‹ D'océan à océan [microforme]Chapitre 23 sur 34 · SEE SE · texte numérisé non relu

SEE SE

marquée d'abord par l'arrivée de M. de Pierrefeu, qui devait le lendemain matin nous dire un sy. revoi: définitif et partir non pour Toronto, n pour Montréal mais pour New-York, le Hâvre et Lyon, où l’attendait impatiemment sa nombreuse famille. C'était les dernières heures que nous pas. sions avec un compagnon dont l'égalité d'humeur et le robuste entrain avaient agrémenté notre voyage. On s'attache fort les uns aux autres dans l'éloignement considérable où on est de ses conpatriotes et dans l'espèce d'isolement que crée au: | tour de vous la différence de race et de langue. Nous employâmes naturellement tout le temps disponible en promenade. M. de Pierrefeu fut d’une gaieté qui redoubla nos regrets de le voir ainsi s’en retourner avant l'heure définitive de la séparation. Après avoir couru toute la matinée, k nous nous décidâmes, après déjeuner, à prenüre nos tickets pour le petit bateau à vapeur Mail uf the mist qui va courageusement jusqu'à environ cinquante mètres du pied de la cataracte et pe. nètre dans le brouillard épais qui se forme à cet endroit.

Nous nous étions complu depuis notre arrivé à considérer le spectacle de ce mignon steamel construit sur un modèle assez semblable à cel de nos « hirondelles » de Seine et qui, bravanti puissante colère des chutes, s'en allait en sifflang jusqu'à l'endroit où le flot le faisait bascuk d’abord puis reculer. Le gracieux yacht revena courageusement à la charge dans un effort éperdl de sa machine et de son hélice, cinq ou six foisi pénétrait dans le chaos de la cataracte et avec dé embardées amusantes se voyait, après chaqt tentative, ramené à son point de départ. No

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primes place, après avoir été descendus par un ascenseur au niveau du Niagara inférieur, sur le pont de la Maïd. On vint nous y apporter des costumes de caoutchouc supérieurs — il n y avait pas grand’peine — à ceux dont M. Léandriet moi nous nous étions recouverts à notre descente dans le Horse-Shoe. Nous enveloppâmes nos genoux et nos sièges d'une pièce de toile imperméable et, après trois petits appels joyeux, la Maid of the Mist se mit en marche.

Un rayon de soleil vint à ce moment éclairer les deux nappes d’eau et nous faire voir jusqu'à quatre arcs-en-ciel admirables. Tout de suite le vapeur se dirigea sur la chute américaine qui n'était qu'à une centaine de mètres et une averse serrée commença à fouetter en crépitant le pont du bateau. Nous nous garantissions de notre mieux. Le bruit devenait formidable. Nous avancions mais d’une manière insensible. Sans doute le courant rendait la marche en avant presque nulle. Cependant à un certain moment, nous reçumes en plein visage les éclaboussures gigantesques d’une des colonnes tombantes qui frappaït

Li bibord tout près du bâtiment un énorme rocher

de fcrme arrondie, Nous comm:ncions à ne plus rien voir, à ne plus nous rendre : compte exact de notre situation. Au même instant, nous fümes soulevés comme si quelque poisson gigantesque passait sous la quille dusteamer. Nous comptâmes cinq ou six coups de tangage violents, Enfin nous

jroulimes, non sans donner fortement de la bande

Sur tribord, et peu après, revenus au centre du leuve, nous piquions droit sur le Horse-Shoe.

Le fut un peu la même répétition qu'à l'améritan l'all, sauf que le flot, d’une puissance inouie,

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saisit le vapeur avant qu'il ait pu s'approcher de beaucoup aussi près et le balança d’une façon in. quiétante. (Ce fut en vain que le patron du petit bâtiment essaya, au moyen de savantes obliques, de se tenir un peu moins loin de la chute. Peine perdue. Mais nous eûmes au moins la satisfaction d'y voir clair, de n'être pas souffletés avec |: même précision, et l'impression de grandeur du Horse-Shoe s'accrut encore dans notre esprit, Nous avions l'air si petits, si petits, sur ce bateau pourtant long comme nos bateaux omnibus!

