois de ia maison de Brunswick , les principes du torysme, l'obéissance passive, la non-résistance, lu droit divin de la monarchie qui avaient encore quelques partisans en Erosse et en Irlande, devinrent fatalement la proie de 1 ironie et ne trouvèrent pas souvent des défenseurs. Le principe whig demeura plus spécialement le principe dominant , il se développa , il grandit sans cesse , bien qu'équilibré par le torysme et contrebalancé à la fin du dix-huitième siècle par la guerre d'Amérique et la révolution française. Wliigs et tories dûrent reprendre leurs rôles pour se disputer tour à tour les places et le pouvoir.

A Tavènement de Georges III au trône , par whig on entendait un honnne qui , outre les principes spéculatifs de liberté civile et religieuse , dont il héritait de ses ancêtres , témoignait une grande crainte que la pré* roKalive de la couronne , en conséquence de l'augmentation prodigieuse de son influence , n'absorbât tout le pouvoir des autres branches de la législature et n'anéan* tu la liberté de la nation. Ce fut à cette époque que les tories prirent un moment le nom d'amis du roi. Coniuie Ton voit, en généralisant ^ on peut entendre par tory , dans ropinion monarchique , celui qui retient le mouvement, et par whig celui qui le facilite.

Je tiens d'un anglais , homme de beaucoup d esprit et de sincérité, qu'on est quelquefois en droit de répondre à cette demande : Qu*est-ce qu'un tory ? — < Un wliii:, membi'e du gouveiiieuicnt. Et à cette auiro : Qu est-ce qu'un whig? — Un tory sans place. Cependant je n'accorde pas à cette malignité tout le mérite apparent qu'elle voudrait avoir , et , chaque jour , les vieux partis se dessiueut nettement à propos de questions sérieuses.

Avant d*expliquor la pensée de TAnglelerre contem-

poraioe , disons un mot de 1 Angleterre de la revolutioii. Â cet égard , je ne connais pas de jugement plus sain que celui qu'en a porté M. Guîzot, dans ses travaux historiques. « Avant la révolution française, (Ut il, la révolution d'Angleterre était le plus grand événement que TËurope eût à raconter. » Et ailleurs: c En l'Angleterre touche au but qu'elle se proposait en 4640 , et ferme la carrière des révolutions pour entrer dans celle de la liberté. » Ainsi , cette grande somme de liberté, qui fait le fond de la constitution britannique, date en grande partie de la fin du dix-septième siècle , c'està-dire, du uiumcnL où la révolution fut réglementée pour donner un nouvel essor à Tesprit public.

Parmi les hommes qui contribuèrent le plus à la nouvelle éducation politique de l'Angleterre, il faut signaler le philosophe physiologiste Locke, et son disciple et ami Shafteshury dont le caractère a été si diversement interprété, selon les auteurs qui en ont parlé, ce qui prouve l'importance de cet homme d'État, au milieu des événements de son siècle. On peut affirmer, de sir An- * thony Ashley Cooper, comte de Shaftesbury, qu'il brilla plus par la pénétration de ses vues, le résultat pratiqua de ses tendances , la fermeté de ses convictions (je le crois un homme convaincu qui a plus hésité que varié), que par la droiture des moyens et les séductions d'un cœur sensible. D'une grande flexibilité, il ménagea te roi et l'opposition, et, en contrariant l'un et l'autre, il fit un moment les affaires de tous les deux. Il avait débuté pour le roi et il lermiua sa carrière contre lui ; ce qui, toutefois, n'étonnera nullement quand on saura les secrets penchants qui animèrent ce grand personnage. Il était mal jugé à la cour, quand on le tenait pour le plus faible et le plus pervers de son siècle. Ce petit komme faible , le plus grand débauché d'Angleterre ,

apparaissait seulement dans la société de son temps comme une de ces figures qu'on voudrait éviter et que

l'on a sans cesse en présence.

Deux grandes mesures Tont immortalisé aux yeux de ses nationaux « je veux parler du serment du test qu'il laissa proposer par son collègue Arlington et qu'il soutint de toute rautorité de son crédit, puis de Vhabpas corpus^ ce rempart de la liberté individuelle qui a taut contribuéà servir la grandeur de l'Empire britannique.

Les mœurs plus tolérantes de notre époque ont fait bonne justice de cette première mesure qui était une menace perpétuelle contre les catholiques romains et les dissidents, en les privant de plusieurs droits civi* ques, ou bien en les contraignant à des serments impossibles. Mais si le serment du test est comjjlétement aboli , Vhabeas corpus^ cette sage précaution de la justice, de la pénalité préventive et du droit individuel, restera éternellement. — Les œuvres littéraires et philobupliiques de mîlord Shaftesbury, inspiices du géniede l^cke, modelées sur l'esprit de Bayle , qui fut aussi sou ami, et rédigées sous la forme des Caractères de notre Labruyère, ont été imprimées sous le titre de Characteristicks.

