‹ D'océan à océan [microforme]Chapitre 24 sur 34 · A SUIVIS · texte numérisé non relu

A SUIVIS

— Et, pardon si je vous interroge, vous qui connaissez tout le grand monde de Montréal, navez-vous pas entendu parler d’une certaine Manon Lescaut ?

— [ don’t knovv., fit-elle, en riant de ses trentedeux perles.

— C'est que, voyez-vous, j'ai beaucoup connu cœtte dame, qui partit, il y a longtemps, pour la Nouvelle-Orléans. Un abbé — de mes amis —

Bou je soupçonne de broder un conte, assure

qu'elle est morte de misère et de faim, dans les phaines du Mississipi, mais mes renseignements me font croire qu’elle a tout simplement passé au Canada, où elle s’est mariée à un certain Desgrieux.

— Etil y a longtemps que cette Madame Escut... Lescaut... serait venue ici ?

— À peu près cent trente-cinq ans!

— Ah! fit la maline entant, il n’y a pas que vos amis qui inventent des histoires. — En attendant, ous ne buvez pas?

Ça, c'était la race irlandaise qui parlait.

— Mais si, deux « chopes ».

— What is it?

— Deux bocks. J'ai peine à me remettre au ton du siècle.

Le père de la mignonne barmaid, quoique n'entendant pas un mot de français, parut s'amu. ser à ces plaisanteries. J'étais surpris de sa poli. tesse et de sa prévenance. Quand nous partimes, le papa et la fillette nous reconduisirent jusqu'a milieu de l'allée qui devait nous ramener à Mont. réal, par le bizarre ascenseur en deux parties qui nous avait amenés. Et quand ils s’en retournèrent vers leur établissement, j'entendis la fillette dire :

— You believe, papa, these gentlemen arc the prince Napoleon'’s frends?

— Ï believe, répondit l’homme.

Ainsi ce nom de Napoléon, à New-York comme à Pueblo, à Port-Towns-End comme à Winnipeg était une sorte de formule ruagique. Vraiment cet homme a été grand et prodigieusement grand pour que son nom retentisse ainsi, comme une} fanfare, sur tous les points du monde. Quant au Wellington dont les Anglais du Canada inondent leurs hôtels et leurs intérieurs, on les considère avec d'autant plus d'intérêt qu’on pense imméditement à... l'autre. Napoléon était mieux quu Annibal,et le duc de fer, seul avec ses soldats vis à-vis des légions impériales, n’eût jamais été u Scipion. Il était nécessaire que Bulow et Hlüchef parussent ! À

Nos dernières heures à Montréal furent moin enthousiastes. La sensation pesante et impcssibl à repousser d'une ville de province, et d'une vilk de province en retard de cent ans, nous faisil

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souffrir dans notre amour-propre, car les quartiers anglais sont laids et bêtes, mais ils sont con-

Riortahles, on y sent la fortune, l'amélioration du

sort des habitants, les perfectionnements du conlort moderne. Au contraire toute la partie franaise ressemble à un faubourg pauvre de Bourges ou d'Orléans. On y est à chaque instant frappé de h misère qui s'étale, de la tenue sordide des petits commerçants.

Nous entrâmes dans un bar, qui s’intitulait aussi Café français, et que tenaient deux Canadiens, le mari et la femme, aux mines sournoises, derrière un comptoir acheté à la vente de quelque bar élégant de Toronto ou d'Ottawa, tombé en déconfiture, ces deux êtres nous servirent avec une politesse triste, comme sépulcrale. Ils étaient également possesseurs d’un hôtel dont le couloir d’entée courait le long de l'établissement. Des passagers minables, des voyageurs à l'air las et borné, entraient et sortaient de temps à autre. Quand le docteur voulut fumer, ces gens n'aaient ni tabac, ni cigares : ils ne possédaient que lafreuses allumettes phosphorées, suivant une ormule ancienne. Un peu plus ils avaient le briquet Fumade.