Perdus au milieu de cette largeur de courant, notre regard s’attachait aux deux murailles qui bordaient le fleuve et dont nous pouvions, par comparaison, mesurer la hauteur. En face de nous, dans une diversité de vacarmes vraiment surprenante où l'on aurait cru percevoir des crépitements, des bruits de gifles formidables, des cris, des hurlements, des sonorités de timbale, des roulements, des coups de tonnerre, tout un orchestre où dominait pourtant la vibration de basse de la chute centrale.

Là haut, penchés sur les parapets des promenades latérales, des hommes apparaissaient petits et frèles comme des fourmis, ridicules devant l'horreur grandiloquente de ce cataclysme. Le soir M. de Pierrefeu nous fit ses adieux. Le Docteur, toujours distrait dans l'effusion des dernières poi: gnées de main, oublia que le train marchait sur le quai. Je suivais en courant le Parlor — derrière les vitres duquel je voyais le docteur insouciant continuer à donner à notre ami ses derniers renseignements — car dans tout ce voyage, M. Topinard fut notre ange gardien, notre providence sous le rapport des renseignements que l'infor:

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tuné interprète ne se procurait qu'à grand'peine, . Enfin grâce à mes appels désespérés, le docteur s'aperçut que Île train filait déjà à une vitesse de 6o kilomètres à l'heure. Il gagna la plate-forme du car et avec une aisance et une agilité absolument stupéfiantes, il se lança dans If vide, tomba sur ses deux pieds, avec la précision d’un gymnaste. J'arrivais à ce moment tout pâle: mon cœur battait à se rompre. — Ah! docteur, docteur, si c'était moi qui eusse fait cela, de quels reproches ce m'auriez-vous pas accahlé ! Pour moi, je me contentai de tâter l’'éminent anthropologiste sur toutes les coutures, et ayant constaté qu'il était intact, je poussai un long soupir de soulagement. Le lendemain matin nous repartimes pour Toronto afin de prendre nos bagages au Rossini House et de gagner Montréal. Le pont de Ja

L Chicorée était couvert de jolies femmes en

claires toilettes et l'Ontario nous fut aussi clément au retour qu’à l'aller. Nous avions six heures à utiliser dans la Reine-des-lacs et le docteur me üt

Lune proposition inattendue.

Il y avait de grandes courses annoncées sur tous les murs de la ville par une série d'affiches multicolores et l'anthropologiste se déclara tenté d'y assister. J’acceptai et nous nous y rendimes. Aussi peu expert, moins encore s'il est possible, en matière de turf, de ring, de steeple-chase, de

icracks, de Top-weg que moi-même, mon savant

ami se présenta aux portes du pesage, où l'on nous réclama d’un air tout simple, cinq dollars d'en-

rée. Légèrement étonné, le docteur battit en re-

traite, et après une discussion compliquée, nous résolûmes de nous offrir les entrées les moins chères, soit 75 cents (3 fr. 75). Je me sens encore