Ce qu'on peut dire de plus flatteur à l'endroit de siiattesbury, c'est qu'il a, par son influence, préparé la Ré<volution , et quMl avait si bien compris le génie de sa patrie , qu'il fui l'humme de son époque et qu'il serait encore celui de ce temps. Quelqu'un Ta spirituellement nommé l'inventeur de ropposition,et ce mot significatif est digne de rester, comme toute expression juste qui t |)orte coup et va au but. 11 appartient en Angleterre à la socle des Anglais , si l'on peut s exprimer ainsi, et, sous ce rapport, il a toute la religion de Bacon, d'Élisabetb^ de William Pitt.

Quant au philosophe Locke, il appartient à oa petit nombre de penseurs qui ont eu une double célébrité ,

celle du mérite iulrinsèque de leurs œuvres d'abord, puis celle de l'influence qu'ils ont exercée surTavenir. De même que Shaftesbury fut le plus anglais des politiques de l'Angleterre, de même Locke fut le plus anglais entre tous ses écrivains métaphysiques. Locke tendit à prouver, sans le dire, que la philosophie n'était pat précisément une science , que les anciens sages , que les philosophes d'Alexandrie , de la Grèce et de Rome, l'avaient cultivée avec succès, et que depuis l'ère chrétienne elle pouvait être remplacée avantageusement par d'autres sciences distinctes, tellesque la psychologie Ja théodicée et la morale, qu'il place tout entière dans le christianisme. Le système de Locke devrait, plus que tout autre, porter le nom d'idéologie, puisque les Idées, chez lui, dépendent du développement huoiaiii, et (jirelles ne se forment qu'à la suite de rapports entre Tâme, le moi pensant avec le monde extérieur, au moyen des sensations, de la perception, delà réflexion ou de la con* science.

Personne plus que Locke n'a compté des partisans et des détracteurs*, et rien ne se conçoit mieux qu'en songeant aux immenses questions que ce génie a soulevées. Comme chef de l'écoie expérimentale , il a aventuré les esprits dans une vote nouvelle, pleine de séductions et peut-être de périls. Mon opinion, à cet égard, a toujours été que la pliilùsojiliie de Locke a une iiiiuiense portée, et que pour un esprit impartial, conliant dans le progrès de l'humanité, il n'est pas encore possible de juger en dernier ressort la théorie hostile aux idées innées et tons les phénomènes de la perception avec leurs conséquences. Jusqu^à présent l'Angleterre et les hommes sympathiques aux idées anglaises ont le mieux rendu justice à

Locke , l'écrivain du ban sens et de la tolérance. Quel-

ques él rangers et surtout les criLiques catholiques ont le plus attaqué son rationalisme, qu'ils ont tout simplement transformé en matérialisme grossier, sans s'être donné la peine d'examiner que Locke est fort religieuic et qu'il ne saurait, en tant que chrétien ardent, chérir le cuite de la brute. Il m'a toujours paru que M. de Maistre , qui a été, sans contredit, un homme d'esprit et qui compte aujourd'hui tant d'approbateurs, à cause de ses franches convictions et de ses fermes principes, a lancé contre Locke et ses œuvres , un réquisitoire passionné od la logique disparaît sous l'amertume des inconséquences.

M, Cousin , tout en le critiquant, l'a inliniment mieux traité ; mais il ne l'a pas toiiyours compris. L'éclectisme pour mieux demeurer dans la voie spirituaîiste, a eu le tort de ne pas accorder assez d'importance aux rapports du physique et du moral, tels que les comprenait Locke ; et nos philosophes modernes ont été tellement pris U horreur pour le sensualisme de Coiitlillnc et l'athéisme d'Heivétius, qu'ils n'ont pu admettre ce système mixte entrevu par Locke , de rexistence de Tâme et de la matière, et de leurs rapports combinés. De nos jours, cependant, une réaction favorable semble se produire et une science , vaste comme le monde , fille de Tétude des rapports, la physiologie nous apporte de graves et utiles révélations.

Locke emprunte beaucoup à notre Montaigne, si supérieur en tant de choses , et , en contribuant à former Rousseau , il marque toute son influence sur la philosophie du xviir siècle : ce qui est son côté faible et le point vulnérable de son rationalisme. Cependant je mo garde bien de l'incriminer entièrement ; le mai ne découle pas fatalement de lui seul, puisque les hommes de

son pays sur lesquels il a eu une influence incoiileslée ne se sont pas fourvoyés dans les mûmes erremens que les français de la Révolution.

Si Locke et Shaftesbury furent les précurseurs de la révolution de 1688, les grands continuateurs de Toeuvre nationale de Gromwell et les préparateurs de l'œuvre représentative de Guillaume , le roi Guillaume , lui-mùme , fut l'instrument régulateur du nouvel ordre de choses.