Le docteur ayant voulu prendre un siège, la atronne épouvantée s'en fut vite lui tirer des hains l’escabeau qu’il avait découvert et avec eaucoup de politesse nous pria de passer dans arrière-boutique. Là nous eûmes enfin le droit e nous asseoir entre un vieillard à demi décédé ui crachait ses dernières minutes et un petit enut abandonné là, sur un tapis. Il nous fut facile constater qu’il venait de se livrer à des exerces du reste habituels aux marmots de son es-

pèce, mais qui, en l'occasion, ne transformaient pas la pièce où nous étions en laboratoire de parfumeur. Ses cris d’ailleurs n'amenaient per. sonne.

Après avoir bu un doigt d'une absinthe asse bonne, nous nous levâmes et nous partimes. Le patron réclama pour nos deux verres la somme insignifiante de 10 cents (50 centimes).

Tout dans ce que nous venions de voir sentait le délabrement, l’indolence et le manque de soi incrustés dans les mœurs. Enfin le billard à demi crevé et boiteux, les carreaux cassés pansés de vieux journaux, tout cela nous causa une tristesse indicible. Le moindre bar-room de Salt-Lake-City ou de Victoria n'eût pas eu deux clients dans de pareilles conditions.

Quand aux cafés proprement dits, aux terrasses, aux brasseries, aux estaminets, enfin à tout ce qui nous eût rappelé la France, sans doute, ce sont choses d’invention trop récente. À Monträl comme à Québec on ne connaît que le bar, que les gens du cru appellent « la Barre ». -- Toute cette race canadienne française est rétrogade, ancrée dans des mœurs hétéroclites qui n'ont plus le pur esprit français d'antan et q'i ont moins er core l'esprit moderne des Anglais . : des Yankees. On les sent surtout avares, d’une avarice incroya ble et décidés à rester toute leur vie proprié taires d’un sou de rente plutôt que de risquer &t sou même dans les plus loyales et les plus ten tantes entreprises. Aussi le Canada français peut il malheureusement s'appeler le Canada pauvre

Puis il y a un autre défaut qui rend encore cetié race rebelle aux transformations que doit subl toute race, à l'évolution nécessaire à tout individi

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comme à tout peuple. C'est la méfiance et le manque de sincérité. Faut-il qu'on les ait trompés,

| mon Dieu, ces braves Canadiens, pour qu'ils en ar-

iivent à ce degré de finauderie grotesque! Ils adorent vous faire parler et vous écoutent d’un air plein d’appréhension et de soupçonnante réticnce. Quand vous avez fini de causer, interrogez-les, vous trouvez un mur, un roc, un tombeau. Et toute cette diplomatie retorse et paysanne pour aboutir à quoi? à végéter. Tout ce qui est commerce prospère, hôtel recommandable,

{grandes entreprises, travaux considérables, in-

dustrie exigeant de grands capitaux, tout cela est anglais.

D'ailleurs, pour donner une idée de cette ambiguité d’esprit qui les perd, comme elle petdit les Byzantins, voici un curieux exemple. Le docteur et moi venions de visiter un elevator immense, le mème que j'avais aperçu de ma fenêtre en arrivant,. C'était un monde, où pouvait tenir la récolte d'un département français, et les greniers réservoirs, dans lesquels de puissants tuyaux aspirateurs déversaient cette richesse de céréales, avaient la profondeur d’une maison à douze étages. En descendant, nous jetâmes un regard aux deux machines élévatrices, dont les roues monstrueuses tournaient non loin de l’elevator dans deux bâtiments spéciaux,

Le propriétaire de cet édifice, un Ecossais, vérittblement aimable et cordial comme un gentleman farmer des highlands, parlait cet épouvan-

anada pauvré dencore cell hue doit sul à tout individ

tible jargon canadien. Il était bien convaincu que Labruyère et Nodier avaient dû, de ieur temps, Sexprimer dans ce dialecte — vrai sabir du Nouveau-Monde. Il nous présenta d’abord le premier

mécanicien, Anglais correct, aui salua sans se déranger de son poste; puis nous passâmes à la seconde machine, laquelle était dévolue à in engineer canadien-français. Il avait une tête intel. ligente et son accent était presque insensible.

Je lui dis : |

— Vous êtes Français P

— Non, protesta-t-il avec une intonation indi. gnée, que je jugeai blessante. Non, je ne suis pas Français. Je suis bel et bien né à Québec.

— Alors, fis-je, piqué, vous êtes Anglais.

