JACQUES CŒUR ET CHARLES VII
« misère... U n'y avait de toutes parts que déchire- « ments, confusions, frayeurs, solitude... Le paysan^ « dénué de chair et de graisse, n'avait que les os... « encore étaient-ils foulés I Les bêtes errant dans les <c campagnes, entendant le tocsin, prenaient la fuite et « gagnaient d'elles-mêmes leurs retraites... » Ce fut le temps des Retondeurs et des Écorcheurs, plus terribles au pays que l'Anglais même... En Tan iOOO, on avait cru généralement à la fin du monde, mais sous les premières années du règne de Charles YII, on aurait pu croire à la fin de la France, infailliblement perdue sans Jeanne d'Arc, et l'on peut ajouter aussi : sans Jacques Cœur. Moins poétique, moins mystérieux, moins divin que la sainte « Pastoure », incompréhensible si le miracle n'était pas là pour l'expliquer, Jacques Cœur, qui fut, lui, tout positivement et tout bonnement un grand homme, donna à Charles YII pour continuer la guerre tout ce que celui-ci voulut prendre d'une colossale fortune, et il fut payé de son dévouement avec la même ingratitude qui avait soldé le sacrifice de la vierge de Dom-* rémy. De ces deux êtres auxquels il devait sa couronne, Charles YII, que l'histoire appelle si amèrement « le Bien-Servi », laissa brûler l'une comme sorcière, et mettre en jugement l'autre comme concussionnaire et comme empoisonneur. Ce prince, plus changeant que les femmes ses maîtresses, et plus envieux que les hommes ses favoris, s*était-il donc pris de quel-
que jalousie ignoble contre l'héroïne de son règne et contre le grand homme que son habileté avait fait plus riche qu'un roi?... L'histoire ne le dit pas en termes précis, mais, en pressant bien le récit détaillé de Pierre Clément, on serait tenté de le croire.
Et pourquoi pas, du reste ? Il n'y avait rien de grand, de généreux dans Charles VIL Quand on le regarde à distance, il paraît énorme, exhaussé par les événements de son siècle. Mais la chétive momie n'était-elle pas au centre de la pyramide de Chéops ? L'Histoire a noyé les petitesses et les viletés de Tâme du « Bien-Servi » dans la plus grande gloire qu'elle puisse allumer sur un nom, — la gloire d'avoir sauvé la nationalité d'un peuple I Seulement, dès qu'on a traversé toute cette splendeur et qu'on a mis la main sur le cœur de l'homme, on ne trouve plus qu'un être abject, auquel Dieu — qui sait seul ses desseins — a fait une grande destinée. Muableté, diffidence, envye^ voilà, dans le langage de son siècle^ ce qui agitait et rongeait ce triste Victorieux, lassé et « méhaigné » de ses guerres, ce chagrin « cagneux, aux chausses vertes », que la Légende et les Romances couronnent de myrtes et de lauriers par la main d'Agnès, et qui, mélancoliquement voluptueux, retiré dans les tourelles de ses châteaux des bords de la Loire, avait au front comme un reflet de la folie hagarde de son père, — reflet sinistre d'un mal héréditaire qu'on vit encore passer; dans de cruelles défiances, jusque sur le front