Gomme les partis n'avaient jamais été aussi nombreux

et aussi remuants qu'à son époque, Guillaume d'Orange ne s'occupa qu'à balancer un parti par l'autre , à dénouer les intrigues qui se tramaient autour de lui, et, dès lors, la lutte des partis au lieu de mettre le trône en péril assura rexisLence du régulateur suprême et lui donna un nouveau poids.

Quant au dix-huitième siècle, il se passa en oscillations, entre les élans libéraux du peuple ou des Communes et la corruption des grands pouvoirs. Néanmoins durant cet espace de temps et malgré des vices sans nombre, le colosse britannique poussa de profondes ra- ^ cines; il acquit chaque jour une force progressive telle que, nouveau monde^ il domine en ce moment l'univers de tout son poids.

La philosophie de Thistoire nous montre que si la France n'a jamais été plus française qu'au dix-hailièuie siècle , à aucune époque elle n'a subi davantage l'influence anglaise. Je m'explique, la révolution de 1688, en coiiriruiaiii le libre examen politique dans la Grande- Bretagne, encouragea les Français à jalouser secrètement le libéralisme de leurs voisins ; et c'est ainsi que du désir de discuter librement et de rimpossibilité d'accomplir un besoin si impérieux, est née cette fameuse philosophie du dix-huitième siècle qui a reçu tant de

noms, qui a embrassé tant de causes et qui n'est à proprement parler qu'une longue aspiration vers la liberté et la justice qui en découle. 11 serait curieux de démontrer, si dans ce temps-là et pendantleur séjour à Paris, Boliiii^brokc et le financier Law , inspirèrent plus d'anglomanie qu ils ne favorisèrent les mœurs françaises à leur retour à Londres. Ce qui est certain, c'est que la portion de la France révolutionnaire ou amie de la liberté de penser fut toujours sympathique aux modes anglaises. Le régent d'Orléans et tous ses successeurs du même nom se passionnèrent pour TAngleterre , et parmi les grandes intelligences, les esprits forts do notre pays, ne vit-on pas Fontenelle, Montesquieu, Voltaire et Gondorcet imbus de Tesprit britannique le plus prononcé, Tadmirer dans ce qu'il a d'aventureux, de méthodique, d'original? Ils purent en plaisanter et en médire quelquefois, sans se douter qu'ils partageaient ce même esprit, objet de leur critique.

Cependant les premiers rois Georges régnèrent dans leur apathie et leur pesanteur toute hanovricnne, et ce qui est digne d'admiration , c'est que durant le siècle , malgré les guerres de la succession d'Espagne, de la succession d Autriche, do Sept ans, et de la révolution française , la nation fit sa propre force. Voilà ce que les juges étrangers ne reconnaissent pas assez, c'est qu'avec un gouvernement d'aristocratie et de monarchie , jamais nation ne fut plus républicaine que l'Angleterre. Si la morale eut à s'offenser du génie corrupteur de Walpole et plus tard des sourdes menées du cabinet secret, ja* mais un grand peuple, quoique mal ou point dirigé, ne connut mieux sa valeur et sa destinée.

On ne prononce jamais en vain le nom de Walpole. Il est de ces noms impérissables qui semblent destinés k occuper l'avenir plus que le tempis où figuraient les

bommes qui les portaient. Tout le dix-huitième siècle

est plein de la renommée de sir Robert et de celle d'Horace Walpole. Tous les deux quoique à des litres divers représentent le principe whig dans toute sa sève, sa prépondérance au milieu des afllaires politiques de la

dynastie haiiuvriLiuie.

Robert Walpole débute dans la carrière quand les forces whigs et tories, long-temps équilibrées, inclinent à pencher d'un côté plutôt que de l'autre , et comme tous les politiques adroits il saisil avec eiiiinessenienl le moment critique où la carrière d un homme d'Ëlat s'ouvre par Topposition. Ses premiers assauts datent de la fin du règne de la reine Anne, alors que Tesprit des partis atteint son paroxisme, il liL^iu e an début des rois Georges comme le héros du whiu^isme le plus avancé. Après la disgrâce du général Malborough, Walpole , run des ministres whigs, suivit la défaveur qui s'attachait a son parti, et convaincu de corruption , il fut chassé de la chambre des Communes. Cette expulsion marqiuait bien les bassesses auxquelles les whigs ne craignaient pas de se livrer , juand il s'agissait d'occuper le pouvoir; mais elle signifiait encore plus l'animesité que l'un des deux partis vainqueur fesait peser sur l'autre parti vaincu.

