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qu'on devine humides, peu achalandées, et à chaque instant de brèves impasses, larges, juste pour laisser passer deux hommes de front, tout cela cause une singulière impression. Notez que pas un mot d'anglais (sauf une très rare exception) ne s'offre à votre vue. Vous pouvez vous croire dans une ville française, en plein dix-huitième siècle. Les enseignes augmentent encore cette impression : « Hardes sur mesure », «Dubou- « quet, artiste capillaire et tonsorial », « Jasmin, perruquier ».
Et quand, par hasard, passe un de ces cabriolets dont les cochers ont une si âpre façon de vous racoler lors de votre arrivée dans la ville, alors l'illusion est complète. Sur deux roues, d'une hauteur abracadabrante, et suspendue par d'énormes lanières de cuir entrecroisées et toutes piquetées de clous d’or à têtes rondes, se balance une caisse d'un rococo admirable, sur laquelle les voyageurs sont perchés comme au sommet de je ne sais quel appareil de gymnastique. Une capote, qui ne doit jamais s'ouvrir, couronne l'édifice. Certainement on est assis en haut, à plus de deux mètres au-dessus du sol. Tantôt le cocher possède un siège qui porte sur les timons, tantôt il s'assied sur le brancard de gauche, en « lapin », comme disaient nos pères.
Et, en effet, c’est bien là le type de ce cabriolet de régie dont il est question dans les Filles de Marbre, et dont Desgenais vante l'utilité dans ses excellents mais inutiles conseils à l'innocent Raphaël. Il semble qu'on voit, mise en action, une carirature de Vernet, rne estampe de Boill, où de Debucourt, le départ de quelque bourgeois de la Restauration pour le village des Batignolles ou
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pour Sa maison de campagne de Chaillot. D'ailleurs, ces véhicules ont une supériorité sur les nôtres. Ils vont vite et les cochers de Québec sont d'habiles automédons. [ls descendent au trot allongé Îles pentes les plus iccentuées de cette partie de la ville, où les inclinaisons ne manquent pas, et toujours, nous fut-il assuré, ils rendent sains et saufs ies clients qu'on leur confie.
Nous regrimpâmes ces rues du vieux Québec, après les avoir descendues, et force nous fut de constater que ce quartier avait perdu beaucoup de son originalité primitive. Partout on trouait, on démolissait sans pitié. On venait de jeter à bas une rue toute en marches et qui était une des originalités les plus célèbres de la cité. Nous en vimes les débris et nous comptons certainement parmi les derniers Parisiens qui ont gravi ces degrés bi-centenaires entre deux monceaux de décombres.
Les quartiers hauts sont élégants, d'une élégance un peu province, mais enfin tout y respire une aisance cossue, la coquette propreté des homes s’y relevait encore pourtant de cette pointe L de fantaisie et de goût qui caractérise la maîtresse de maison française et cette constatation me fit plaisir. Nous achetâmes dans un grand et beau magasin des photographies qu’on nous fit aimablement choisir, mais avec un dédain de l’article et une insouciance de la vente que je jugeai regret- | table à deux pas de ces si habiles faiseurs d’affaires que sont les Anglais et les Yankees. Le hasard me mena au long d'une sorte de place spacieuse etclaire, tout en haut de la ville devant les buteaux du journal Quebecquois, l'Evènement. J'en-
ti et déclinant ma qualité de chroniqueur à.
l'Evénement de Paris, je fus accueilli avec la plus parfaite et la plus délicate sympathie par l’administrateur. Cet homme aimable qui parlait un français digie du boulevard Malesherbes, me pri: fort de revenir dans la soirée au moment où la ré. daction du journal devait se trouver réunie. J'eus le regret de ne pouvoir le lui promettre et je me retirai emportant le souvenir d’un très charmant et très sympathique confrère.
C'est une des grandes originalités de Quéhec que la situation positivement extraordinaire de ses hauts quartiers posés sur la crête même du mont etqui paraissent comme suspendus à la façon des terrasses babyloniennes. Quand on a dépassé le parlement, cette vaste machine, grande (Dieu me pardonne) comme le château de Versailles, on pénètre dans une série de petites voies bordées de gentils hôtels, où l’on sent l'influence, sinon la présence anglaise.