— Oh! non, fit-il, la figure encore plus dédai. gneuse : Ni Anglais, ni Français.

— Pourtant, lui dis-je, vous parlez bien notre langue ?

— Ça ne veut pas dire que je sois Français.

— Alors, sujet anglais, je vous le répète, vous êtes un des administrés de sa gracieuse majesté la reine Victoria.

— Non, reprit-il avec force, je ne veux être ni Français, ni Anglais. Je suis Canadien, voilà tout.

— Soyez tranquille, dis-je d’assez piètre hu meur, la France ne vous réclame pas, et comme l'Angleterre vous possède, qu’elle vous garde.

À son tour, il parut vexé et, s’entêtant dans son raisonnement buté, il reprit son travail, en répétant:

— Je suis Canadien, je suis Canadien, voili] tout!

On voit que ces imalheureux sont, en somme, comme l'aiguille de la boussole au pôle, Ils nt savent pas trop comment se tirer d’une situation compliquée. Mais il est certain que dans le Parle

ment d'Ottawa, ils ne comptent qu'un dixièm

ua ssÂâmes à la volue à un 1e tête intel.

ensible.

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nation indine SUIS pas bec.

anglais.

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tant dans son vail, en répé-

nadien, voili}

t, en somme

pôle. Ils nt ’une situation dans le Parle Lu’un dixièmt

des voix et qu'ils sont fatalement attachés au sort

de leurs compatriotes de race anglaise, Or ce sort sera, tôt ou tard, l'annexion aux Etats-Unis.

Le Prince Roland nous réunit le dernier jour de Montréal. Il nous déclara que, par suite d'invitations, si gracieusement faites qu'il ne pouvait s'y dérober, il se voyait obligé de se rendre dans plusieurs villes du Nouveau-Brunswick. Mais comme la navigation fameuse du Saint-Laurent, la visite à Québec et la remontée du Saguenay étaient des choses frop intéressantes pour nous en priver, Son Altesse nous donna cinq jours pour effectuer ces diverses excursions — ce qui était suffisant — etrendez-vous nous fut fixé à Frederickton, ville située à peu près à égale distance du Saint-Laurent et de l’Atlantique. Inutile d'aicuter que nous remerciâmes le Prince de cette attention délicate, et quimmédiatement nous arrêtâmes notre plan

| de départ sur le steamer spécialement affecté au

service du haut fleuve, Auparavant, et pour profter de notre dernière matinée à Montréal, nous résolümes de nous offrir l’excursion dite des La-

chine rapids. Ce nom étrange de Lachine aurait, Raffirment les gens de Montréal, été donné à ces

curieux barrages par les premiers explorateurs du grand cours d’eau canadien. Bien que ce soit présumer un peu de la naïveté de Jacques Cartier et autres vieux loups de mer dutemps ass caravelles, que de es supposer capables d’une erreur aussi corsée, la chose est, paraît-il, après tout, possible. Colomb s'imaginait bien marcher vers les Indes. Sans autre impedimentum que la jumelle du docteur, nous descendimes gaîment vers la gare. La station du Grand-Trunk railway est toute neuve et fort coquette: C'est même un des jolis

édifices de Montréal; les salles d'attente, aména. gées à l'européenne, et tous les services y sont désignés avec une clarté et une précision bia rares dans les gares américaines. Après avoir tra. versé un drawing-room, où ne manquaient qu des habits noirs et des femmes décolletées, now nous jetâmes dans un petit railway, lequel prit, au bout de quelques secondes, la direction de Kingston. C'était un véritable train de banlieue, s’arrêtant toutes les cinq minutes, et qui ::* ray. pela les interminables façons de notre chemin de fer de ceinture.