R'UUATE

en proie à la plus torsive deshilarités en sonsean en quelle compagnie nous nous trouvâmes. On nous avait abandonné la pelouse comprise dans l boucle formée par la piste et nous pouvions bien être là une dizaine, dont trois nègres dénués de chemise et probablement de préjugés, six jeunes voyous, aux mines suburbaines, et un hcmme d’un certain âge, mis avec soin et qui évidemment n'était venu comme nous que comme spectateur désintéressé et turfiste accidentel. Le docteur engageait avec ce gentleman une conversation en arglais, quand un des nègres vint me demander | de lui prêter vingt-cinq cents. Il me les demand avec une désinvolture que n'eût pas désavouée quelque gros clubman de Paris ou &e Londres, | demandant au cours d’une partie la monnaie de vingt-cinq louis. Je crus bien de les lui donner, pensant qu'il pourrait peut-être les aller chercher dans ma poche, tout natureilement, sans attendre mon autorisation. [l les prit, courut les remettre à l’un des pâles gamins qui sans doute faisait pour ces ombres de parieurs miteux et calamiteux une ombre de cote. Les chevaux partirent. Ils étaient deux en tout, et à ma grande stupéfaction le nègre, ayant évidemment gagné, vint fort poliment me rapporter mes vingt-cinq cents, mais cette haute moralité me toucha tant que je refusai de les prendre, Il me remercia et les fourra instantanément dans son parapluie, un de ces antiques pépins multicolores et grotesques comme seuk les nègres savent en arborer et qui lui servait de coffre-fort portatif.

Cependant j'avais rejoint le docteur toujours plongé dans sa conversation avec son gentleman. C'était bien un Anglais et ce qu'il racontait i

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M. Topinard, en effet, ne pouvait manque: d'intéresser tn Français. Sa conversation roulait sur l'isthme de Panama. Il disait qu'il avait travaillé à Panama pendant toute la durée des travanx, qu'il avait été même Île seuil Auglais sur le chantier dont il faisait partie, et ce fut avec les larmes aux yeux qu'il sortit de sa poche une lettre toute faite qu'il allait, disait-il, envoyer à M"° de Lesserps. Quelle injustice et quelle infamie! poursuivre un tel homme! disait-ilavec un feu d'un emportement rare chez un Anglo-Saxon.Tenez, gentlemen, j'ai vu, j'ai suivi toute cette tentative de percement de l'isthme. Mille milliards et mille millions d'hommes s’y fussent engloutis en vain. Tout a été tenté, tout a été fait. C'était inutile. J'ai vu le travail de huit jours détruit en une heure par les mouvements des sables. Il est impossible qu'on condamne M.de Lesseps. C’est un great old man, lui aussi, dit-il,dont la France a le droit de s’enorgueillir. Non, il n'y a eu, ni de sa part, ni de celle des siens, aucune faiblesse, aucun calcul coupable. C'était un travail irréalisable et voilà tout. Vous voyez ces nègres, ajoute l’insulaire en nous désignant les trois sportmen de couleur, ce qu’il en est mort là-bas, c’est incroyable. On n'en trouvait plus de rechange. J’estime que dix mille noirs ont laissé leurs os dans cette région néfaste. Je vous le dis, entreprise impossible, mais quel est l'homme qui ne se trompe jamais ?P

— Errare humanum est, fitle docteur,seulement vous savez que le proverbe ajoute, perseverare diabolicum. Or, il ne fallait pas persévérer. Du reste Je suis sans animosité contre les de Lesseps.

— Alors, repris l’Anglais, vous croyez qu'une

Le ue rain op ire mnt

D'OCÉAN A OCÉAN lettre à laquelle je donnerai une forme plus docu. mentée servira peut-être à quelque chose.

— Ecrivez toujours, fis-je.

— Eh! bien, j'écrirai, il serait odieux qu'un rand homme comme votre Lesseps fût victime d'épouvantables calomnies! |

Telle fut l'étrange conversation que nous eûmes avec un Anglais sur le champ de Courses de Toronto. Nous suivimes avec plus d'attention les der. nières épreuves courues par deschevaux plus nom. breux.Beaucoup de jockeys étaient des noirs.Nous pariâmes entre nous — par manière de plaisante. rie — et le docteur me gagna six dollars qu'il re: fusa absolument de toucher.Me prenez-vous pour un boomaker, my dear fellow, fit-il en riant.