Walpole était whig à la façon de Shaftesbury, tory coniHic William Pin, et à ce double titre de potiUt|ue national exclusif et d'ennemi de la France et de Louis XIV, il marcha rapidement dans la voie qui mène au pouvoir, la popularité. Il dut se plaindre des traités d'Utrecht ^ faits avec plus de précipitation que d halniete par le ministère, auquel il n'appartenait pas, et cepeudaul à dater de ces traités TAngieterre entrait dans- une voie indéfinie de grandeur et de prospérité. Sur ces entrefai-^ tes Anne mourait et Georges 1*" succédait au trône

d'Âugleterre. Cet avéDement complétait la révolution de 4688. Les whigs étaient assurés du pouvoir et avec eux Robert Waipoie se plaçait au rang qu'il n'a plus abandonné. En 4147 , son génie financier arrange i'afi^ire de la compagnie du Sud, et durant tout son règne il attache tant de prix au maniement des budgets qu'il conserve pendant vingt et un ans de paix, l'augmenialion des taxes, maintient tous les subsides votés pendant la {guerre, employé les fonds d'amortissement aux dépen* SOS ordinnires, présente le bill de raccise sur les objets de consommation, et ne donne au parlement qu'un contrôle illusoire sur les dépenses publiques. La lin de sa carrière politique, l'époque de la guerre d'Espa,^ne qu'il se refusait à tenter , se lie au début de la vie parlementaire de William Pitt, et il semble qu'à partir de ce moment Robert Walpole s'efflsice complètement devant l'astre nouveau qui brille à l'horizon. L'aristocratie et les wbigs eux-mêmes se décbatnèrent contre le ministre qui avait compromis l'honneur et les intérêts de rAniîIcterre, el le 1i février 1712 sir Robert donna sa dcmisbiou , fut créé comte d'Oxford et se retira avec une immense fortune acquise , dit-on , sans délica* tesse.

Horace Walpole , fils do sir liubert , n*eut pas le mémo rôle dans les affaires de son pays ; mais û y prit souvent part autrement que par la politique, il y participa par le commerce delà vie] élégante, artistique.

Voici une appréciation sommaire sur milord Horace, le hrd OU Vabbé de Strawberry-Uili, extraite des jugements ordinairement si profonds , d'un critique fran^

çais :

« Quand on parcourt les appartements délabrés de sa villa tant prônée, il est facile de s'y représenter un gentilhomme mince et pâle , avec une physionomie inteUi->

gente, de beaux yeux noirs et vifs, un regard penclranl, un sourire triste ^ un air de faibiesse maladive et même un peu féminine, des manières aisées, polies, distingfuécs , une démarche ralentie par la guuLtCj soigné dans sa mise, liabiiié de couleurs claires, la tête toujours nue, les cheveux sans poudre, du moins en été, et causant du matin au soir d'une voix plus agréable que forte , sur tous les sujets qui permelLciiL clètre spirituel. Délicat et sobre dans son régime un peu artificiel, il prolonge ses repas et ses soirées. Entouré de livres et de tableaux, de cbefs-d'œuvre et de colificbets , des produits de l'Italie et de la Chine, de debiîs du moyen-âge et de toutes les raretés que Voltaire célèbre dans le Mondain ^ il devise avec complaisance sur la po^ Ittique, sur les arts, sur les souvenirs de rhîstoireet sur les médisances de la journée. Il conte des anecdotes, aiguise des pensées , hasarde des jeux de mots et fait lo plus grand charme des réunions choisies qu'attirent chez lui la renommée du lieu et celle de l'hôte. Il aime peu, mais il cherche beaucoup à plaire et donne à tous ses défauts un voile , à toutes ses qualités un relief, la coquetterie.

« Si toute sa vie il fit du mot patriotisme le synonyme

d'hyprocrisie , il ne devint pas Tennemi des institutions nationales , il ne trouva pas que les torts des personnes fussent la condamnation des choses , et il garda son attachement de tradition et de fomille aux auteurs et aux principes de la révolution. C'était un whig fidèle, mt^mc passionné. Quoique partisan de la maison de Hanovre, quoique indulgent même pour Georges IJI, il parle plus que légèrement des princes, et s'explique sur le compte de la royauté avec une liberté presque républicaine.»

Enfin , cet homme dont l'esprit de critique tournait à ropposition, termina sa carrière par Tinconséquence.

Septuagénaire, il devint tory , puis il laissa onfln la politique pour rov( nir à ses ancieus goûts, les lettres, les arts et la sociclo.

La politique n'était pas Tunique affaire de Walpole , il était surtout un homme du monde, et il peint la société aussi bien qu'il l'observe.

Pour le connaître touteutier, il faudrait, quand il sort de Westminster , le suivre à rOpéra ou au Wauxhall.

Il est fSicheux que le nom célèbre de Walpole signifie politique de corruption. Je craiii> liiiMi que l'esprit lie ia première moitié du dernier siècle, n'ait pas été étranger à la contagion d'un ûéau presque général.