À la cinquième station, il nous déposa sur ce que je crus tout d’abord être la rive d'un lac. Ce n'était pourtant que le Saint-Laurent qui à cet endroit affectait des élargisssments lacustres,

Cet endroit d’ailleurs est — si ma mémoire ei bonne, — baptisé lac Saint-Louis par les Can

diens, de même qu'ils ont baptisé lac Saint-Fran cis, le renflement situé un peu plus haut. No étions à Lachine-Station. Derrière nous, à par les bâtiments d’une gare rudimentaire, peu d'an mation, une campagne solitaire et ressemblant toutes les campagnes du monde. Mais, deva nous, il était impossible de ne pas se sentiril fois l'imagination et la vue conquises par la m Jestueuse et formidable scène qui se déroulait

commentée par la profonde symphonie des flot — orchestre surhumain dont se fussent épris Bes thoven ou Wagner. L'esprit le moins sensible a

grands spectacles de la nature eût admiré les pr portions colossales de ce Saint-Laurent qui, 18 content de rouler ses flots sur une largeur de pf de deux kilomètres, les précipite encore avec ll violence à rendre jaloux le Rhône. Cette ma

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d'eau en mouvement, ces flots qui se bousculent, se contrarient, se choquent comme les béliers d'on ne sait quel formidable troupeau, ce rivage opposé qu'on aperçoit à une distance extraordinaire, le bruissement sourd et continu de cette course, de cette charge des eaux sur un front d'étendue qui confond l’imagination ; tout cela est magnifiquement grand.

Le ciel, ce matin-là, était justement sans nuages et l'uniformité de son azur ajoutait encore à l'impression d’immensité qui ressortait du spectacle. Une grande fraîcheur montait de tout ce remous liquide et c'est après avoir prudement relevé nos collets que nous passâmes sur le pont du steamer de Lachine à Montréal, qui venait d'arriver. Il y avait beaucoup de monde sur ce bateau, où pasun mot n'était prononcé qui ne fut français : beaucoup de gens des environs de Montréal, de braves cultivateurs, des maraîchers, qui emploient ce mode de locomotion pour aller vendre à la ville leurs petites provisions. C'était, avec l'accent paysanesque de rigueur, le public des omnibus de banlieue aux premières heures du jour, alors que roule vers les Halles tout un monde de campagnards. Nous étions montés sur le pont, d’où le docteur assistait avec attention à l’'embarquement d'une charrette dont on venait de dételer le cheval. La voiture enfin fut amarrée et le cheval, derrière elle, pénétra dans les flancs du bateau. Le docteur haussa les épaules et se tournant vers moi:

— Ah! mon ami, nous ne sommes plus aux

LEtats-Unis.

— Dame, docteur, il y a quelques probabili...

— Ce n’est pas ça, mais avez-vous vu cette charrette ? |

D'OCÉÈAN A OCÉAN

— Oui, eh bien?

— Jls ont dételé le cheval, défait les harnais, relevé les brancards.

— Certainement... pour transporter...

— Comment, pour transporter P IL était besoin d'autant de cérémonies? Soyez sûr qu'à Saint. Louis ou à Portland on eût embarqué Île tout: cheval, voiture, cocher et cargaison, sans même que le conducteur fût descendu de son siège! Et la prochaine escale, c'est au trot et mèche cla. quante que l'équipage eût dévalé.

Le docteur, on le voit, raisonnait comme un natif de Brooklin. Le vapeur définitivement chargé se mit en marche, Il opéra une espèce de conver sion en demi-cercle qui nous permit d'admirer dans toute sa beauté la largeur de ce fleuve au allures de torrent. Un calme inoubliable, une atmosphère d'une pureté et d’une douceur merveilleuses planait sur ce vastet ‘au, rendu plus vaste encore par l’absence deh:..curs. Les rives du Saint-Laurent étaient en effet très peu élevées et c’est à peine si nous distinguions les maisons du village indien de Caughuawaga alignées face au fleuve. Nous courions sur cette étendue mor vante poussés par le courant des rapides. Mais li vitesse de la course nous échappait en quelque sorte à cause des proportions invraisemblables dt cadre. Enfin les premiers récifs. de la fameuse pass de Lachine firent leur apparition. De ci de là, comme des cétacés endormis, de gros rochers se devi: naient sous la transparence de l’eau, d'autre - émergeaient tout à fait environnés d'éclabors sures, de gerbes, de petits tourbillons et battus paf les flots grondants qu'ils dérangeaient dans lei descente aftlolée,

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était besoin qu'à Saint axé le tout:

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A des différences subites de niveau on devinait sans les voir, de véritables écluses sdus-mârines lignes de blocs granitiques disposées avec la régularité d'un barrage par dame nature. Il était permis de se demander comment le steamer allait ire pour évoluer au milieu de tous ces obstacles. J'étais toutefois sans crainte car le Prince Roland m'avait averti que ce passage des Lachine’s rapids n'était pas aussi dangereux qu'il en avait l'air srtout à cette époque de l’année, quand les eaux du fleuve sont hautes. Il ne s'agissait que de se fier au courant, lequel conduit les bâtiments au long de cette espèce de dédale sous-fluvial mieux que Le meilleur pilote. D'ailleurs les gravures qui Rprésentent leur énorme vapeur sautant avec Îla légèreté d'une grenouille d'une marche à l’autre de cet escalier mystérieux et gigantesque ne sont

qu'une aimable plaisanterie.

Aucun navire que je sache ne se risquerait à ces auts de carpe dont le plus anodin jetterait la moitié de ses passagers et de sa cargaison à l’eau tbriserait les cloisons les plus résistantes. Mais ehumbugh américain ne s'arrête pas pour si peu iles prospectus distribués à profusion aux toutes continueront à représenter les rapides franbis par un steamer dans une position des plus igiques, la tête en bas et les pieds en l'air. L'allure s’accrut cependant à notre entrée dans chenal et — mise en scène ou nécessité impé-

QUE — quatre gaillards solides s'installèrent à

por gouvernail qui doit évidemment, pour manœuvre délicate, obéir avec rapidité, — ec instantanéité même aux ordres du patron. Il eut des ordres jetés d'un ton bref, des coups de re violents dans tous les sens et enfin, après

426 D'OCKA!! A OCÉAN

avoir donne de la bande sur tribord, mais d'une façon presque insensible, le steamer s'abandonn: au courant.

Nous passämes dans un flic-flac, un clapotis formidable, entre des récifs à l'aspect peu rassurant. Nous rasâmes de quelque: mètres un alignement de petites pointes brunes entre lesquelles l'eau par degrés descendait en nappes gracicuses, déployées comme des éventails. Mais le fameux stream, dont le prince m'avait parlé, veillait sur nous, et après quelques minutes de course, nous quittâmes ce dangereux voisinage pour reprendre dans des eaux calmes une navigation plus tr:. quille. Le bruit des rapides diminua, fini par devenir lointain, et le mouvement régulier de la machine redevint perceptible, berça la marche désormais quelconque du navire. Nous avicns franchi les Lachin's rapids.

En face de nous Montréal s'élevait sur un jo fond de firmament taché de ci de là par les fumées noires des cheminées d'usine, et l’on se rendait bien compte ainsi de l'importance de cette srande cité qui certainement, avecun peu d'énergie, de bonnes lois protectrices et des lignes transatlantiques beaucoup plus sérieuses que celles qui} aboutissent, deviendrait en peu de temps là rival] canadienne de New-York.

Une foule de petits bâtiments, dont beaucoup de ces côtres et de ces grosses et lourdes barque à voile qui cabotent le long du Saint-Laurent, ) grouillaient dans un désordre et un fouillis pitto resque. Un beau et grand steamboat à trois rangét de hublots, garni à son avant et à son arricre dl balcons-galeries, se distinguait nettement, urâce la hauteur de ses tambours et à la couche de peil

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ture blanche dont il était recouvert. C'était le Ouébec, l2 bateau qui devait dans quelques heures nous prendre pour nous conduire à la ville dont il portait lenom. Enfin, après avoir arpenté dans toute sa largeur ce fleuve aux proportions étonnantes, notre vapeur accosta le long même du Québec, que nous dûmes traverser pour gagner la passerelle. Bientôt nous remontions allègrement les rues du vieux Montréal. Notre excursion, railroad et navigation, n'avait duré que trois heures.

Nous parcourûmes une fois encore, et avec une certaine émotion, «e coin français de la grande ville canadienne, regardant avec plaisir les vieilles bitisses aux fenêtres à deux battants, aux escaliers de pierre, avec, sur leurs toitures, leurs croisées à balcons surmontées de la poulie obligatoire, telles qu'on en trouve encore à Paris, dans le vieux Marais. La maison du Gouverneur, seul

| reste, seul débris de l'histoire française de Mont-

*éal, que nous contemplâmes, avec un pieux respect, non loin du Palais de justice, nous parut avoir les proncitions d’un de ces vieux hôtels du dix-huitième siècle, comme en possèdent Îles petites villes de province. Montréal, à cette époque, n'avait que 20.000 habitants, elle en aaujourd'hui 235.000 !