Presque toutes ces ruelles tranquilles qu'anime rarement Îe passage d’une voiture donnent d'un côté, par une dévalade brusque, sur la pente latérale, on dirait qu'elles s'eflondrent dans le fleuve et dans la baie de la rivière Saint-Charles, On a là des échappées vraiment pittoresques et les arrière-places du tableau dont un coinse déroule aux yeux étonnés du touriste se prolongent à une distance infinie vers des montagnes aperçues dans un bleu confus aux extrémités de l'horizon, tandis que plus près, une partie de la baie se développe et que l’on aperçoit les navires groupés au long des quais comme écrasés à des profondeurs vertig.neuses. Quelques rues du vieux Montmartre ont aussi, à l'étendue près du majestueux Saint- Laurent, des perspectives de ce genre, et il est
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impossible à un Parisien, à un vieux natif de la butte surtout, de se défendre d’une réminiscence.
C'était là et non sur les bas côtés de Québec, dans ces Plains of Abraham où le touriste doit le chercher, que j’espérais découvrir surun point de cette ville haute, qui vit tant d'héroïsmes déployés et tant de luttes épiques engagées le long de ses rampes g'impantes, quelque souvenir de la guerre tragique et désespérée où — cent contre un — les
| Anglais finirent par avoir raison de l’indomptable
courage de nos soldats et des efforts suprêmes des malheureux colons. Les fleurs de Lys furent là défendues contre le rouge étendard d’Albion avec une grandeur qui mériterait mieux qu’un stèle mesquin ou une colonue élevée sur les bords d’un lac, dans un but de finauderie politique. Jamais on ne célébrera trop chez nous ces épisodes glorieux d’une lutte d'autant plus grandiose que nos infortunés partisans se battaient obscurément, sbandonnés, dénués de tout, sans espoir de vaincre, pour la seule et sublime idée du devoir à accomplir jusqu':u bout, jusqu’au tond du calice amer des défaites inéluctables! Jamais nous n'élèverons trop haut les aoms des Vaudreuil, des de Drucourt et des Montcalm. Ah! ce Montcalm, quelle tête charmante et fine, et bonne ! Ce héros avait des traits de femme, de beaux et doux yeux, une bouche mutine toute xvin siècle. Sa physio-
Riomie respirait la générosité, l'esprit, le courage Riraisonné : Une âme claire et loyale transparais-
sait dans son large et pur regard. Encore aujourd'hui, rien qu’à contempler un de ses portraits on s& sent conquis, on l'aime. Ses malheureuses troupes surmenées, affamées par le ravage des terres que les Anglais opéraient méthodiquement,
victimes de l'abandon où les laissait un pouvoir coupable, décimées enfin par !a maladie et le chagrin, Montcalm les électrisait d’un sourire. Partout où se portait le marquis, dit un historien anglais, relatant la bataille de Carillon, partout nos meilleurs soldats. nos vétérans les plus tenaces Jâchaient pied : Oui! ce sont de tristes pages que celles de cette agonie. Elles méritent, malgré la mélancolie qui s'en dégage, qu’on remette en lu. mière, chaque fois que cette sainte tâche est possible, les sanglantes péripéties qu'elles contiennent: Nous allons accomplir ce devoir pieux, souhaitant qu'après nous, d’autres plus autorisés le fassent, et dans les termes magnifiques que réclame tant de constance et tant de malheurs! Leur courage leur valut la même mort et l’histoire leur garde la même renommée. La postérité leur donna le même tombeau.
Donc,en 1754, les Anglais convoitaient depui longtemps la belle ligne des établissements français de l'Ohio, qui s'étendaient pour ainsi dire de la Louisiane au Canada par des régions demi-sau-} vages dans lesquelles nous avions espacé quelques torts, régions qui sont aujourd’hui aussi civilisées et aussi peuplées que la banlieue londonienne, La manie des Anglais a toujours été de convoiter quelque chose. Avant d'engager directement le hostilités, nos ennemis commencèrent par édifie une série de forts dont le but évident était de fournir tôt ou tard une base aux epérations straté giques destinées à couper nos communication avec le sud et à isoler les deux zones d'influence française.
Les petites garnisons de l'Ohio ne pouvaient ei eftet avoir qu'un but : faciliter le transit commer
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cial et veiller à la sécurité des routes, Le com mandant français, instruit des manœuvres britanniques, chargeait bientôt un officier, nommé Jumonville, d'aller inviter les Anglais à cesser leurs menaçantes démonstrations et à évacuer le fort déjà construit de la Nécessité. Par un de ces odieux guet-à-pens, dont l'histoire de notre malheureux pays est remplie, Jumonville, attiré en parlementaire avec quelques hommes seulement, fut tué raide d’un coup de fusil, et sa troupe, faite prisonnière, envoyée à Boston.