Survint la ruineuse guerre d'Amérique . où , selon quelques personnes. l An^uiclerre en peiilant sa riche colonie, expiait les impardonnables fautes qu'elle avait commises à son égard. Je crois plutôt que TÂmérique devait fatalement lui échapper et s'émanciper, comme il . adviendra do loiilo colonie assez avancée pour secouer la tutelle politique de la métropole. Belle époque, d'ailleurs, belle pour la France qui retrempait son patriotisme et semblait faire la paix au dedans, en portant aa dehors ses plus nobles sentiments, l honneur et la bravoure; belle pour l'Amérique qui acquérait son indépendance et procédait à une immense nationalité, prise, par beaucoup de peuples, comme le type de l'avenir et de leurs espérances ; belle pour l'Angleterre qui s'imposait d énormes sacrifices pour demeurer dans son intégrité^ et fesait retentir sa tribune parlementaire des plus nobles accents. C'est alors que, le premier Pitt, lord Gha- . fham, nu dire deCliostL'rlield, « intimidait ceux (pii voulaient et pouvaient le mieux leeombaltru, avec une dignité si sévère d'action et de parole. » La Révolution française éclatant, les débats du Parlement reprenaient toute leur majeslé jiar cet assaut d'éloquence dont firent preuve lo jeune Pitt, Fox, Shcridan, liwke, Wyndham. 45.*

L'esprit public nt; s'ébranla que pour éiîiyer la nation du plus ferme patriolisme. Seulement, si Waterloo fut une victoire ) Sainte-Hélène fut un crime odieux. Ce crime résumait peutr-étre toutes les haines que Napoléon assumait sur sa tête, de la part d'un peuple de raarctiands qu'il avait contrarié dans ses spéculations.

A la téle de ce mouvement contre la France se montra, de bonne lieure, un homme, un enfant, dont le nom a rempli le monde de sa brillante et rapide illustration. Nous voulons parler de William Pitt , le second fils du çrrand Ghatham , de ce Ghatham le plus éloquent et le plus probe des ministres de sa nation. J (nivre la biographie des bommes illustres et j'y trouve ce portrait de rhomme que nous sommes le moins disposés à louer, mais qu'il nous faut cependant admirer en passant , au point de vue des serviees éclatants rendus à la cause de son pays : William Pitt, éleva l'Angleterre à un degré éminent de prospérité commerciale , tint les rênes du gouvernement depuis s:! pi omière jeunesse , Inîta seul contre Topposition de 1 Europe entière, ligua tous les rois contre la France et poursuivit dans tout le cours de sa vie, un seul but, une pensée unique, l'abats^ sèment de cette nation; il le chercha par tous les moyens , il employa, pour obtenir ce résultat , tous les ressorts de la politique. Homme d'État ferme et babile, auquel l'aduiiraLion de ses partisans prêta des combinaisons profondes qui ne lui appartinrent jamais , poussant l'ambition jusqu'au délire et tourmenté du besoin de soumettre l'Europe au macbiavélisme anglais , doué de persévérance, de saij^acité et de force dans l'esprit, rien ne i arrêtait, humanité, philosophie, morale publique, et il imprima, surtout aux opérations du cabinet de Saint- James, ce caractère d'égoîsme barbare que Thistoire no lui pardonnera jamais. 11 débuta dans i opposition qui

donnait tant de peine à lord North, dont le mérile était bien inférieur à eeliii de ses adversaires, et il se rangea, dès son entrée au Parlement, du côté de Burke, de Fox, de Shérîdan, au nombre de ces ennemis redoutables du nuaistèrc. Un de ses premiers beaux discours tendit à prouver que lord Ghatbam, son père, avait toi4ours désapprouvé la guerre contre les colonies de TAmérique du Nord. Puis il proposa la réforme parlementaire; mais comme il n'eut pas un succès imniédiat, il abandonna 1 opposition pour se faire, tour à tour, ministre dirigeant et partisan du roi. C'est alors qu'il entama cette brillante lutte contre Fox, son rival le plus redoutable, et il devint le maître de la Chambre des communes. L'homme impartial ne pardonnera point au ministre anglais sa perfidie pendant le cours de la Révolution , le machiavélisme cl la barbarie de sa politique extérieure , les actions horribles que Ton commit aux Indes , sous son gouvernement, et cette abnégation complète de tous les sentiments moraux et gfénéreu.NL que l'on reconnaît dans les actes de sa vie publique. Mais on ne peut nier qu'il ait été administrateur plein de sagacité, definesse, de persévérance et d'habileté. Gomme orateur, il se fit remarquer surtout par la netteté des idées , la précision de l'analyse, une diction brève et imposante, et plus forte que msgestueuse. Ses ennemis l'appelaient Venfant oo*

1ère (the angry boy), il avait les traits fins et déliés, la physionomie haute et ferme. Ses mœurs lurent sévères ; on rappelait le ministre sans tache. L'ivresse était le seul dé0siat auquel H se livra sans réserve, et c'était un assez singulier spectacle que de voir Pitt, chargé des fumées du vin, répondre nettement aux éloquentes invectives que Fox lançait dans l'ivresse oh il était plongé ; et Sheridaii, qui ne venait au Parlement qu'après avoir bu piusieurâ bouluiUes d'eau-dc-vie^ reprendre la question

«près c es deux honorables membres. A la mort de Pitt, on paya ses dettes, et, maigre l'opposition de Fox , un ' monument lui fut élevé à Westminster.