Le steamer se détachait tout doucement du troupeau compact des navires amarrés ou ancrés au long des Wharfs. Quoique le soleil eût déjà

{ disparu derrière l'horizon, la lumière du jour était

encore tout éclatante. Le bleu du ciel tournant légèrement à des teintes verdâtres de turquoises indiquait seul l'approche de la nuit. Le Saint- Laurent se déroulait devant nous immense, imposant entre ses rives peu élevées, que couron-

naient de ci de ià des bouquets de bois, des villa- ges groupés autour de leur clocher,

Pendant un temps assez long, les remoraueuis, les terrys, les trains de bois, en un mot tout Je mouvement du port, nous tint compagnie. Nous croisimes deux batiments marchands, l'un sué. ! dois et l’autre italien qui, après avoir traversé l'océan et remonté l'estuaire du vaste fleuve, arrivaient enfin à leur port terminus. Ils n’avaient pas l'air trop fatigué, et marchaient à une bonne 21. lure, reposés sans doute par leur long trajet sur l'eau douce du grand fleuve. À mesure que le jour disparaissait, les eaux prenaient une teinte rousse, d’un ton absolument merveilleux, et les berges, maintenant couvertes d’une petite végétation, projetaient dans la nappe des eaux Lauren. tiennes, aux clartés comme figées, des ombres de plus en plus épaisses. Il m'était impossible dans cette belle tombée de la nuit, devant ce ciel narfaitement pur et où la lumière s'éteignait par dégradation, et en face de ce ruban colossal qui semblait maintenant une coulée d'argent bruni, de ne pas songer à certaines études que les orientalistes ont faites du Nil. Pour compléter cette illusion, des arbres au tronc mince pointaient de ci de là surmontant de petits promontaires ou des îles minuscules. Dans l’ambiance aurée qui enveloppait les objets d'une sorte de buée roussitre, ces végétaux grêles se détachaient avec des airs de palmiers.

Enfin la nuit vint tout à fait. Une nuit étoilée, une nuit d'Orient. Aucune fraîcheur fâcheuse me vint distraire notre attention, et appuyés sur le bastingage d'avant, nous contemplions en silence l'aspect nouveau que prenait cette suite de scènes

s, des villa-

emoraueuis, mot tout le agnie. Nous ls, l’un sué. :

oir traversé fleuve, arrin'avaient pas 1e bonne 2lng trajet sur sure que le at une teinte eilleux, et les petite végétaeaux Laurenles ombres de possible dans t ce ciel vargnait par décolossal qui gent bruni, de e les orientater cette illuintaient de ci toires ou des rée qui envejée roussätre, avec des airs

nuit étoilée, r fâcheuse nù puyés sur le ons en silence

uite de scènes

IMPRESSIONS D'AMÈRIQUE 429

| admirables qui s'appelle le cours du Saint-Laurent. La largeur majestueuse du grand cours

d'eau canadien réflétait le ciel étoilé, et les rayons d'argent de la lune brisés en mille reflets, dansant au ras des flots, éclairaient tellement le paysage, qu'on voyait, et de fort loin, la moindre embarcacation remontant le fleuve avant même que d'en voir les feux. Justement un certain nombre de ces bâtiments caboteurs, côtres à voiles carrées et de forme presque orientale, s'étaient arrêtés — quelquefois au milieu même du fleuve. — Ils avaient allumé leurs fanaux, replié leur toile, et solides sur leurs ancres ou amarrés à des pilotis placés exprès pour ces sortes de stationnements, ils sapprétaient à passer la nuit. Leurs mâts, leur grande vergue pointue s’élançant en plein ciel, avaient quelque chose du gréemenrt de ces Dabaieh qui vont et viennent entre le Caire et Khartoum, sur le grand fleuve sacré des Egypliens. L’équipage de ces bateaux primitifs, le plus souvent composé d’une même famille, profitait de la splendeur de cette soirée. Hommes, femmes etenfants prenaient leur repos sur le pont même de l'embarcation, sans autre lumière que la clarté stellaire, et éclairés fantastiquement par la flamme sautillante et irrégulière d'un petit foyer installé près de leur cabine. Cette existence du batelier a tout à fait quelque chose de biblique, et jai rêvé bien des fois — ceci n’est pas un paradoxe — de cette vie de patriarche où la nuit venue na qu’à s’amarrer au long de quelque berge ou de quelque garage et à grouper autour de soi sa lmille pour le repas du soir pris ainsi tranquillement, dans le grand silence — à peine troublé par l passage de loin en loin d'un steam-boat — de