Le major qui en cette occasion commandait les Habits-rouges n'était autre que Washington, le futur fondateur de la Répubiique américaine, D’autres destinées —— plus glorieuses — attendaient ce petit officier calme et méthodique dont la vertu dominante, ce que j'appellerai le Cunctatorisme, put s'exercer à l’aise dans cette guerre... Le frère de Jumonville-Villiersnetarda pas du reste à enlever par un joli coup de main, à la tête de quelques soldats et d’un contingent important de sauvages, le fort objet du litige. Il usa de sa victoire avec une modération qui surprit les Peaux- Rouges, auxquels il paraissait plus logique de répondre à la cruauté par la cruauté. La présence deces Iroquois,de ces Algonquins,de ces Cris, parmi les troupes de l’une et de l’autre armée, corse encore d’une jolie touche pittoresque le tableau de ces guerres lointaines. C’étaient du reste des chasseurs de premier ordre, et sans avoir la solidité des européens, on pouvait les utiliser précieusement commetirailleurs. Les Anglais ne tardèrent pas à en faire la plus cruellé des expériences. Le pjuillet 1855, douze centshommes 2dmirablement équipés, dit Washington, qui servait enl’occasion
de chef d'état-major au général Braddok, s’avancèrent de Wills Alek, localité située aux pieds des Apalaches, pour surprendre le fort Duquesne, une des « protections » de la fameuse ligne de l'Ohio, La petite armée expéditionnaire était composée en grande partie de vieux soldats d'excellente tenue, et Hraddok qui les commandait était un brave homme d'officier plus ferré sur la tactique européenne que sur les manœuvres à exécuter dans une guerre de cette sorte. Il s'engagea imprudemment dans la forêt et vit soudain sa tête de | colonne accueillie par un feu des plus vifs. Quelques pièces de :ampagne servies par des canonniers français firent dans les premiers rangs de sérieux ravages. Aussitôt, des arbres où s'étaient postés avec leur agilité coutumière quelque deux cents peaux-rouges bons tireurs, une fusillade s'abattit sur les troupes anglaises. Nos soldats attaquaient au même instant le flanc de la colonne ennemie avec une furia irrésistible. Tout plia. Braddok, atteint d’une balle au cœur, rovla à bas de son cheval, première victime deces erreurs militaires et de ces routinières dispositions, conformes, ilest vrai, à la tactique européenne, mais désastreuses dans cette guerre des bois. Les trappeurs dont se composaient les milices Virginiennes, plus habitués à ces surprises, sauvèrent seules le corps envahisseur d’une destruction complète. Was.
bington, sous une averse de balles, dirigea la retraite avec un sang-froid qui devait plus tard l'immortaliser, et ramena comme il put quelques braves qui seuls avaient résisté à la panique générale. « Une poignée de français, avoua-t-il avec sa sincérité habituelle, ont eu raison d'une armée qui, dans la pensée générale ne devait faire du
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MPRESSIONS D'AMÉRIQUE 473
Canada qu'une bouchée ! » C'étaient, en eftet, des Canadiens français commandés par M. de Beaujeu et assistés de six cents indiens qui venaient d'infliger cet échec sanglant au corps de Braddok, corps que les huit cents hommes du colonel Dunbar, parus vers la fin de la bataille et entraînés dans la déroute, avaient porté à deux mille combattants, c'était une belle page de plus dans nos fastes militaires coloniaux, mais les avantages remportés ne pouvaient être que provisoires dans limpardonnable oubli où la métropole laissait ce petit nombre de vaillants. Les Anglais poussèrent leurs contingents sur vingt points à la fois. Le fort Duquesne, démantelé par sa propre garnison qui dut l'abandonner, fut rebâti par eux et forte= ment garnisonné. De tous côtés, des incursions portèrent la terreur et le ravage dans les campagnes canadiennes. À Montréal, le gouverneur de Vaudreuil répugnait à employer des auxiliaires sauvages, il ne se faisait aucune illusion sur le sort réservé à la malheureuse colonie. Enfin un découragement profond, né du sentiment del'infériorité
numérique, gagnait tous les cœurs. Seule, une
âme exceptionnelle, un héros trempé à l’antique,
pouvait, dans de pareilles conditions, diriger et
prolonger la résistance. C’est alors que parut
Montcalm. |
Montcalm était l’'émanation même du caractère
français dans ce qu'il a de hardi, de spirituelle-
ment intrépide et d’entreprenant. Il arrivait en
remplacement d’un général atrabilaire et vieillot
qui s'appelait Dieskau et tout de suite la lutte
rebondit. Il n'eut qu’à paraître et son fier et
charmant sourire fit éclore des héros; autrefois : Pompée se flattait d'en faire sortir de terre en