Charles Fox, le fils de lord Holland , est une toute autre nature que William PiU, son contempui aiii 1 1 son adversaire. 11 y a deux hommes et deux existences dans Charles Fox. Sa vie privée compte peu de jours honorables, maïs la gloire de sa vie politique ne fut obscurcie que par des taches légères. Ses discours i>ortaiont la conviction dans tous les6sprits,etses opinions démocrati* ques le firent appeler Vhomme du peuple. On reconnaît en lui (les vues grandes, uik^ «inergie extraordinaire, une facilité prodigieuse pour le travail et une cxtrômo aptitude à saisir et à combiner tous les objets qui s'offraient à sa pensée on qui lui étaient présentés. Ses plus beaux mouvements d'éloquence lui furent inspirés par le plus noble des sentiments, la pitié pour les grandes infortunes. Un biographe anglais a dit de Fox : C'est moins par les sentiments qu'il maiiilesln. comme chef de l'opposition, qu'il faut le juger, ({uepar la conduitcqu'il tint aux ministères. Son inconduite, fruit d'une éducation vicieuse, et d'une nature sensualiste, lui nuisit malheureusement. Dominé par la passion du jeu, il gaspilla une fortune énorme que lui avait transmise son père, et , lancé sur la pente des dérèglements, il ne 8*arrôta pas en bon chemin . pour descendre, peut-èlre, jusqu'à rabaissement, causé, chez l'homme politique, par le manque d'indépendance et de fortune assurée.

Tels furent ces deux vigoureux athlètes qui assistèrent, do l'autre côté du détroit, à la tragédie du la Uévolution française et aux péripéties grandioses qui l'accompagnèrent. Tous les deux avaient du talent, et ils le ternirent, comme presque tous les hommes politiques de ce temps la , par une inconduite humiliante. Le plus

grand torUie Fox fui son dérèglement; le vice capitnl de Pilt était rioconscience , à ce point qu'il a été pris commo le type de cette école politique anglaise, oii la cuiiî>c i\jnco est considérée comme une frivolitc^ génaate pour 1 homme d'État. Le lendemaia de la Révolu* lion française fut un déluge d'immoralités, et TAngle- Icire ne fut point laseule nation :i se luuiilr^ r iiiiuioiale. ^i les nations diilcrent, les époques se ressemUeut.

L'Angleterre fit l>ien des prodiges et s'imposa des sacrifices énormes; mais le comble de la gloire, de Thon* neur et de raLuii^alion, fnt, on cette occasion, du côté de notre France qui ne nourrissait plus ses entants que pour les voir périr bravement sur tous les champs dé bataille de TEurope.

Ëû même temps, une grande iUuslration arrivait à rapogée d'une position unique en son genre. Je veux parler du duc de Wellington, d'abord habile capitaine, puîsdiplomateinjportant aux traitésde Vienne. Ce personnage , dont le nom est lié à tous les événements de la première moité du xix* siècle et dont la popularité politique n'a pas d'égale, si cr^ n'est, peut-être, celle de l'amiral Nelson , doit être considéré comme le pivùt autour duquel ont gravité les affaires de la première moitié du XIX* siècle.

Telle est l'hisloii^e sommaire de la vie politique de l'Angleterre.

Les faits y parlent d'eux-mêmes et démontrent que

l'esprit public ne s'est pas ralenti un instant. On ne sauraitle contester à l'Angleterre, et ses tendances ont toujours été reconnues les mômes par les écrivains qui ont étudiéà fond la question. Qu'on lise les œuvres de Hume, de Hallam, de Lîngard, de Maeaulay, on ne rencontrera pas un équivoque, pas une hésitation dans les principes qui ont présidé à la destinée du peuple anglais. Au

résumé, la vie politique de l'Angleterre se confond avec la vie des partis et il faut convenir que si la bataille a

élé coriliiiiiL'lle , le progrès social n'a pas cessé. lïiWvrencu noLaijle avec la France qui a perdu et gagné depuis la fameuse Révolution, tandis que la marche ascensionnelle de TAngleterre a été constante. La lutte s'est perpétuée de siècle en siècle, et de la hitte séculaire est née cette trinité politique qui eî>L le lien protecteur et un peu la gloire du Royaume-Uni, une aristocratie forte, une démocratie forte , un trône puissant. Les partis ne sont ni morts, ni disposés à mourir. Ils luttent comme des athlètes raflines, en silence, et les allaires n'en vont que mieux. C'est toujours le même esprit de suite , de logique, de participation individuelle à la cause commune. Avec le temps , la situation et les idées se sont bien un peu modifiées , mais l'Angleterre ne cesse d'être très-anglaise. Â la faiblesse du vieux torysme du droit divin et de Tautorité absolue, a succédé le parti whig, au sein duquel se recrutent les fortes tôtes de la politique actuelle, et un nouveau parti ,. un parti avec lequel il faut nécessairement compter, le parti des radicaux s'est levé à l'horizon, ft*uit du temps , de raccroissement de la population et des besoins nouveaux dus aux peuples de notre époque. En dernière analyse , les tories se sont confondus avec les anglicans de pure race , les whigs ont protégé les catholiques, trop peu importants en Angleterre pour effrayer la liberté, et ont souvent tendu la main aux radicaux. Les radicaux eux-mêmes se sont recrutés de l'esprit puritain des ressentiments catholi*< ques, de l'extrême whiggisme, d'une portion de réeoie libre-échangiste de Manchester, des débris du jacobilisme détruit, de la philosophie môme du dix-huitième siècle , et ont Uni par composer celui des partis politiques dont le progrès actuel est le plus incontestable et