ce fleuve aussi tranquille et aussi doux quile puissant !

En guise de phare, des feux allumés de distan( en distance indiquaient sans doute les dive tournants du Saint-Laurent, lequel a, du reste, cours assez droit.

La nuit était si claire que ces embryons sémaphores eussent pu économiser le combu tible, mais on sait que dans tout le nord de l'Am rique on ne gâche pas le bois, on le jette et plus souvent on le brûle — pour s’en débarrasse Il n’est pas rare de voir des hangars, des chantie auxquels on met le feu volontairement pour débarrasser d'une provision de bois qui devie encombrante, ou qu’on veut remplacer par aut chose. Sur toutes les voies ferrées, quand change les traverses des rails, on brûle sur pla celles qui sont hors d'usage. Combien de tem] durera ce gaspillage ? Jusqu’au jour où il faud reboiser — comme en Europe — ce qu'on au déboisé.

Vers dix heures, un arrêt. Nous sommes à station de Sorel, résidence d'été des gouverne du Canada, et bâtie, disent les guides, par le m4 quis de Tracy en 1665.

À Sorel descendent une foule de gens très gi et le capitaine du Québec m'apprend que :e 50 les Invités d'une noce montréalaise. Malgré le accent, d'ailleurs moins exagéré, car ce ne s0 pas des campagnards, et les hommes ont l'aspë de négociants aisés et les femmes de bourgeois bien attifées, leur gaieté est toute française, € éclate en chansons et en plaisanteries, en bon grosses niches faites et supportées de bon cœncoi Cela fait plaisir de ne pas avoir toujours sous MEtcle

oux quile

és de distan( te les dive , du reste,

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r le combu jord de l'Am le jetteet n débarrasse des chantie ement pour js qui devie acer par aut >, quand «© rûle sur pla( bien de tem/ r où il faud ce qu'on al

s sommes à ès gouverne les, par le ma

e gens très gi nd que <e 50 se, Malgré le car ce ne 50 es ont l'asp de bourgeois e française, € ries, en Don s de bon cœ pujours sous

ux la gourme anglo-saxonne. Je dis mon connement au brave commandant qui, sous son : bourré de tabac et entre ses deux petits faris ras, ouvre une bouche ravie à faire pâmer te la salle du Palais-Royal. Quel succès cet mme aurait eu en amiral suisse sur une de nos mes parisiennes! TI! ne lui manque qu’un paragie et un panier sous le bras avec un canard dans. À onze heures, nous passons devant les bois-Rivières, Threerivers, une des plusanciennes les du Canada. Cette position des Trois-Rivières t, dans les opérations de Montcalm, une grande portance stratégique. Partout abondent les sounirs de l'occupation française.

Minuit. Le docteur est couché depuis longtemps. me rends enfin, et après un dernier regard à la jesté du Saint-Laurent endormi sous le ciel nstellé, je vais prendre possession de ma cabine de mon lit.

Cinq heures du inatin. La cheminée du Québec ne de grosses volutes de fumée grise qui trant sur le mur de ma cabine des jeux capricieux lumière. La sirène lance un appel interminable, us devons être bien près de la vieille ville canalenne, celle, m'a-t-on dit, où je pourrai me toire tout à fait sur terre de France. En hâte, je te à bas de mon lit, et mes vêtements passés à hâte, je cours à la galerie d'arrière qui est la lus proche de ma cabine. Là, un souffle frais air matinal me fait agréablement frissonner, et ne brise piquante force à se fermer mes yeux hcore mal éveillés. Quand je les ouvre, un specile d’un incomparable charme, se présente à

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