. Vers sept heures et demie nous montions dans

un superbe Pulmann digne du Canadian-Pacific. Railway, auquel du reste il appartenait, touten Pitch Pin, en olivier et en thuya, il était relevé d’arabesques d'ivoire et de jolies peintures sur vernis Martin.Le fumoir avec ses glaces biseautées, ses stalles de bois sculpté et son vestibule tout en marbre blanc, éblouissänt, nous conquit tout de suite et nous y bavardâmes jusqu’à minuit.

Le dcteur avait retrouvé dans les poches de son pardessus une provision de cigarettes faites par M Topinard elle-même avec du caporal français. Ce fut un bonheur et je dois ici rendre hommage au talent de la charmante compagne du docteur. Pas une lady du Nouveau-Monde ne saurait apporter tant de tact, de finesse et de correction dans la préparation de cette chose si difficile.

à réussir qui s'appelle la cigarette !Il y faut une. Française.

plus docu. Du trajet de Toronto à Montréal, peu de chose dé àdire puisque nous parcourûmes de nuit toute

cette province canadienne de l'Ontario.Le matin, eux quun au lever du jour, c'est-à-dire environ cinq heures

fût victime avant notre arrivée dans la grande ville du Saint- Laurent, j'étais levé, et après des ablutions co-

nn pieuses au lavatory de porphyre, je me rendis sur

nous etmes la pisserelle. La campagne était jolie, toute verte rses de To:- avec des pommiers, des champs,des fermes constion les der- truites à flanc de coteau : tout à fait un raysage 1x plus nom. français. Les routes s'ombrageaient de grands ar. s noirs.Nous bres. — À un certain moment je me serais cru sur e plaisante- le parcours de Laroche à Dijon P. L. M. si la rilas qu'il re- D chesse du wagon n’eût éloigné de mon esprit toute Z*VOUS pOur À pensée de comparaison avec les cages à lapins de n riant. nos lignes françaises — mais réellement ce pays ontions dans JD ressemblait comme deux gouttes d’eau à la basse dian-Pacific. D Bourgogne. Et pour compléter l'émotion que me

nait, tout en JD causait ce ressouvenir, je vis soudain que les pol'était relevé D taux indicateurs n'étaient plus ornés d’inscrippeintures sut M tions en languc anglaise. À chaque passage à nies biseautées, D veau, au lieu de l’inévitable pancarte « Railwayibule tout en EE Crossing », mes yeux ahuris lisaient:« Croisement quit tout de Bu chemin de fer. » Sur les rares bornes où s’insinuit. crivaient les distances, je voyais ces mots : Route es poches de D Ottawa, Route de Kingston,Route de-Montréal. arettes faites D pe ce que nous avions déjà vu du Canada, j'avais du caporäl M cnclu que somme toute ce pays n'était de lanis ici rendre. française qu'accidentellement et par petits ompagne du groupes — comme à Saint-Boniface, par exemple. onde ne Sat inienant je comprenais que nous entrions dans

et de COTE" une région où l'idiome de Shakespeare cédait le se si difficile pas à celui de Molière.Il me semblait étrange que Ly faut une. splendide Pulmann, que toutes les habitudes de

ha vie américaine fussent ainsi continués au milieu

d'une population parlant notre langue et }c me demandais ce qui devait résulter du choc bi’arre des deux esprits,au fond très divers et très opposés, des vieux colons français etdes nouveaux venus du Royaume-Uni qui peuplaient cette vaste partie du Canada. Comment nos compatriotes d'outre.