dont r^icuon dans ravenir est la plus UiiUcilc a calculer.

Ces partis puisent leur sève non-seulement dans Ta-

icac du Parlement, mais encore; dans Iî) presse, dont l'extrême liberté permet à chacun de flatter ou de mordre son prochain. Cette licence ou extrême liberté a pourtant prévenu des désastres, auxqnels nous u'aurions certainement pas échappé en France. La licence laissant le champ libre à la concurrence ^ a amené le monopole , c'est-à-dire la mine des petits journaux par la faveur des grands; et du mono[uilo l'uiiieiix pour la petite presse à cause du timbre, du droit sur le papier et do 1 exigence des lecteurs satisfaits parles gros journaux, est née une série assez restreinte de journaux graves, imporlanls, bien informés, inféodés aux principales nuances qui colorent Topinion publique. Comme l'opinion du public est plus indépendante en Angleterre que partout ailleurs, il en est résulté ce irrand avantage pour le pays, que les journaux au lieu d exciter les mauvaises passions par une polémique acerbe et intéressée^ an lieu de dicter Topinion comme en France, n'ont l'ait que la traduire. Heureuse combinak^uu du bon sens et de la nature réfléchie du peuple anglais 1

Comme la presse n*a jamais été une anomalie en Angleterre, et qu'elle n'y est ni une imitation ni une conséquence forcée de la manière d'être de eu peuple actif et penseur , on ne s'étonnera pas de la voir se propager de bonne heure chez elle, à l'état d'institution politique. Ostàpeinesi la llullande peut se llaLler d'avoir devancé l'Angleterre dans la publication des feuilles périodiques ; TAngleterre à Tavénement de Guillaume d'Orange comptait plusieurs journaux qui n'avaient pas 1^ dimension des journaux actuels, mais qui représentaient déjà les diverses opinions qui divisaient le pays.

Outre les jouraauK proprement dits, outre le Timesy lo

Morning Chroniele^ \cHéraId,\ePoi;t^ïAdverliscr,\c Daily News cl autres, ils se publie des revues et des magasins (magazine) ^ qui sout à la fois des livres et des journaux. On sait que le (^tiar^^lî^revteu? et le Blaekwood maga^ 2in« représentent roiHiiion des tories, VEdinhurgh-rerieio celle des vvhigs et le Lortdon and Westmimter review ,

celle des whigs avancés et radicaux. La réputation de la revue d^Edimbourg est universelle et c'est avec notre

revue des Deux-Mondes, qui est à luoiLio aMi;laiS( par lo sentiment de sa rédaction , le recueil le plus sérieux et le plus répandu. Le nombre des journaux secondaires de Londres , et celui des journaux de provinces , de TAn* gleterre , de l'Ecosse et de l li Luide , est encore assez considérable. Ce qu'il y a de plus surprenant, à mon avis, c'est la quantité de journaux politiques et religieux qui s'impriment aux Colonies. Dans TAustralie et à la Nou- • velle-Zélaïuic, aux anLipudcs de noire Europe Occidentale « la civilisation anglaise a fait de tels prodiges , qu'elle a créé un monde pareil à celui que nous habitons pour les moeurs, les habitudes et les commodités de la vie. L opiiiiuii imlilique a cours dans des Juui naux , qui se comptent par douzaines. Voilà les merveilleux résultats de la liberté chez l'homme chrétien I Que peut-on ajouter à de grands faits aussi incontestés, le souhait de les voir se in ui^a^^or le plus possible dans le monde.

Maintenant , que laut-ii conclure de TAngleterre con-> temporaine? Qu'elle est devenue, à la fois, le pays le plus aristocratique et le plus démocratique du monde , que de toutes les nations européennes elle a le plus profité dans Tespace d'un demi-siècle, qu'elle a ramené sa politique nationale à trois points principaux , ses rapports avec elle-môme, l'intérieur du Royaume-Uni, ses rapports avec ses immenses et riches colonies et ses

raj^rts avec tOQ$ les peoplet du globe, grande et pe- '

tits. L'adresse, la persévérance et une infatigable activité , lui ôiil bccsl à conserver son empire et à l'étendre. Malgré une axceesive froideur de caractère et une réaerve tonte proverèiale , l'anglais , de notre temps , est pris de k fièvre du mouvement ; il n'attend pas que le siècle le pousse avec ses passions progresives , il imprime au siècle une marcto forcée , sans renonoer à son génie d'ordre et de eoneervation.