mer s'arrangeaient-ils de la vie et des habitudes que forcément il leur avait fallu adopter dans un pays où la métropole les avait abandonnés ? Au. tant de questions que je me proposais de résoudre dès que nous serions en contact avec les popultions canadiennes françaises. Aussi est-ce avec une vive impatience que, aussitôt en gare de Montréal, je pris le bras du docteur pour gauner le Windsor-Hôtel, où devaient être arrivés depuis la veille au soir le Prince et M. Léandri, l'inter. prète et le fidèle Charles. Justement l'interprite vint à notre avance. L'hôtel n'était qu’à deux px et bientôt un ascenseur nous hissait à nos chan: bres respectives dans un superbe building pres que aussi vaste que le Palace de San-Francisco. Un joli rayon de soleil traversait les vitres de ma fenêtre et venait tracer sur le couvre-pieds du lit des rectangles lumineux, quand, après le ban réparateur, je m'habillai pour aller parcourir Montréal, ville hybride, mi-française et mi-américaine. De ma croisée — car nous avions, le docteur et moi -les deux rooms les mieux orient'es du cinquième étage, on découvrait toute la grande cité canadienne étendue à côté du Saint-Laurent, vasti à cet endroit comme un grand lac. Le fleuve sal longeait au loin, se répandait autour d’un véf table archipel que franchissaient d'interminable ponts en fer. Des montagnes au-delà du Saint Lawrence, suffisamment élevées pour former ul

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dernier plan de grisailles,bornaient l'horizon tandis qu'i l'opposé, de jolies collines boisées, un véritable jardin français, le Mount-Royal-Park, faisait à cette partie de Montreal une banlieue de verdure. D'ailleurs tout ce qui allait du magnifique immeuble de l'hôtel à l'espèce de mission, — sorte de Panthéon mitigé d'une façade jésuite, — qui lui faisait pendant de l’autre côté du Windsorsquare était visiblement le quartier anglais et aristocratique de la ville. Les villas, les cottages, les petits hôtels, s’y ornaient de petits jardinets soignés, et les rues larges, froides, tristement uniformes, n'y avaient rien du caractère moins ordonné mais plus pittoresque des voies latines. Droit devant mon regard, je devinais la cité proprement dite, la zône des affaires ressemblant curieusement au centre de nos grandes villes de orovince, Nantes, Bordeaux ou Rouen, avec ses promenades courtes, ses banques monumentales et sa cathédrale visiblement inspirée de Saint- Sulpice. Enfin,tout à l'extrémité du tableau qui se déroulait devant comme un plan, des rues serrées qu'on devinait populeuses et populacières, des pâtés de maisons longeant Je port dont on pouvait distinguer les Wharfs, les elevators gigantesques et les quais encombrés — ce devait être là le vieux quartier français. |

Je ne m'étais pas trompé dans mon appréciation approximative de la topographie sociale montréalaise. En effet, dès que j'eus été prendre des nouvelles du prince Roland qui paraissait satisfait de son séjour à Ottawa et à Kingston, je descendis vers le port. Après une courte marche par des rues quine différaient de celles de Cambridgeou de Cantorbéry que par leur détestable pavage, je vis

Las pit rome paitserreen Sd re

enfin apparaitre une espèce de promenade ornée à son centre d'un square exigu et au long duquel tous les magasins —-à peu de chose près — étaient français. Les 3ens que je croisais parlaient français, les cochers qui, à cet endroit, tenaient station me proposèrent « Une voiture, monsiéur ? »,enfin un gamin, puis deux, puis trois passèrent en criaat « la Patrie... Vient de paraître ». J'achetai la Ju. trie de Montréal. Un autre me proposa l'Evéne. ment. J'achetai l'Evènement. J'aurais acheté n'importe quoi du moment où ce n'importe quoi n'était plus anglais! À ce moment j'aperçus de dos un monsieur dont la tournure française,elle aussi, ne m'était pas inconnue. Il achetait la Patrie. l'Evènement, la Défense... tout ce que de mon côté je collectionnais. A un moment il se retourna, j'aperçus la figure radieuse de M. Léandri. 11 m'a. vait vu également et il vint à moi.

— Ah! mon cher, me dit-il, quel plaisir, quel délassement de ne plus entendre les rauques syllabes anglo-saxonnes ! Tout en me promenant je ne me lasse pas d'écouter: il me semble con exécute à mes oreilles la plus délicieuse des symphonies. °

Je partageais trop le noble sentiment de mon

ami pour ne pas le comprendre,mais déjà je trou-

vais un abominable accent à ces braves Canadiens.

Déjà des toué, des moué, des itou avaient frappé

mon oreille. C'était l’intonation normande dans ce qu'elle avait de plus chantant et de plus nasillard. Mais enfin c'était du français, et depuis deux mois passés que nous ne l’entendions plus parler autour de nous, il ne fallait pas chicaner sur un léger petit défaut et un ridicule bien anodin. Nous gagnâmes ensemble, M. Léandri et moi,

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le Palais de justice, que flanquait une de ces esplanades fréquentes dans nos villes françaises et qu'on appelle, suivant le lieu, Champ de Mai, Champ de Juillet, Place Nationale, etc... Cette place était déserte et triste, des gamins couraient deci delà avec des cris, et un gros bourdon s'étant mis à sonner solennellement,j’eus tout à fait illusion d'un coin de province française. Ces vibrants accents de bronze venaient des tours de la cathédrale, que nous avions manquée dans notre ignorance forcée des chemins à suivre. Après être revenus sur nos pas, nous débouchämes enfin sur le parvis. Tiens, m'écriai-je aussitôt, mais nous sommes à Sainte-Clotilde.Et en effet un square réduit tout pareil à celui de la rue de Grenelle se des-

gsne devant nous avec derrière ses arbres, les trois

portiques de l'Eglise métropolitaine. La place est enserrée sur les autres côtés par des buildings — pardon. par de grands bâtiments à l’aspect solensel et dont l’un est la Banque. C'est là que se rend M. Léandri. Pour moi, je continue ma route. Je jette un coup d'œil sur la haute basilique.Elle est - pour une église moderne — fort jolie. Sur les marches qui y conduisent montent et descendent des formes féminines vagues et emmitouflées,tout i fait ie type des dévotes de province. Sur les côés on devine d’autres dépendances, un vaste éta- )lisement religieux,le séminaire fameux de Sairtulpice, qui fournit au Canada ce clergé à la fois milial et respecté, si différent du nôtre et selon oi grandement supérieur, ainsi que j'en donneai plus loin des preuves. Des enfants sortent d’un ours ou d’un catéchisme, deux jeunes prêtres les veillent et gourmandent en riant d’une façon jute paternelle les plus turbulents. A ce moment

une voiture s'arrête près de moi,un de ces invrai semblables carrosses que le xvu* siècle à léougs intacts au Canada.Ce fiacre possède des lanternes monumentales de cuivre ouvragé, vrais luminaires de vestibules et que n'osent même plus arbore chez nous les véhicules affectés aux noces modes. tes. Il y a des ressorts — parfaitement — c'es un huit ressorts avec, dans le dos,deux crosses de bois sculpté dont les lions inoffensifs ticanent dans leurs gueules les larges courroies qui su. pendent ces antiques machines ! Le marchepie est au moins à un mètre du sol. Je contemplai cette exhumation curieuse et j'admirai son allure rétrospective. Je n'avais pas encore vu les «ca briolets » de Québec. Comme j'étais plongé dans cet examen, le cocher crut que je voulais profite de son carrosse et bien poliment il s’excusa :

— M'sieu l’curé Fontârce m'’À ret’nu m'chàr!

Je reculai devant cette avalanche d’accent cir conflexes et je répondis :

— Ça ne fait rien: mais voulez-vous me dire k nom de cette cathédrale ?

— Ce n'est pas une cathédrâle, c'est Notre Dâme, ben, m'sieu.

— Ah! vous avez une Notre-Dame comme

Paris.

Alors le cocher narquois:

— P'têt ben, p'têt ben, ça s'peut !