L'élude, qui prend toujours en Angleterre un colé expérimentai , la science , cette loi si équitable des progrès, ont, plut que la ruse gouvernementale, servi à la grandeur de ta nation britannique. L'application de la vapeur à la locomotion devait changer la face de toutes choses, et séparer d'une façon bien intelligente le vieux régime du nouveau. Or, qui a plus usé de la machine à vapeur et sur terre et sur mer que la nation britannique; qui a donné un plus grand essor à cette politique de rapprochement de tous les peuples , soit en favorisant les voyages maritimes, soit en aidant par de nombreux capitaux à la création des lignes de fer ou des lignes électriques ! Que les adversaires systématiques de l'Angleterre s'indignent contre elle, accusent sa passion libérale d'hypocrisie, nous le comprenons sans peine, et les choses n'en iront pas moins leur train, et les gon« vernements amis du bien des peuples ne s'en formeront pas moins à la surface de l'Europe, à cause d'elle, et selon leurs véritables intérêts, quels que soient les obstades quils puissent rencontrer.

Mais, est-ce bien à éanse de la seule vertu politique des anglais que le monde est travaillé du besoin de penser et de dire librement, de se livrer à une activité fébrile, ambitleusetCe serait au moins affirmer une exagération. S'il y a dans les Trois-Royaumes des homiucs

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d'état sérieux, j'aime à croire, qu'il s'en élèverait beau* coup ailleurs , puisque les hommes . à quelques nuances près, présentent partout la mémo organisation.

J'ai ia ferme conviction , que l'Europe politique et religieuse ne demeurera sérieusement en paix, tant qu'elle aura soif de liberté; cette conquête de la libre pensée obtenue, alors que les esprits auront la faculté de diriger leurs sentiments intimes, de manifester pleinement leur libre arbitre , ils renonceront à toutes révoltes et fesant leurs propres affaires, ils n'auront à demander compte de leurs succès et de leurs revers qu'à eux-mêmes. Qu'arrivera-t-il ensuite? Les hommes, seront-ils ras* sasiés , auront-ils regret du passé , y reviendront^ils, ou proliLeront-ils de la liberté ? Il est impossible de répondre et sur ce terrain mouvant, il est permis de défier, le plus fier, le plus hardi des hommes d'état.

Ce que Thistoire nous enseigne , c'est qu'il y a dans toutes les phases de la vie du monde terrestre, des eau-, ses d'entraînement, des penchants auxquels les nations se soumettent malgré bien des-répugnances et des luttes incessantes. Le colosse britannique ne sera vaincu , et le mode que j'indique n'exige ni forces ni emprunts, que par raccroissement successif et raisonné de la politique progressive sur le continent. Les amis de la paix seront à la fois ses meilleurs alliés et ses plus redoutables adversaires, parce qu'en pacifiant le contin^t, ils le rallieront à son génie exclusif, qui tendra à perdre l'on^Mnalité qui est sa force actuelle; et pour ne citer que notre pays de France , si beau et si bon , il égalera en force politique le pays d'Angleterre, qui ne levant pas en production alimentaire, qui ne remporte pas par Tintelligence et qui ne lui est supérieur quepar l'industrie et la pratique des affaires, le jour oiiia France s aimera asses elle-même pour renoncer à toute division anti-nationale

et défier sa vuisiiie. par la ^a^i pratique des meilleures iûstitutioiis. Je ne crois pas devoir insister sur la valeur da système opposé à celui de la conciliation et du rapprochement que j'ai indiqué , le système de roffensive » uLitre son caractère de barbarie, incoiupalible avec les mœurs modernes, il manque d'une valeur esscniiclle , celle du succès. £t, quelle troupe de soldats furieux parvenus au sein de l'Angleterre , aurait le sang froid de ruiner hommes et choses, de piller , incendier, anéantir entin, toul ce qui ne résisterait pas a l'invasion ! Pourquoi, d'ailleurs, supposer que le jour de Tattentat, le monde demeurerait froid etimpassibletNon^la conflagration serait i^i'nérale.Eluiiriionsdonc celte idée qui devient puérile à force d être anormale. Les grandes, les vieilles nationalités ne sont pas surprises dans leur chute, elles s'usent seulement au contact de civilisations supérieures et elles expirent piulot moralemont vaincues dans l indiirérence et l uubli, que par le fer et le feu au milieu de la fumée des champs de bataille.

La première des idées^ révolutionnaires , a dit M. de Lamartine, c'est la paix. Sublimes paroles, noble sentiment.

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