Je remercie ce normand plus normand que n ture et je poursuis mon chemin le long de lan Notre-Dame allant vers le port que déjà j'aperço au bas des voies latérales. A l’extrémité d'unei ces courtes ruelles, je m'arrête devant une égli au toit triangulaire, à la façade indigente, où st s’enchâsse une statue dela Vierge. Je descen

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IMPRE 8IONS D'AMÉRIQUE 411

cette rue toute bordée d'hôtels français, de boutiques aux noms significatifs : à l'Écu de France,au Grand monarque, au Cheval Blanc. La population est plus dense mais aussi elle est plus pauvre. Les homnes sont des débardeurs, des manouvriers, des portefaix du port.Aucun ne porte la blouse— simple remarque qui a sou importance.lls s'interpellent avec des phrases dans ce goût :

— Eah Toué ct'y qu't'attends el châr!

— J'voulions z'ler vec m'mâre et m’pâre et toué itou fare eun’ prom'nâde au Grand-Parc.

Mant'voué, el’ ciel il est tout pétuné, r và mouiller sûr, rentrons cheu nous à c't’ heure!

Mes regards à ce moment se portent vers la pe-

Ltite chapelle et je lis sous la statue de la Vierge

ces quatre vers répartis sur les deux côtés:

En passant ne t'oublie De lui dire un ave.

Si l'amour de Marie Dans ton cœur est gravé,

De pauvres Canadiennes qui passent se signent et récitent en marchant l’ave demandé. Tout cela aun cachet lointain et ancien qui me prend au cœur.

La rue que je suis maintenant me met en plein port. Une marmaille sale, pittoresque dans le délabrement de ses loques, court et crie autour de moi. Ils exagèrent tellement l'accent qu'un moment je me demande s'ils parlent ma langue. Devant moi passent et repassent des tombereaux.On fait une espèce de vidange des vieilles rues de la ville. En effet, le choléra se mettrait dans cette partie de la cité qui a la malpropreté des vieux

Bports latins, Toulon, Naples, Cadix... Aussi avec

un dégoût tout britannique, les vieux quartiers neufs de Montréal sont-ils situés juste à l'opposé

PRO RME PAS APR NS rer NE

ES

des docks. Sous mes yeux quatre-vingt-dix tom. bereaux s'en vont à la file chercher les immondi. M ces. À-t-il fallu que ça finisse par être dégoutant pour que les édiles de Montréal se décidassent à faire entreprendre ce travail ? Rien que parce qu'on Jette en d'énormes chalands qui tout à l'heure transporteront tout cet engrais perdu dans le haët fleuve, je me fais une idée de ce que | ça devait être... Je comprends maintenant le pru. dent éloignement des « goddem », comme les ap pelle encore la population franco-canadienne,

Le lendemain était un dimanche, nous en pro.

fitâmes pour aller vérifier si ce qu’on nous avait dit de la splendeur des grand'messes à Notre. Dame méritait créance. L'église était pleine. Ja le regret de dire que les Canadiennes, qui se res. semblent toutes d'une façon désespérante, ne sont pas jolies. Grandes, osseuses, de très beaux yeux mais des bouches énormes; elles ont l'allure des bonnes de ferme ; elles supportent l'atavisme | d’une lignée de cultivateurs cassés au travail des glèbes. Peu de grâce, beaucoup de feu dans le re. gard, le teint souvent maladif, et toujours, toujours des bouches! des bouches! Oh! mon Dieu:

Eloignez de moi le souvenir de ces orifices !

Les hommes n'ont guère plus de distinction. Îls sont souvent roux,et sous un front carré, têtu, car il y a shez eux autant de sang breton que de sing normand, ils ont un regard mauvais ou quelque fois, ce qui est pire, humble et volontairement abruti. Il va sans dire que je ne parle ici que des classes pauvres, des travailleurs du port et des ouvriers des manufactures,

A l'élévation, nous avait-on dit, un sacristain, à à l’aide d’une manette illumine subitement l'église

ingt-dix tome les immoudi.

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du feu de mille petites lampes Edison dont les ampoules de verre — en l'occasion des Saintesampoules — étaient répandues à profusion le long des piliers. Ce jour-là cette petite mise en ssène assez originale n'eut pas lieu et l'église resta dans une démi obscurité religieuse. Le vaste vusseau de Notre-Dame de Montréal ne présente pas grandes qualités et les vitraux naturellement se sont pas anciens. C’est à force de dorures et dorneménts accessoires qu'on est arrivé à lui donner ce cachet de richesse et de somptuosité catholique qui frappe aux premiers regards.Seule la petite chapelle du fond est curieuse avec touteson onementation ultra-moderne de bois taillé. Nous la surnommâmes dès l’abord Pulmann-Church, et vraiment, n'était la hauteur de la voûte, on se serait cru dans quelque salon des trains de luxe de Pensylvanie-Rail-road.

La ponctualité des fidèles, la présence de la presque totalité de la population aux cérémonies du culte, le nombre incalculable de garçons et de filles que nous vimes sortir leur livre de messe sous le bras, tout cela Gonne des prêtres cana-

Qüiens catholiques une opinion très élevée. Et

quand on songe qu’en ce pays il n'existe pas de budget des cultes, on reste encore plus surpris de cette influence dominante.

Nous employâmes l'après-midi du dimanche à visiter le Mountain-Park, qui est joli et soigné, omme un paradis français. Des groupes de Mont-

féalais s'y livraient aux douceurs des pique-niques

ui sont 1à-bas la distraction favorite.Ce vieux mot Qu'on ne trouve plus guère que dans Paul de Kock st là-bas affiché partout. Pique-nique-grounds, 'ique-nique-Chairs, Pique-nique -meaté-Chairs.

C:s réunions, ces repas en commun sur l'herbe, chacun apportant son plat, tiennent dans la vis des Cänñadiens français une importance énorme, Il n'existe pas de jour de fête sans pique-nique,

À l'espèce de cabaret-bar qui flanque le grand labyrinthe principal du Mountain Park, nous nous fimes servir de la bière. La fillette qui nous l'ap. porta était réellement charmante, d'une gentil. lesse de porcelaine de Saxe. Je la regardai avec plaisir; mon compagnon qui n'avait pas les yeux uniquement fixés sur les livres de feu Broca en ft autant et me dit : Peste la belle fille!

En eflet, répondis-je, et ce petit costume Louis XV, à demi décolleté, qu'elle porte ave grâce, cette croix d'or au cou, ce milieu où l'on renifle comme une odeur de moisi d’un siècle et demi, ce cabaret qui vous a un faux air des Por. cherous! Par la Sang-bleu, docteur, on pourrai se croire chez Ramponneau. Hôlà! me voici garde française. à votre santé, sergent Belhumeur, et buvons au marquis de Montcalm.

J'avais pris pour déclamer cette bribe de tirade

la voix, ou tout au moins une imitation de la ox

de Delaunay et je regardais machinalement le talons du bon docteur pour voir s'ils :€ rougis sailent pas.

Or ça, continuai-je, qu’on nous :c sed vin, du vin, encore du vin. je veux noyer mo chagrin dans les pots. Puisque le roy nous oublié ici et que Monsieur de Voltaire nous déclare 2 pents de neige, foin pour les Courtisans de Ve sailles! bran pour les habits-rouges! Je me set homme à défendre tout seul le Canada. Allons Major, médecin de“Dieu ou du Diable, une rasad pour ce brave Montcalm. Par les Vertugadins à

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la Marquise, nous tiendrons jusqu’à la dernière bayonnette! Il faut croire que j'étais intéressant en débitant ces incohérences, car, la fillette qui nous servait s'était arrêtée. Elle me regardait avec intérèt. D'un geste cavalier je l'appelai, et frisant une moustache.

— Parlez-vous français, jeune tendron?

Un peu, fit-elle, en rougissant de plaisir, car ma mère est française de famille, mais mon père est originaire de Dublin.

Patatras ! pour une Canadienne jolie, elle était à demi irlandaise. Sans me démonter, je pour-

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